Éditions Édouard Garand (p. 9-15).


LA BAIE

Récit d’un vieux colon canadien-français
du « pays de Québec »

I

Monsieur, je me souviens mieux des choses d’il y a soixante-quinze ans que de ce qui s’est passé voilà dix ans quand ma pauvre vieille me lisait, le soir, la gazette qu’on recevait dans ce temps-là.

Tenez, croyez-moi ou croyez-moi pas, je me rappelle mon baptême. Il est vrai qu’alors, j’allais sur mes quatre ans, et que si on est vieux à cet âge-là pour le baptême, on est jeune pour enfermer dans sa mémoire des choses qui y resteront pendant trois quarts de siècle. C’est mon cas.

Voilà donc soixante-quinze ans de ça, puisque j’ai eu, aux derniers labours du printemps, soixante-dix neuf ans bien comptés, on me baptisait dans une pauvre bicoque en bois rond qui était pourtant la plus belle et la plus grande maison de tout ce qu’était alors le gros village d’aujourd’hui de Saint-Alexis de la Baie des Ha ! Ha ! C’était cette cabane-là qui servait de chapelle parce qu’elle était la plus commode parmi toutes les autres au nombre d’une quinzaine.

Pour ceux de ce temps-là, le village était considérable. À dire vrai, il ne manquait plus que le curé. Mais on venait au monde quand même, faut croire, sans lui, puisque en même temps que moi, lors d’un voyage du missionnaire, on faisait baptiser trois autres marmots, un de quatre mois, un autre de dix et le troisième de deux ans. Mais ceux-là, je vous assure, ne se souviendraient de rien s’ils vivaient encore ; car ils sont morts au jour d’aujourd’hui puisque me voilà le seul survivant de ce temps-là. J’ai même appris par plus tard que voilà deux mois, que celui qui avait deux ans quand il a été baptisé en même temps que moi, était mort l’année dernière âgé naturellement de soixante-dix-sept ans. Je l’avais perdu de vue depuis plus de cinquante ans alors qu’il était parti de la Grande Baie pour les comtés du sud de Québec, où il s’était fait, paraît-il, entrepreneur de chemins et ponts. Il s’appelait Ubald Dufour.

Je dois vous dire qu’étant né huit mois après l’arrivée de mes parents à l’Anse Saint-Jean où ils s’étaient arrêtés alors qu’ils étaient en route pour la Baie, que mes parents étant partis de l’Anse Saint-Jean pour la Baie un an après ma naissance et que le missionnaire étant venu à la Baie deux ans après notre arrivée, cela explique que je ne pus être baptisé qu’à l’âge d’à peu près quatre ans. C’est clair. Il n’y a pas de honte dans ça.

Je vous assure que ce fut un gros événement que mon baptême, dans la concerne. Tout le monde était sur pied et en dimanche. La chapelle n’avait pas de cloche, comme vous pouvez croire, et pour appeler les gens des campes à la cérémonie, on avait attaché par une ficelle à une grosse branche d’un merisier une scie ronde en acier que celui qu’on avait nommé bedeau de la paroisse frappait à tour de bras avec un rondin de bouleau. J’ai jamais eu à entendre, dans la suite, un son aussi beau, aussi fort. S’il y avait eu du monde de l’autre côté de la Baie on aurait entendu, bien sûr, cette musique. Plus tard, quand ce son-là se faisait encore entendre, je me rappelle que des troupes d’oiseaux volaient en folie, partout au-dessus de la clairière où étaient bâtis nos campes.

C’est de ce son de cloche dont je me souviens le mieux de toutes les cérémonies de mon baptême. Dam ! encore une fois, voilà soixante-quinze ans de ça et je suis bien pardonnable, je pense, de ne pas en savoir plus long.

Mais j’ai encore d’autres souvenirs de ce temps là.

Je me rappelle qu’un peu plus tard après mon baptême, un matin, dès le petit jour, je sortis de notre cabane pour aller jouer sur la grève. Le temps était clair, l’eau de la Baie brillait comme un grand miroir sous les rayons du soleil qui se levait du côté du Saguenay. Des alouettes chantaient à tue-tête alentour de la clairière. Tout-à-coup je criai :

« Maman, y a cinq vaches à matin ! »

Maman sortit sur le perron du campe et s’exclama.

« De fait, le petit dit vrai ; il y a cinq vaches ».

Les cinq bêtes paissaient du foin bleu au bord de la grève.

Jusque là, pourtant, depuis l’arrivée de la goélette qui nous avait amenés de Charlevoix à la Baie des Ha ! Ha ! nous n’avions avec nous que les quatre vaches qui avaient fait le voyage dans la cale de la « Sainte-Marie ».

Au cri de ma mère, mon père sortit de la cabane et regarda du côté de la grève :

« Faites pas de bruit », nous dit-il à voix basse, « c’est un orignal ». Il rentra et revînt avec son fusil, fit quelques pas, se cachant derrière de grosses souches d’épinettes, épaula tout à coup, et pan !… L’un des cinq animaux tomba. Je me rappelle bien l’avoir vu se renverser sur un côté en levant une grosse tête qui ressemblait à celle d’un cheval qui aurait de la barbe.

C’était, en effet, un orignal, une femelle, qui durant la nuit était venu se joindre à nos vaches et qui s’était tout bonnement mis avec elles à paître, tout comme s’il était chez lui, au fin fond des fourrés, du foin bleu et de la jeune bardane.

Ce beau coup de fusil de mon père avait réveillé les gens du campement. On su vite ce qui en était et tout le monde se mit en frais de débiter l’animal. Nous eûmes de la bonne viande pendant huit jours et, pour la garder fraîche, on en plaçait les quartiers dans une fosse que mon père avait creusée au milieu d’un ruisseau qui traversait les campes et qui était toujours rempli de belle eau courante. Quant à la peau du pauvre orignal, je me rappelle l’avoir vue pendant tout l’été tendue sur deux poteaux en arrière de notre cabane. Je ne sais pas ce qu’on en fit plus tard ; probablement des souliers ou des lanières de raquettes.

J’avais six ans quand y vînt un autre missionnaire. Il était arrivé en canot d’écorce dans l’après-midi et venait de Charlevoix par le Saguenay. Le soir, dans le campe où j’avais été baptisé et que l’on avait de nouveau transformé en chapelle, il y eut un salut du Saint-Sacrement avec un beau sermon qui avait fort touché mes parents et les autres puisque dans la soirée on était venu chez nous pour en parler. Et j’entendais nos parents dire : « C’est vrai que nous avons de la misère ; mais heureusement qu’il y a la récompense au bout et que si c’est pas dans ce monde-ci, ce sera dans l’autre, puisque nous faisons une bonne œuvre en venant ouvrir des terres neuves à la civilisation française et catholique… »

J’étais couché et je me confondais d’amour pour le missionnaire dont le sermon avait inspiré de si belles paroles aux veilleux. J’avais hâte de le revoir, le lendemain matin, avec sa grande robe noire, sa barbe grise et son gros crucifix jaune dans sa ceinture. Le matin, quand je me réveillai, ma première pensée fut pour lui et, après ma prière, je sortis.

Le père se promenait, en lisant son bréviaire, sur de grandes pièces de bois de pin que la marée montante avait alignées sur le sable de la grève. Il avait fait chaud toute la nuit et le matin était pesant. Les maringouins me mangeaient ; ils venaient du bois par nuées noires. Je les chassais comme je pouvais encore que je commençais, comme les autres, à m’accoutumer à eux. Mais ce matin-là, les mouches étaient féroces comme des ours. Timidement, je m’approchai du père qui ne fit pas de cas de moi. Et je me mis à marcher à sa suite sur les billots. Après quelques minutes, il s’arrêta tout à coup et me demanda :

« Mais pourquoi, petit, me suis-tu ainsi ? »

J’étais gêné et ne savais quoi répondre. Enfin, je dis :

« Quand je marche derrière vous, père, je sens moins les maringouins ».

Et c’était vrai. Depuis que je suivais le père sur les pièces de pin, les mouches ne me piquaient plus. Alors le missionnaire me dit :

« Vas t’en ; laisse-moi dire mon bréviaire ; tu ne souffriras plus des mouches ».

J’obéis, et de toute la journée, et plusieurs jours après encore, je ne me plaignis pas des maringouins ou des brûlots, ni mon père non plus, ni ma mère, ni les autres. Ce soir-là même on ne fit pas à la porte du campe la boucane ordinaire pour chasser cette engeance. C’était terrible, vous savez, dans ce temps-là, les mouches. Vous n’avez pas idée de ça. On s’en plaint aujourd’hui, dans les bois où il y a de l’eau aux alentours ; mais qu’est-ce que c’est ? Voilà soixante-quinze ans, à la Baie des Ha ! Ha !, des mouches, on en mangeait avec not’ pain ; on en respirait en dormant. Elles nous mettaient, tout le jour et toute la nuit, le corps en feu ; elles nous faisaient saigner. C’était terrible, je vous le dis, surtout au commencement de l’été, au mois de juin, par exemple. Cela fit pleurer ma mère, un soir très chaud de ce mois-là, un soir lourd, chargé de « nordet ». Nous étions à la porte du campe et mon père avait allumé dans une vieille chaudière de zinc un feu de fougère verte qui faisait une fumée épaisse qui nous enveloppait au point que nous ne nous voyions point les uns les autres. Et nous étions pourtant tous proches du sceau à la boucane. Alexis Tremblay et Benjamin Harvey étaient venus veiller. Le temps était humide et les mouches, je vous dis, semblaient enragées. La boucane ne leur faisait rien de rien et nous passions le temps à chercher les moyens de nous en débarrasser la figure, les mains, les jambes. Ma mère, qui avait fait une rude journée à aider mon père à faire un coin de terre neuve, paraissait fatiguée, rendue. Elle était assise sur le perron de la porte, la tête dans ses deux mains. Et l’on eut dit que les maringouins et les brûlots la harcelaient plus que les autres. À deux reprises, elle était entrée dans le campe, disant qu’elle allait dormir, mais elle était sortie aussitôt chassée par l’engeance des mouches qui lui brûlaient le corps, disait-elle.

Tout d’un coup, alors qu’Alexis Tremblay racontait la misère qu’il avait eue, dans l’après-midi, à arracher une souche de bouleau, disant : « Ces démons d’arbres-là, c’est dur sans bon sens, ça doit être du commencement du monde », on entendit des pleurs. C’était ma mère qui se lamentait. Je l’avais jamais entendue ni vue pleurer et cela me fit de la peine. Je m’arrêtai de jouer avec un petit chat à qui je faisais faire des bonds par dessus des touffes de hautes herbes sauvages qui poussaient devant le campe et je courus vers ma mère que j’embrassai. Nous l’entendîmes murmurer : « Mon Dieu ! quelle vie, quel martyre ! Ah ! la mauvaise idée qu’on a eue de quitter Charlevoix où on était si bien pour venir nous faire dévorer vivants, ici, par les mouches… »

Ma mère avait pourtant le courage d’un roc. Il y eut un silence. Alexis Tremblay dit :

« Faut pourtant pas s’ décourager. Il fallait s’attendre à ça ! »

Benjamin Harvey, lui, ne parla pas et profita du silence pour rebourrer sa pipe et pousser un grand soupir. Mon père, assis sur un bout de souche, la tête basse, les coudes sur les genoux, fumait à petits coups secs. Il prolongea le silence ; et, comme ma mère hoquetait encore, il tourna la tête vers elle et dit :

« Louise, tu m’avais promis pourtant, quand on s’est en allé, d’être courageuse jusqu’au bout. Si j’avais su que tu « vinces » à pleurer pour des mouches, je serais jamais parti de la Malbaie. Pauv’ femme, penses donc, comme le missionnaire nous l’a dit l’autre jour, que la récompense est au bout… Si c’est pas dans ce monde-ci, ce sera dans l’autre, quoi ! »

Et jamais plus, pendant les trente années qu’elle vécut encore, je vis pleurer ma mère. Je vous assure qu’il y eut pourtant de quoi, dans la suite.