L’art dans l’Afrique australe/09

Berger-Levrault (p. 75-82).

Un peu de folklore


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« Je suis homme et rien de ce qui est humain ne saurait m’être indifférent. »
Térence.


Le mot folklore n’est pas français, la plupart de nos dictionnaires ne le donnent pas ; cependant, il est si commode qu’il est en train de passer dans la langue, car il signifie l’étude des peuples dans leurs traditions, leurs usages, leurs légendes, proverbes, etc., une science un peu nouvelle ou, du moins, qui a beaucoup étendu son domaine.

Grâce à elle, par exemple, nous pouvons constater que certaines fables ou légendes qu’on entend dans l’Afrique du Sud ne sont pas tout à fait inconnues dans le Nord du même continent. Il y a là une preuve nouvelle de l’unité des races humaines, ainsi que dans tels traits de mœurs ou dans telles coutumes qu’on rencontre chez des peuples très différents de races et de langues. Cette observation a même pu être faite en ce qui regarde des peuples disparus. Il est connu que la tradition du déluge existait chez les anciens Grecs, et que ces
en conversation
dernières années on a découvert, en déchiffrant des inscriptions cunéiformes provenant des parages de l’antique Babylone, qu’elle était également connue des Chaldéens.

Nous n’allons pas remonter si haut, mais simplement nous contenter de voir qu’il se trouve, chez les indigènes du Sud de l’Afrique, des contes qui prouvent la croyance à un Être suprême, et des fables et des légendes qui, par certaines idées morales, se rattachent à celles qui charmaient nos pères et font encore plaisir à leurs descendants.

Dans un petit volume publié, il y a quelques années[1], par le missionnaire M. E. Jacottet, il y a de fort jolis contes des Bassouto, qui pourraient étonner ceux qui ne connaissent pas les noirs ou ceux qui les connaissent mal, ce qui est encore pire.

L’un de ces contes rappelle beaucoup la fable de La Fontaine : Le Loup devenu Berger. Il est question d’un lièvre qui se revêt d’une peau de lion et qui, pour un temps, terrifie tout le pays.

Dans un autre, il y a un exemple touchant de la solidarité. Le héron sauve la vie à la colombe par un conseil donné à propos ; à son tour, le héron est sauvé par un avis que lui donne le chacal…

La tortue, qui compte parmi les animaux rusés, peut-être à cause de son caractère si peu expansif, joue un rôle important dans plusieurs de ces contes. Le plus caractéristique est celui où elle est chargée de veiller à ce que le chacal n’aille pas boire à la fontaine, au creusement de laquelle il a refusé de travailler, et elle s’en tire à son honneur, tandis qu’auparavant le lièvre et le lapin s’étaient laissé duper par le susdit chacal.

Plus loin, il est parlé d’hommes n’ayant qu’une jambe, ce qui rappelle cette fois une légende fort accréditée au Moyen Age.

Voici encore la curieuse histoire d’un pauvre bonhomme nommé Séètétélané, qui, un jour, trouve un œuf d’autruche qui se change en femme. Il l’épouse et devient riche et puissant, mais à la condition de ne jamais rappeler à sa femme qu’elle est la fille d’un œuf d’autruche.

Étant ivre, un soir, il oublie sa promesse et tout disparaît : femme, richesses, maison, et il ne reste qu’un piteux ivrogne obligé d’aller à la chasse aux souris pour se nourrir.

Ce récit, qu’on pourrait intituler « Un conte antialcoolique chez les sauvages », a quelques analogies avec la vieille légende de la fée apparentée à Mélusine qu’un seigneur épouse sous la condition expresse de ne jamais prononcer le mot « mort ».

C’est ainsi qu’à travers les temps et l’espace les imaginations
séètétélané
se rencontrent, car l’âme humaine est partout la même quel que soit le terroir ou la race.

L’histoire de Koyoko est également pleine d’enseignements et fait un peu penser à celle de la femme de Lot, rapportée dans le livre de la Genèse.

Sa mère l’envoie vers sa sœur, dans un village voisin, lui recommandant expressément de ne pas regarder en arrière ; elle désobéit, et les difficultés et les ennuis sans fin qu’elle rencontre sont la juste punition de sa désobéissance.

Le missionnaire M. Junot[2], de la mission romande, a publié un gros et savant volume sur les mœurs et les croyances des Baronga qui habitent le sud de la côte de Mozambique.

Dans un de ces contes, il est question de conscience, mais dans un genre bien différent de celui de Victor Hugo :

Un vilain personnage a tué sa femme, un oiseau seul a été témoin du crime et accompagne partout le meurtrier, en criant : « Nouahoungoukouri a tué sa femme ! »

Celui-ci tue l’oiseau, qui ressuscite pour répéter toujours le même refrain, jusqu’à ce que l’assassin soit découvert.

Un autre conte, qui provient de la province d’Angola, est une jolie critique de la polygamie.

Il était une fois un monsieur qui portait le joli nom de Crapaud ; il avait deux femmes. L’une avait sa hutte vers l’est et l’autre vers l’ouest ; la sienne était entre les deux.

Ces femmes firent cuire de la viande et elle fut prête en même temps ; les ménagères envoyèrent chacune un messager chercher leur seigneur et maître. Grande perplexité pour celui-ci, qui ne sait où il doit d’abord se rendre, de peur de mécontenter l’une ou l’autre de ses chères épouses ! Et, jusqu’à présent, quand le crapaud croasse et fait : Koua ! koua ! koua ! il ne fait que répéter sa plainte : cruel embarras ! cruel embarras ! Espérons, avec M. Junot, que messire Crapaud finira par résoudre la difficulté par la monogamie.

On peut apprendre bien des choses dans les fables et traditions des Barotsi des bords du Zambèze.

Savez-vous pourquoi, par exemple, les zèbres n’ont pas de cornes ?

— Non. — Tout de suite, nous tous — petits et grands — allons être renseignés. Le jour où
pourquoi les zèbres n’ont pas de cornes
les animaux furent appelés pour recevoir des cornes, ils se présentèrent en hâte, excepté le zèbre qui s’arrêtait à chaque instant pour brouter, si bien qu’en arrivant, il n’y avait plus de cornes à lui donner.

Les Wanyamwesi, des rives du lac Nyassa, expliquent très simplement les tremblements de terre en disant que c’est Ramagi, un de leurs anciens rois, qui est en colère et qui frappe la terre de sa queue de gnou[3].

Les paresseux ont toujours tort, ce qu’un conte zambézien
celui qui ne travaille pas
nous démontre une fois de plus : le singe était un homme qui eut peur de travailler et qui fut puni, car il est condamné à ne jamais travailler et à ne jamais avoir un peu de suite dans les idées.

Puis il est dit que les étoiles sont les yeux des gens qui sont morts : idée poétique s’il en est.

Une autre légende rapporte que les hommes eurent envie de visiter la lune ; pour cela, ils plantèrent des pieux et se mirent à grimper, en ajoutant toujours des pieux les uns sur les autres. Lorsqu’ils se trouvèrent près d’atteindre la lune, il se trouva que les pieux d’en bas étaient pourris et se brisèrent ; les ascensionnistes tombèrent et moururent tous.

Cette triste histoire rappelle une fable de la Côte d’Or et aussi le récit de la tour de Babel :

Des hommes, désirant aller au ciel, se mirent à élever une très haute tour et seulement avec des pots ; il n’en manquait qu’un pour atteindre le but tant désiré, lorsqu’un homme eut l’idée géniale de prendre un pot d’en bas pour le mettre au sommet ; mais alors, tout l’édifice s’effondra, à la grande douleur des constructeurs.

Chez les Wanyamwesi déjà cités, alors que les hommes


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musée de bloemfontein (état libre d’orange)


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peinture de appledorn, près ladybrand (état libre d’orange)

parlaient tous la même langue, ils se dirent : « Bâtissons une grande tour qui touche au ciel pour aller y chercher de l’eau ! »

De tous temps et sous tous les cieux :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux


et met toute son intelligence, sa sagesse et sa force à satisfaire son besoin d’idéal.

La question de l’origine de l’homme a aussi préoccupé les
osselets divinatoires
nègres, pas de manière à les troubler par trop peut-être, mais enfin ils y ont pensé, ce qui est quelque chose.

Certains Hottentots[4] prétendent que leurs ancêtres étaient arrivés en Afrique dans un grand panier : il y a là peut-être un souvenir déformé de l’arche de Noé.

Une tradition généralement reçue chez les Bassouto et autres indigènes, c’est que le premier homme surgit autrefois d’un lieu marécageux où croissaient des roseaux. D’autres disent qu’il est plutôt sorti d’une caverne.

Les Barotsi[5], qui ont quelques vagues idées religieuses, croient à un Dieu unique, qu’ils nomment « Nyambé », qui demeure dans le soleil et est marié avec la lune ! C’est lui qui a créé l’homme ; c’est lui aussi qu’on invoque au temps des semailles, de la sécheresse et de la maladie.

Chez les Pahouins du Congo on peut retrouver des croyances analogues. Mais les uns et les autres croient plus ou moins aux osselets divinatoires et usent de pratiques superstitieuses, parfois cruelles, d’autres fois simplement saugrenues.

Enfin beaucoup de noirs, comme du reste pas mal de blancs, vivent sans se demander ce qu’ils sont et où ils vont, sans plus penser au passé que se soucier de l’avenir.

Cependant on peut ajouter qu’il y a chez les Bassouto une croyance plus ou moins nette en la vie éternelle, car les morts sont, chez les païens, enterrés assis, ayant près d’eux un peu de grains et de combustible pour le grand réveil.

Il y a là une tradition qu’on retrouve ailleurs, mais il est intéressant de la rencontrer chez des populations qui n’ont jamais été ni idolâtres ni même fétichistes, attachées seulement aux médimo, c’est-à-dire aux esprits des ancêtres et à leur pouvoir supposé.



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pot zambézien en bois sculpté

  1. Contes populaires des Bassouto. 1895.
  2. Les Ba-Ronga, 1898
  3. Journal de l’Unité des frères moraves. Mars 1909.
  4. Les Bassoutos, par E. Casalis. 1860.
  5. Les Ma-Rotsé, par E. Béguin. 1903.