L’intendant Bigot/02

George E. Desbarats, éditeur (p. 14-20).

CHAPITRE II.

LE CHÂTEAU BIGOT.


S’il est, dans les environs de Québec, un site dont le seul nom fasse lever dans l’imagination toute une volée de souvenirs légendaires, c’est certainement Beaumanoir ou le Château-Bigot.

Situées au milieu de bois solitaires que domine la montagne de Charlesbourg, les ruines moussues de Beaumanoir doivent leur mystérieuse renommée autant à leur isolement qu’à la réputation suspecte de l’intendant Bigot, l’ancien maître de cette demeure seigneuriale.

Si l’endroit semble bien choisi pour y couronner les plaisirs de la chasse par de joyeux petits soupers imités des festins du Parc-aux-Cerfs, l’ombre discrète des grands bois, et les hurlements sinistres du nord-est dans la forêt, par nos longues nuit d’automne et d’hiver, n’ont pas moins contribué à imprimer un cachot de terreur superstitieuse à cette demeure abandonnée depuis le départ précipité du maître.

Car l’imagination des conteurs du village, surexcitée le soir par les rafales du vent qui mugit au dehors et se plaint dans la cheminée avec des cris lugubres, brode hardiment sur les canevas de souvenirs historiques, alors que les femmes et les enfants se pressent en frissonnant de peur autour du narrateur, impressionné lui-même par le récit de ses sombres légendes.

Les ruines du Château-Bigot sont situées au pied de la montagne de Charlesbourg et à sept ou huit milles de Québec.

Immédiatement après avoir dépassé l’église de Charlesbourg, on laisse le chemin du roi pour s’engager dans une route qui tourne à angle droit et finit par serpenter en plein bois.

Avant d’entrer dans la forêt, le touriste se sent porté à jeter en arrière un dernier coup d’œil sut les côteaux de Charlesbourg et de Beauport, dont les beaux champs de blé semblent rouler des flots d’or sous la brise légère et les chauds rayons du soleil d’août.

L’œil descend ensuite au fond de la vallée pour errer sur la rivière Saint-Charles et en suivre les capricieux méandres jusqu’à l’embouchure par où elle vient verser son tribut dans les eaux du grand fleuve, qui étreint, plus loin, l’île d’Orléans dans ses gigantesques bras.

Le regard s’arrête enfin sur les hauteurs de la ville dont les milliers de toits en ferblanc et les clochers élancés reluisent au soleil et tranchent superbement à l’horizon sur le ciel bleu.

À mesure qu’on entre dans le bois, ce paysage disparaît graduellement derrière les arbres.

L’île d’Orléans, avec les fertiles côteaux de Beauport et de Charlesbourg, sont les premiers à fuir le regard. Quelques pas plus loin, les eaux de la rivière Saint-Charles et du fleuve, qui coulent des ondes dorées sous la lumière du jour, ont aussi disparu.

Enfin, les toits et les clochers resplendissants de la capitale jettent un dernier rayonnement à travers les branchages, et l’on n’a plus bientôt autour de soi que des massifs d’arbres dont la cime verdoyante s’agite avec un doux murmure sous l’immense dôme du ciel.

Après une demi-heure de marche en pleine solitude, on débouche dans une clairière sur un plateau que surmontent trois murs en ruine.

Vous avez devant vous tout ce qui subsiste aujourd’hui du château de Bigot, les deux murs de pignons et celui de refend. Quant au reste de l’édifice : toit, murs de face, poutres et planchers, presque tout s’est effondré sous la pression de l’irrésistible genou du temps.

Je dois à l’obligeance de mon ami, M. Montpetit, la connaissance d’un numéro du Harper’s New Monthly Magazine, de 1859, dans lequel se trouve une esquisse des ruines de Beaumanoir. Ce dessin doit être correct, car il est accompagné de différentes vues des environs et des principaux édifices de Québec, reproduites avec une grande fidélité. Quand l’auteur, touriste américain, visita les ruines de l’Hermitage, les murs de face existaient encore, ce qui laisse constater que la façade était percée de sept ouvertures à chaque étage. La porte d’entrée se trouvait au milieu du rez-de-chaussée entre six fenêtres qui n’avaient rien de gothique, malgré ce qu’en dit M. Amédée Papineau dans sa légende de Caroline. On voit que le maître n’avait demandé aucun effort d’architecture à la construction de cette solide maison bourgeoise, plutôt faite pour le confort que pour le plaisir des yeux.

L’édifice avait cinquante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large. Le mur de refend est très-rapproché du côté de l’est, car il n’y a, à droite, que la largeur de deux fenêtres entre lui et le mur de pignon. C’est donc à gauche que se devaient trouver les grands appartements, tels que la salle à dîner, le salon de réception ainsi que les chambres à coucher de l’amphitryon et de ses hôtes.

Comme le dit M. Le Moine dans la première série de ses Maple Leaves, on aperçoit dans la cave une petite porte pratiquée dans le mur de l’ouest ; elle communique avec une voûte en maçonnerie qui servait, sans doute, de fondation à la tour mentionnée par M. Papineau, lequel dut visiter Beaumanoir en 1831.

Avant d’arriver aux ruines, il a fallu traverser un ruisseau qui se traîne en babillant sur des cailloux.,

En arrière de l’habitation abandonnée s’élève la montagne de Charlesbourg, de laquelle on a, paraît-il, une vue splendide de Québec et de ses environs.

Quelques lilas, des pruniers, des pommiers et des groseilliers devenus sauvages, témoignent qu’il y eut jadis jardin et verger à Beaumanoir, Mais la forêt primitive a maintenant repris ses droits sur son ancien domaine ; et les allées ombreuses côtoyant autrefois des parterres émaillés de fleurs, ont disparu comme les belles dames et les galants cavaliers qui les foulèrent jadis de leurs pas distraits.

Neuf heures du soir viennent de sonner dans le silencieux manoir de l’intendant.

La lune se lève derrière les grands arbres qui allongent leur ombre mystérieuse sur la pelouse et les fleurs du parterre ; la curieuse semble vouloir jeter un furtif coup d’œil au dedans de la maison, car sa pâle lumière argente les carreaux sombres des fenêtres de la façade.

Mais discrète est sa curiosité ; car, qui saura jamais les mystères qu’elle a surpris quand elle appuyait ainsi son front diaphane sur les croisées du château ?

Le bruit du galop d’un cheval se fait entendre dans l’avenue, pour cesser tout à coup à quelques arpents de l’habitation,

Un homme descend de sa monture, qui halète et fume sous la fraîcheur du soir. Il porte dans ses bras quelque chose qui laisse deviner des formes humaines sous les plis, d’un ample manteau.

Laissant là son cheval, ce personnage quitte l’avenue pour entrer dans le bois.

Après avoir fait une trentaine de pas sur la gauche, il s’arrête, et se baissant vers les racines d’un arbre recouvertes par une touffe d’arbustes, il tire à lui un anneau caché par le feuillage, ce qui fait ouvrir une trappe habilement dissimulée sous le gazon.

Cette trappe laisse béante une ouverture profonde de plusieurs pieds.

Quelques marches, taillées dans le roc, s’enfoncent dans un long souterrain creusé dans la direction du château.

L’homme descendit ces degrés et referma sur lui la trappe. Ensuite il déposa son fardeau à terre et tira de sa poche un briquet, dont il se servit pour allumer une des lanternes qui pendaient accrochées à l’entrée du souterrain.

Puis il reprit sa charge et se remit à marcher.

Son falot jetait une lumière blafarde sur les parois humides, où elle laissait voir de grosses araignées, qu’on n’avait pas dû déranger depuis longtemps sans doute, tant elles dormaient sans crainte dans leurs légers hamacs attachés à toutes les aspérités ; pendant que de petits lézards et d’autres reptiles de ce genre fuyaient sous les pas de l’importun pour se réfugier dans les crevasses du pavé.

Mais Sournois, qu’on a dû reconnaître, paraissait se soucier peu de la hideuse présence des insectes et des reptiles, ainsi que de l’atmosphère humide ; d’un pas ferme il gagna l’extrémité du souterrain que terminait un escalier semblable à celui de l’entrée.

Il en gravit les marches, et lorsque sa tête toucha la voûte du corridor, il appuya le pouce sur un bouton de cuivre dont un secret mécanisme fit ouvrir une seconde trappe qui donnait accès dans la cave de la petite tour de l’ouest.

Un autre escalier conduisait d’abord au rez-de-chaussée, puis devant l’unique appartement du premier étage dont Sournois ouvrit la porte avec une clef qu’il tira d’une cachette habilement pratiquée dans la muraille.

C’était une ravissante petite chambre que celle où il pénétra, un vrai boudoir de marquise.

Un moëlleux tapis de Perse y étouffait le bruit des pas, tandis que des rideaux de damas rouge, qui laissaient retomber gracieusement jusqu’à terre les flots soyeux de leurs épais replis, empêchaient les regards indiscrets du dehors de pénétrer à l’intérieur de la chambre.

À côté d’un lit blanc et coquet à demi caché dans une alcôve, on apercevait un riche chiffonnier en bois de marqueterie satiné que surmontait une glace de Venise. Sur ce meuble s’étalait un charmant nécessaire de toilette, dont les nombreuses pièces de vermeil renfermaient la poudre alors en grand usage, les diverses pommades et les parfums variés indispensables à une femme élégante et jeune.

Une causeuse et deux fauteuils, aussi de bois satiné et de velours rouge, semblaient attendre d’élégants visiteurs. En voyant les carreaux d’épais velours qui s’étendaient au pied de chacun de ces sièges, on pensait combien de mignonnes bottines devaient faire ressortir avec avantage le petit pied d’une femme sur le fond cramoisi du velours.

Une splendide tenture de tapisserie des Gobelins, que Bigot avait fait venir à grands frais de France, et représentant des sujets tirés de la mythologie amoureuse, revêtait les murs de la chambre ; et des Amours joufflus, peints sur le plâtre du plafond, lançaient leurs flèches à de folâtres bergères qui semblaient faire aussi peu de cas de leur vertu que de leurs moutons, tant leur attitude, était provocatrice et leurs robes courtes, légères et transparentes.

— Cornebœuf ! se dit Sournois, qui déposa sur le lit la jeune fille toujours évanouie, le joli lieu pour souper en compagnie de deux amis, d’un pâté de venaison et de vins de choix à discrétion ! Sont-ils heureux ces richards-là ! Tout pour eux et rien pour nous ! Mais n’importe, j’espère assez grossir le magot que j’ai caché dans le souterrain, à côté de celui du maître, pour retourner vivre en France d’ici à cinq ou six ans. C’est alors, morbleu ! que je pourrai tâter à mon tour de cette vie de plaisir, sous un nom d’emprunt ! Mais il me va, pour cela, falloir augmenter un peu les légers impôts que j’ai jusqu’ici prélevés sur la bourse de M. l’intendant. Et pourquoi m’en ferais-je un scrupule ? Le diable ne rit-il pas du voleur qui en pille un autre ? Ah çà ! mais cette donzelle a-t-elle donc eu assez peur de moi pour passer, en un rien de temps, de vie à trépas ?

Sournois venait d’entr’ouvrir le manteau, et la lumière de la lanterne tombait en plein sur la jeune fille, dont la belle figure avait la pâleur de la mort. Elle ne remuait pas, notre héroïne, et le souffle vital semblait avoir fui sa poitrine, si l’on s’en rapportait à l’absence complète de mouvement et de bruit respiratoires.

— Ah bien ! par exemple, qu’elle soit morte ou non, dit le valet, peu m’importe ! j’ai bien et dûment exécuté les ordres de mon maître, ma tâche est maintenant accomplie, et c’est son affaire de rendre cette belle à la vie. Quant à moi, je m’en vais souper : car cette course à franc-étrier m’a donné une faim de diable !

Sournois alluma une bougie rose qu’il y avait dans un bougeoir d’argent sur le chiffonnier, et se retira par où il était venu.

Avant de sortir du souterrain, il s’arrêta toutefois près de la trappe d’entrée pour faire jouer un ressort qui ouvrit un petit panneau de fer, lequel, fermait une cache pratiquée dans la paroi de gauche. Il en tira une cassette qu’il ouvrit avec hâte.

Un sourire de satisfaction effleura ses lèvres à la vue de plusieurs piles de louis d’or qui couvraient le fond de la boîte, en compagnie d’un portefeuille des plis duquel débordaient un assez grand nombre de bons sur le trésor.

Il referma la boîte ainsi que le panneau du coffre-fort, et jeta un regard d’envie sur la paroi opposée.

— Le maître m’a défendu de toucher à l’autre, se dit-il, et m’a menacé d’une épouvantable catastrophe si j’osais porter la main de ce côté. Qui sait si ce n’est pas seulement pour m’effrayer ? L’occasion me viendra bientôt, peut-être, de tenter à ce sujet une expérience dont la réussite comblerait d’un seul coup tous mes vœux.

Après quelques minutes de contemplation devant ce mur humide qui n’offrait pourtant aucune trace d’ouverture, le valet de confiance de M. l’intendant gravit les degrés, et sortit du souterrain dont il referma la trappe.

Lorsqu’il revint dans l’avenue, il rencontra plusieurs cavaliers. C’étaient l’intendant et sa suite.

Sournois les avait dépassés en chemin au grand galop de son cheval. Bigot, qui avait eu le temps d’entrevoir la jeune fille sous le manteau, ne se sentait pas de joie. Quant à ses amis, ils avaient feint de ne rien remarquer.

L’intendant se pencha sur son cheval et dit à l’oreille de Sournois quelques mots auxquels le domestique répondit aussi à voix basse.

— Fort bien ! dit Bigot en se redressant. Va donner mes ordres pour qu’on serve de suite le souper.

Tandis que Sournois se dirigeait vers les cuisines, avec d’autant plus de hâte que son estomac lui avait déjà suggéré l’idée de ce pélerinage, Bigot et ses hôtes remirent leurs chevaux aux soins des laquais et entrèrent au château.

Deux heures plus tard, la salle à manger de Beaumanoir présentait un coup-d’œil tout à fait propre à charmer le moraliste qui aurait pu entendre la conversation tenue par l’intendant et ses amis.

Le souper tirait à sa fin.

Ces messieurs en étaient arrivés au fromage, et le vin, qui avait commencé à leur monter au cerveau dès le second service, continuait à circuler avec plus d’entrain que jamais et témoignait maintenant de l’excellence de son crû par le chaleureux effet qu’il produisait sur les convives.

Tous les invités parlaient et gesticulaient à la fois. Dans leur expansion, causée par les vins capiteux, les conviés laissaient, à leur insu, ressortir les traits saillants de leur caractère.

Aussi le spirituel et méchant Deschenaux s’amusait à taquiner l’ex-boucher Cadet qui, en devenant munitionnaire-général, n’avait pu se départir de cette rudesse de manières qu’il avait puisée dans son éducation première. Aux fines attaques et aux saillies mordantes du secrétaire, Cadet ne savait répondre que par quelques grossières platitudes appuyées de jurons malsonnants dans la bouche d’un homme de sa position.

Quant à Corpron, le premier commis de Cadet, bien que son intérêt le portât à défendre son patron, une lueur de bon sens qui éclairait encore, à travers les vapeurs de l’ivresse, son esprit sournois et rusé, lui conseillait de ne pas s’exposer à s’aliéner le secrétaire ; aussi ne faisait-il que parer les plus rudes estocades de Deschenaux, sans engager directement le fer avec ce redoutable et influent adversaire.

Pour ce qui est de De Villiers, qui avait succédé au contrôleur de la marine, Bréard — celui-ci s’en était retourné en France extrêmement riche — il buvait sans prendre part à cette lutte agaçante et perfide. C’était un homme de rien, qui avait d’abord été simple commis dans les bureaux de la marine. « Personne, dit le Mémoire sur les affaires du Canada, ne fut plus insatiable et de plus mauvaise foi que lui ; et ses mœurs ainsi que sa conduite répondirent à la perversité de son génie. »

Il s’enivrait sans rien dire, en parvenu qui aime les plaisirs de la table et ne se veut point immiscer dans la critique des petites faiblesses et misères des autres, de peur qu’on ne vienne à découvrir, par un dangereux rapprochement, de plus honteuses turpitudes sur son propre compte.

L’intendant venait de congédier tous les serviteurs de peur qu’ils n’abusassent de quelqu’indiscrétion échappée aux convives avinés.

Son front soucieux trahissait certaine préoccupation intérieure assez forte pour le poursuivre jusque dans les jouissances oublieuses d’un copieux repas.

Pensait-il aux difficultés que la venue des nouveaux événements militaires allait jeter sur sa voie déjà fort embarrassée, ainsi qu’à l’orage qui déjà grondait à son horizon assombri, et qui, venant de la cour, pouvait contenir dans ses flancs le coup de foudre destiné à écraser l’intendant infidèle ?

Songeait-il, au contraire, aux moyens à prendre pour se faire aimer de cette jeune fille qu’il avait fait enlever si brutalement le soir même !

C’était certainement l’une ou l’autre de ces deux pensées qui le préoccupait ainsi, lorsqu’il fut soudain tiré de sa rêverie par le bruit d’une assiette qui, après lui avoir effleuré la figure, alla se briser en éclats sur la muraille.

Cadet venait de lancer ce projectile à la tête de Deschenaux.

Voici ce qui avait causé cet esclandre.

Deschenaux, jaloux de la fortune rapide de Cadet, l’avait d’abord raillé sur l’impopularité des immenses levées de blé faites, dans les campagnes, par le munitionnaire-général, levées très-profitables, du reste, avait-il ajouté, pour celui qui était chargé de les faire.

— Et vous, avait répondu Cadet, croyez-vous être en odeur de sainteté auprès des bourgeois de Québec ? Outre que vous êtes receveur de l’imposition qu’on a mise sur eux pour l’entretien des casernes et que cela suffit pour vous attirer la malveillance des citoyens, on ne se gêne pas de dire que vous empochez la moitié des contributions.

— Oh parbleu ! la bonne farce ! répliqua Deschenaux. Et pensez-vous, mon cher, que l’histoire de ce gros million, à vous compté lors de votre entrée en charge, soit plus édifiante que celle de l’impôt ?

— Mais, dit Corpron, qui intervint prudemment, vous avez dû voir, M. le secrétaire, le compte-rendu que nous avons fait tenir à M. l’intendant de l’emploi de ce million. Pourquoi donc vous arrêter à de viles calomnies ?

— Allons donc, mon cher Corpron, lui dit Deschenaux avec un rire cynique, je vous croyais plus fort ! Est-ce que nous ne nous connaissons pas tous un peu, hein ? Entre nous cette feinte est ridicule. Aussi soyez certain que malgré votre savant état de compte fait pour aveugler, là-bas, messieurs les ministres, je sais fort bien quels jolis prélèvements vous avez faits, Cadet et vous, sur ce million de francs avancé au munitionnaire. Mais ce n’est point là la question. Car il est constant, entre nous, que c’est à qui s’enrichira le plus vite parmi tous les fonctionnaires de ce gouvernement, qui ne fait que se modeler, du reste, sur celui de Mme de Pompadour. Ce que je veux reprocher à Cadet, c’est qu’il nous compromet tous.

— Et comment cela, s… tonnerre ? s’écria Cadet ; ne suis-je pas aussi fûté que vous, par hasard ?

— Je serais le dernier à vous refuser les plus brillantes qualités de l’esprit, dit Deschenaux d’un ton railleur, qui ne fit qu’exaspérer Cadet, Mais avouez que vous vous êtes mis sur un trop haut ton. Le peuple, qui crève de faim, s’indigne de vous voir une table aussi fastueuse que celle que vous tenez, avec, en outre, valets de chambre, laquais et maître d’hôtel,

— Eh ! mille diables ! peu m’importe ce que dit la populace ! Je maintiens mon rang, voilà tout !

— Votre rang ? votre rang ? Bah !

— Comment ? mais ne suis-je pas autant et même plus que vous ?

— Autant, je ne dis pas ; mais plus… !

— Pour être né dans la boutique d’un cordonnier, vous faites bien l’important, monsieur le secrétaire !

— Oh ! oh ! monsieur le munitionnaire-général, le prenez-vous sur ce ton-là ? D’abord, je ne crois pas devoir en céder à un ex-porcher. Puis laissez-moi vous répéter ce bon mot qui courut tout Québec, lors de votre élévation à l’emploi que vous occupez aujourd’hui et que vous n’avez certes pas dû à une instruction laborieusement acquise. C’est étonnant, disait-on, que Cadet, le boucher, ait su passer aussi vite du couteau à l’épée.[1]

Bélître ! rugit Cadet, qui saisit une assiette et la lança au visage du malicieux Deschenaux,

— Messieurs ! messieurs ! s’écria Bigot. Au lieu de vous griser et de vous quereller, il vaudrait mieux, je pense, aviser aux moyens de nous tirer de l’impasse où nous a poussés une administration plus que suspecte. Tandis que vous dormez sur le fruit de vos exactions, je suis seul à veiller au salut de tous.

« En effet, qui a su, jusqu’à présent, entretenir une sourde inimitié entre M. de Vaudreuil et le marquis de Montcalm, et nous attirer la protection du gouverneur aveuglé ? Qui vous a mis à même, afin de hâter avant la tempête votre retour en France, de réaliser en espèces sonnantes les biens considérables que vous avez acquis en bons sur le trésor ? N’est-ce pas encore moi, grâce au soin que j’ai pris d’envoyer en France l’aide-major Péan, dont la mission spéciale était de nous expédier ce printemps des navires chargés de marchandises que nous avons vendues au poids de l’or ?

— Ce pauvre Péan ! interrompit Cadet toujours à moitié ivre. Il doit s’ennuyer de sa jolie femme qu’il a laissée, sur votre avis, à Québec.

— Monsieur Cadet, reprit sèchement Bigot, vous badinez mal à propos, croyez-moi. Pour vous en convaincre, je vais vous lire une lettre que j’ai reçue, il n’y a pas longtemps, du nouveau ministre de la marine, M. Berryer. Bien qu’elle vous concerne, ainsi que ces messieurs, tout autant que moi, je n’ai pas voulu vous en faire part avant ce jour ; car il m’en coûtait de troubler votre sécurité. Rappelez-vous seulement que lors de l’arrivée du vaisseau qui, ce printemps, nous apporta de France les premières nouvelles de la saison, je vous ai tous avertis de vous tenir sur vos gardes, parce que la tempête commençait à gronder. Écoutez maintenant ce que m’écrit le ministre de la marine.

Bigot prit une lettre dans la poche de son justaucorps.

Les convives penchèrent vers l’intendant leurs figures anxieuses, et à mesure que Bigot avançait dans sa lecture, leurs physionomies terrifiées montraient combien les fumées de l’ivresse se dissipaient vite sous le coup des dures vérités contenues dans le foudroyant message du ministre.

« On vous attribue directement, » disait M. Berryer dans sa lettre à Bigot, datée du 19 janvier 1759, « d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire-général » — Bigot eut soin de souligner ces derniers mots dans sa lecture — « le munitionnaire-général s’est rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu’il veut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et de la troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première et à moitié meilleur marché ; vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous par les intérêts que vous leur avez fait prendre dans ces achats ou dans d’autres entreprises ; vous tenez l’éclat le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique. Je vous prie de faire de très-sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous est confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez. »[2]

Quand il eut fini de lire, Bigot regarda Cadet dont il était fait spécialement mention dans le message officiel.

Le munitionnaire avait perdu sa morgue. Il était là, le regard rivé sur la table, décontenancé, pâle, défait, stupide.

Les autres convives ne paraissaient guère plus rassurés.

— Pardonnez-moi, chers hôtes, ajouta l’intendant, de vous faire terminer ce repas d’une aussi triste manière. Mais le moment est des plus critiques, et le temps est venu de chercher une planche de salut afin de ne pas sombrer dans le gouffre qui menace de nous engloutir.

« Il y a dans la vie de pénibles étapes où l’homme le plus heureux doit s’arrêter afin de bien calculer l’élan qui lui fera franchir avec succès un précipice inopinément ouvert devant lui par la main de l’inconstante fortune. À l’heure présente, nous en sommes tous rendus là, vous et moi ; car vous ne devez point vous cacher qu’en tombant je vous entraînerais avec moi dans l’abîme.

« Puisque donc le moment d’agir est venu, sachons oublier, pour un certain temps, les plaisirs de la vie facile que nous avons menée jusqu’ici, sachons redevenir hommes d’énergie. Combinons notre plan, réunissons toutes nos forces afin de contraindre la main de la fortune à nous aider plutôt qu’à nous laisser choir. Et quand une fois nous aurons franchi le périlleux obstacle, nous reprendrons là-bas, sur le sol de France, notre joyeuse vie.

— Bravo ! bravo ! s’écrièrent Deschenaux et DeVilliers.

— Vous avez raison, dirent à la fois Corpron et Cadet.

— Mais, poursuivit Bigot, nous avons d’autant plus besoin d’agir de concert qu’il nous va falloir faire face à des circonstances imprévues. Je vous avoue, pour ma part, que certain plan que j’avais formé pour notre très-prochain retour en France, devient irréalisable, pour cette année du moins, vu l’expédition que ces maudits Anglais dirigent sur Québec. Comment croire, en effet, que le roi accepterait notre démission à la veille de cette crise imminente que la colonie va bientôt traverser ?

« C’est bien dommage ; car, outre que nous avons pu, ce printemps, réaliser en espèces les biens que nous avions acquis, mes mesures étaient prises pour que vous me suivissiez tous en France, cette année même. L’orage n’aurait éclaté que sur nos successeurs. Déjà même j’avais commencé à mettre ce projet à exécution. Ainsi, Varin, le commissaire de la marine à Montréal, n’a dû son retour en France qu’à mes sollicitations.

— En voilà un qui est heureux ! murmura Deschenaux. Il jouit maintenant, sans alarmes, de l’immense fortune qu’il a pu s’amasser en fort peu de temps.

— J’avais encore su procurer à Péan, sous prétexte de mauvaise santé, ce congé d’absence qui lui a permis de s’acheter là-bas de grands biens. Et c’est ainsi que je voulais vous faire tous battre en retraite vers la France, les uns après les autres, me réservant, comme votre chef, la partie la plus périlleuse de ces opérations vraiment stratégiques, celle de former à moi seul votre arrière-garde et de quitter le dernier ce terrain miné qui menace à chaque instant de sauter sous nos pieds. Mais comme tous ces beaux projets seront mis à néant par l’arrivée prochaine des Anglais, il nous faut tâcher de tirer le meilleur parti possible des événements et de tourner à notre avantage les conséquences qui en pourront résulter.

« Messieurs, continua-t-il après avoir jeté à ses complices un regard profond qui fit baisser la tête à chacun d’eux, comme je vous l’ai dit tantôt, votre sort est étroitement lié au mien. Ma perte causerait infailliblement la vôtre. Étant donc assuré de votre discrétion, je n’hésite pas à vous confier le secret terrible dont dépend notre conservation. Au point où nous en sommes rendus dans nos relations avec MM. les ministres du roi, le seul moyen de salut qui nous reste se trouve, à mon avis, dans la victoire des armes britanniques et la cession de la Nouvelle-France aux Anglais. »

Les gestes d’assentiment qui échappèrent à ses convives indiquèrent à Bigot que tous avait saisi la portée de cet argument.

— Vous comprenez qu’en laissant le pays après une lutte acharnée de plusieurs mois, il nous serait encore assez facile de faire entrer une partie des énormes dépenses entraînées jusqu’à présent par notre administration, dans les frais considérables qu’exigerait cette dernière et désastreuse campagne. Il ne nous resterait alors qu’à nous prémunir contre les attaques de nos ennemis sur notre conduite et notre gestion antérieures. Mais je crois qu’une fois en France, il nous serait aisé de prévenir ce danger en sacrifiant chacun quelques milliers d’écus pour conserver et acquérir des influences à la Cour…

« Que nos armes soient victorieuses, au contraire, et voyez d’ici le désastre qui nous attend. Notre administration se prolonge indéfiniment, les dettes s’accumulent de plus en plus, et, nous sommes exposés à une reddition de compté scabreuse, lorsque la patience et la libéralité du roi seront lassés de voir tant de millions enterrés sous quelques arpents de neige, comme M. de Voltaire définit, si mal, entre nous, l’immense et riche territoire du Canada. Je crois donc, et ce n’est qu’après y avoir longtemps réfléchi que j’en suis arrivé à ce moyen extrême, je crois donc qu’il nous faudra violenter la fortune et la contraindre à favoriser les armes anglaises, si les nôtres s’acharnaient à nous donner la victoire.

— Mais, interrompit Cadet en bégayant de peur, vous aurez donc recours à la trahison ?

— Pourquoi pas ?

Les misérables pillards que Bigot dominait de toute la hauteur de son infernal génie et de sa force indomptable de caractère, durent courber la tête sous le froid regard de l’intendant.

— Écoutez ! continua-t-il, si vous ne vous sentez pas le courage d’affronter directement les risques de cet acte nécessaire — donnez-lui le nom que vous voudrez — reposez-vous sur moi de ce soin. Seulement, malheur à celui d’entre vous qui oserait jamais desserrer les lèvres à ce sujet ! Vous savez que ma police à moi est bien faite et qu’elle est même meilleure que celle du roi. Je ne donnerais pas à ce double traître deux jours de vie. Votre rôle sera bien simple. Vous êtes tous assez riches maintenant pour cesser vos dilapidations. Agissez donc honnêtement dans vos transactions publiques, montrez un grand zèle pour le service du roi, afin d’achever d’aveugler le marquis de Vaudreuil et de parvenir à convaincre le général de Montcalm de la droiture de nos intentions. Quant au reste, je m’en charge. Est-ce dit, messieurs ?

Tous ses hôtes lui tendirent simultanément la main.

— C’est bien ! Y a-t-il longtemps, Deschenaux, que vous avez vu de Vergor ?

— J’ai dîné tout dernièrement avec lui.

— Se rappelle-t-il le fameux coup de main que je lui ai donné pour le libérer du procès qu’il lui fallut subir en 1757 à cause de sa lâche défense du fort de Beauséjour ?

— Il m’en a précisément causé la dernière fois que je l’ai vu.

— A-t-il donc encore assez de cœur pour me garder de la reconnaissance ?

— Dame ! on pourrait en douter sans jugement téméraire ; mais enfin, il me renouvelle à tout propos l’assurance de son dévouement pour vous.

— Il faudra, dans ce cas, l’entretenir dans ses bonnes résolutions en lui rappelant combien je pourrais aisément le perdre si jamais il refusait de m’obéir en quoi que ce fût.

— Ce sera facile.

— Veuillez, en outre, lui signifier d’ici à quelque jours d’avoir à se tenir prêt pour le premier moment où j’aurai besoin de lui. Maintenant, chers amis, je vous laisse libres de rester à table ou d’aller, si vous l’aimez mieux, vous reposer. Quant à moi, je vais gagner mon lit. Car il nous faudra demain être sur pied de bonne heure, si nous ne voulons pas manquer la chasse.

Bigot sonna et se fit apporter un martinet d’or dont Sournois alluma la bougie.

L’intendant avait une chambre à coucher dans le grand corps du logis du château. Mais ce n’était que pour la forme, vu qu’il n’y passait presque jamais la nuit. Il couchait, au contraire, dans la tourelle de l’ouest où il occupait, au rez-de-chaussée, un petit appartement situé au-dessous de celui où nous avons vu Sournois apporter la jeune fille.

Cette particularité n’était connue que de Bigot, de Sournois et de Mme Péan, qui seuls savaient quelles étaient les voies de communication avec la tour, isolée complètement, en apparence, du reste de l’édifice. Aussi Sournois était-il seul chargé du service de la tourelle, et lorsque la folâtre dame Péan la venait habiter, le disgracieux valet servait momentanément de page à la femme de ce pauvre aide-major.

L’intendant se rendit donc à la chambre du château où il était censé coucher. Elle était située au rez-de-chaussée et regardait le nord.

Il y entra, verrouilla la porte au dedans, et marchant vers son lit, il en déplaça les couvertures et donna deux ou trois coups de poing dans les oreillers, afin de laisser croire que c’était là qu’il avait dormi.

Ensuite, il alluma une lanterne sourde, éteignit la bougie du martinet et se dirigea vers une armoire dont le fond était scellé dans le mur.

Il ouvrit l’armoire et poussa certain ressort caché qui fit tourner un panneau dissimulé dans la boiserie. Cette ouverture secrète laissa voir un petit escalier dérobé qui descendait dans l’épaisse muraille.

L’intendant referma derrière lui la porte de l’armoire, ainsi que le panneau, et s’engagea dans le sombre escalier, juste assez large pour donner passage à un homme.

Une autre porte l’arrêta, quand il eut descendu douze marches. Il la toucha du doigt. Elle s’ouvrit et se referma sans bruit, comme par enchantement.

Bigot se trouvait dans la cave du château.

Il marcha droit au mur du pignon de l’ouest, où une autre ouverture, praticable seulement pour celui qui en avait le secret, lui livra passage et le conduisit sous le rez-de-chaussée de la tourelle.

— Je ne sais trop comment cette jeune fille va m’accueillir, dit-il en gravissant les degrés.

Arrivé devant la chambre on Sournois avait laissé la pauvre enfant seule et sans connaissance, Bigot frappa discrètement.

Ne recevant aucune réponse, il ouvrit la porte et pénétra dans le mystérieux boudoir.


  1. Toutes les allusions faites aux personnages de cette scène sont exactement historiques. Voyez les Mémoires sur les affaires du Canada.
  2. Historique.