L’oublié/XXI

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 171-179).

XXI


On était encore en plein hiver à Ville-Marie, mais la température était douce. Le soleil, ce jour-là, s’était levé magnifique : et la vive lumière matinale donnait un aspect radieux à la chambre où Élisabeth priait comme prient ceux qui croient, aux heures de mortelle angoisse.

Le lugubre tocsin avait retenti, et son mari l’avait quittée en hâte pour courir au combat avec ses deux serviteurs.

Elle l’avait suivi du regard à travers les arbres chargés de givre. Un instant, il s’était retourné pour lui envoyer un geste d’adieu ; et la pensée qu’elle ne le reverrait plus lui était venue si vive, si terrible qu’elle était tombée comme morte sur la neige.

En rouvrant les yeux, elle n’avait plus aperçu que la neige éclatante, et à travers les hurlements féroces et le bruit de la fusillade, elle avait entendu les cris de son enfant.


La petite s’était endormie. Sa mère l’avait couchée dans son berceau et s’était mise en prière. Elle aurait voulu s’y absorber, mais chaque coup de feu la secouait et elle sentait comme un couteau qu’on lui enfonçait dans le cœur.

Oh ! cette poignante souffrance de l’inquiétude à son comble, que de fois Élisabeth l’avait éprouvée !

Se rappelant tous les dangers auxquels son mari avait échappé, elle se reprochait de trop craindre, de ne pas assez espérer.

Comme elle conjurait Dieu d’avoir pitié — de pardonner à la faiblesse de sa foi… Elle aurait voulu élever jusqu’au ciel une tempête de supplications… Et lorsqu’elle essayait de se reprendre au bonheur, à l’espérance — de se figurer son mari rentrant cette fois encore sans blessures, il lui semblait qu’une main invisible lui remettait sous les yeux un tableau de Jésus portant sa croix, bien des fois regardé à l’hôpital pendant qu’elle veillait les blessés.

Elle revoyait la face résignée du Sauveur, et sur son épaule sacrée qui pliait, la lourde, l’horrible croix… C’était comme une apparition douloureuse, fugitive, mais apaisante, fortifiante.

Elle, pauvre et faible créature, pourrait-elle marcher toujours dans la voie douloureuse… ne plus le voir… ne plus l’entendre jamais… Était-ce pour la préparer qu’il lui avait dit le soir du jour de l’an… Si je suis tué… ses paroles lui revenaient avec une pénétrante saveur d’adieu.

Cependant les heures s’écoulaient. Il y avait longtemps que l’Angelus était sonné à l’hôpital. Combien de temps encore la laisserait-on sans nouvelles ? Ah ! qu’elle se sentait abandonnée…

Mais, dans l’émoi général, quelqu’un s’était souvenu d’elle : et une huronne enveloppée d’une couverture aux couleurs éclatantes accourait par le sentier. La neige soulevée par ses raquettes formait autour d’elle comme une blanche nuée et bientôt elle fut à la maison.

Élisabeth, dans son trouble, avait oublié de barricader la porte. L’indienne entra doucement et l’aperçut affaissée contre le plancher.

— Je t’apporte des nouvelles, dit-elle, sans prendre le temps de respirer.

La jeune femme qui ne l’avait pas entendue entrer bondit sur ses pieds.

Quelques jours auparavant, elle avait été marraine de cette huronne ; elle s’en savait aimée, et son air joyeux calma soudain l’horrible angoisse. Pourtant elle resta muette, la joie l’étouffait.

— C’est au Coteau du Moulin que tout s’est passé, continua la sauvagesse, dont les yeux brillaient de plaisir. Les Iroquois s’étaient emparés de la redoute, mais ton mari les en a chassés… Va, je suis contente, et tu dois l’être aussi, car ton mari est un grand guerrier.

Élisabeth l’écoutait défaillante de bonheur.

Elle saisit les mains de la sauvagesse, et d’une voix que l’émotion rendait méconnaissable :

— Anita, dit-elle, Anita, toi qui viens d’être baptisée, remercie Dieu pour moi.

— Ah ! Oui, je le remercie, dit la huronne, mais il faut te chauffer… Tu as l’air d’une fleur gelée.

Et comme il n’y avait plus que des cendres dans l’âtre, elle y mit du bois, battit le briquet, et bientôt un feu clair brilla et une douce chaleur se répandit.

— Anita, dit tout à coup Élisabeth, j’entends des coups de fusil. Es-tu bien sûre que les Iroquois soient en fuite ?

– Ils doivent être loin maintenant, répondit-elle avec un bon rire.

Élisabeth étendit des fourrures sur le banc lit placé le long du mur et s’y coucha. Elle se sentait épuisée et tremblait.

Anita alla prendre un manteau accroché à la muraille et l’en couvrit, puis elle s’assit par terre à ses pieds ; et, après l’avoir un peu regardée avec compassion, elle lui dit de sa voix musicale :



— Tu aurais donc bien de la peine si ton mari s’en allait au ciel.

Élisabeth ne répondant rien, elle poursuivit :

— Vois-tu, je ne comprends pas cela. Tu l’aimes, et il serait si bien en paradis.

— Je ne le verrais plus, murmura la jeune femme.

— Oui, mais lui verrait Dieu… Depuis que j’ai reçu le baptême, depuis que je suis l’enfant de Dieu, je sens toujours en moi comme un désir de mourir pour voir mon Père — et tout en travaillant, tout en marchant, je pense comme le ciel doit être beau.

— C’est que tu as encore toute l’énergie de la grâce de ton baptême, dit la jeune femme profondément touchée.

En elle-même, elle songeait à ce nom de lumière ou d’illumination que l’on donnait au baptême dans la primitive église.

Était-ce la bonne nouvelle ? l’effet calmant des paroles de l’innocente chrétienne ou un secours qui lui arrivait de l’au-delà invisible, impénétrable ?…

Il lui semblait qu’une main tendre et puissante arrachait de son cœur toutes les racines d’inquiétude et d’angoisse. Une paix céleste l’enveloppait, la pénétrait. Transportée de joie, elle prit sa fillette entre ses bras : et se rappelant comme le major se plaisait aux gazouillements de l’enfant, elle se mit en frais de lui apprendre à dire : « Vive mon brave papa. »

Avec quel plaisir elle prépara le souper, avec quel soin elle disposa tout pour que la maison parut agréable ; et quel charme l’amour donnait à tous ces détails.

Cependant la nuit était venue et Lambert Closse n’arrivait pas.

Pour l’apercevoir de plus loin, Élisabeth, oubliant la prudence, avait plusieurs fois dépassé l’enclos. Elle ne pouvait plus se tenir en place. Un frisson de crainte la glaçait parfois jusqu’aux moëlles.

Anita, dit-elle, toi qui entends les moindres bruits de si loin, va donc voir s’il vient.

La sauvagesse sortit ; la tête penchée, elle écouta longtemps, puis elle entra, disant : Il ne vient pas encore.