L’intendant Bigot/13

George E. Desbarats, éditeur (p. 72-77).

CHAPITRE VI.

SOURNOIS.


Avant de constater si le pressentiment de Beaulac était bien fondé, voyons un peu ce qui devait se passer le même soir à Beauport et à Beaumanoir.

Terrifiée par la perte de la bataille, l’armée française s’était réfugiée dans l’ouvrage à corne construit à la tête du pont de bateaux. Durant l’après-midi, le gouverneur, M. de Vaudreuil, avait convoqué un conseil de guerre pour aviser à ce qu’il restait à faire. Tous ceux qui le composaient, à l’exception de M. de Vaudreuil et de Bigot, opinèrent pour la retraite de l’armée à Jacques-Cartier.

Selon nous, il n’est pas étonnant que Bigot fût d’avis de livrer immédiatement une seconde bataille ; car il savait bien quelle influence énorme la défaite du jour aurait sur les troupes françaises, qui se laissent le plus facilement démoraliser par un revers. Ensuite, il connaissait assez le marquis de Vaudreuil pour savoir qu’il n’avait pas les qualités d’un général, et que, M. de Lévis se trouvant absent, on serait très-probablement battu de nouveau, faute d’un commandant habile. Ce qui assurait aux Anglais la possession immédiate de la ville, partant la conquête du pays, et à Bigot la réalisation de ses desseins. Quant au marquis de Vaudreuil, outre qu’il dût se laisser influencer par l’intendant en cette occasion, il n’aurait pas été fâché, sans doute, de tenter, par lui-même, la fortune des armes, afin de pouvoir humilier Montcalm, qu’il n’avait jamais aimé, si la victoire eût toutefois voulu seconder ses efforts.

Mais il fut décidé, par la majorité des officiers présents, que l’on se replierait sur la rivière Jacques-Cartier.

Cette retraite précipitée n’est pas à louer non plus. Car à l’aide des cinq mille hommes de troupes fraîches qui restaient, on pouvait, sans engager une action décisive, harceler l’ennemi, continuer de protéger la ville et veiller à la ravitailler, en attendant le retour de M. de Lévis qui, prévenu de la défaite du treize, descendit de Montréal en toute hâte et arriva le dix-sept septembre au camp de Jacques-Cartier, mais trop tard pour prévenir la capitulation de Québec.

Le soir même de la bataille, alors que les ténèbres purent cacher ses mouvements aux troupes anglaises, l’armée française se mit à défiler en silence par le chemin qui mène à Lorette, pour de là se diriger vers la rivière Jacques-Cartier, en traversant Saint-Augustin et la Pointe-aux-Trembles.

Ils partaient donc les uns après les autres, compagnies, bataillons, régiments, lorsqu’un bouquet de broussailles, avoisinant la route qui monte à Charlesbourg, s’agita presqu’insensiblement au passage d’un groupe d’officiers à cheval, qui s’en allaient au pas de leur monture. Personne ne remarqua ce léger bruit, non plus qu’un homme qui se tenait tapi dans le fourré. Cet homme avança prudemment la tête entre les branches et parut examiner avec le plus vif intérêt les cavaliers qui passaient.

L’un d’eux disait à demi-voix à ses compagnons de route, mais assez haut pour être entendu de l’individu blotti dans les broussailles :

— Savez-vous, messieurs, que je suis inquiet de Sournois, mon pauvre valet de chambre. Il était ce matin à l’intendance, je l’y ai vu avant la bataille, mais depuis il a disparu. Que diable est-il devenu ? S’il était brave, je pourrais croire qu’il a voulu prendre sa part du combat et qu’il a succombé. Mais je connais trop mon homme pour penser un instant qu’il aura voulu affronter les balles quand rien ne l’y obligeait.

— Alors, reprit une autre voix, le bruit de la fusillade l’aura peut-être tellement effrayé qu’il se sera réfugié dans les caves de l’intendance.

— Cela se peut, repartit Bigot en riant ; car l’ivrogne a toujours eu un faible pour cette partie du palais. À moins, toutefois, qu’il n’ait gagné Beaumanoir.

Les voix devinrent confuses et s’éteignirent peu à peu à mesure que s’éloignaient les cavaliers.

Une autre compagnie passa. C’était la dernière.

Alors l’homme qui se tenait agenouillé dans les broussailles sortit en faisant craquer les branches, et grommela ces mots, tout en s’engageant dans la route qui monte à Charlesbourg.

— Votre dernière pensée est la meilleure, monsieur l’intendant ; car si je ne suis pas précisément à Beaumanoir, je m’y en vais du moins. Enfin, le moment attendu depuis longtemps est arrivé. Ouf ! je me sens tout rompu d’être resté accroupi une heure dans ce tas de branches. Hâtons le pas pour nous dégourdir un peu.

Et Sournois continua d’avancer vers Charlesbourg.

Épiant dès le matin l’issue de la bataille, le valet avait sellé lui-même un cheval à l’intendance, tandis que Bigot était à la haute ville, d’où il regardait la bataille du haut des remparts de l’ouest. Alors que les premiers fuyards descendirent en courant dans la vallée de la rivière Saint-Charles, Sournois sauta en selle, inaperçu, grâce au tumulte qui régnait partout, et gagna le pont de bateaux.

Deux motifs le poussaient à agir ainsi ; d’abord, l’exécution du fameux projet qu’il ruminait depuis longtemps de voler le trésor de son maître dans le souterrain de Beaumanoir ; ensuite, l’instinct de la conservation, que le valet possédait à un éminent degré.

Il avait bientôt dépassé les fuyards et s’était rendu à fond de train chez un habitant de Charlesbourg, qu’il connaissait. Après avoir passé là toute l’après-midi, Sournois avait attendu l’obscurité pour descendre à pied vers le pont de bateaux, et s’était caché dans les broussailles, d’où nous l’avons vu sortir.

Son dessein était de se mêler aux soldats pendant la soirée et d’apprendre d’eux si l’armée n’allait pas retraiter, et si, dans ce cas, l’intendant la suivrait immédiatement.

Mais il y avait à peine quelques minutes qu’il était tapi dans le fourré, lorsque les soldats commencèrent à défiler devant lui.

Quelques lambeaux de conversation qu’il surprit par-ci par-là le mirent bientôt au fait du mouvement rétrograde des troupes. Quant à l’intendant, Sournois l’entendit parler sur son propre compte et le vit disparaître avec l’état-major à la suite de l’armée.

Sifflant un air joyeux entre ses dents, il allait maintenant d’un pas leste et rapide et remontait le chemin poudreux de Charlesbourg.

Arrivé à l’une des premières maisons de la paroisse, il s’y arrêta. C’était là qu’il avait passé une partie de l’après-midi. Après avoir glissé un écu dans la main de son hôte, il le pria de l’accompagner à la grange avec un fanal pour l’éclairer et l’aider à seller son cheval.

Le vieillard, dont les deux fils étaient à l’armée et qui les savait sains et saufs pour les avoir vus durant la journée, le suivit à l’instant. Son falot allumé se balançait dans sa main droite à chacun de ses pas et répandait sa lumière sur l’herbe humide où se dessinait fantastiquement l’ombre allongée des deux hommes.

— C’est donc ben vrai que les Anglais nous ont battus ? demanda le vieillard à Sournois, qui sanglait les courroies de la selle sur les flancs de son cheval.

— Oui, père.

— Mais nos gens ne laisseront pas ça comme ça. Ils vont ben vite prendre leur revanche, je suppose…

— Pas tout de suite, père. L’armée bat en retraite vers la rivière Jacques-Cartier.

— Plaît-il ? fit le vieillard que l’âge avait rendu sourd.

— Notre armée retraite en ce moment vers la rivière Jacques-Cartier.

— Ah ben ! Les Anglais vont donc rester les maîtres ici ?

Sournois, sans répondre, sauta en selle et prit congé de son hôte qui murmura en le voyant s’en aller :

— Oui, ces messieurs-là s’en moquent pas mal, eux autres. Leurs poches sont remplies de beaux écus sonnants qu’ils emportent avec eux. Mais nous autres, pauvres gens, il ne nous restera pas grand’chose quand les Anglais auront brûlé nos maisons, nos granges et nos récoltes !

Sournois avait lancé son cheval au grand trot et continuait à gravir la montée de Charlesbourg. Après avoir passé l’église de cette paroisse, il s’engagea dans cette route qui conduit à la longue avenue de Beaumanoir.

La nuit pesait noire et menaçante sur les grands arbres immobiles, et l’écho dérangé dans son sommeil semblait gronder à chacun des pas du cheval, qui se répercutaient sous les voûtes silencieuses de la forêt. Quelquefois même, il semblait à Sournois qu’il entendait derrière lui le galop d’un autre coursier. Il arrêtait le sien, pressait de la main l’un de ses pistolets d’arçon et regardait derrière lui.

Mais il n’entendait plus rien que les mille bruissements vagues et mornes de la solitude, avec les hurlements lointains de loups en quête de proie.[1]

— Bah ! je suis fou, disait-il, en continuant sa route. Ce n’est que l’écho.

Et pourtant, malgré lui, les gros troncs d’arbre lui faisaient peur, et quand il se retournait sur sa selle pour regarder en arrière, il croyait voir des ombres sinistres embusquées dans le fourré pour épier son passage. Il se sentait encore plus effrayé quand il ramenait ses yeux en avant, car il lui semblait que d’invisibles ennemis allaient sauter en croupe et l’étrangler par derrière.

Il avait honte de ces frayeurs et se disait tout en scrutant le taillis du coin de l’œil :

— C’est étonnant comme je suis tout… chose quand je n’ai rien pris !

Enfin, il arriva près du château que la régularité des lignes architecturales faisaient ressortir sur le fond du bois sombre. Quelques lumières brillaient aux fenêtres de la façade, Beaumanoir étant habité depuis le commencement du siège par Mme Péan et celles de ses amies qui avaient voulu l’y suivre.

Sournois avait eu soin d’arrêter sa monture à plusieurs arpents de l’habitation. Il s’assura qu’il n’y avait personne qui pût l’épier au dehors, puis sautant à bas de son cheval, il le prit par la bride et le fit entrer dans le bois, à gauche du chemin.

Arrivé à un arpent de la petite tour de l’ouest, il s’arrêta de nouveau après s’être orienté, et attacha les rênes de la bride à un arbre.

Ensuite il se baissa vers le sol, tira l’anneau de cette trappe que nous connaissons, descendit dans l’ouverture béante et referma sur lui la pesante porte de chêne recouverte de gazon.

— Brrrroum ! fit-il en allumant une lanterne, il est bien humide ce souterrain. Un petit coup ne me fera pas de mal.

Une fois son fanal allumé, il toucha dans la paroi de droite le bouton du ressort qui faisait mouvoir la porte de sa propre cache. Il plongea sa main dans l’ouverture et en retira d’abord une gourde remplie d’un vieux rhum de la Jamaïque, qu’il déboucha en inclinant un peu la tête à gauche tandis que son œil droit à demi-fermé semblait sourire. Puis il pressa le goulot sur ses lèvres dans un gros baiser avec un petit susurrement de langue à chaque gorgée. Enfin, après un long soupir, il rabattit la gourde et la reboucha.

— Hum ! fit-il en s’essuyant la bouche sur sa manche, ça réchauffe !

Ensuite il tira de son gousset une de ces énormes montres du temps passé.

— Diable ! dit-il, déjà onze heures, dépêchons-nous.

Et ouvrant la cassette qui contenait ses épargnes :

— Pouah ! fit-il en jetant un regard de dédain sur les quelques mille francs qu’elle contenait. Cela valait bien la peine de travailler autant pour si peu. Dans cette seule nuit, je vais en gagner mille et mille fois plus.

Sans toucher à l’argent qui s’y trouvait, il tira plusieurs petits instruments d’acier de la boîte et les mit dans la poche de son justaucorps ; puis enfonçant le bras dans la cache, il en tira un grand sac vide en gros cuir de bœuf, et enfin une pince de fer lourde et forte.

Il jeta le sac à terre, appuya la pince contre la muraille et retourna du côté de la paroi opposée dont deux pas le rapprochèrent.

— Hum ! dit-il, il s’agit maintenant de trouver le secret qui fait ouvrir cette muraille nue. Ici, il y a bien un bouton comme pour le mien de l’autre côté. Mais j’ai souvent pesé dessus sans aucun résultat. Prenons d’autres moyens.

À l’aide des petits outils dont il était muni, il se mit à fouiller les crevasses de la pierre, pesant ici, grattant là, cherchant plus loin, mais sans succès. Une demi-heure s’écoula dans ce travail infructueux.

— Diable ! — et le valet frappa du pied — pourquoi perdre ainsi mon temps ! À la pince, maintenant que je suis décidé à tout oser.

Sournois saisit la barre de fer à deux mains et sonda le mur, qui rendit un son moins mat en un certain endroit.

— Bon ! c’est par ici qu’il faut travailler. Allons.

Et il frappa horizontalement un grand coup sur la paroi du roc.

Le souterrain gémit sourdement.

Sournois s’arrêta.

— Si l’on allait m’entendre, pensa-t-il. Mais bah ! qu’est-ce que cela ferait ! Il n’y a que moi qui connaisse l’entrée et la sortie du souterrain.

Alors il se mit à cogner hardiment, à tour de bras. Mais la pierre était dure et c’est à peine si la pince mordant dessus en enlevait quelques petits éclats.

La sueur lui coula bientôt sur le front, et au bout d’un quart d’heure, ses bras lassés retombèrent. C’est à peine s’il y avait dans la muraille un trou de la grosseur d’un œuf.

— Sacrebleu ! que c’est dur ! dit Sournois. : Si ça ne va pas plus vite que ça, il me va falloir recourir à la mine et utiliser la poudre que j’ai eu soin d’apporter. Pourtant, ce serait malheureux si l’explosion allait endommager le coffre-fort. Il vaut mieux jouer encore un peu de la pince. Mais avant, buvons de nouveau à ma santé.

Après avoir donné une seconde accolade à la gourde, Sournois se remit à l’œuvre avec une nouvelle vigueur.

— Cré tonnerre ! s’écria-t-il, au bout de quelques minutes, je travaillerais bien deux jours de la sorte que je n’en viendrais pas à bout.

Il laissa retomber l’un des bouts de sa pince dans un accès de mauvaise humeur.

Mais, ô surprise ! roulant sur des pivots d’acier. un lourd quartier de roc pivote sur la paroi et découvre une voûte profonde.

La pince de fer en frappant le sol a rencontré et fait jouer le ressort.

— Et moi qui n’avais pas songé à regarder à terre ! s’écria Sournois tout joyeux de ce succès inespéré.

Il saisit la lanterne et en dirigea la lumière sur l’ouverture pratiquée horizontalement dans la muraille.

Une grosse caisse de fer en occupait presque tout l’espace.

— Hein ! hein ! ma mignonne, nous allons voir un peu si tes charmes et ta vertu vont pouvoir résister à mon amour, dit Sournois qui caressa des yeux le coffre-fort. Si pourtant ton corsage discret contenait un stylet pointu comme en portent, dit-on, les brunes Andalouses ? Mais bah ! c’est seulement pour m’effrayer que le maître a dit cela. Il n’y a personne dans le coffre, je m’imagine. La bonne farce ! Il fallait que vous me crussiez bien bête, cher monsieur Bigot. Mais patience, vous reviendrez avant longtemps de ces idées-là ! Ah ! ah !

Sournois déposa sa lanterne dans la cache, à côté du coffre-fort, afin d’éclairer ses opérations. Puis, comme la boîte se trouvait renfoncée dans l’ouverture et qu’elle était trop lourde pour qu’il la pût remuer aisément, il fit entrer sa tête et son buste dans la voûte, en disant avec ce rire hideux qui grimaçait sur ses dents jaunes :

— Pardon, madame la caisse, si je porte sur vous des mains violentes ; mais comme vous ne voulez pas venir à moi, je vais à vous.

Il tira de sa poche de veste une petite clef qu’il introduisit d’une main nerveuse dans le trou de la serrure. Il tourna de gauche à droite. Deux ou trois craquements se firent entendre à l’intérieur du coffre-fort, semblables à ceux d’une batterie de mousquet que l’on arme.

Mais rien ne s’ouvrit.

— Diable ! dit Sournois, j’ai pourtant eu assez de mal à faire cette clef sur celle que le maître porte toujours avec lui, et que je lui ai enlevée de son haut de chausse, un soir qu’il dormait. Enfin, ce petit bruit m’indique que la clef n’est pas inutile, bien qu’il reste encore quelque chose à faire.

Douze clous à tête d’acier retenaient la serrure au dehors.

— Voyons un peu ce petit collier de madame, fit le valet, en pressant chacun des clous avec la pointe d’une vrille.

Le septième qu’il toucha était mobile. Sournois pesa fortement dessus. La tête s’enfonça et le lourd couvercle s’ouvrit en tournant lentement.

— Vous vous rendez donc enfin, ma chère ! s’écria le voleur en se penchant sur le coffre de fer. Puis avec un hurlement de douleur :

— Sacre !

Une éclair rougit la voûte, une double détonation éclate, et le voleur tombe foudroyé.

Le coffre-fort contenait un pistolet à deux canons et chargé, dont un savant mécanisme faisait armer et partir la détente lorsqu’on ignorait la manière d’ouvrir la caisse, sans courir le danger de recevoir deux balles en pleine poitrine.

Durant quelques secondes, Sournois se tordit sur le sol en blasphémant. Ses mains crispées serraient convulsivement sa poitrine pour arrêter l’effusion du sang qui coulait à gros bouillons entre ses doigts.

Mais il sentit bientôt que ses cris augmentaient l’hémorragie et s’arrêta. Puis, gardant sa main gauche appuyée sur sa double blessure, il s’aida de la droite pour se relever.

Après maints efforts dont chacun dévorait sa vie, il se trouva debout près de la cache béante, les cheveux hérissés, l’œil hagard et les lèvres frangées d’une écume sanglante.

La caisse était toute grande ouverte, et Sournois aperçut sous les canons du pistolet dont la gueule fumait encore, un monceau de pièces d’or rangées en piles.

Il y en avait de toutes sortes, depuis le louis français, la livre sterling anglaise, le florin d’Allemagne et le sequin d’Italie, jusqu’à la pistole et au doublon d’Espagne.

À la vue des reflets dorés qui miroitaient sous la lumière plongeante de la lanterne, Sournois éprouva un tremblement convulsif qui lui arracha des cris de rage et de douleur.

Être là devant des millions, n’en pouvoir rien emporter et se sentir expirer.

— Oh ! sois maudit, Bigot ! cria-t-il en grinçant des dents.

Ses forces s’en allaient pourtant avec son sang qui coulait toujours. La terreur envahissait tout son être avec le froid de la mort. Il allait donc périr là, seul avec les araignées noires et les crapauds baveux que le bruit des coups de pinces et des détonations avait fait sortir de maintes crevasses ; sans autres témoins de son agonie que ces bêtes hideuses et les murs sombres et humides qui semblaient ricaner d’une façon satanique en répétant ses cris de douleur.

— Non ! non ! sortons ! s’écria le misérable. Mourir, soit ; mais à l’air au moins !

Et avec cette dernière lueur d’espérance qui voltige au-dessus des moribonds, tant que leur œil ne s’est pas terni sous le souffle de la mort :

— Qui sait, — damnation que je souffre ! — qui sait… si l’on ne viendra pas… à mon secours.

Il jeta un dernier regard sur l’or qui chatoyait sous ses yeux, et chancelant, glissant dans son sang qui coulait sur ses jambes tremblantes il se dirigea vers les marches de pierre en titubant comme un homme ivre.

Il s’appuya un instant sur la muraille ; car il s’affaiblissait toujours.

Mais à la pensée qu’il ne pourrait peut-être pas soulever la trappe s’il tardait encore, il fit un appel désespéré à toute son énergie et monta quatre gradins de suite.

Sa tête heurta la trappe. Il courba le cou et gravit une autre marche en essayant de pousser la porte avec son seul bras droit, car il tenait toujours sa main gauche appuyée sur ses blessures, comme s’il eût pu, l’insensé, empêcher son sang de couler ! Mais ce poids était trop lourd et son bras trop affaibli.

Il sentit que l’air lui manquait et qu’il allait étouffer. Sans écouter sa douleur et le bruit de son sang qui dégoutait vivement sur les marches il étendit soudain les deux bras et donna une effroyable secousse à la trappe qui s’ouvrit enfin.

Il fit encore un pas pour sortir du souterrain ; mais ses bras impuissants ne purent tenir plus longtemps la lourde porte horizontale, qui retomba de tout son poids sur le corps du malheureux.

Il jeta un cri terrible et voulut se dégager, mais en vain. La trappe, recouverte de terre et de gazon, était trop pesante.

Sournois se trouvait pris comme dans un piège et retenu par la poitrine, le buste au dehors et le reste du corps en-dedans du souterrain.

Sous la pression du poids considérable qui lui pesait sur les épaules, le sang jaillissait avec force par les deux trous de balle qui perforaient sa poitrine.

Le valet devint fou de souffrance et de terreur et se mit à crier au secours d’une voix épouvantable.

Les dames qui veillaient dans la grande salle de Beaumanoir entendirent ces horribles cris. Plutôt mortes que vives à la pensée que c’étaient des malfaiteurs ou des Anglais qui rôdaient autour du château, elles firent défense aux quelques serviteurs qui se trouvaient à Beaumanoir de sortir, craignant que les maraudeurs n’en profitassent pour pénétrer dans l’habitation, si l’on ouvrait tant soit peu les portes. Peu soucieux de risquer peut-être leur vie, les valets se rendirent aisément à cet ordre et ne bougèrent pas de la maison.

Sournois criait toujours, mais avec moins de force. Déjà même ses bronches et sa gorge remplies de sang ne rendaient plus qu’un affreux gargouillement, lorsqu’au milieu de l’affaissement général dans lequel il tombait peu à peu, il crut entendre craquer les broussailles. On venait à lui ! Ô bonheur !

Perçant avec effort le brouillard qui allait toujours s’épaississant devant ses yeux, il regarda dans la direction d’où venait le bruit. Les pousses et les hautes herbes remuaient effectivement à vingt pas. Mais, chose singulière, il ne voyait personne ; et pourtant un homme debout aurait dominé le jeune taillis de toute la hauteur du buste.

— À moi ! je me meurs ! cria le malheureux.

Mais au lieu d’entendre une voix humaine, ce fut un long hurlement qui s’éleva du fourré comme pour lui répondre. Puis au loin, bien loin dans le bois, des plaintes lugubres, comme les échos du premier hurlement.

Au même instant, le cheval de Sournois, attaché à quelques pas de là, hennit en cassant les liens qui le retenaient et s’élança du côté du château.

Puis, ainsi que le bruit du vent d’orage qui accourt après le calme sur la cime des arbres feuillus, la forêt retentit bientôt de sons étranges qui devenaient de plus en plus distincts. C’était la course furieuse d’une bande de bêtes fauves qui bondissaient dans les épais taillis. Les branches craquaient sous leurs pas rapides et les feuilles bruissaient froissées par leur passage.

— Mon Dieu !… les loups !… Ce sont les loups !

Et les dents du misérable lui claquèrent dans la bouche qui crachait des caillots de sang noir.

La bande arriva haletante et entoura Sournois anéanti, en se disputant la meilleure place avec des grognements rauques.

Louveteaux aux dents blanches, vieux loups à tête grise, ils étaient une vingtaine, et enveloppaient leur victime d’un cercle infernal tracé par leurs yeux qui brillaient dans l’obscurité comme des tisons ardents.

Sournois ne criait plus. Il était terrifié.

— Si je puis au moins mourir avant qu’ils ne me touchent ! pensa-t-il.

Mais, attirés par l’odeur âcre du sang, les loups resserraient de plus en plus leur cercle. Il y en avait un surtout, le premier arrivé, que les autres laissaient approcher davantage de la proie qu’il avait flairée avant eux. Il s’avançait vers la victime en rampant comme s’il eût craint un piège.

Sournois essaya d’une main agonisante de saisir ses pistolets d’arçon qu’il avait passés à sa ceinture en descendant de cheval.

Mais impossible.

Il pesait dessus de tout le poids de son corps et de cette trappe maudite qui l’écrasait comme une montagne.

L’haleine forte et chaude du loup arrivait jusqu’à son front. À travers la brume de l’agonie, il entrevoyait des yeux de flamme.

Le voleur et traître souffrait avec un avant-goût des tortures de l’enfer.

Le loup, qui le voyait immobile, poussa la tête de Sournois d’un coup de museau.

Avec une immense effort, le moribond leva quelque peu le poing pour se garantir.

L’animal fit un saut de côté et jeta un grognement que répétèrent ses compagnons.

Voyant que l’homme ne remuait pas davantage, il bondit la gueule ouverte. Ses mâchoires se refermèrent violemment sur la tête du valet.

Un cri effroyable, surhumain, un hurlement de maudit dans l’abime éternel fit tressaillir la solitude endormie.

Puis ce fut un bruit sec, un craquement sinistre de crâne qui éclatait et d’os écrasés.

Ivre de carnage et de sang, la bande se rua sur le cadavre avec d’horribles claquements de mâchoires…

Quelques minutes plus tard, il ne restait rien du valet infidèle, rien qu’un tronçon de jambe avec le pied. Les loups avaient tiré le corps à eux, et la trappe, en se refermant à mesure, avait retenu la jambe gauche qu’ils n’avaient pu dégager et qu’ils avaient rongée jusqu’à ce que ce dernier débris, emporté à l’intérieur par le poids du pied, fût retombé au dedans du souterrain.

Quand Bigot revint, quelque temps après, à Beaumanoir pour emporter ses richesses en France, il comprit toute l’horrible scène qui s’y était passée au désordre qu’il remarqua de suite dans le souterrain du château.

Quant au coupable, il le reconnut par la boucle d’argent, marquée à ses armes, des souliers qu’il avait autrefois donnés à son valet de chambre et qu’il trouva près des ossements du pied gauche de Louis Sournois.


  1. Il y avait encore des loups dans nos forêts en ce temps-là.