L’oublié/VII

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 81-89).


VII


Il y avait déjà des mois que M. de Maisonneuve avait quitté la Nouvelle-France. À Ville-Marie, c’était encore l’hiver dans toute sa majesté, et les gémissements du vent arrivaient profonds et tristes dans la nuit hâtive.

Oh, l’isolement des colons dans cette sauvage et infinie solitude ! Durant les longs mois d’hiver, comme ils se sentaient perdus entre ces glaces et ces bois d’où les Iroquois surgissaient comme de sanglants fantômes !

Au sein de la sécurité et des jouissances modernes, il est impossible de se faire une idée un peu exacte de la terrible vie des premiers colons de Montréal ; cependant Élisabeth n’en semblait pas souffrir. Son amour grandissait dans cette atmosphère de sanglante et céleste poésie ; et, comme une femme prend toujours les sentiments de celui qu’elle aime, elle s’intéressait fortement au beau et viril spectacle qu’elle avait sous les yeux.

« Dans les grandes œuvres il n’y a point de petits ouvriers, » lui disait parfois Mlle Mance.

Élisabeth voulait donc se rendre utile et s’ingéniait à seconder l’héroïne auprès des blessés.

Quelquefois, c’était elle qui leur portait leurs repas. Quand, les mains chargées, elle entrait dans la salle les fronts attristés s’éclairaient. Tous aimaient à recevoir leur portion de sa main.

Elle n’avait pas la gaieté de son âge. Singulièrement réservée, elle ne parlait que lorsqu’il le fallait ; mais son passage, dans la salle, n’en laissait pas moins aux malades, comme un rayon de printemps.

Le major venait souvent à l’hôpital causer avec les blessés ; quand il se rencontrait avec Élisabeth dans la salle, il la remerciait de ses soins, de son dévouement.

Ces quelques paroles jetaient la jeune fille dans l’extase. Les jours suivants, elle aurait voulu prendre sur elle toutes les fatigues et Mlle Mance avait fort à faire pour modérer son ardeur.

Une énorme cheminée occupait l’un des bouts de la salle des malades. Les forts chenêts étaient surmontés de petits réchauds ; et à droite, à gauche, sur des tablettes en pierre, il y avait des pointes de fer où l’on fichait les chandelles. Mlle Moyen venait de les allumer un soir, et, à genoux devant le feu, elle tranchait le bouillon des malades que le froid avait réduit en glace, quand le major entra suivi de son beau chien Vaillant.

Après quelques mots aux blessés, il s’approcha de la cheminée et salua Élisabeth.

— Me permettez-vous de me chauffer un peu, mademoiselle, demanda-t-il ? Il fait un grand froid.

La jeune fille eut un éblouissement, tout son cœur se précipita ; mais se levant sans rien dire, elle avança un siège.

Elle attisa ensuite le feu qui lança des fusées d’étincelles ; puis elle reprit sa position sur le foyer et, les yeux baissés, se remit à préparer le bouillon.

La clarté rougeâtre se jouant autour d’elle, mettait en vif relief la grâce de sa personne et lui donnait un charme étrange.

Le héros la considéra quelques instants avec attention et son cœur s’ouvrit à une pitié tendre.

« Votre vie ici est horriblement triste ! ne le trouvez-vous pas ? demanda-t-il à voix basse.

— Oh ! non, répondit-elle avec élan, relevant la tête.

Dans ses beaux yeux noirs et sur toute sa physionomie, il y avait, en ce moment, ce rayonnement que projette l’extrême bonheur, et Lambert Closse resta troublé et pensif.

Il jeta un coup d’œil dans la salle longue, étroite où les grands lits des malades se détachaient dans le clair obscur et se sentit en face d’une énigme.



Son regard habitué à scruter les choses et les hommes semblait vouloir pénétrer jusqu’au plus profond de l’âme de la touchante enfant, agenouillée près de lui sur la pierre du foyer.

« Et vous, commandant, demanda Mlle Moyen, s’enhardissant tout à coup, vous qui prenez sur vous tant de fatigues, tant de périls, ne trouvez-vous pas votre vie bien terrible ?

— Moi, mademoiselle, c’est bien différent : j’ai l’excitation du danger… puis j’ai choisi cette vie… et je n’ai plus seize ans, ajouta-t-il, riant. Quand on avance sur le chemin, la vie n’apparaît plus guère que comme un devoir et l’on marche facilement au sacrifice.

Mlle Moyen pencha la tête sans rien dire. Ses longs cheveux soigneusement nattés pendaient sur son dos, et l’une des lourdes tresses, glissant sur la jupe noire, roula sur le foyer.

Le major se pencha et avança la main ; mais comme si une crainte l’eût saisi, il ne releva pas ces beaux cheveux d’or qui traînaient dans la cendre ; et, prenant ses gants de loutre sur la tablette de pierre, il appela son chien et se leva pour partir.

— Que la Vierge vous garde ! dit Élisabeth avec ferveur.

Son regard, son accent, firent tressaillir le major.

— Qu’elle me garde surtout de toute lâcheté et qu’elle vous donne le bonheur, répondit-il, sans trop savoir ce qu’il disait.

Oui, c’était bien vrai que Lambert Closse ne voulait que s’immoler pour ses frères ; mais, ce soir-là, le vent glacial éveillait tout un orchestre lugubre dans la forêt dépouillée, et quand le héros se vit seul dans son appartement du fort, une lourde tristesse tomba sur son cœur.

Il ouvrit un livre, mais l’image d’Élisabeth était restée dans ses yeux. Elle est heureuse, se disait-il. Il songeait à sa jeunesse, à la vie qu’elle menait dans l’hôpital entouré de pieux… Il avait deviné sa sensibilité profonde, passionnée… il sentait en elle une âme amoureuse d’aimer, et son bonheur incompréhensible le faisait rêver.

Tout à coup, il s’aperçut de la pente où ses pensées glissaient et souriant de ses tendres préoccupations, se leva pour examiner ses armes.

Un grand feu brûlait dans la cheminée ; mais ce foyer solitaire lui semblait triste, odieux. Malgré lui, il songeait à la douce chaleur des foyers où l’on s’aime.

Un léger coup à la porte de sa chambre le tira de sa rêverie, et tournant la tête, il aperçut la gracieuse silhouette de Claude de Brigeac.

— Je vous dérange peut-être, dit le jeune homme, mais ne m’en voulez pas… je m’ennuie.

— Je ne suis pas très sûr de m’amuser non plus, répondit le major, l’invitant du geste à s’asseoir et prenant place à côté de lui. Mais peut-être aurons-nous bientôt quelque alerte qui nous fouettera le sang.

— Pas cette nuit, commandant, le froid est trop intense.

— Ne sauriez-vous attendre un peu ? dit le major, riant.

— Les soirées sont longues en hiver… et je les trouve tristes… Vous, commandant, vous ne connaissez pas ces dépressions, ces souffrances que l’isolement engendre.

Le major sourit ; sa main nerveuse et fine caressa les oreilles de son chien, qui dormait devant le feu — la tête allongée sur ses pieds légers.

Dans la salle commune, quelques hommes chantaient s’accompagnant de la guitare :

Vierge sainte, exaucez-nous,
Notre espoir est tout en vous ;
Chère Dame de la Garde,
Très digne Mère de Dieu,
Soyez notre sauvegarde, etc.


Mais malgré ces chants, Lambert Closse entendait toujours une voix basse et douce qui disait : Que la Vierge vous garde !