L’oublié/VI

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 69-80).

VI


Quelques semaines s’étaient écoulées. Déjà les bois jaunis s’éclaircissaient chaque jour. Les colons semblaient tranquilles, pleins d’espérance ; mais dans le cœur des plus confiants, il y avait bien des angoisses cachées.

Ville-Marie avait été une inspiration de la foi… elle avait été fondée par des catholiques ardents, passionnés. Malgré les frais presque infinis que l’œuvre entraînait, ni le roi, ni le clergé, ni le peuple n’avaient été appelés à y contribuer ; et pas un des associés de Notre-Dame de Montréal n’avait retiré du Canada une seule obole.

Jamais le désintéressement n’a été porté plus loin ; mais il fallait réchauffer cet admirable zèle, et M. de Maisonneuve s’était résolu à passer en France.



Il avait nommé Lambert Closse commandant de Ville-Marie en son absence. Tous ses préparatifs de départ étaient faits ; et la Notre-Dame, qui devait le conduire à Québec, mouillée dans la rade, n’attendait plus qu’un bon vent pour partir. Elle avait même levé l’ancre ce jour-là ; mais le vent était tombé entièrement, et M. de Maisonneuve était descendu dans le canot de Lambert Closse qui s’était rendu à bord. Ennuyé d’attendre, il s’en revenait avec lui coucher à terre.

Le jour allait finir.

La température un peu fraîche était pourtant délicieuse ; les deux hommes, au lieu de tirer droit au fort, se laissaient bercer par le flot. Ils subissaient le charme de cette belle heure du soir ; mais leurs mousquets chargés reposaient au fond du canot et le regard vigilant du major interrogeait souvent le rivage.

Son front était débarrassé de la bandelette de toile ; une ligne rouge qui courait de la tempe gauche jusqu’au-dessus de l’œil indiquait seule qu’il avait failli être scalpé, et sa physionomie exprimait la même sereine énergie.

Contre son habitude, M. de Maisonneuve était triste.

Certes, il avait confiance en son lieutenant, et les sanglants fondements de Ville-Marie rayonnaient à ses yeux de clartés célestes. Cependant, à la veille de partir, des craintes vagues, terribles, et mille poignantes sollicitudes s’éveillaient en lui. Il sentait, au moment de s’éloigner, toute la force des liens qui l’attachaient à Montréal ; et, lui qui n’outrait pas ce qu’il ressentait, qui ne cherchait jamais à attendrir sur ce qu’il souffrait, dit tout à coup à Lambert Closse :

« Quand je pense que je vais partir, il semble que j’aie comme un coup de couteau au cœur.

— Allons donc ! s’écria le major, soyez joyeux, vous allez revoir la France.

Et pensif, jouant dans l’eau avec ses rames, il fredonna ce vieux chant d’un troubadour :

Quan la doussa aura venta,
Deves nostre païs
M’es veiaire que senta
Odor de Paradis[1]

Sa voix vibrante avait pris une douceur mélancolique ; on y sentait les tristesses persistantes de l’exil. — Mais la pensée de revoir sa patrie ne suffisait pas à tromper la souffrance de Maisonneuve. Lambert Closse qui l’observait le comprit.

Ardentes espérances, douloureux mécomptes, soucis dévorants, son chef avait tout partagé avec lui ; et, voulant l’arracher à la tristesse du départ, il lui demanda tout à coup :

« Vous souvenez-vous de notre arrivée à Montréal ?

Ah oui ! le fondateur de Ville-Marie se rappelait l’arrivée radieuse. Malgré les luttes terribles, les longues angoisses, malgré ces prières des agonisants récitées chaque soir depuis des années à Ville-Marie, il n’avait pas oublié cette heure unique, cette heure sacrée et, dans le songe intérieur, en un instant rapide comme l’éclair, il revit tout : la blancheur du matin… le lever de l’aurore… la forêt estompée de brume… les transports de ses hommes… Il entendait leurs cris de joie et les premiers et doux chants d’oiseaux… Il revoyait le vert autel improvisé, et sur l’autel les beaux muguets aux mignonnes clochettes…

Un reflet de cette heure d’allégresse brillait sur son front. Au plus profond de son cœur, il retrouvait quelque chose de sa divine émotion durant cette messe célébrée dans la fraîcheur et la mélodie du matin ; et, lâchant sa rame, sa main chercha la main du major et l’étreignit avec force.

— C’était une belle journée, dit-il.

— Oui, il me semblait que Ville-Marie allait se bâtir comme par enchantement… En ces premiers temps, comme on dormait bien…

— Mon cher ami, dit douloureusement Maisonneuve, je vous mets sur les épaules un lourd fardeau et vous allez dormir encore moins… Les propositions de paix m’inquiètent plus qu’elles ne me rassurent… La situation est bien précaire.

Insensiblement, ils se rapprochaient du rivage. Le bruit des eaux rapides de la rivière Saint-Pierre, quelques mugissements, quelques tintements de clochettes dans les herbages de la grève troublaient seuls le silence. Ruisselante encore d’éclatants feuillages, l’île de Montréal se détachait dans la gloire du couchant ; et, sur la Pointe-à-Callières, au bord des eaux brillantes, le berceau de Ville-Marie, voilé de brume lumineuse, semblait osciller aux brises du ciel.

Maisonneuve sentit ses yeux se mouiller. Sa colonie, c’était le sang de son cœur ; le sentiment de son impuissance à la défendre lui revenait en ce moment plus amer, plus humiliant, plus cuisant. Mais tout à coup son noble visage s’éclaira ; et tendant la main vers les habitations, il dit au major, comme si un écho lointain lui eût apporté les paroles inspirées de M. Olier :

— Regardez : c’est la cité chrétienne, œuvre d’une merveilleuse importance… fleurie des espérances célestes… c’est la cité chère à la Vierge… le séjour délicieux des anges…

— Je le crois, répondit le major. La sainte Vierge ne fera pas mentir son serviteur… Ah ! si nous étions plus nombreux !…

— La lutte entre la civilisation et la barbarie ne serait pas longue. C’est clair : mais qui sait si un succès éclatant ne ferait pas sombrer l’humilité, dit le saint fondateur. Eh ! mon ami, puisque nous sommes ici pour travailler à l’œuvre rédemptrice, il faut porter la croix.

— Oui, les soldats n’ont pas le droit de dire à leur général : Souffrez seul. Allons, vive la croix ! dit résolument le major, et après tout, ne sommes-nous pas heureux ? Notre vie n’est pas douce, c’est sûr. Mais il est consolant de pouvoir se dire… Sur cette pauvre terre aveugle, ingrate, oublieuse, misérable, il existe un endroit où Dieu est aimé.

— Oui, oui, nous sommes des privilégiés, répliqua Maisonneuve, profondément ému.

Le major engagea le canot dans le courant du rapide, et bientôt les deux hommes mirent pied à terre.

Tout au bord de l’eau, dans un modeste enclos, à travers les hautes herbes, ondulant à la brise légère, on apercevait des croix noires… C’était le premier cimetière de Montréal : et tous ceux qui y étaient couchés étaient morts sous les coups des Iroquois ou des suites de leurs blessures. « Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel… que la lumière éternelle les éclaire, murmurèrent les deux Français, qui se découvrirent. Ils s’arrêtèrent près de l’enclos, et s’appuyant sur la crosse de son fusil, le major dit avec calme :

— Si je ne suis pas promené l’un de ces jours par les Cinq-Cantons, voilà où je dormirai mon dernier sommeil.

— En quel endroit seriez-vous mieux ? dit Maisonneuve prenant son bras et l’entraînant. Mais vous savez bien que vous avez une armure enchantée… Vous ne nous quitterez pas de sitôt, et je m’étonne toujours que vous ne vouliez pas que je vous fasse bâtir une maison… C’est bien le moyen que nous vous devions.



— Une maison !… Que ferais-je d’une maison ? je m’y ennuierais tout seul.

— Mais pourquoi y resteriez-vous seul ? demanda Maisonneuve avec une instance affectueuse.

Un éclair de jeunesse brilla dans les beaux yeux du major.

Aux alentours le soleil riait dans les sillons dépouillés, les grillons chantaient sous le chaume flétri, et de chaque toit une colonne de fumée montait.

— Je ne puis voir la fumée de ces toits, dit Maisonneuve, sans penser qu’elle monte vers Dieu, comme un encens très pur.

— Ah ! je le crois, dit le major qui regardait charmé ; mais je suis venu ici pour combattre et pour mourir… Exposerais-je aussi facilement ma vie, si j’avais une famille ?… Merci donc, mon ami… Je veux passer sur terre, sans laisser de traces… Quand je m’en irai, je veux disparaître tout entier… oublié de tous… excepté d’Elle, ajouta-t-il, tendant la main vers l’image de la Vierge flottant dans les plis du drapeau.

Deux grands dogues qui accouraient bondissants, fous de joie, empêchèrent Maisonneuve de répondre.

Il avait écouté le major avec une attention émue, mais sans étonnement.

Lui aussi aurait voulu s’effacer… disparaître… comme les architectes de ces vieilles cathédrales, dont la terre admire les œuvres et ignore les noms.






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  1. Quand le doux vent vient à souffler du côté de mon pays, m’est avis que je sens une odeur de Paradis