L’oublié/XX

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 163-170).

XX


Pendant ce temps, Daulac et sa petite troupe souvent arrêtés par la rencontre des glaces gagnaient lentement, péniblement la rivière Ottawa.

Campés comme on sait au pied du Long-Sault, dans un mauvais fortin abandonné par les Algonquins, ils travaillaient à le réparer quand ils furent aperçus et investis par l’ennemi.

Fidèles à leur serment, tous combattirent jusqu’à la mort et avec tant d’ardeur que le siège de ce misérable fortin dura dix jours — coûta la vie à plus de quatre cent guerriers.

Une fois dans la place, les Iroquois comptèrent les morts : alors aux hurlements de triomphe succéda un grand silence.



Épouvantés que dix-sept Français eussent pu tenir si longtemps et leur tuer tant de monde, ils jugèrent leur dessein une folie ; et, comme Daulac l’avait espéré, reprirent le chemin de leur pays.

À Montréal, on l’apprit avec des sentiments inexprimables. Un solennel Te Deum suivit le service funèbre célébré dans cette chapelle de l’hôpital où l’on avait vu les jeunes héros, à genoux autour du cercueil de leurs frères d’armes, assistant pour ainsi dire à leurs propres funérailles.

Partout, dans la Nouvelle-France, on bénit ceux qui s’étaient sacrifiés pour la patrie.

Une juste fierté se mêlait à la douleur des parents, et leurs larmes auraient coulé douces ; mais, — horrible pensée, — l’un de ces généreux enfants, dont les blessures n’étaient pas mortelles, avait été soigneusement pansé par les Iroquois qui l’avaient emmené pour le torturer savamment et à loisir.[1]

Si ces forcenés n’espéraient plus anéantir la Nouvelle-France, ils n’en poursuivirent pas moins la guerre ; et la France devait faire attendre trois ans encore les secours tant de fois sollicités.

À Ville-Marie, Lambert Closse se multipliait. Plus que jamais, il semblait possédé par une fièvre héroïque. Le souvenir de Daulac et des autres restait étrangement vif en son cœur.

— Ô la belle, la noble mort ! disait-il souvent avec enthousiasme ; jamais il ne s’est fait rien de plus beau — de plus français.

Malgré sa profonde tendresse pour sa femme, il enviait la mort de ces généreux martyrs, et la joie de sa paternité ne suffit pas à endormir ce regret qui se trahissait souvent :

— Pourtant, j’aime bien sentir autour de mon cou les bras de ma fillette, disait-il parfois à Élisabeth.

L’enfant était délicieuse ; quelque chose de l’amour inquiet, passionné de la jeune mère semblait avoir passé dans son petit cœur, et elle témoignait à son père une tendresse extraordinaire.

Cela ravissait Élisabeth. Malgré les difficultés et les misères de sa vie, elle se serait trouvée trop heureuse, sans les mortelles inquiétudes de tous les jours.

La sanglante mort de l’abbé Vignal et celle mille fois plus terrible de Claude de Brigeac ajoutèrent encore à ses angoisses. La tristesse fut grande parmi les colons à la fin de l’année 1661.

Cependant, malgré tout, l’esprit de sociabilité se conservait à Ville-Marie ; et, à l’occasion du nouvel an, on échangeait de petits présents avec les compliments et les vœux.

Le soir de ce premier janvier (1662) Lambert Closse examinait les cadeaux reçus, étalés sur la table.

Un volume de l’Écriture envoyé par les Sulpiciens attira son attention. Il le prit avec la pensée que les premiers mots qu’il allait lire lui diraient ce que la nouvelle année lui réservait ; et l’ouvrant au hasard, il tomba sur ces paroles de Job : « Voilà que je vais m’endormir dans la poussière du tombeau. »

Son regard resta fixé sur la ligne funèbre et une crainte étrange l’envahit tout entier. Lui, qui depuis tant d’années avait tant bravé la mort, sentait dans ses veines un frisson d’horreur à la pensée de l’adieu à la vie… du long sommeil sous la terre dévorante.

Sans rien dire, il mit le livre sur la table et s’approcha d’une fenêtre. Le givre s’était fondu sur les vitres : il aperçut le ciel profond, plein d’étoiles, et voulut élever ses pensées. Mais jamais la flamme de son foyer ne lui avait semblé si belle, si pure, si douce.

— À quoi pensez-vous ? lui demanda Élisabeth le rejoignant.

Elle avait jeté un léger bonnet sur sa tête blonde, et le regardait de ses yeux tendres et profonds, les mains appuyées sur son épaule.

Il sentit son cœur se serrer affreusement. Elle était si jeune, si frêle, si charmante ; elle l’aimait d’un amour si vif et si grand.

— Mon Dieu, ayez pitié, murmura-t-il.

Et maîtrisant son émotion, il la prit dans ses bras et lui dit avec calme :



— Écoutez-moi, mon aimée. Le commencement de l’année m’inspire des pensées sérieuses, et il y a des choses que je veux vous dire ce soir… Nous sommes ici pour la gloire de Dieu, vous le savez ; vous savez que pour cette cause-là, il est toujours doux et glorieux de mourir. Souvenez-vous en si je suis tué l’un de ces jours, et ne vous abandonnez pas à la douleur. Les morts ne sont pas des anéantis… Là-haut, je vous protégerai mieux que sur la terre. Si nous nous retrouvions avec tant de bonheur pour quelques heures dans notre pauvre maison, que sera donc le revoir dans le ciel !…

Le froid de l’acier glissant entre sa chair et ses os n’aurait pas été plus insupportable à Élisabeth que la pensée de la séparation. Cependant elle avait écouté dominée par ce souverain ascendant que son mari exerçait sur elle.

Et malgré l’horrible crainte qu’elles éveillèrent, malgré les larmes qu’elles firent couler, ses paroles lui laissèrent au plus profond du cœur comme une force, comme une douceur sacrée.

  1. On ne sut point son nom : mais on apprit plus tard que tous les tourments que la cruauté peut inventer ne purent lui arracher ni un cri, ni une plainte.