L’homme aux deux visages/07

Éditions Édouard Garand (61p. 13-15).

VI

CHEZ SON EXCELLENCE DE VILLE-MARIE


Lorsque Flandrin se fut retiré, et au moment où l’aubergiste allait se glisser sous ses draps, — dix heures sonnaient, — un homme vint frapper à la porte de l’hôtellerie.

Celui qui frappait devait avoir une façon particulière de le faire, puisque l’aubergiste murmura aussitôt :

— Tiens ! tiens ! je parie que c’est notre lieutenant de police !

Sans plus, il saisit son bougeoir et descendit en bas quatre à quatre. Il n’ouvrit pas tout à fait la porte, comme s’il eût eu quelque méfiance ; il l’entrebâilla seulement, Or, si Flandrin Pinchot eût été là, il aurait de suite reconnu « cet homme en noir » qui lui avait promis aide à la vengeance tout en l’invitant à venir en Ville-Marie.

L’aubergiste avait passé sa tête dans l’entrebâillement et avait reconnu, malgré l’obscurité de la rue, l’homme qui avait frappé.

— Eh bien ! demanda ce dernier de sa voix rude, notre homme est-il arrivé ?

— S’il est arrivé ?… Je vous crois bien, Monsieur le lieutenant… Il est même arrivé avec une soif et une faim… Tenez ! il a mangé comme quatre, j’en suis désolé…

— Bah ! il paiera… ou je paierai !

— Oh ! monsieur le lieutenant, si je dis, ce n’est pas pour me plaindre. Seulement, votre homme dort en ce moment comme cent Iroquois plus morts qu’ivres !

— C’est bien, c’est tout ce que je désire savoir. Je verrai l’homme demain.

Et l’inconnu s’en alla.

Les rues étaient désertes et obscures, et toute la ville paraissait plongée dans le plus lourd des sommeils. Seuls, les aboiements de chiens troublaient le grand silence de la nuit. Mais, ici et là, en passant devant quelque maison aux volets hermétiquement clos, on pouvait entendre des éclats de voix ou des rires sonores et heureux.

L’homme vêtu de noir, c’est-à-dire le lieutenant de police, ainsi que l’avait dit l’aubergiste, marchait d’un pas sûr dans ces ténèbres, et il paraissait tellement distrait par certaines préoccupations, qu’il n’entendait probablement pas les divers bruits qui pouvait attirer son attention. Il s’engagea dans la rue Saint-Gabriel et descendit jusqu’à la rue Saint-Paul. Un peu plus tard, il s’arrêtait devant une massive demeure dont la porte principale était protégée par une haute grille de fer.

L’homme heurta doucement la grille de fer de la poignée de son épée. À ce bruit, une porte de chêne s’ouvrit prudemment de l’autre côté de la grille. Une gerbe de lumière jaillit d’un spacieux vestibule, et dans cette clarté parut un laquais en livrée rouge.

Ce dernier dut reconnaître le visiteur, car il fit jouer une clef et entr’ouvrlt la grille. Le lieutenant de police entra dans le vestibule, tandis que le laquais refermait grille et porte.

— Son Excellence m’attend toujours ? interrogea alors le lieutenant de police.

— Oui, monsieur. Venez.

Toutes les portes dans ce vestibule étalent fermées, mais derrière quelques-unes de ces portes on pouvait saisir des bruits de voix et, quelquefois, des va-et-vient. Le laquais conduisît le visiteur à une porte latérale au fond du vestibule et frappa légèrement dans cette porte. Celle-ci fut aussitôt ouverte. Une haute et lourde draperie empêchait de voir à l’intérieur de la pièce, et devant cette draperie se tenait un autre laquais en livrée rouge.

Là, aucune parole ne fut échangée. Comme le premier laquais, le deuxième connaissait le visiteur. II s’effaça aussitôt pour repousser la draperie et laisser passage au lieutenant de police. Celui-ci pénétra dans un vaste cabinet de travail richement décoré et meublé. Un personnage — jeune encore — paré tout comme un gentilhomme de la cour du roi, travaillait à une table. Il leva la tête à l’entrée du visiteur, et d’un regard indiqua un siège. L’autre, chose curieuse, n’avait plus cet air hautain que Flandrin Pinchot lui avait connu : il paraissait humble et soumis. Il prit le siège indiqué et attendit qu’on l’interrogeât. Le personnage, à haute perruque Louis XIV et qui ne cessait pas d’écrire, était le sieur François Perrot, gouverneur de Ville-Marie par la faveur du roi et l’influence de l’ancien intendant de la colonie Jean Talon, à qui Perrot était apparenté.

Quelques minutes se passèrent, puis Son Excellence daigna cesser d’écrire. Elle se renvoya sur le dossier de son fauteuil, fit un geste de congé au laquais qui attendait des ordres, puis demanda seulement au visiteur :

— Quelles nouvelles apportez-vous ?

— Excellence, j’accours vous informer que notre homme est arrivé.

— Ah ! ah ! il a tenu parole… fit le gouverneur avec une manifeste satisfaction.

Il est bon de dire ici que le sieur Perrot était un homme instruit, très courtois, mais très autoritaire… autoritaire tout autant que l’était Monsieur de Frontenac, gouverneur du Canada. Si, comme gouverneur général, M. de Frontenac n’entendait pas être dirigé par qui que ce fût dans le pays, le sieur Perrot, gouverneur particulier, entendait de son côté être son unique maître, du moins dans son gouvernement de Ville-Marie, de sorte qu’il passait outre aux édits et ordonnances venus de Québec pour la gouverne du pays en général. François Perrot était issu de parents pauvres, et, pauvre lui-même — plus pauvre que M. de Frontenac — il avait longtemps postulé un poste qui lui donnerait la fortune, tel que celui qu’il occupait. Depuis les quatre années qu’il dirigeait son gouvernement de Ville-Marie, il n’avait pas perdu son temps, et il avançait rapidement dans l’amélioration de ses affaires personnelles. Il ne lui faudrait que quelques années, comme il pensait, pour s’amasser un riche patrimoine et assurer l’indépendance matérielle de ses futurs héritiers. Faut-il ajouter qu’il aimait le luxe, la bonne chère, les vins excellents et les belles femmes, toutes bonnes choses, à la vérité, qu’il est permis à tout homme de désirer et que, de fait, tous les hommes désirent. Et si, encore François Perrot possédait des qualités intellectuelles remarquables, il ne manquait pas de défauts de caractère : il était hautain et vaniteux, se croyait supérieur à tous ceux-là qui composaient son entourage, et, peut-être, se croyait-il supérieur au roi lui-même. Ce caractère nous fait de suite comprendre pourquoi Perrot était entré en lutte ouverte avec le comte de Frontenac dont il répudiait l’autorité sur lui-même et dans son gouvernement de Ville-Marie.

Après avoir paru réfléchir une minute, il prit une prise de tabac qu’il aspira avec délice. Puis il dit :

— Je vois, Monsieur, que vous avez bien travaillé depuis les quelque vingt-cinq jours que vous êtes à mon service, et je suis tout disposé à vous accorder les appointements que vous avez demandés. Oui, je voulais avoir un agent de police habile, actif et discret sur qui je pus me reposer entièrement, et il ne me répugne nullement de reconnaître que vous êtes l’homme que j’avais rêvé.

Le lieutenant de police sourit, s’inclina et dit :

— Votre Excellence est trop bonne… elle me comble.

— Ne vous ai-je pas dit déjà que je sais reconnaître les services qu’on me rend et surtout les apprécier ? C’est pourquoi j’inscris de suite pour mon intendant le chiffre des appointements que vous désirez. J’écris donc :

« Portez à trois mille livres par an, plus frais de déplacements, les appointements du sieur Philippe Broussol, lieutenant de ma police. »

— Voilà ! conclut-il. Et maintenant parlons de ce Flandrin Pinchot. Il faudra l’embaucher dans notre police, afin qu’il soit continuellement sous notre main et que nous sachions où le prendre lorsque nous en aurons besoin. Vous m’avez dit qu’il aime à s’entendre appeler Capitaine ? C’est bien, nous en ferons un capitaine aussi longtemps que nous en aurons besoin. Et, tandis que j’y pense, parlez-moi donc de cet autre individu… ce mendiant…

— Le père Brimbalon ?… Excellence, il est bon de vous dire que ce mendiant est un être assez mystérieux et indépendant, et il importe de nous tenir en méfiance avec lui. Il m’avait promis de se rendre à Ville-Marie par le premier navire en partance de Québec, or, ce navire mouille dans nos eaux depuis quatre heures de relevée, et Brimbalon ne se trouvait pas au nombre des passagers.

— Ah ! ah ! si vraiment nous devons nous défier de cet homme, vous devrez le faire surveiller étroitement s’il vient en notre ville. Dites-moi aussi si vous avez fait surveiller les voyageurs du navire.

— Oui, Excellence, mais personne de suspect.

— C’est bien. Mais je tiens à vous répéter qu’aucun étranger ne doit entrer en nos murs que nous en soyons instruits et que nous connaissions ses antécédents.

— Il sera fait ainsi que vous le commandez, Excellence.

— À présent, Monsieur, reprit Perrot, pour rafraîchir mes souvenirs, veuillez me récapituler ce que vous avez vu et entendu à votre voyage à Québec.

— Excellence, je me suis surtout occupé de savoir, selon l’ordre précis que vous m’en aviez donné, si Monsieur de Frontenac s’occupe effectivement de la traite de l’eau-de-vie et des pelleteries, et j’ai pu acquérir cette conviction. Dans quelques jours vous aurez en mains tout ce qui est nécessaire pour mettre à point le mémoire que vous destinez, à ce sujet, au ministre du roi. Dans le rapport que j’établirai, il y aura suffisamment de témoignages et de faits patents pour faire perdre à M. de Frontenac son gouvernement et le faire rappeler en France.

— Oui, Monsieur, je compte bien que nous réussirons à le faire rappeler. Continuez.

— J’ai pu avoir une entrevue avec Monsieur de Laval, lequel m’a assuré qu’il vous appuyait. Il m’a aussi remis une lettre pour Monsieur de Fénélon l’autorisant à s’entendre avec vous.

— Bien, bien, j’irai voir Monsieur de Fénélon. Ensuite ?

— Je me suis rendu auprès de Monsieur l’intendant Duchesneau qui, à son tour, s’est déclaré de votre côté. Quant aux autres membres du Conseil, il m’a été impossible d’obtenir définitivement leur adhésion au projet que vous élaborez : je peux dire seulement que M. Cavelier de la Salle et M. de Tilly m’ont tout l’air de pencher de votre côté.

— Et le Chevalier d’Auteuil ?

— Oh ! lui, est tout à fait réticent, et je le crois acquis corps et âme à M. de Frontenac.

Ici, le silence s’établit entre les deux hommes. Perrot prenait des notes d’une main fébrile.

Au bout de cinq minutes, le gouverneur rompit le silence.

— Monsieur, dit-il, je tiens pour fidèle le rapport verbal que vous m’avez fait et j’attendrai avec impatience votre rapport écrit. Encore une fois, je vous félicite pour votre travail. Demain, s’il est besoin, je vous ferai mander. Mais si quelque chose d’extraordinaire se présente d’ici là, vous viendrez me demander audience.

Le lieutenant de police, Philippe Broussol, que Flandrin Pinchot aurait été tout près de prendre pour un gentilhomme, prit congé.

François Perrot se leva en murmurant :

— Ah ! Monsieur le comte de Frontenac a voulu la guerre… eh bien ! il l’aura !

Il fit un geste rude et marcha vers une haute glace. Là, il composa les traits de son visage, arrangea les boucles de sa perruque brune, la dentelle de son jabot et celles qui terminaient les manches de son justaucorps, puis dit encore dans un murmure :

— Pour aujourd’hui nous avons assez travaillé, et il est tout juste que nous prenions quelque récréation… Allons voir ces dames !…

Onze heures sonnaient.