L’oublié/XIX

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 157-162).

XIX


Il y avait déjà plusieurs jours que Daulac et ses compagnons avaient quitté Montréal. Le ciel était resté constamment gris et morne, et les brouillards qui montaient du fleuve flottaient ça et là comme des voiles funèbres.

L’anxiété la plus vive pesait toujours sur la Nouvelle-France. Jamais la vie n’y avait été plus angoissée ; cependant ce n’était pas l’imminence et l’horreur du danger qui faisaient le plus grand tourment d’Élisabeth.

Si elle s’était sentie aimée comme autrefois, il lui semblait qu’elle eût échappé sans peine à cette terreur profonde qu’on respirait partout ; mais l’âme de Lambert Closse était avec ceux qui s’en allaient mourir pour la patrie ; et, parfois, il restait des heures entières, sans paraître s’apercevoir de la présence de sa femme.

Voilà ce qui la faisait pleurer si amèrement, quand elle était à l’abri de tout regard.

Oh, la tristesse de ses pensées ! et comme elle appelait la mort, si le cœur de son mari s’était vraiment refroidi… si la bonté devait remplacer cette noble et passionnée tendresse qui répandait un bonheur si grand sur sa vie de périls et de misères.

La pensée d’un reproche ne lui venait même pas. Elle comprenait qu’en ces jours d’angoisse patriotique, toute plainte personnelle paraîtrait misérable à cet homme souverainement généreux. Elle savait que le sentiment qui le dominait était auguste. Jamais elle ne l’avait tant admiré, tant aimé. Malgré la souffrance secrète, malgré les inquiétudes et les alarmes, jamais elle n’avait été plus attentive à ses plus légers besoins.

Ce soir-là, la pluie qui s’amassait depuis des jours avait commencé de tomber.

Leur voisin, M. de Sailly, s’était retiré de bonne heure, et Élisabeth veillait seule avec son mari.

Après la prière récitée avec les domestiques, il s’était mis à marcher de long en large dans la chambre.

La mèche, qui brûlait dans la lampe de fer, en forme de gondole suspendue au plafond, ne donnait qu’une bien faible lumière, mais la clarté du foyer éclairait parfaitement la pièce. L’aiguille à la main par contenance, Élisabeth suivait avec une attention passionnée tous les mouvements de son mari. Souvent, il s’arrêtait pour écouter la pluie qui tombait à torrents : et, après avoir longtemps marché, il vint s’asseoir près d’elle, à l’angle de la cheminée ; mais jamais il n’avait paru plus absorbé, moins disposé à causer.

Élisabeth pensait qu’à défaut de tendres paroles, elle aurait trouvé doux d’entendre sa voix.

Chaque instant ajoutait à l’acuité de son chagrin ; et, malgré tous ses efforts, elle ne put bientôt plus retenir ses larmes.

Penchée sur son ouvrage, elle les laissait couler sans les essuyer pour ne pas attirer l’attention de son mari ; mais il s’était aperçu qu’elle pleurait, et ces larmes discrètes, silencieuses le touchaient plus que n’aurait fait une véhémente explosion de douleur. Au fond de son cœur, il sentait comme un remords, et l’attirant à lui :

« Pauvre enfant, » dit-il, en essuyant ses pleurs. Ces jours sont terribles à traverser.

— Ce n’est pas cela, commença-t-elle, tâchant de se dominer ; mais sentant qu’elle perdait tout empire sur elle-même, elle se tut et cacha son visage entre ses mains.

— Ce n’est pas cela, répéta le major, surpris et troublé. Il appuya la main sur le front de sa femme, le pencha un peu en arrière et regarda son visage avec une expression touchante d’inquiétude et de tendresse.

Et tout ce qu’Élisabeth avait refoulé de douleur et de passion lui échappa.

— Ah, je voudrais mourir ! s’écria-t-elle. Que m’importe que les Iroquois me déchirent et me brûlent, si vous ne m’aimez pas. Oui, je voudrais mourir ; comment vivre avec cette pensée que je vous suis une charge… un fardeau… un embarras.

— Une charge… un embarras… répéta-t-il de sa voix incisive et mâle. N’écoute plus ces folles pensées. Ne les écoute plus, je te le défends, dit-il, la serrant dans ses bras. Aussi vrai que j’aime mon Dieu, je t’aime, je t’aimerai éternellement.

Un sourire divin illumina le visage d’Élisabeth, mais elle continua de pleurer.

— N’avez-vous pas assez à souffrir, poursuivit-il après un silence. Votre vie n’est-elle pas assez triste ? Faut-il vous tourmenter avec des chimères ?

Elle releva la tête, appuya les mains sur son épaule, et le regardant comme pour lire jusqu’au fond de son âme.

— Vous ne regrettez pas de n’être pas parti, demanda-t-elle ?

Le front du major s’obscurcit.

— Ah ! je souffre… dit-il, à voix basse avec une sombre énergie. Ces enfants qui se sacrifient — qui s’en vont à la mort sont toujours là devant mes yeux. Qui sait ce qu’ils endurent en ce moment… Et moi, je suis tranquille, à l’abri, heureux, si on pouvait l’être quand la patrie est en si grand danger.