L’homme aux deux visages/03

Éditions Édouard Garand (61p. 6-7).

II

L’INCONNU


Flandrin regarde cet homme avec une surprise qui grandit de moment en moment.

L’inconnu a promené autour de lui un regard froid, aigu et scrutateur, puis il s’est dirigé vers un siège sur lequel il s’est assis. Il fait signe à Flandrin de venir s’asseoir sur le siège qui lui fait vis-à-vis, et Flandrin obéit. Car, en même temps, l’homme a parlé sur un ton autoritaire :

— Venez prendre ce siège, Flandrin Pinchot, et nous allons parler d’affaires.

Oui, Flandrin a obéi, parce que le ton et l’accent de l’homme l’ont dominé. Ensuite, il lui semble que cet étranger possède quelque chose de magnétique et de fatal à la fois. Que peut bien lui vouloir cet homme ? D’où vient-il ? Qui est-il ? Comment connait-il Flandrin, lui qui ne le connaît pas ? Ce sont toutes autant de questions qui, momentanément, l’arrachent à ses fureurs, à ses désespoirs, à ses amertumes. Voici au moins un dérivatif énergique…

Et, sorti de ses malheurs, Flandrin examine cet homme. Il est de taille moyenne et tout de noir vêtu : large feutre noir orné d’une plume noire, justaucorps de velours noir, veste de satin noir, culotte de velours noir, bas noirs et souliers noirs. À son côté gauche est passée une courte épée. L’homme parait avoir trente-cinq à quarante ans. Son visage est maigre et quelque peu angulaire. Nez busqué, yeux acérés, bouche dédaigneuse. Oui, quel est cet homme ? Par la physionomie, le vêtement et les manières, Flandrin le met dans la classe des gentilshommes du pays.

L’inconnu avait retiré ses gants de fine peau, daim ou chevreau. Il avait croisé une jambe sur l’autre et paru demeurer pensif. Durant plusieurs minutes il ne regarda pas Flandrin. Puis il leva les yeux et parla ainsi d’une voix basse et lente :

— Ainsi donc, vous avez perdu votre femme et votre enfant… vous avez été frappé de trois coups de poignard par une maîtresse qui s’est moquée de vous et vous a fait servir à ses intérêts…

À ce souvenir évoqué par l’autre, Flandrin grimaça de fureur et gronda quelque chose d’indistinct.

— Ne m’interrompez pas, Flandrin Pinchot, reprit l’autre durement, laissez-moi parler d’abord. Je continue… Monsieur de Frontenac, aux instigations de son lieutenant des gardes, vous a fait tenir aux arrêts durant trente jours, après quoi vous avez été privé de votre poste au Château. Vous avez donc perdu à peu près tout ce que vous aviez. Maintenant, et je vous comprends et vous approuve, vous voulez vous venger… vous venger de tous ceux-là qui ont été cause de vos infortunes. Oui, vous voulez vous venger et vous l’avez juré ; mais vous oubliez que vous ne pouvez pas vous venger par vous-même ou de vos seules ressources et forces, car ce serait vous attaquer à trop puissants. Non, que pourrez-vous faire contre ces gens ? Rien… vous vous perdrez irrémédiablement. Il ne vous reste plus que la vie, et vous perdrez cette vie. Vous voilà donc en belle posture. Eh bien ! rassurez-vous, Flandrin Pinchot, je vous apporte, moi, le moyen de vous venger…

— Vous !… s’écria Flandrin avec la plus grande stupéfaction.

— Je vous l’ai dit.

— Mais dites-moi qui vous êtes d’abord ?

— Pour le moment, sourit l’inconnu avec ironie, je suis, comme vous le voyez, un homme qui désire vous aider dans l’accomplissement de votre vengeance. Quant à mon nom, ce serait inutile de vous le dire, il ne vous apprendrait rien. Êtes-vous satisfait ? Au surplus, croyez-le bien, vous ne travaillerez pas pour rien…

— Si je comprends bien, vous voulez me prendre à votre service ?

— Pas au mien uniquement… Qu’importe ! Je vous demande si vous acceptez l’offre que je vous fais.

— Mais en quoi consisteront les services que j’aurai à vous rendre ?

— Je vous le dirai plus tard, dans quelques jours, non ici à Québec, mais à Ville-Marie où vous devrez vous rendre dès demain.

— Ah ! ah ! vous voulez que je me rende à Ville-Marie ?

— Oui. Acceptez-vous ?

— C’est bon. Mais de quelle manière vais-je voyager ?

— Il importe que personne ne soit informé de votre absence, ou du moins de ce voyage à Ville-Marie, ce qui veut dire que vous devrez voyager seul. Avez-vous un cheval ?

— Non.

— Vous en achèterez un… le meilleur que vous pourrez trouver. Voici une première somme de deux cents livres. Lorsque cet argent sera épuisé, vous m’en préviendrez.

L’inconnu tendit une bourse que Flandrin accepta non sans que sa surprise prît des proportions formidables.

— Devrai-je m’armer aussi ?

— Certainement, rapière et pistolets.

— Mais, Monsieur si vous savez que je suis destitué de mes fonctions par Monsieur le gouverneur, vous devez savoir aussi que je n’ai plus le droit de porter des armes, pas plus pistolets que rapière ?

— Je sais, en effet, qu’ici à Québec vous n’avez plus ce droit, mais vous l’aurez à Ville-Marie. Soyez donc tranquille à ce sujet.

Flandrin sourit d’aise. C’était, tout à coup, l’unique joie qu’il éprouvait depuis ces derniers trente jours. Flandrin aimait le port des armes, surtout celui de l’épée ou de la rapière. Au fond, son plus grand malheur aurait été celui de se voir privé d’un privilège qui, selon lui, primait tous les autres. Perdre le droit de porter rapière lui était bien plus accablant que de perdre sa place. Pour Flandrin, la rapière représentait une dignité dont il s’énorgueillissait, et sans cette dignité il se croyait tombé dans la pire des déchéances. Avec la rapière et des vêtements de bonne apparence il pouvait, aux yeux de ceux-là qui ne le connaissait pas, se donner les airs d’un officier de l’armée du roi, ou d’un haut fonctionnaire, voire d’un gentilhomme de petite lignée. Flandrin n’échappait pas, comme on le pense, à la règle générale : il avait son amour-propre. C’est un petit défaut qui se développe surtout chez ceux-là qui se trouvent issus d’origine humble ou obscure, ou chez ceux-là qui occupent un poste de moindre importance ; l’on aime à se faire valoir plus et mieux qu’on ne vaut en réalité. C’était donc pour Flandrin une excellente nouvelle que celle de ce privilège retrouvé de porter rapière. De suite il se sentait réhaussé à ses propres yeux… et que ne serait-ce aux yeux des autres ? Du coup il sortait, et grandi, de la déchéance en laquelle il avait cru patauger. Sans doute, la perte de sa femme lui était toujours une chose cruelle, mais de rentrer dans un ancien privilège lui faisait entrevoir l’heure proche où il pourrait plus facilement supporter cette perte. Même qu’il supporterait mieux la destitution, quasi honteuse, qu’on lui avait imposée.

Flandrin put donc répondre d’un cœur plus léger :

— C’est bien, Monsieur, je reprendrai ma rapière, j’achèterai un cheval et partirai demain, au point du jour, pour Ville-Marie. Mais là, à qui devrai-je me présenter ?

— Dès votre arrivée vous vous rendrez à l’auberge de la Coupe d’Or sise sur la rue Notre-Dame près Saint-Gabriel. C’est là que je vous donnerai les instructions nécessaires.

L’inconnu venait de se lever. Il ganta ses mains et marcha vers la porte. Mais avant de franchir cette porte il répéta :

— Vous avez bien compris… à la Coupe d’Or sur la rue Notre-Dame ?

— Oui, monsieur.

L’homme s’en alla. Flandrin referma sa porte et alla se rasseoir pour réfléchir. Quoique son esprit s’inquiétât du mystère en lequel il s’engageait — car depuis la venue de cet homme en noir tout lui apparaissait mystère — Flandrin se sentait revenir promptement à sa tranquillité ordinaire. Si le souvenir de sa femme le hantait toujours, il avait pour se consoler cette perspective d’une vengeance qu’il désirait avec ardeur contre ses ennemis : il avait encore pour plus consolante perspective celle de se voir bientôt monté comme un cavalier de noblesse ou de bourgeoisie. Car l’inconnu lui avait dit d’acheter un cheval… quel délice ! Il est vrai que Flandrin n’avait encore que deux ou trois fois en sa vie connu la croupe d’un coursier, mais chaque fois que la chose lui était arrivée il en avait éprouvé une joie sans pareille et un orgueil presque incommensurable. Et voyez, là, sa joie nouvelle ! Quoi ! était-il bien possible qu’il allait avoir bien à lui un cheval ? Oui, si seulement il pouvait en trouver un ! Mais où donc acheter un cheval, c’était chose si rare en ces temps-là !

Pourtant, il connaissait à la haute-ville un loueur et marchand de chevaux, et peut-être trouverait-il là son affaire.

Oui, mais ce n’était pas tout d’acheter un cheval. il avait autre chose à faire avant de quitter Québec. Que ferait-il de Louison, son fils adoptif ? Il eut aussitôt cette idée : trouver une femme du voisinage qui consentirait, moyennant quelques livres, à tenir sa maison et prendre soin de l’adolescent. Oui, c’était la chose la plus simple à faire.

— Allons ! se dit-il, je vais me mettre à l’œuvre, j’aurai beaucoup à faire aujourd’hui. Je ne veux pas partir non plus sans savoir ce qu’est devenue ma femme, et il est bien probable que Maître Jean, lui, pourra me renseigner là-dessus. Donc, j’irai voir Maître Jean. Et encore, je ne peux pas partir sans revoir Lucie… Oh ! la coquine de coquine… Sang-de-bœuf ! ce qu’elle va me payer tout ça lorsque je serai revenu de là-bas !

Ces souvenirs ravivaient sa rage. Instinctivement, avec le désir de la vengeance il porta sa main au côté gauche comme pour saisir sa rapière… Hélas ! il l’avait échappée, perdue au cours de cette nuit fatale où il avait été poignardé ! Eh bien ! il en achèterait une autre..

Il quitta son logis, peu après, pour faire les courses nécessaires qu’exigeait son départ prochain.