L’intendant Bigot/03

George E. Desbarats, éditeur (p. 20-25).

CHAPITRE III.

BERTHE.


Une heure s’était écoulée depuis que Sournois l’avait laissée évanouie dans la tour de l’ouest, lorsque la jeune fille reprit connaissance.

La somptuosité de l’appartement, la lumière pâle jetée par la bougie sur la riche tenture à personnages qui couvrait les murs, le silence régnant dans la chambre, ne lui parurent d’abord que la continuation des rêves qui l’avaient agitée pendant qu’elle était évanouie.

Mais la fatigue qu’elle ressentit aussitôt par tous ses membres l’éveilla tout à fait, et elle se mit sur son séant.

— Mon Dieu ! se dit-elle, où suis-je donc ? Que s’est-il passé ?

Ses yeux interrogèrent avec une curiosité mêlée d’effroi les objets, nouveaux pour elle, qui l’entouraient.

Pendant quelques minutes, ses regards errèrent d’un meuble à l’autre avec cette lenteur qui indique une profonde préoccupation d’esprit.

Elle cherchait à se ressouvenir.

Ses yeux s’étant arrêtés sur l’un des sujets mythologiques de la tapisserie, qui représentait, avec tout le cynisme dont cette époque était capable, Jupiter déguisé en satyre et surprenant Antiope, le sang lui monta aux joues.

Sa pudeur de jeune fille lui fit détourner avec dégoût la tête de cette allégorie transparente qu’elle ne comprenait pourtant qu’à demi.

Puis elle sauta à bas du lit avec autant de terreur que si elle s’y fût trouvé couchée au milieu de reptiles.

Elle se rappelait maintenant les événements de la soirée : sa rencontre avec l’intendant Bigot, la frayeur que lui avait causée la poursuite, les propos cyniques et l’assaut de Sournois.

— Oh mon Dieu ! s’écria-t-elle en tombant à genoux, protégez-moi contre les desseins pervers de l’intendant ! Vous, mon bon père, et toi, mère chérie, qui êtes maintenant au ciel, ne permettez pas que votre enfant devienne la victime de cet homme infâme !

Une résolution soudaine jaillit ensuite du cerveau de la jeune fille.

Elle courut vers la porte qu’elle essaya d’ouvrir. Mais Sournois l’avait verrouillée au dehors ; et les efforts de la pauvre enfant furent inutiles.

Alors elle se dirigea vers une des fenêtres après en avoir écarté les épais rideaux.

Le silence le plus complet régnait autour du château, et la lune, qui apparaissait à travers la cime des grands arbres, semblait s’y bercer mollement endormie sur ce lit de feuillage qu’une faible brise agitait doucement, comme une blonde créole qu’on voit se balancer dans un hamac en rêvant à ses amours.

Notre héroïne mesura d’un regard atterré la distance qui la séparait du sol.

Il y avait au moins trente pieds de hauteur !

Comment franchir cet obstacle qui s’opposait à sa fuite, faible et seule comme elle était ?

De nouveau cette pensée ébranla son courage, et elle se mit à pleurer.

Alors, ainsi qu’il arrive bien souvent dans les situations désespérées, les souvenirs heureux du passé vinrent en foule, comme une joyeuse volée d’oiseaux, s’abattre sur son front. Car le malheur semble souvent se complaire à joindre l’ironie à la cruauté, en nous rendant plus cuisantes les souffrances du présent par le douloureux contraste qu’offre la souvenance des plaisirs évanouis.

Aussi mademoiselle de Rochebrune vit-elle tout d’abord défiler devant ses yeux les heureux épisodes de son enfance.

Elle se rappela les tendresses que lui prodiguait sa mère, qu’elle voyait, dans sa pensée, comme une blanche apparition penchée sur son lit d’enfant pour lui donner le dernier baiser du soir.

Elle se revoyait entre Mme et M. de Rochebrune. Celui-ci tenait sa fille sur ses genoux et chaussait ses pieds mignons d’une charmante paire de mocassines qu’il venait de lui apporter à la suite d’une expédition contre les sauvages. L’enfant battait des mains à la vue des brillantes broderies en piquants de porc-épic teints de couleurs vives et variées.

Puis Mme de Rochebrune, morte alors que sa fille n’avait pas encore six ans, s’effaçait du tableau, et Berthe se retrouvait seule avec une vieille servante qui tâchait de lui faire oublier, par ses gâteries, la mort de la mère et l’absence de M. de Rochebrune, que le service tenait éloigné de Québec durant la belle saison.

Venait ensuite le souvenir d’un été passé à Charlesbourg, où la vieille Marie l’avait menée chez un parent de la servante.

À travers ses larmes, elle ne pouvait s’empêcher de sourire en se voyant courir, avec deux petites filles de son âge, sur les riants côteaux de Charlesbourg.

Le ciel était bleu, brillant le soleil, et les papillons secouaient leurs ailes d’or sur les foins embaumés. Soudain l’une des paysannes s’arrêtait en poussant un cri de joie. Et les trois lutins s’agenouillaient auprès d’un pied de belles fraises roses comme les lèvres gourmandes qui les savouraient.

Le sourire persistait à effleurer sa bouche à la seule pensée qu’au retour de cette course joyeuse, le fils du fermier lui avait donné un petit lièvre qu’il venait de prendre dans le bois voisin.

Bibi, farouche d’abord, avait bientôt fini par s’apprivoiser jusqu’à venir prendre sa nourriture dans le tablier de sa jeune maîtresse. Alors elle couvrait de baisers les longues et soyeuses oreilles du lévrault, qui n’en continuait pas moins à croquer son repas à belles dents et avec des petits mouvements de tête qui plongeaient l’enfant en extase.

Puis, c’était l’hiver, et Berthe se trouvait au coin du feu avec son père et un petit ami à elle, Raoul de Beaulac.

Celui-ci, qui avait trois ans de plus que Berthe, venait tous les soirs entendre les récits de batailles et de combats qui exaltaient sa jeune imagination.

Tandis que la vieille Marie tricotait, à moitié perdue dans l’ombre derrière un angle de la vaste cheminée, le feu flambait dans l’âtre en pétillant, et faisait danser sur les murs de la salle des ombres bizarres que les deux enfants prenaient pour les fantômes des guerriers morts dont le vieux militaire leur racontait les glorieux exploits.

Son cœur palpita plus vite encore quand le souvenir de la perception de ses premiers sentiments d’amour lui revint à la mémoire.

C’était par une après-midi du mois de juillet de l’année qui vit mourir M. de Rochebrune.

Les deux enfants, Berthe avait alors douze et Raoul quinze ans, étaient sortis de la ville pour aller folâtrer dans les champs, qui étalaient alors leur verdure à l’endroit maintenant occupé par le faubourg Saint-Jean.

L’air était tiède et parfumé. Le soleil s’inclinait lentement à l’horizon en versant des flots de lumière sur les eaux du fleuve, qui semblaient dormir dans la baie formée par la rive nord du Saint-Laurent et l’embouchure de la rivière Saint-Charles.

Les blanches maisonnettes de Beauport miraient leurs toits rouges et pointus dans l’onde calme et transparente du fleuve ; et, plus loin, entre l’île verdoyante d’Orléans et la Pointe-Lévi, la voile d’un bateau s’était arrêtée assoupie par l’absence de vent et le doux roulis des vagues paresseuses.

De temps à autre une rumeur, à demi étouffée par la distance, s’élevait au-dessus de la ville et arrivait jusqu’aux enfants.

Autour d’eux chantaient les cigales. Des oisillons voltigeaient dans les blés verts et se jetaient l’un à l’autre leurs gazouillements,

Berthe, qui n’avait alors que douze ans, se laissait aller à un babil naïf et sans suite, ses paroles suivant le vol de ses folâtres pensées et parfois celui des libellules au corsage d’or dont les ailes diaphanes bruissaient parfois à son oreille.

Quant à Raoul, ses quinze ans révolus, avec en outre certaine autre cause dont nous aurons bientôt le secret, lui inspiraient un air sérieux et rêveur qui étonnait d’autant plus Berthe qu’elle avait remarqué, depuis quelque temps, combien son compagnon de jeu se montrait avec elle taciturne et rêveur.

— Qu’as-tu donc, Raoul ? lui demanda-t-elle tout à coup, tandis que celui-ci soupirait après avoir jeté à la dérobée un long regard à son amie. T’ai-je fait de la peine que tu parais si triste ?

— Oh non !

— Alors tu es fâché ?

— Encore moins.

— Mais enfin tu as quelques chose ?

— Tu es trop jeune encore, vois-tu, pour me comprendre.

— Oh ! dans ce cas, gardez vos secrets monsieur, répondit Berthe, dont un sanglot fit trembler la voix.

Raoul n’y put tenir, et lui prenant une main qu’elle lui laissa sans contrainte comme sans émotion.

— Eh bien ! je t’aime, Berthe !

— Et c’est pour ça que tu es si triste ?

— Oui, car il m’arrive souvent de penser que tu en aimeras un autre auquel tu te marieras un jour.

— Mais ne t’ai-je pas promis d’être ta petite femme ?

— Raoul soupira plus fort que jamais. Et comme Berthe inclinait vers lui sa tête en souriant au milieu de ses larmes, le vilain garçon, abusant de sa force et de l’occasion, enlaça de son bras le cou de l’enfant.

Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser pur comme celui des anges.

Quand ils revinrent à la ville, Berthe était rêveuse à son tour : et le soir, elle s’endormait en murmurant le nom de Raoul.

Cette dernière scène, en se déroulant devant notre héroïne, lui firent verser de nouveaux pleurs.

Car, depuis lors, ils avaient continué de s’aimer. Et Raoul de Beaulac, qui était maintenant un brillant officier, passait, non sans raison, pour l’heureux fiancé de Mlle de Rochebrune.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle en revenant à elle-même, Raoul saura-t-il ce que je suis devenue ? Et s’il fait des recherches, pensera-t-il à les pousser jusqu’ici ? Guidez-le vers moi, Seigneur, afin qu’il me sauve, lorsqu’il en est encore temps !

Ces dernières pensées ayant ramené vers elle le cours de ses idées tristes, elle en vint à passer en revue les malheurs qui étaient venus fondre sur elle dans l’automne de mil sept cent quarante-cinq.

Elle se rappela son père revenant blessé, après la bataille de la Monongahéla, et le saisissement qu’en avait éprouvé la vieille Marie qui, de surprise, tomba en paralysie et mourut trois semaines plus tard.

Car en ces heureux temps, les serviteurs aimaient souvent leurs maîtres à l’égal de leurs parents.

Puis le sombre tableau de leur misère subséquente se dressa devant elle dans toute son horreur. Elle s’y revit mourante de faim près du cadavre de son père tombé d’épuisement sur le seuil du palais de l’intendant.

— Et ce même homme, qui a contribué en quelque sorte à la mort de mon père, me tient maintenant en son pouvoir ! se dit-elle en essuyant soudain ses larmes d’une main ferme. Ah ! plutôt mille morts que rester ici !

Elle ouvrit la fenêtre et se pencha comme pour se précipiter à l’extérieur.

Mais un éclair de réflexion la retint.

Trois pas la rapprochèrent du lit, dont elle s’empressa de tirer à soi les draps de fine toile.

Par des nœuds bien serrés, elle en réunit trois bout à bout et revint vers la fenêtre.

Un rapide coup d’œil jeté au dehors l’assura qu’il n’y avait personne au proche.

En prêtant l’oreille, elle n’entendit que le coassement des grenouilles, dont le chant monotone s’élevait d’un étang formé par le cours du ruisseau, et que le murmure de la brise à travers les feuilles.

Après avoir eu soin de retenir l’autre extrémité dans sa main, elle lança par la fenêtre l’un des bouts de ces draps réunis.

La toile glissa du haut en bas de la muraille comme un long fantôme blanc.

Berthe ne put retenir une légère exclamation de joie en voyant qu’elle touchait le sol au pied de la tourelle.

Cette espèce d’échelle l’aiderait à s’enfuir.

Elle était en frais d’attacher à une espagnolette de la croisée le bout du drap qu’elle avait retenu, lorsqu’elle entendit un bruit de pas qui faisaient craquer le petit escalier de la tour.

Une sueur froide passa sur ses membres avec un tremblement nerveux, et elle resta sans remuer en prêtant l’oreille.

Qu’elle fit encore un nœud, et elle était sauvée.

Mais l’émotion agitait tellement ses mains qu’elle ne put l’achever.

Les verrous de la porte firent entendre un aigre grincement entre les crampons de fer, et l’on frappa du doigt à l’extérieur.

Un homme entra.

C’était Bigot.

Ses regards se portèrent d’abord sur le lit, dont le désordre le frappa d’autant plus qu’il ne voyait pas celle qu’il y pensait trouver.

Il jeta ensuite un vif coup d’œil autour de la chambre.

Rien.

Car les rideaux l’empêchaient d’apercevoir Berthe qui grelottait de peur en arrière de ce frêle rempart.

— Par Satan ! cria Bigot, se serait-elle donc enfuie ! Je gage que ce maudit Sournois aura négligé de fermer les grilles de fer qui condamnent à volonté les fenêtres. Gare au pendard si la fillette s’est sauvée par là !

Il se rapprochait de la croisée dans l’embrasure de laquelle se tenait Mlle de Rochebrune, lorsque celle-ci écarta le rideau d’une main et s’écria :

— Si vous faites un seul pas vers moi, Monsieur, je me jette en bas de cette tour, et vous ne m’aurez que morte !

L’intendant s’arrêta stupéfait et grommela :

— Ce maraud de Sournois avait en effet oublié les grilles ! Il me paiera cela demain !

S’adressant ensuite à Berthe :

— Mais, ma belle enfant, je ne vous veux point de mal. Au contraire. Allons, calmez-vous un peu, et consentez à m’écouter.

— Mademoiselle Courcy de Rochebrune n’a rien à entendre de M. Bigot, s’écria Berthe d’une voix ferme et remplie d’un superbe dédain.

En face de l’insulte, le sang patricien des Rochebrune se révoltait en elle et dominait de toute sa force l’ébranlement nerveux qui l’avait un instant saisie.

Tant que le danger s’était montré vague et à demi caché sous un voile de mystère qui en rendait les approches encore plus redoutables aux yeux de Berthe, la jeune fille avait eu peur. Mais maintenant que le péril se dessinait plus net à ses yeux, le fille des barons de Rochebrune sentait renaître son courage avec son indignation, à la seule prévision d’une insulte ; chose à laquelle les femmes nobles ne sont pas habituées.

– Rochebrune… Rochebrune… je connais pourtant ce nom, murmura Bigot qui n’osait avancer d’un pas.

– Oh ! oui, monsieur l’intendant, vous le devez fort bien connaître, et si vous avez oublié les horribles circonstances qui s’y rattachent, quelques mots suffiront pour rafraîchir votre mémoire en éveillant vos remords !

« Vous souvenez-vous de ce vieillard qui vous apparut, il y a quatre ans, au milieu d’une brillante réunion et vous jeta sa malédiction d’honnête homme à la face ? Blanchi par les fatigues de la guerre aussi bien que par l’âge, blessé au service de la patrie, le noble invalide pouvait compter, n’est-ce pas, sur la demi-solde que la bonté des rois de France a su depuis longtemps assurer à nos braves.

« Il est vrai qu’on la lui accorda d’abord. Mais vos amis, qui ne font pas plus de scrupule de voler le pain du pauvre que les deniers du roi, ne tardèrent pas à lui en refuser le paiement.

« Ce vieillard tomba bientôt dans la plus affreuse des misères, et lorsque, chassé par vos valets, il s’affaissa pour mourir sur le seuil de l’intendance, il y avait cinq jours qu’il n’avait pas mangé.

« Sa fille, enfant de treize ans, que l’on trouva gelée à moitié sur le cadavre, devina par la suite à quel prix cet homme sublime avait pu conserver la vie de son enfant.

« Ce vieillard, c’était mon père, M. de Rochebrune. »

Ces paroles, prononcées d’une voix forte et fière, vibrèrent vigoureusement aux oreilles de Bigot.

Elle était belle ainsi, la noble demoiselle ; belle de sa juste colère, de son courage et de ses dix-sept ans.

Le pur profil grec de son visage pâli, par l’émotion, se détachait du ciel bleu comme la blanche figurine des camées antiques.

Le feu de la colère brûlait la prunelle de son œil noir. On aurait dit comme le rayonnement d’une de ces étoiles qui scintillaient au-dessus de sa tête dans l’azur du firmament.

Sa main gauche s’appuyait sur le cadre de la fenêtre et sa droite étendue menaçait Bigot.

Ainsi placée dans l’embrasure de la croisée où se jouaient, d’un côté la lumière diaphane de la lune, et de l’autre la faible lueur de la bougie dont la flamme donnait dans l’enfoncement de la chambre, la jeune fille semblait, grâce aux magiques effets du clair-obscur, une blanche fée jetant un maléfice aux hommes avant de remonter au ciel.

Les souvenirs que Mlle de Rochebrune venait de réveiller avaient profondément affecté Bigot.

Plusieurs fois sa main passa sur son front, comme pour en chasser les pénibles pensées que la rude apostrophe de Berthe y faisait éclore.

– Oh ! ce vieillard !… murmura-t-il, si je me le rappelle !… Il est souvent là devant mes yeux…

« Le jour, je le revois… tel qu’il m’apparut le soir où son mauvais génie l’entraîna vers ma demeure… Je l’entends me menacer… Ses funestes prédictions retentissent encore à mon oreille,… et parfois j’en suis tout effrayé… La nuit, son souvenir me harcèle jusque dans mes rêves… Penché sur mon chevet,… son spectre revient pour me maudire encore… Et c’est sa fille !… Ô fatalité !

Un instant, il reporta sur Berthe son regard qu’il n’avait pu s’empêcher de baisser devant le grand air et le ton impérieux de la fille du dernier baron de Rochebrune.

La noble attitude de Berthe, mêlée au souvenir du père, acheva de le décontenancer.

Pâle, énervé, inquiet, il rétrograda vers la porte et sortit.

– Merci, mon Dieu ! Vous m’avez sauvée ! s’écria Berthe. Maintenant, donnez-moi la force de fuir. Mais où aller ? Si je ne me trompe pas, je dois être ici à Beaumanoir. Ce bois silencieux, le chemin que prenaient l’intendant et sa suite, lorsque je les ai rencontrés, tout me l’indique. Que je puisse seulement trouver l’avenue et je gagne le chemin de Charlesbourg. Une fois là, je trouverai bien secours et protection. Mais passer seule, la nuit, dans ce grand bois !

Cette idée la fit tressaillir.

Néanmoins, elle acheva de lier le drap à l’espagnolette et le saisit résolument pour se laisser glisser jusqu’à terre, lorsqu’un bruit de ferrailles qui criaient sur des gonds rouillés lui fit jeter les yeux du côté du mur.

Une lourde grille pivota de gauche à droite à l’extérieur, sur l’un des cadres de la fenêtre.

Berthe étendit instinctivement ses deux mains pour la repousser.

Mais, par un ressort secret et puissant, le treillis de fer continua son inflexible mouvement de rotation.

Les doigts délicats de la jeune fille craquèrent à se rompre dans cette lutte impuissante de la beauté frêle contre la brutale matière.

Sur l’un des barreaux, une petite aspérité, aiguë comme la griffe d’un chat, déchira le fin tissu de sa main blanche d’où jaillit du sang.

Et lentement, lentement, mais avec cette force irrésistible du rouage d’une puissante machine, le grillage acheva son évolution et vint s’adapter hermétiquement aux rebords de la croisée.

Un son sec retentit, et lorsque Berthe affolée voulut ébranler les barreaux de sa prison, ils ne bougèrent pas plus que s’ils eussent été scellés dans la pierre.

Elle courut à l’autre fenêtre et n’y arriva que pour entendre le dernier craquement du ressort qui mordait le bord d’un semblable treillis de sa dent d’acier.

Bondissant vers la porte, elle voulut l’ouvrir, mais la main de fer des verrous s’y opposait aussi.

Un nuage de sang voila les yeux de Berthe, qui s’affaissa sur le parquet de la chambre.

Au même instant, les pas de l’intendant résonnèrent au-dessous sur le plancher de l’appartement du rez-de-chaussée où il couchait.

– Cet ingénieux mécanisme me coûte assez cher, grommela Bigot ; mais je ne m’en repens pas. Allons ! la cage est solide, et l’oiseau ne pouvant s’envoler, j’aurai tout le temps de la réflexion, pour savoir ce qu’il me reste à faire.

À cinq heures du matin, le lendemain, l’intendant fut éveillé en sursaut, par plusieurs coups que l’on frappait à la porte.

– Qui va là ?

– Votre humble valet, répondit la voix glapissante de Sournois.

– Que me veux-tu, maroufle ?

– Vous remettre un message très-pressé que vous envoie M. le Gouverneur.

– C’était, pardieu ! bien la peine de m’éveiller si tôt !

Et, tout en passant sa robe de chambre, Bigot gronda comme un dogue à qui l’on arrache un os.

Puis, il alla ouvrir et prit, en grommelant, des mains du porteur, une lettre scellée aux armes du marquis de Vaudreuil.

Tandis qu’il en rompait le cachet et la parcourait à la hâte, Sournois entra dans la chambre de son maître.

« Monsieur l’Intendant », écrivait le gouverneur, « nous venons d’apprendre par un courrier spécial que la flotte anglaise a fait hier son apparition à l’île aux Coudres.[1]

« Comme l’ennemi sera devant Québec dans un jour ou deux, nous avons un grand besoin de vous. Venez vite.

« Votre tout dévoué,
« Vaudreuil. »

– Non ! mais il faut que tous les diables d’enfer soient acharnés contre moi ! cria Bigot qui froissa la lettre avec rage et la jeta dans un coin de la chambre. Manquer une partie de chasse qui me promettait des émotions ; et par une si belle journée ! ajouta-t-il en lançant un regard sombre au brillant soleil dont les rayons, répercutés par l’eau limpide contenue dans le bassin d’un lave-mains d’acajou, dansaient follement sur la muraille.

Sa colère avait besoin de se détourner contre quelqu’un. Sournois étant à sa portée, ce fut sur lui qu’elle tomba.

– Et toi, double brute ! continua l’intendant sur un ton de plus en plus élevé, tu m’as fait hier une belle besogne !

– Comment donc, monsieur ? répondit Sournois, qui tâcha de se faire le plus rampant possible, afin que l’orage, qu’il sentait venir, glissât sur sa souple échine.

Mais il était écrit qu’il ne pourrait point l’éviter.

– Comment ! comment ! s’écria Bigot qui, rouge de fureur, se rapprocha de Sournois. Tu étais donc gris, ivrogne, puisque tu n’as point songé à refermer les grilles de la chambre, ainsi que je t’ai dit de le faire chaque fois que…

– Pardon…, monsieur l’intendant, interrompit Sournois ; je n’avais rien pris… de l’après-midi…, n’en déplaise à monsieur… Ce n’est qu’un oubli assez pardonnable…, puisqu’il n’y a que Mme Péan qui soit venue depuis un assez long temps… Voilà pourquoi je ne pensais plus… à ces damnées grilles qui étaient restées ouvertes…, car avec madame…, monsieur sait bien qu’il n’en est pas besoin.

– Tiens ! insolent ! imbécile, s’écria Bigot qui, de sa main fermée, frappa le valet en plein visage.

Le coup porta sur le nez bourgeonné de Sournois, dont la trogne se couvrit soudain de sang.

C’était la première fois que l’intendant s’emportait ainsi contre son valet de chambre.

Aussi était-il, ce matin-là, d’une humeur massacrante. Repoussé la veille, et sans gloire aucune, dans sa tentative amoureuse, privé du plaisir de sa partie de chasse, dame ! il y avait bien là matière à exaspérer même un homme moins habitué que le fastueux Bigot à tout voir se plier à ses caprices.

Sournois étourdi, aveuglé, s’appuya sur le mur ; puis revenant un peu à soi, tâcha d’étancher le sang qui coulait à flots de son vilain mufle.

– Va te laver, lui dit le maître d’un ton radouci. Ensuite, tu éveilleras ces messieurs pour leur dire qu’il nous faut repartir immédiatement. Tiens, ajouta-t-il en lui jetant quelques louis d’or qui se trouvaient sur sa table de nuit, voici des compresses qui guériront ta blessure. Fais vite et reviens m’aider à m’habiller.

Mais Sournois, qui aurait vendu mille fois son âme pour autant de pièces d’or, ne prit point celles que lui tendait son maître ; et il sortit sans dire un mot, mais avec la rage au cœur.

– Tiens ! se dit Bigot, maître Sournois serait-il susceptible ! Les prétentions qu’affichent maintenant en France messieurs de la petite bourgeoisie vont-elles gagner aussi jusqu’à nos valets ? Ah ! parbleu ! je ne m’attendais pas à celle-là !

À peine Sournois eut-il refermé la porte, qu’il menaça du poing celui qu’il y avait à l’intérieur.

– Ah ! c’est ainsi, monsieur l’intendant, que vous récompensez quinze ans de services ! grogna-t-il en branlant sa laide tête, rendue plus repoussante encore par le sang qui la maculait. Bien que je ne sois qu’un serviteur, monsieur Bigot, je vous apprendrai bientôt que ce n’est pas un titre à m’honorer de vos soufflets ! Je me vengerai, oui, foi de Sournois, et avant longtemps !

Une heure plus tard, Bigot et ses amis étaient réunis devant le château.

Le soleil du matin dardait ses flèches d’or à travers les feuilles des arbres qui ombrageaient la pelouse ; et la rosée, rendue étincelante par les feux du jour, émaillait l’herbe et les fleurs du parterre comme d’une myriade de diamants : tandis que les oiseaux agaçaient les échos du bois voisin, ou répondaient au rire strident des écureuils qui se jouaient dans les ramures.

— Par Nemrod et St. Hubert ! ces deux immortels chasseurs, pensa Deschenaux à haute voix, quel dommage de perdre une aussi belle journée !

Bigot qui l’entendit :

— Rappelez-vous, mon cher Deschenaux, dit-il, les instructions que je vous aie données à tous hier soir. À partir d’aujourd’hui, nous devons être des plus empressés à montrer notre dévouement au service de notre bon roi que Dieu protège… ainsi que Mme de Pompadour.

— Ainsi soit-il, répliqua le goguenard Deschenaux.

L’intendant allait donner le signal du départ, et déjà même il rendait la main à son cheval, quand il avisa son valet de chambre qui se préparait à le suivre.

— Ici, Sournois, dit-il.

Le valet s’approcha.

— J’ai oublié de te dire qu’il faut que tu restes au château. La petite ne saurait se passer de manger, et il n’y a que toi qui puisses lui porter ses repas dans la tour. Demain, dans l’après-midi, si je suis retenu là-bas, tu viendras me donner de ses nouvelles. Allons, messieurs, en route !

Et faisant tourner sa monture, dont il piqua les nobles flancs avec la molette de ses éperons, il la lança au grand trot entre les arbres de l’avenue.

Les autres suivirent à la file.

Sournois le regarda partir, et lorsque le son des derniers pas de la cavalcade se fut éteint dans les méandres du bois, un hideux sourire découvrit les dents jaunes du valet qui laissèrent siffler ces mots :

— À demain, monsieur l’intendant !


  1. « Le gros de la flotte anglaise arriva à l’île aux Coudres le vingt-trois juin ; plusieurs des officiers y débarquèrent, et quelques-uns s’étant éloignés pour faire la chasse, trois d’entre eux furent surpris par le sieur Desrivières qui, à la tête de quelques milices et sauvages abénaquis, s’y était mis en embuscade. » M. Ferland, vol. II, p. 572.