L’homme aux deux visages/02

Éditions Édouard Garand (61p. 4-6).

I

SEUL !


Voilà trente Jours que Flandrin Pinchot est seul en sa maison de la basse-ville… Seul ? Non, pas tout à fait : son fils adoptif, Louison, lui reste, et Louison va, tous les jours de la semaine, au collège des Jésuites, Et voilà aussi trente jours que Flandrin Pinchot demeure aux arrêts suivant l’ordre qu’en a donné Son Excellence Monsieur de Frontenac.

Sait-on que Flandrin Pinchot était, un mois auparavant, maître-geôlier aux salles basses du Château Saint-Louis, demeure royale de Monsieur de Frontenac, comte de Buade ? Eh bien, oui ! Mais Pinchot avait péché contre la discipline, contre la consigne, contre le gouverneur lui-même ; il avait donné la liberté, et de sa propre autorité, s’il vous plaît, à un « malandrin », comme on disait. Seulement, on ignorait dans le peuple que ce malandrin n’était autre qu’un paisible vieillard, ancien boulanger. Oui, mais cet ancien boulanger, ce paisible vieillard d’une honorabilité sans équivoque, se trouvait être un adepte de la « religion calviniste ». On sait que, être « calviniste » ou, plus simplement, « huguenot », constituait un grand péché à cette époque, non seulement contre la religion catholique romaine, mais aussi, et peut-être surtout, contre Sa Très-Catholique Majesté le roi Louis XIV. Un calviniste était plus mal vu encore, croyons-nous, qu’un janséniste. Enfin, c’était l’opinion de ces temps anciens, et nous ne pouvons la refaire. Or, ce pauvre vieux, ne portant pour tout crime que celui d’être d’un parti religieux différent, passait son temps à chercher sa fille. Oui, sa fille, un jour séduite, par on ne sait quelle canaille. avait abandonné le loyer paternel pour disparaître tout à fait et l’on ne savait où encore !

Et sait-on que Maître Jean — ainsi appelait-on ce vieillard malheureux — avait retrouvé sa fille ? Oui bien, il l’avait retrouvée pendue à un gibet… au gibet de la rue Sault-au-Matelot. Et il l’avait dépendue… à temps ! De sorte qu’il put voir sa fille tant aimée, tant pleurée, vivre dans ses bras frémissants. La scène avait été tragique, douloureuse à l’infini. Et dans le flot subit de la joie, de l’émotion, de l’horreur peut-être, Maître Jean avait exhalé son dernier souffle !

Et sait-on encore que Flandrin, pour avoir entretenu certaines secrètes amours, avait perdu sa bonne femme qu’on surnommait Chouette ? Oui, la pauvre et chère femme n’avait pu apprendre ces amours clandestines de son mari, en qui elle avait toujours eu la plus grande confiance, sans sentir toute sa vie s’écrouler comme un château de cartes. Alors, il lui avait paru impossible qu’elle pût continuer de vivre avec l’homme qu’elle aimait et qui l’avait trompée. Elle était partie avec son petit, sans dire où elle allait ; elle était partie traînant après elle les loques du désespoir. Partie en laissant derrière elle, peut-être aussi, un flot de larmes. Partie avec un cœur brisé à tout jamais… et doublement brisé, puisqu’elle laissait un homme qu’elle avait toujours aimé, qu’elle continuait d’aimer quand même… puisqu’elle laissait encore un adolescent, lequel, sans être né de sa chair, lui était aussi cher que celui à qui elle avait donné le jour. Elle abandonnait Louison, le fils adoptif de l’infidèle époux, elle l’abandonnait par crainte de ne pouvoir lui donner la subsistance et encore moins l’instruction. Elle abandonnait Louison avec autant de douleur que si cet enfant eût été l’œuvre de sa conception.

Ah ! quel coup pour Flandrin ! Il perdait ce qu’il avait le plus chéri au monde… sa femme ! Il se sentait engouffré dans un abime de solitude, et il éprouvait ce même déchirement de cœur qui avait bien failli tuer sa compagne. Ah ! pourrait-il vivre seul ?… sans elle ?…

Il ne le pensait pas. S’il savait… s’il pouvait savoir où elle était allée…

Non, elle ne l’avait pas dit.

Elle s’était parlé à elle seule, et elle s’était dit :

— Comment pourrai-je vivre dorénavant avec un tel homme ? Me sera-t-il seulement paisible de supporter sa vue ? Il vaut mieux que je m’en aille avec mon petit. Je reprendrai mon métier… je me referai fille d’auberge, et pour mon petit, pour lui seul, je vouerai le reste de ma vie.

Si, par la terrible découverte qu’elle avait faite, la jeune femme de Flandrin avait manqué d’être tué sur le coup, lui, Flandrin, avait failli de son côté mourir en découvrant l’affreuse lettre qui lui apprenait le départ de celle qu’il aimait. Peut-être sous le flot des mots d’amour d’une donzelle quelconque, sous ses baisers : hypocrites et dans le tumulte indomptable de ses sens chavirés par la folle créature, oui, peut-être Flandrin avait-il, par moments, oublié un peu sa Chouette. Mais là, de savoir qu’elle était partie, qu’elle l’avait abandonné, ce lui était une torture sans nom, et c’est, là, oui là qu’il sentait en son tréfonds combien il aimait cette compagne, et combien il aurait préféré donner sa vie plutôt que de se voir séparé de celle qui lui avait donné les plus belles et les meilleures joies. Et si Flandrin avait failli mourir, c’est que le coup lui était venu alors que, la nuit précédente, il avait été frappé traîtreusement de trois coups de poignard dans la nuque et dans le dos. Ce lendemain matin il était tout brisé corporellement, et d’atroces douleurs le torturaient. Et par surcroît la perte de sang qu’il avait faite le rendait si faible…

S’il n’avait eu, encore, que ces blessures au corps et ces souffrances physiques ; mais son esprit était bourrelé par d’affreux souvenirs, d’impossibles hypothèses et de confuses et accablantes suspicions.

En effet, que s’était-il passé au juste au cours de cette nuit précédente ? Qui, par derrière, profitant d’opaques ténèbres, l’avait frappé de ce poignard ? Sans doute, il se rappelait bien les deux malandrins, ces louches agents de M. de Frontenac, Polyte et Zéphyr Savoyard, qui l’avaient attaqué de leurs rapières. Flandrin avait réussi à les mettre en fuite. Et déjà il se réjouissait dans son triomphe, quand une main, et une main très sûre d’elle, lui avait planté dans le dos et par trois fois une lame de poignard. Flandrin avait échappé sa rapière, étendu les bras et saisi, d’une main qui cherchait un appui, une écharpe… une écharpe rouge. Ah ! cette écharpe rouge… quelle affaire avait-il eu de la traîner avec, lui jusqu’à son logis ? Cette écharpe avait été l’objet révélateur. Cette écharpe, marquée d’un L, avait été la solution de l’énigme. Si lui, Flandrin, avait compris d’où lui étaient venus ces coups de poignard, sa femme, elle, avait compris que Flandrin était tombé par traîtrise sous les coups d’une amante. Et cela avait suffi… ce fut l’effondrement de tout !

Flandrin s’affaisse dans la faiblesse de son corps meurtri et dans le tourbillon du désespoir qui l’accable. Le lendemain, il est seul dans son logis, il est tout malade et courbaturé. Où est sa femme ?… Quant à Louison, il sait que l’adolescent est parti pour le collège, car il passe huit heures. Et Flandrin se lève. Il sent l’inquiétude le mordre à l’esprit et au cœur. Et voilà la lettre de sa femme…

Pauvre Flandrin… il s’écrase encore sur lui-même. Ah ! oui, c’en était bien assez pour le tuer, pour le finir ! Pourtant non, il revient à lui, mais non pour jouir d’un bonheur qui pourra réparer ou guérir les maux dont il souffre ; il voit entrer le lieutenant des gardes de M. de Frontenac, le sieur Bizard, qui, accompagné de quatre gardes, lui tient ce solennel discours ;

— Flandrin Pinchot, Son Excellence le gouverneur vous fait mettre aux arrêts. À cause de vos blessures, vous ne serez pas traîné au Château, et deux gardes vont surveiller votre porte. Sachez aussi que Son Excellence vous renvoie de son service. D’ici que vos blessures soient guéries, vous demeurerez donc dans votre logis ; après, eh bien ! le Conseil vous jugera.

Le lieutenant des gardes s’en est allé après avoir laissé deux gardes pour surveiller la porte de Flandrin et l’empêcher de prendre la fuite.

Et voilà trente jour que cela dure… trente jours qu’il est emprisonné dans sa maison… trente jours que sa femme est partie… trente jours qu’il endure un supplice de damné ! Oui, trente jours que Flandrin vit dans un enfer, qu’il souffre le martyre en pensant à sa femme, à son petit, à Louison que les Pères Jésuites gardent avec eux en attendant que les choses s’arrangent. Et Flandrin ne cesse de se demander ce que va lui réserver l’avenir.

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Dans la matinée du trentième jour de sa captivité Flandrin voit entrer le lieutenant des gardes qui lui dit :

— Flandrin, Son Excellence a appris vos malheurs et elle a pitié. Elle m’ordonne de vous laisser la liberté et de retirer mes gardes. Seulement, le décret de M. de Frontenac demeure : vous ne faites plus partie de sa maison. Lemaillou a été mis à votre place.

Le lieutenant est parti, sans plus, emmenant ses gardes.

Demeuré seul, Pinchot, quoique libre maintenant, se sent enfoncer dans la pire des déchéances. Il pense… Il a perdu sa femme, son enfant… il a perdu son amante… il a perdu sa place ! Que lui reste-t-il ? Plus rien. Alors, à quoi bon cette liberté ? Qu’en fera-t-il, puisqu’il ne lui reste plus qu’une vie misérable ? Ne vaut-il pas mieux mourir ?

Mourir ?…

À cette pensée Flandrin Pinchot se cabre. Mourir ? Non… pas à présent ! D’ailleurs il sent qu’il a repris toute sa vigueur d’avant. Ses blessures sont guéries, cicatrisées, il n’en ressent plus le moindre malaise. Il est même fort, très fort, et il pourrait manœuvrer comme avant la plus lourde des rapières. Donc il est en mesure de défendre sa peau avec autant de succès qu’à ses meilleurs jours du passé, et il sait qu’il peut encore une fois conquérir sa place au soleil.

Non… il ne mourra pas à présent ! Il a tout perdu, c’est vrai, mais il reste les traîtres et les scélérats qui lui ont tout fait perdre. Il lui reste donc encore quelque chose : la vengeance ! Oui, voilà un but à atteindre ! Voilà un devoir à accomplir ! Un devoir ?… Oui, Flandrin le croit, parce qu’il se dit qu’il est utile et nécessaire de débarrasser le monde de ces vipères. Il en a aussi le droit. Eh bien ! oui, est-ce que ce droit ne saurait appartenir à d’autres qu’aux grands et aux forts ? Si les bourgeois et les nobles usent largement de ce droit de représailles, et si même les rois ne le dédaignent point, est-ce que lui, Flandrin Pinchot, quoique de modeste et pauvre origine, va le dédaigner ? Non ! non — Flandrin va se venger… il se vengera.

— Oh ! cette femme maudite, pense-t-il… cette femme que j’ai ramassée dans la rue… cette femme que j’ai arrachée des mains de quelque monstre, une nuit… oui, cette créature perfide et traître, je saurai bien la retrouver et elle paiera chèrement ses perfidies. Oh ! coquine de coquine !…

Dans la turbulence de ses pensées, Flandrin Pinchot s’est levé en redressant tout haut sa taille. Il se met à arpenter à grands pas saccadés et furieux l’unique pièce de son logis. Sans le savoir, incapable de s’entendre qu’il est dans la furie cahoteuse et bruyante de ses idées, dans les chocs et contre-chocs qui assomment son cerveau, Flandrin parle tout haut… il parle et gesticule… il crie presque :

— Oui, sang-de-bœuf ! Je le jure par le Dieu qui m’entend, je me vengerai… je me vengerai terriblement ! Oh !… ma vengeance sera l’une de ces vengeances…

Il a levé un poing menaçant vers le plafond, et ses yeux étincellent, et sa voix grince, rugit…

Quel serment va-t-il faire encore ?… Non… une main frappe rudement dans sa porte à cette minute même.

Flandrin se tait et frémit. Il regarde autour de lui d’yeux égarés et fous. Il lui semble qu’il a fait quelque rêve extravagant. Pourtant, cette main qui frappe encore… Pinchot tressaille et, machinalement, va à la porte qu’il ouvre comme craintivement.

Un homme inconnu, entre brusquement, sans mot dire, et un homme qui semble prendre chez Flandrin des allures de maître…