L’oublié/V

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 59-68).

V


Sur le doux visage d’Élisabeth, il n’y avait plus trace des piqûres des moustiques. La peau avait repris sa finesse, sa blancheur nacrée, et la robe noire que l’orpheline portait faisait ressortir sa fraîche pâleur. Si Élisabeth n’avait pas la beauté régulière, elle avait la grâce, le charme ; et la tristesse qui voilait les premiers rayonnements de sa jeunesse la rendait singulièrement intéressante.

– Il me semble que je l’aime chaque jour davantage, disait Mlle Mance à sa courageuse Geneviève.

– C’est comme moi, répondait la bonne fille. Elle est si seule au monde, la pauvre enfant, et la jeunesse c’est si beau… Puis cette petite a des yeux comme je les aime… des yeux de velours avec du feu au fond.

— Pourvu que vivre à Montréal ne l’effraye pas trop, murmura Mlle Mance. Pour une enfant de son âge, c’est une triste, une terrible vie.

C’était vrai. Pourtant la Notre-Dame appareilla pour Québec, et Mlle Moyen ne songea qu’à écrire à la mère de l’Incarnation.

Elle ne le fit pas sans verser des larmes. Peu de semaines s’étaient écoulées, depuis sa sortie des Ursulines ; mais il lui semblait que des années avaient passé sur sa tête. Le malheur l’avait soudainement mûrie, et sa lettre le prouvait.

« Très honorée mère, disait-elle, votre tristesse a été grande, j’en suis sûre, lorsque vous avez appris la terrible mort de mes parents. Ah ! chère mère, l’affreux souvenir ! et comment vous dire mon horreur, quand je me vis entraîner par ces cruelles mains, encore dégouttantes du sang des miens. Dans mon désespoir j’aurais voulu que la terre m’engloutît. Je regrettais de n’avoir pas péri avec ma famille, et je suppliais la sainte Vierge de m’envoyer la mort. Elle a eu pitié de moi. Les Iroquois, qui se plaisent à torturer même les petits enfants, ne m’ont fait aucun mal ; et les Français de Ville-Marie m’ont rachetée.

« Je suis à l’hôpital. Tout le monde me traite avec une bonté extrême ; et, je ne sais comment, malgré ma tristesse, je ne me sens plus mortellement désolée : je ne sens plus ce poids qui m’oppressait. Je vais vivre, et bien que j’aie tout perdu, je ne m’inquiète pas de ce que je deviendrai ; j’aime le milieu où la Providence m’a jetée.

« Nous sommes toujours en péril. Ce poste, sans cesse attaqué, ne se soutient que par une sorte de miracle. Ce serait à mourir de frayeur, sans la foi des colons qui semblent voir les mains protectrices de la Vierge étendues sur eux. Ah, que vous les admireriez ! C’est une colonie d’apôtres, de héros, qui semble une seule famille. Rien ne ferme à clef dans les maisons. Entre eux tout est commun. Ils vivent comme les fidèles de la primitive Église vivaient, en attendant l’heure du martyre.

« Mlle Mance me parle souvent de vous. C’est une chose ravissante de la voir auprès des malades. Il me semble qu’elle est comme serait une âme bien heureuse qui viendrait habiter un corps mortel ; et quand je lui demande comment elle peut être toujours sereine, elle me répond :

« Pourquoi serais-je triste, quand chaque pas me rapproche du ciel ?

« Chère et vénérée mère, je sais bien que vous n’oubliez pas mes parents, je sais bien que votre prière me suit partout. Mais daignez me l’écrire. Si vous saviez quelles cruelles inquiétudes me torturent souvent. »

Cette lettre combla de joie la mère de l’Incarnation. Elle y répondit longuement, affectueusement. « Je vois avec bonheur, disait-elle, en terminant, que vous ne vous inquiétez pas de l’avenir, bien que vous ayez tout perdu, comme nous disons dans le langage de la terre. Cultivez cette généreuse disposition. Fiez-vous à Dieu, il saura vous donner ce qu’il vous faut. On l’oblige quand on se jette avec confiance dans ses bras. Faut-il vous dire de vous dévouer au soin des blessés ? C’est l’œuvre que Dieu met sur votre chemin. Puisqu’il l’y met, c’est qu’il veut qu’elle soit vôtre.

« Ces merveilleuses fleurs de courage, de générosité que vous avez sous les yeux, et qui vous charment et vous éblouissent, ont toutes une même tige, l’amour de Dieu. Vous avez le bonheur de vivre parmi des saints. Rien n’est plus fortifiant, plus salutaire : car rien n’apprend mieux à connaître Dieu. Si nous connaissions Dieu comme les anges, disait saint François d’Assise, nous l’aimerions comme eux. »

Ce qu’Élisabeth disait de son état d’âme avait fait songer la grande religieuse et lui semblait étrange, car elle avait deviné la sensibilité profonde de l’enfant.

Pourtant, Mlle Moyen avait été sincère ; malgré les cruels souvenirs, malgré les angoisses de chaque jour, elle ne se trouvait pas malheureuse. Dans ses beaux yeux d’enfant grave, il y avait bien encore souvent une déchirante expression, mais un flot extraordinaire de cet âge de jeunesse avait emporté le poids qui l’étouffait.

À une sorte d’anéantissement avait succédé une vie ardente, une douceur à la fois délicieuse et poignante.

Elle n’avait plus guère souci de sa sûreté personnelle. Si le sinistre tocsin, les coups de feu, les hurlements féroces la faisaient passer par une sorte d’agonie, c’est qu’une autre vie, sans cesse exposée, lui était devenue infiniment plus chère que la sienne.

Ces alarmes et ce qu’elle entendait chaque jour raconter fortifiaient et exaltaient le sentiment que le héros de Ville-Marie lui avait inspiré. Elle en ignorait le nom : elle n’y voyait que de la reconnaissance, de l’admiration… Lambert Closse lui apparaissait tellement au-dessus d’elle que la pensée la plus lointaine d’en être aimée un jour ne pouvait lui venir. Mais lorsqu’elle entendait prononcer son nom, le soleil lui semblait verser une plus belle lumière.

Ah ! l’automne pouvait assombrir le ciel, dépouiller la forêt et emporter les feuilles avec de longs gémissements, que lui importait ? Elle avait en elle ce qui peut tout colorer, tout adoucir, tout enchanter.

Élisabeth s’étonnait parfois de se sentir si vivante, si vibrante.

Elle ne pouvait s’expliquer tout à fait ce changement ; et Mlle Mance, qu’elle avait interrogée là-dessus, après l’avoir un peu regardée, lui avait répondu par ce mot d’un grand saint :

« Il suffit d’un rayon de lumière pour dissiper bien des ténèbres. »

Mlle Mance jugeait sagement quelques distractions absolument nécessaires à cette fillette de quinze ans ; et lorsqu’elle pouvait la faire accompagner par quelqu’un sur qui elle pût compter, elle l’envoyait se promener à la Pointe. Pour l’enfant séquestrée ces promenades étaient une grande joie. Bien volontiers, elle serait restée des heures entières sur la grève, à aller et venir, à regarder les algues, les herbes, les branches que la vague lui apportait… « C’est que je suis une pauvre petite épave, » disait-elle, pour expliquer ce goût ; et, en elle-même, elle ajoutait… « Une branche brisée, jetée ici par le flot, qui y prendrait à l’instant racine et sentirait la sève courir dans toutes ses fibres, serait ma fidèle image. »

Cela la faisait rêver ; mais elle finissait par se dire naïvement : « La Vierge Marie a fait pour moi un miracle. »

Cette pensée de la Vierge animait tout, éclairait tout à Ville-Marie. L’héroïsme opiniâtre se fondait dans son culte. L’image de Marie était brodée sur le drapeau ; elle brillait sur le mur de chaque maison, comme une étoile ; et, grâce à elle, une sorte de paix planait au-dessus de toutes les angoisses.

Les massacres, les incendies, toutes les horreurs sans nom commises par les Iroquois chassaient bien loin toute sécurité. On vivait en plein cannibalisme à Ville-Marie ; mais jamais population ne fut plus pénétrée de l’idée céleste. Quand la nuit descendait sur le précaire établissement, les têtes glorieuses et les têtes obscures se courbaient devant l’image de l’invisible Protectrice ; et comme tous ignoraient s’ils reverraient la lumière, tous récitaient les litanies des agonisants.

Temps de ferveur et de périls étranges, où chacun, tremblant pour ceux qu’il aimait le plus, répétait chaque soir :

« Je vous recommande à Dieu tout-puissant afin qu’après avoir payé par votre mort la dette commune de la nature humaine, vous retourniez à votre Créateur… Que Jésus-Christ, crucifié pour vous, vous délivre de vos souffrances, qu’il vous délivre de l’éternelle mort, lui qui, pour vous, a daigné mourir »…

À l’hôpital, c’était ordinairement Mlle Mance qui récitait la recommandation de l’âme. La sublime prière la laissait baignée de fraîcheur et de sérénité, disait-elle ; mais Élisabeth ne pouvait l’entendre sans une solennelle et pénible émotion. Une fois dans sa petite chambre, à genoux à côté de son lit, elle prolongeait sa prière. Avec des instances extrêmes, elle suppliait la Vierge de garder celui qui s’exposait sans cesse pour le salut de tous ; et ce n’était qu’après l’avoir mille et mille fois remis entre les mains tendres et puissantes de Marie, qu’elle parvenait à s’endormir.