L’oublié/III

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 27-35).

III


Ceux qui étaient, cette nuit-là, de garde autour des habitations, avaient reçu les instructions de M. de Maisonneuve.

– Maintenant, dit le noble chef, vive Notre-Dame ! c’est le mot d’ordre pour cette nuit. Priez-la, mes braves. Nous sommes ici pour sa gloire et dans la multitude des voix qui crient vers elle, nous pouvons espérer qu’elle distingue les nôtres.

En dehors, de joyeuses clameurs retentissaient.

Soudain la porte extérieure s’ouvrit toute grande, et Claude de Brigeac parut radieux, glorieux, donnant la main à la jeune fille, à qui un groupe de Français faisait une sorte de triomphe.

Elle entra aussi timide, aussi craintive qu’une colombe tombée dans un nid d’aigles. Vis-à-vis de la porte, sur la cheminée, il y avait une statue de Marie, et cette vue apporta à la pauvre enfant une émotion nouvelle.

Comme si elle eût aperçu la Vierge elle-même, elle tomba à genoux et un flot de larmes jaillit de son cœur.

Elle avait vu massacrer ses parents, tout ce qu’elle possédait disparaître dans les flammes ; il ne lui restait plus sur terre que la protection de ces généreux inconnus qui l’avaient rachetée, et pourtant, ce qui dominait en son cœur à ce moment, c’était une reconnaissance inexprimable, le sentiment profond d’une protection maternelle et puissante.

Maisonneuve et ses hommes la regardaient silencieux, attendris.

Elle avait jeté son chapeau de feuillage, mais des brindilles de jonc et quelques feuilles sèches étaient restées dans ses longs cheveux emmêlés. C’est à peine si elle semblait avoir quinze ans. Son cou, son visage et ses mains avaient été si cruellement ravagés par les moustiques, que personne n’aurait pu dire si elle était jolie. Mais, lorsqu’elle se leva et remercia M. de Maisonneuve, chacun fut charmé de sa grâce modeste.

Son regard qui rayonnait de joie, de tranquille innocence, et ses paroles simples et vraies émurent tous les cœurs.

— Mon enfant, répondit le noble Maisonneuve, vous avez des droits sacrés à notre protection et, au besoin, nous mourrions tous pour vous défendre. Mais, sans la capture du chef iroquois, je n’aurais pu vous racheter, malgré toute ma bonne volonté. Il y a ici quelqu’un qui a plus de droits que moi à vos remerciements.

Maisonneuve avait pris le bras d’un homme au regard d’aigle, à la chevelure un peu fauve, à la taille droite, élancée, vigoureuse.

— M. Closse, dit-il, présentant le héros de Ville-Marie à la jeune fille. C’est lui qui a fait l’Iroquois prisonnier et, dans la lutte, il a été bien près de perdre sa chevelure.

Une bandelette de toile souillée de taches roussâtres, encore collée sur le front de Lambert Closse, à la naissance de sa forte chevelure, attestait que le danger avait été bien grand. Mais Élisabeth Moyen n’essaya pas de remercier son libérateur qui l’avait tranquillement saluée. Elle était trop émue pour pouvoir parler ; mais ses yeux fixés sur ceux de son libérateur disaient mieux qu’aucune parole sa reconnaissance, et la tendre pitié mêlée d’horreur qui l’avait saisie.

— Ce n’est rien, dit Lambert Closse, portant la main à son front avec une mâle insouciance. Ne pensez pas à cela, mademoiselle… il n’y paraîtra guère dans quelques jours ; pourtant l’Iroquois s’est cru bien sûr de son fait.

Il riait ; ses compagnons riaient aussi, mais les larmes roulaient brûlantes sur le visage de la jeune fille.

Dans son admiration, dans sa muette reconnaissance, il y avait quelque chose d’intense, d’infiniment sincère qui charmait et gênait le héros ; mais, dominant cette impression, il dit noblement :

— Vive Notre-Dame ! Nous l’avons bien priée pour vous, mademoiselle. C’est elle qui vous a ramenée.

« Vive Notre-Dame ! » répétèrent les hommes.

Une femme vêtue en religieuse et de la plus agréable physionomie entrait en ce moment.

— Voici la Sœur Marguerite Bourgeois, dit Maisonneuve à Mlle Moyen.

La grande servante de Dieu embrassa joyeusement l’orpheline, et lui dit avec compassion :

— Mais, ma pauvre petite, vous devez être morte de fatigue et de faim. Est-ce que je l’emmène ? continua-t-elle, interrogeant Maisonneuve du regard.

— Pardon, sœur Marguerite, je crois que cette enfant sera mieux à l’hôpital qu’au fort, répondit le chef.

Ceux qui devaient monter la garde s’étaient retirés. Il ne restait plus dans la salle que Claude de Brigeac et Lambert Closse.

— Voulez-vous conduire Mlle Moyen à l’hôpital, et dire à Mlle Mance que je la lui confie ? demanda le gouverneur à ce dernier.

Et, souriant à la jeune fille qui avait appuyé sa tête fatiguée contre l’épaule de Marguerite Bourgeois :

— Vous savez, n’est-ce pas, dit-il, que Montréal a deux anges ?

Il était toujours défendu de sortir sans armes ; mais, ce soir-là, Lambert Closse examina l’amorce de ses pistolets avec une attention plus qu’ordinaire.

— Qui sait si La Plume ne va pas tomber du faîte de quelque arbre, murmura-t-il à l’oreille de Brigeac.

Mlle Moyen prit congé avec de grandes révérences et, sous la garde du major Closse, quitta le fort.

Sur le fleuve une bande violette fermait déjà l’horizon, mais une faible clarté flottait encore sur la montagne. Du fort à l’hôpital, il n’y avait guère que huit arpents et un grand calme régnait partout à Ville-Marie.



Portes et fenêtres étaient closes ; mais la flamme de l’âtre brillait à l’intérieur et la fumée de ces rudes foyers montait belle et douce dans l’absolue pureté de l’atmosphère.

Le major donnait la main à la jeune fille et marchait silencieux, attentif. Des rumeurs vagues, profondes, d’âpres et sauvages senteurs leur arrivaient de la forêt.

Élisabeth ne sentait plus sa lassitude.

Il lui semblait que l’herbe l’aurait portée… il lui semblait qu’elle aurait marché sans crainte, sans fatigue, jusqu’au bout du monde, à côté de ce compagnon dont elle osait à peine regarder l’ombre, sur le bord du chemin.

Une joie étrange l’envahissait, la pénétrait, et comme pour exprimer cette joie divine qui débordait en larmes silencieuses, la voix du rossignol s’éleva tout à coup sous l’épaisse feuillée.

Ils avaient gravi le coteau ; ils étaient devant la palissade. Lambert Closse poussa la barrière ; ils traversèrent l’enclos, et le major frappa fortement à la porte toujours barricadée de l’hôpital.

Alors, regardant la jeune fille, il s’aperçut qu’elle pleurait.

— Pauvre enfant ! dit-il, avec la douceur pénétrante des forts, il faut avoir du courage. Puis, qui sait ce que l’avenir vous garde… j’ai vu de beaux jours qui avaient commencé par d’affreux orages.

Un guichet s’ouvrit à l’intérieur.

— Ah ! c’est vous, major ? dit une voix douce. Est-ce un blessé que vous nous amenez ?

— Je vous amène une orpheline dont vous allez devenir la mère, répondit sobrement Lambert Closse.

On souleva des barres de fer : la porte s’ouvrit toute grande et une femme à l’air noble s’avança souriante, un peu émue.

C’était l’héroïne de Ville-Marie, cette admirable Jeanne Mance, que M. Olier voyait en esprit environnée de la lumière divine comme d’un soleil.