L’Odyssée/Traduction Séguier/Texte entier

Traduction par Ulysse de Séguier.
Didot (p. 1-479).


L’ODYSSÉE



CHANT I



CONSEIL DES DIEUX

EXHORTATION DE MINERVE À TÉLÉMAQUE

FESTIN DES PRÉTENDANTS

Muse, dis-moi ce chef aux manœuvres subtiles
Qui, vainqueur de Pergame, erra si longuement.
De maint peuple il sonda les mœurs comme les villes ;
Il souffrit mille maux sur l’humide élément
Pour conserver sa vie et ramener sa troupe.
Mais nul ne se sauva, quels que fussent ses vœux,
Car leur témérité les fit périr en groupe,
Ces fous qui du Soleil dévorèrent les bœufs ;
Et le Dieu leur ravit le jour de la rentrée.
Déesse, enfant de Zeus, redis ces faits connus.

Déjà les Grecs soustraits à la mort exécrée,
Libres des camps, des flots, étaient tous revenus.

Seul, Ulysse restait, pleurant patrie et femme,
Aux mains de Calypso qui, noble déité,
Dans son antre nymphal le pressait de sa flamme.
Quoique, au gré du Destin, le Temps précipité
Eût marqué son retour vers Ithaque, sa terre,
Il ne pouvait briser les nœuds qui l’étreignaient,
Ni revoir ses amis : tous les dieux le plaignaient,
Sauf Neptune jaloux, dans sa vieille colère,
D’accabler jusqu’au port ce prince olympien.

Or, d’agneaux, de taureaux une hécatombe grasse
Avait conduit Neptune au sol éthiopien.
(Ce sol, le plus lointain, porte une double race ;
L’une se tient à l’est, l’autre habite au ponant.)
Tandis qu’il savourait un festin bénévole,
Les autres dieux siégeaient chez Jupiter tonnant.
Le roi de l’univers prit soudain la parole ;
Il s’était rappelé qu’aux mânes paternels
Oreste dévoua le radieux Égisthe.
S’étant donc souvenu, Zeus dit aux Immortels :
« Hélas ! à nous blâmer combien l’homme persiste !
Tout le mal vient, dit-il, de la céleste cour.
Mais, en dépit du Sort, l’orgueil fait sa misère.
Ainsi, malgré le Sort, Égisthe prend naguère
Sa femme au fils d’Atrée et le tue au retour.
Son châtiment certain, il le savait d’avance
Par le bourreau d’Argus, Hermès, notre envoyé :
Épargne Agamemnon ! respecte sa moitié !
Car d’Oreste viendra l’implacable vengeance,
Quand il voudra, grandi, rentrer dans son palais…
Hermès ainsi parla : rien ne fléchit l’inique,
Et son sang d’un seul coup paya tous ses forfaits. »


La Déesse aux yeux pers, Minerve, alors réplique :
« Ô mon père, ô Kronide, arbitre souverain,
Certe, Égisthe a péri d’une mort méritée.
Périsse ainsi quiconque agira de ce train !
Mais pour Ulysse, moi, mon âme est attristée.
Ce sage malheureux gémit toujours au loin
Sur des rochers perdus que ceint la mer épaisse.
C’est une île boisée où règne une Déesse,
Fille du sombre Atlas qui sait chaque recoin
Du royaume marin, et, par sa force unique,
Soutient les longs piliers séparant terre et cieux.
Cette nymphe retient l’échoué pathétique,
Le berçant de discours tendres et captieux
Pour lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse,
Qui n’aimerait qu’à voir fumer son toit natal,
Souhaite de mourir. Et sur toi cela glisse,
Roi de l’Olympe ? Ou bien te parut-il banal
En t’offrant, au camp grec, sur les troyennes plages,
Des mets sacrés ? Ô Zeus, qu’as-tu donc contre lui ? »

En ces mots riposta l’assembleur de nuages :
« Ma fille, de tes dents quelle parole a fui ?
Comment puis-je oublier notre divin Ulysse,
Cet esprit sans rival, ce cœur si généreux,
Dont le peuple immortel reçut maint sacrifice ?
Mais le dieu marinier est pour lui rigoureux,
Depuis qu’il creva l’œil, tout net, au grandiose
Polyphème, cyclope effaçant par son poids
Tous les cyclopéens. — Or la nymphe Thoose,
Rejeton de Phorcys, un des humides rois,
Sous l’onde aima Neptune et conçut Polyphème.
Pour ces motifs Neptune, au terrible trident,

S’il ne supprime Ulysse, égare sa trirème.
Mais allons, cherchons tous quelque moyen prudent
De le rapatrier. Neptune à sa querelle
Renoncera : car seul, il serait sans crédit
Pour combattre un vouloir de la cour éternelle. »

La déesse aux yeux pers, Minerve, répondit :
« Ô mon père, ô Kronide, arbitre si suprême,
Puisque les dieux béats de mon sage guerrier
Permettent le retour, lançons, à l’instant même,
Le meurtrier d’Argus, Hermès, notre courrier,
Dans l’île d’Ogygie, afin qu’il avertisse
La nymphe aux beaux cheveux que, tous, formellement,
Nous voulons rendre aux siens le patient Ulysse.
Moi, je vole en Ithaque, où de son fils aimant
J’échaufferai le zèle, aiderai le cœur morne.
J’entends qu’à son appel les Grégeois chevelus
Chassent ces prétendants qui mangent tant et plus
Ses moutons, ses bœufs lourds à tortueuse corne.
Je le pousse vers Sparte, aux sables de Pylos,
Pour que de son cher père il sache les dédales,
Et lui-même chez l’homme obtienne honneur et Ios. »

Cela dit, à ses pieds elle mit des sandales,
Divines, toutes d’or, faites pour la porter
Sur la vague et le sol, comme un souffle rapide.
Elle prit une lance à la pointe ahénide,
Lance rude, pesante, et propre à culbuter
Les rangs que veut punir la fille d’un tel père.
Des sommets de l’Olympe alors plongeant soudain,
D’Ithaque elle atteignit la demeure princière
Et sous le vestibule attendit, pique en main :

De Mentès, roi de Taphe, elle avait pris la forme.
Aux jetons, près du porche, en fiers habitués,
Accroupis sur les peaux des bœufs par eux tués,
Les Prétendants jouaient une partie énorme.
Autour d’eux des valets, de diligents hérauts
Mêlaient l’onde et le vin dans les larges cratères,
Sur les tables passaient des éponges légères,
Les mettaient à portée et dépeçaient les rôts.
Or, le beau Télémaque avant tous vit Minerve,
Car il était assis parmi les Prétendants,
Et songeait à son père, et, tout triste au dedans,
Souhaitait qu’il revînt pour traquer la caterve,
Récupérer ses biens, gouverner en vainqueur.
Tels étaient ses pensers, quand il vit l’Immortelle.
Il courut au passage, indigné dans son cœur
Qu’un hôte pût attendre, et, s’arrêtant près d’elle,
Prit sa dextre, reçut la longue arme d’airain,
Ensuite l’honora de cette phrase ailée :
« Salut ! nous t’hébergeons, gracieux pérégrin ;
Tu peindras tes besoins, ta personne attablée. »

Il dit ; Pallas-Minerve aussitôt suit ses pas.
Lorsqu’ils furent au sein du palais magnifique,
Télémaque posa contre un grand fût la pique,
Dans une riche armoire où luisait un amas
D’autres lances d’airain, propriété d’Ulysse.
Puis il mena Pallas vers un siège pompeux,
Mit sous elle un tapis, à ses pieds un banc lisse.
Il s’avança lui-même un fauteuil somptueux,
Mais distant des Rivaux, de peur que leur tumulte
N’effrayât l’étranger au même lieu mangeant.
D’ailleurs l’enfant voulait une odyssée occulte.

Une esclave bientôt, en un bassin d’argent
Pour leurs mains vida l’eau d’une aiguière dorée,
Et roula devant eux une table en bois fin.
L’honorable intendante, à son zèle livrée,
De pain, de mets divers la surchargeait sans fin.
L’écuyer-découpeur leur servit force viandes,
Et de calices d’or les pourvut tous les deux ;
Un héraut y versait d’agréables buvandes.

Alors on vit entrer les Prétendants fameux ;
Aux chaises, aux fauteuils ils marchaient solidaires.
Et d’abord des hérauts ondoyèrent leurs mains ;
Puis mainte domestique encorbeilla les pains,
Puis maint jeune échanson empourpra les cratères.
Les soupeurs bravement s’attaquèrent aux plats.
Quand la faim et la soif furent bien satisfaites,
Pour d’autres passe-temps se montèrent les têtes :
C’était le chant, la danse, ornement d’un repas.
Un page alla remettre une harpe splendide
À Phémius, contraint de rechanter des airs.
Tandis qu’il préludait par un rythme limpide,
Télémaque, penché vers la dive aux yeux pers,
L’entretint doucement, craignant quelque cynique :
« Cher hôte, à mon aveu pardonneras-tu bien ?
Voilà ce qui leur plaît, la danse et la musique.
C’est aisé, quand d’autrui l’on écume le bien,
Le bien d’un trépassé dont le squelette craque
Au vent, en terre ferme, ou roule aux flots trompeurs.
Certes, s’ils le voyaient tout à coup dans Ithaque,
Ils préféreraient tous être habiles coureurs
Que pourvus d’or sonnant, vêtus d’habits de fête.
Mais, je l’ai dit, Ulysse eut un sombre trépas ;

Nous n’avons qu’à gémir, dût la voix d’un prophète
Affirmer son retour : il ne reviendra pas.
Mais allons, réponds-moi, parle sans stratagèmes :
Qui donc es-tu ? quels sont tes parents, ton berceau ?
Quelle nef t’a porté ? comment ceux du vaisseau
T’ont-ils mis en Ithaque, et qui sont-ils eux-mêmes ?
Car je ne pense pas qu’à pied tu sois venu.
Tout cela, franchement dis-le pour ma gouverne.
Est-ce un premier voyage, ou bien mon toit paterne
Te reçut-il déjà ? Bien d’autres l’ont connu,
Parce qu’Ulysse était d’humeur très cordiale. »

La déesse aux yeux pers, Pallas, dit à son tour :
« À ces questions-là je réponds sans détour.
J’ai l’heur d’être Mentès, fils du brave Anchiale ;
Je commande aux Taphiens, laboureurs de la mer.
J’aborde ici du gouffre avec mon équipage,
Et je vais chez un peuple, étranger de langage,
Prendre à Tempsa du cuivre en échange de fer.
Ma nef dort sur la grève, en dehors de l’enceinte,
Dans le port Réithron, sous le vert Néïus.
Jadis, ton père et moi, l’hospitalité sainte
Nous réunit ; tu peux consulter là-dessus
Le vieux héros Laërte. On dit qu’il abandonne
À tout jamais la ville, et, constamment peiné,
Vit seul à la campagne avec la vieille bonne
Qui lui sert son repas, quand il s’est bien traîné
Parmi les ceps touffus de sa glèbe féconde.
J’étais venu, croyant ton père à son foyer ;
Mais sans doute les dieux l’ont voulu dévoyer,
Car le célèbre Ulysse est encor de ce monde.
Oui ! mais en pleine mer il demeure arrêté,

Dans une île orageuse, et des gens durs, funestes,
Le gardent quelque part contre sa volonté.
Pourtant je te l’annonce, inspiré des Célestes,
Et de mon pronostic l’effet sera prochain,
Quoique je sois profane en science augurale :
Bientôt il reviendra dans sa terre natale,
Eût-il le corps lié par des chaînes d’airain.
Il saura s’échapper, étant plein d’artifice.
Mais allons, réponds-moi, parle sincèrement :
Es-tu, déjà si grand, le fils de cet Ulysse ?
Ton front et tes beaux yeux sont les siens mêmement.
C’est que nous échangions des visites nombreuses,
Avant qu’il s’embarquât pour Troie, où, fédérés,
D’autres preux ont couru sur leurs galères creuses.
Depuis, Ulysse et moi, nous fûmes séparés. »

En ces mots répliqua le prudent Télémaque :
« Étranger, mon propos n’aura rien de menteur.
Je suis, selon ma mère, enfant du roi d’Ithaque ;
Pour moi, qu’en sais-je ? nul ne connut son auteur.
Ah ! que ne suis-je né d’un bon propriétaire,
Vieillissant dans la paix de son propre manoir !
Mais je descends, dit-on, si tu veux le savoir,
De l’homme qui souffrit le plus sur cette terre. »

La déesse à l’œil bleu, Minerve, repartit :
« Les dieux n’ont pas voulu que l’oubli t’enveloppe,
Puisque tel qu’on te voit t’enfanta Pénélope.
Mais allons, réponds vite et sois franc au débit :
Pourquoi ces frais, ce monde ? et quel besoin te presse ?
Est-ce une noce, un bal ? ce n’est pas un écot.
Voilà chez toi des gens dont l’allure transgresse

Les règles du bon ton ; tout homme comme il faut
S’indignerait à voir turpitudes pareilles. »

Le prudent Télémaque ainsi s’exécuta :
« Mon hôte, à ce sujet puisque tu t’émerveilles,
Sache que riche et pur ce palais-ci resta,
Tout le temps qu’y vécut son héroïque maître.
Ores le ciel jaloux en décide autrement,
Lui qui l’a, sans indice, au loin fait disparaître.
Sa fin ne me poindrait aussi profondément,
S’il fût mort devant Troie, avec sa noble suite,
Ou dans des bras amis, le siège terminé.
Par tous les Grecs sa tombe aurait été construite,
Et toujours sur son fils sa gloire eût rayonné.
Mais sans lustre à présent le tiennent les Harpyes.
Son trépas inconnu m’arrache mille pleurs ;
Et ce n’est pas assez de tant de larmes pies,
L’Olympe à mon chagrin mêle d’autres douleurs.
Car les princes régnant dans les îles voisines,
Dulichium, Samé, Zacynthe aux vastes bois,
Et ceux qui de l’Ithaque occupent les collines,
Recherchent tous ma mère et piétinent mes droits.
Pénélope sans fuir un mariage extrême,
Hésite à le conclure ; eux dévorent pourtant
Ma fortune, et bientôt ils me tueront moi-même. »

Pallas-Minerve alors, dans son courroux latent :
« Dieux ! que tu dois souffrir de l’absence d’un père
Qui broierait d’une main ces Prétendants couards !
Car, soudain revenu, s’il forçait la barrière,
Casque en tête, tenant un bouclier, deux dards,
Tel que, la prime fois, je vis cet intrépide,

Buvant, riant chez nous, à son débarquement
D’Éphyre, où l’accueillit Ilus le Merméride
(Ulysse était allé, sur un prompt bâtiment,
Quérir là des venins, bons pour ses javelines
À la pointe de bronze ; il ne put en avoir
D’Ilus, qui redoutait les colères divines ;
Mais mon père, ami tendre, eut soin de l’en pourvoir) :
Si, tel qu’il m’apparut, sur eux fondait Ulysse,
Leur destin serait court et leur hymen piteux.
Mais c’est aux Immortels à voir en leur justice
S’il doit, dans son palais, de ces galants honteux
Tirer vengeance ou non. Quant à toi, je t’engage
À chercher le moyen de les chasser d’ici.
Écoute maintenant, et retiens-moi ceci.
Demain des héros grecs convoque l’assemblage ;
Harangue-les, prenant tous les dieux à témoin.
Somme chaque amoureux de gagner son repaire,
Et si de convoler Pénélope a besoin,
Qu’elle rentre au pourpris de son notable père.
Il trouvera l’époux et saura présenter
La belle dot qu’exige une fille chérie.
Encore un sain conseil, si tu veux m’écouter :
Sur une bonne nef, par vingt rames servie,
Cours rechercher ton père, indécouvrable absent.
Vois si quelqu’un t’en parle, ou si tu peux entendre
Cette voix de Jupin qui fait l’homme puissant.
À Pylos, chez Nestor, commence par te rendre ;
Puis, dans Sparte, enquiers-toi près du blond Ménélas,
Car des Grecs cuirassés il retourna l’ultime.
Ton père est-il debout, cinglant vers ses États,
Tu dois attendre un an, malgré ton deuil intime.
Mais s’il est reconnu qu’enfin il a péri,

Dès lors, en vérité, ralliant tes murailles,
Érige son tombeau, fais-lui des funérailles,
Comme il convient, et donne à ta mère un mari.
Tous ces soins achevés de manière efficace,
Dans ton cœur, ton esprit, tu détermineras
Les moyens de tuer les Prétendants sur place,
Par ruse ou franchement ; car il ne te sied pas
De jouer au bambin : tu n’es plus si timide.
Ignores-tu qu’Oreste acquit un haut renom
En poignardant Égisthe, immolateur perfide
De son père adoré, l’inclyte Agamemnon ?
Toi donc, ami, beau, grand, ainsi que je t’admire,
Sois brave, pour passer à la postérité.
Moi, je vais retrouver mon rapide navire,
Et mes gens, que sans doute émeut ma tardité.
Songe à tous mes avis, et montre-toi capable. »

Le prudent Télémaque ajouta sur ce point :
« Étranger, tu parlas dans un but secourable,
Comme un père à son fils ; je ne l’oublierai point.
Mais allons, reste encor, de ton temps quoique avare.
Après un bain utile, un bienfaisant repos,
Tu rejoindras ta nef, muni, le cœur dispos,
En souvenir de moi, d’un don superbe et rare,
Tel qu’en offre à son hôte un hôte chaleureux. »

La déesse aux yeux pers, Minerve, à cette invite :
« Cesse de m’attarder, je dois repartir vite.
Mais daigne mettre à part ton cadeau généreux,
Afin qu’en ma patrie, au retour, je l’emporte.
Si précieux qu’il soit, le mien ira de pair. »


Minerve, en achevant, disparut et dans l’air
Fila comme un oiseau ; mais d’une âme plus forte
Elle arma Télémaque et doubla les élans
De son cœur filial. Lui, secoué de reste,
Eut peur, car il flairait un visiteur céleste.
Aussitôt, l’air divin, il joignit les galants.

En cercle, ils écoutaient l’élu de Calliope
Chantant le dur retour que Minerve-Pallas,
À la chute de Troie, aux Grecs fournit, hélas !
L’enfant d’Icarius, la chaste Pénélope,
Du palier de sa chambre entendit ces beaux vers.
Vite elle descendit les marches attenantes,
Non seule assurément, mais avec deux suivantes.
Lorsque l’auguste femme approcha des pervers,
S’arrêtant sur le seuil de la solide salle,
Elle cacha ses traits sous son voile éclatant ;
À ses côtés veillait chaque serve loyale.
Alors au noble aède elle dit, sanglotant :
« Phémius, tu connais d’autres récits magiques,
Exploits d’hommes, de dieux, familiers aux chanteurs.
Donc sieds-toi, dis-en un durant que, pacifiques,
Ceux-ci boiront ; mais trêve à ces chants destructeurs
Qui me brisent toujours le cœur dans la poitrine.
Mes chagrins personnels demeurent sans égaux ;
Je pleure un front d’élite, en mon sein j’enracine
L’être, honneur de l’Hellade et du pays d’Argos. »

En ces mots intervint le prudent Télémaque :
« Mère, pourquoi gronder l’aède harmonieux
D’obéir à sa veine ? aux luths qu’on ne s’attaque.
Qu’on blâme plutôt Zeus, des cœurs ingénieux

Éternel suggesteur selon sa convenance.
Phémius peut des Grecs chanter le triste sort,
Car la foule applaudit toujours de préférence
Le chant qui le dernier excita son transport.
Donc de calme et de force arme-toi pour l’entendre.
Ulysse du retour n’est pas le seul frustré ;
Sous Troie aussi mourut plus d’un brave illustre.
Mais, chez toi remontant, active, va reprendre
Ta toile et tes fuseaux, puis régir d’un coup d’œil
Tes servantes ; parler sera l’œuvre des hommes,
Et la mienne avant tout : je commande où nous sommes. »

Pénélope, interdite, abandonna le seuil,
Retenant de son fils la parole sensée.
Elle revint en haut, dans le même appareil,
Et pleura son époux jusqu’à l’heure avancée
Où Pallas sur ses yeux versa l’heureux sommeil.

Cependant les intrus troublaient l’enceinte obscure,
Et tous de Pénélope ils convoitaient le lit.
Adonc l’enfant royal, dont le sens ne faiblit :
« Poursuiveurs de ma mère, empressés à l’injure,
Banquetons maintenant, mais cessez vos abois ;
Car il est bon d’ouïr cet aède canore
Que l’on peut aux Divins comparer pour la voix.
Demain à l’agora nous irons, dès l’aurore,
Afin qu’ouvertement je vous somme trétous
De vider mon palais. Préparez d’autres fêtes,
Vous ruinant ensemble en vos propres retraites.
Mais si vous estimez plus pratique et plus doux
De fondre impunément sur les biens d’un seul homme,
Prenez-les : quant à moi, j’invoquerai les cieux

Pour que, de vos forfaits rétribuant la somme,
Zeus vous fasse expirer sans vengeance en ces lieux. »

Il dit, et tous les chefs de se mordre la lèvre,
Surpris que Télémaque eût ce langage outré.
Soudain Antinoüs, par Eupithe engendré :
« Télémaque, des dieux tu tiendras cette fièvre
D’éloquence subite et d’aperçus hautains.
Puisse Zeus t’empêcher de ceindre dans Ithaque
Le bandeau paternel, malgré tes droits certains ! »

Immédiatement l’avisé Télémaque :
« Antine, devrais-tu te fâcher du propos,
Oui, je voudrais que Zeus m’accordât la couronne.
Prétends-tu que régner soit le pire des maux ?
Un roi n’est pas si mal ! chez lui l’argent foisonne
À l’instant, et lui-même obtient doubles égards.
Mais les Grégeois dans l’île ont toute une milice
De candidats princiers, jeunes gens ou vieillards.
Qu’on ensceptre l’un d’eux, puisque le noble Ulysse
Est mort : moi, je serai maître de ma maison
Et des serfs que m’acquit sa quote-part bellique. »

L’héritier de Polybe, Eurymachus, réplique :
« Il appartient aux Dieux de dire en leur saison
Qui des Grecs régnera sur l’île ithacéenne.
Pour toi, garde tes biens, gouverne ton palais ;
Ne crains pas que par force on t’en prive jamais,
Tant que se peuplera cette terre achéenne.
Mais je veux sur ton hôte, ami, l’interroger :
D’où vient-il ? de quel sol, d’après lui, peut-il être ?
Quelle est donc sa famille, et quels murs l’ont vu naître ?

Du retour de ton père est-il le messager,
Ou te réclame-t-il le paiement d’une dette ?
Comme il est sorti vite et sans nous avertir !
Sa physionomie était pourtant honnête. »

Le prudent Télémaque ainsi de repartir :
« Eurymach, c’en est fait du retour de mon père.
Aussi je ne crois plus aux messages verbaux,
Et m’inquiète peu des oracles fort beaux
Qu’entassent les devins appelés par ma mère.
Or, d’Ulysse connu, cet homme est de Taphos.
C’est le prince Mentès, fils du brave Anchiale,
Commandant aux Taphiens, laboureurs des grands flots. »
Il se tut, bien fixé sur l’aide minervale.

Les Prétendants joyeux, en attendant la nuit,
Savouraient les douceurs du chant et de la danse.
Tandis qu’ils s’amusaient, l’ombre se fit intense ;
Lors chacun pour dormir alla vers son réduit.
Télémaque à son tour, l’âme tumultueuse,
Gagna pour se coucher le haut appartement
Qu’il occupait, au fond du riche bâtiment.
Avec lui, torche en main, marchait la vertueuse
Euryclée, enfant d’Ops issu de Pisénor.
Elle était dans sa fleur, lorsque jadis Laërte,
Au prix de vingt taureaux, l’acheta de son or.
D’honneurs comme sa femme il la voulut couverte,
Mais respecta son lit, en époux réservé.
Donc elle l’éclairait, et se montrait accorte
Plus qu’aucune envers lui, l’ayant seule élevé.
Quand de la belle chambre elle eut ouvert la porte,
Il s’assit, enleva sa robe au fin duvet,

Et la remit aux mains de la soigneuse vieille.
Eurycléa, l’étoffe arrangée à merveille,
La suspendit au mur près du brillant chevet ;
Puis, sortant, tira l’huis par l’anneau d’argyrose,
Et lâcha du levier le mobile cordon.
Lui, jusqu’au jour, nanti d’une molle toison,
Rumina le trajet que Pallas lui propose.

CHANT II




CHANT II



ASSEMBLÉE DES ITHACÉENS ET DÉPART DE TÉLÉMAQUE.


Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinales,
Le fils chéri d’Ulysse, incontinent levé,
Se vêtit, en sautoir mit un glaive éprouvé,
Noua sur ses pieds blancs de superbes sandales,
Puis sortit de sa chambre, imposant comme un dieu.
Il ordonna de suite aux hérauts à voix claire
D’appeler tous les Grecs au conseil populaire ;
Les hérauts d’obéir, ceux-ci de tarder peu.
Télémaque, aussitôt la foule réunie,
Marcha vers l’assemblée, une lance à la main ;
Deux limiers vigilants lui tenaient compagnie.
Pallas l’avait doté d’un charme surhumain.
Et tous les habitants l’admiraient au passage.
Sur le trône il s’assit ; chaque ancien s’effaça.

Or le héros Égypte à parler commença :
Il savait mainte chose, étant courbé par l’âge.
En effet son cher fils Antiphe, un bon guerrier,
Suivit sur ses vaisseaux l’époux de Pénélope

À l’hippique Ilion ; mais le cruel Cyclope
Dans son antre l’occit, le mangea le dernier.
Trois garçons lui restaient : l’un était Eurynome,
Un des intrus ; aux champs les deux autres l’aidaient.
Mais le sort de l’aîné torturait le pauvre homme.
Adonc il dit ces mots que des pleurs saccadaient :
« Ithacins, qu’on me prête une oreille propice.
Nous n’eûmes de conseil ni de rassemblement,
Depuis que s’embarqua notre divin Ulysse.
Qui donc nous réunit ? à quel entraînement
Cède un de nos gaillards ou quelque vénérable ?
De l’armée apprit-il le fortuné retour ?
Ce qu’il sut le premier, veut-il le mettre au jour ?
Ménage-t-il un thème au public profitable ?
À mon sens, c’est un probe, un généreux esprit.
Que Zeus pour son projet hautement se déclare ! »

Il dit, et Télémaque au présage sourit.
Sans attendre, il se lève, à tonner se prépare.
Debout dans l’agora, du sceptre impérieux
Vient l’armer Pisénor, héraut plein de sagesse.
Alors premièrement au vieillard il s’adresse :
« Ancien, il n’est pas loin, tu l’as devant les yeux,
Celui qui vous convoque ; un grand chagrin m’accable.
Je n’ai pas de l’armée appris l’heureux retour,
Et ne sais rien de neuf que j’aie à mettre au jour ;
Je n’apporte aucun thème au public profitable.
L’affaire me concerne ; un double écrasement
Pèse sur moi : d’abord, j’ai perdu ce bon père
Qui jadis vous menait si paternellement ;
Puis, le pire de tout, ce qui dans la misère
Va plonger ma maison, engloutir mon avoir,

C’est que des Prétendants, tous de race enfiérie,
Ont assailli ma mère, hostile à leur vouloir.
Ils n’osent point aller chez son père Icarie,
Pour qu’il dote sa fille et la donne au galant
Qui saura, gendre élu, capter ses bonnes grâces.
Mais, dans notre logis tous les jours circulant,
Ils égorgent taureaux, brebis, et chèvres grasses,
Festinent, et gaiement boivent le vin de feu.
Tout est presque détruit. C’est qu’il n’est pas d’Ulysse
Pour chasser de mon toit ces monstres de malice.
Nos bras n’y pourraient rien ; sans doute, après l’aveu,
Nous passerons pour nuls et d’effort incapables.
Moi, si je le pouvais, je les chasserais tous,
Car des actes pareils ne sont plus tolérables.
Mon toit périt sans gloire : or donc, indignez-vous ;
Craignez de nos voisins les blâmes unanimes ;
Redoutez des grands dieux la juste némésis ;
Qu’ils n’aillent, courroucés, vous punir de ces crimes.
Par Jove olympien, par la sage Thémis
Qui convoque et dissout les assises humaines,
Mes amis, finissez ! à mes regrets constants
Laissez-moi. Si jamais mon doux père, en son temps,
Aux Grégeois bien guêtrés a pu causer des peines,
Vengez-vous sur son fils, rendez-lui maux pour maux,
En excitant ceux-ci. J’aurais plus d’avantage
À vous voir consommer mes biens et mes troupeaux :
Vous me rembourseriez peut-être le dommage,
Car je vous poursuivrais par toute la cité,
Réclamant mon avoir jusqu’à rentrée entière ;
Mais pour toujours m’abat votre complicité. »
Il se tut, hors de lui, jeta son sceptre à terre
Et pleura chaudement. Le peuple s’affecta ;

Tous les autres alors de garder le silence.
Nul n’osa lui répondre avec impertinence ;
Le seul Antinoüs, comme il suit, riposta :
« Télémaque verbeux, sans frein, dans ta faconde
Pourquoi t’en prendre à nous ? Tu veux nous dépriser.
Ce n’est pas les galants qu’il te faut accuser,
Mais ta mère chérie en ruses si féconde.
Voici trois ans déjà, quatre prochainement,
Qu’elle frustre des Grecs l’amoureuse jeunesse.
Elle flatte chacun, nous fait mainte promesse,
Au moyen de courriers ; mais toujours son cœur ment.
De ce malin esprit voyons le dernier leurre.
La belle a commencé, dans sa chambre aux tissus,
Un voile fin, immense, et nous a dit sur l’heure :
Mes jeunes Prétendants, puisque Ulysse n’est plus,
Avant tout autre hymen souffrez que je termine
(Puisse mon fil servir jusqu’au moindre écheveau ! )
Ce drap que ma tendresse à Laërte destine,
Quand la faulx du trépas l’aura mis au tombeau.
Contre moi tonnerait toute grecque matrone,
Si l’opulent héros gisait sans un linceul.
Son discours convainquit notre âme par trop bonne.
Or, ce qu’elle ourdissait, le jour, pour ton aïeul,
Sa main le défaisait, la lampe rallumée.
Ce jeu dura trois ans et nous assujettit.
Mais quand l’heure amena la quatrième année,
Une ancelle aux aguets du fait nous avertit.
Nous la surprîmes donc décousant l’ample toile ;
C’est alors qu’à regret l’achevèrent ses doigts.
Aussi, nos volontés, du coup je les dévoile
Pour ta propre gouverne et celle des Grégeois.
Renvoie enfin ta mère, ordonne-lui de prendre

L’époux qui lui plaira, par son père amené.
Que si longtemps encore elle veut nous offendre,
Se fiant dans son âme aux beaux dons d’Athéné,
À son aiguille instruite, à ses façons traîtresses
(Rien de tel ne s’est dit des femmes d’autrefois,
De ces Grecques d’élite, aux magnifiques tresses,
Comme Alcmène, Tyro, Mycène, enfant de rois ;
Nulle en habileté n’égalait Pénélope),
Sache qu’elle exécute un funeste dessein.
Car sur tes biens, ton or, s’abattra notre essaim,
Tant qu’elle nourrira ce penchant misanthrope
Que lui soufflent les dieux. Si son nom brille ainsi,
Toi, tu regretteras ta fortune soustraite.
Nous n’irons dans nos champs, dans aucune retraite,
Avant qu’un époux grec soit par elle choisi.

En ces mots répliqua le prudent Télémaque :
« Antine, je ne puis de moi-même expulser
Celle qui me conçut, m’éleva : loin d’Ithaque
Ulysse est mort, ou vit ; comment indemniser
Icare, si j’allais congédier sa fille ?
Outre mon père, un dieu bientôt me punirait.
En quittant la maison, ma mère attesterait
L’implacable Érinnye ; enfin chaque famille
M’aurait en haine : aussi ne dirai-je ces mots.
Si vos prétentions ne sont pas satisfaites,
Sortez de mon palais. Préparez d’autres fêtes,
Vous ruinant ensemble en vos propres enclos.
Mais si vous estimez plus doux et plus pratique
De consumer d’un seul tout le matériel,
Faites-le : quant à moi, j’invoquerai le ciel,
Afin que, châtiant votre œuvre despotique,

Zeus vous fasse expirer sans vengeance en ces lieux.

Il dit, et Jupiter, qui voit tout, pour augure
Fit s’envoler d’un mont deux aigles merveilleux.
De leurs rames d’abord la puissante envergure
Les soutint côte à côte, aux souffles du matin.
Mais, rendus au milieu du bruyant pêle-mêle,
Vingt fois, en tournoyant, ils battirent de l’aile,
Et, l’œil sur les rivaux, annoncèrent leur fin.
Puis, se griffant de l’ongle et le col et la face,
Ils s’enfuirent à droite, à travers toits et murs
L’aspect de ces oiseaux stupéfia la masse,
Et chacun pressentit des accidents futurs.
À l’instant se leva le vieillard Halitherses,
Fils de Mastor : ce preux d’auspice et de devin
Mieux qu’aucun possédait les sciences diverses.
Désireux d’être utile, au peuple il dit soudain :
« Ithaces, qu’on me prête une oreille propice.
Aux Prétendants surtout s’adresse mon discours,
Car un grave malheur les attend : non, Ulysse
N’éternisera point son voyage au long cours.
Peut-être est-il tout proche, élaborant leur perte.
Dans le même filet on verra trébuchant
Plus d’un fils de cette île exposée au couchant.
Donc pour les réprimer qu’ici l’on se concerte.
Qu’eux-mêmes restent cois, ils s’en trouveront mieux.
Point ne prédis à faux, mais avec sapience ;
Et tout s’accomplira, j’en ai la conscience,
Comme je l’annonçais, quand, suivi de ses preux,
Partit pour Ilion notre ingénieux maître.
Je dis qu’exténué, tous ses compagnons morts,
Après vingt ans d’absence, inconnu sur ces bords,

Il reviendrait : eh bien, aujourd’hui tout doit être. »

L’héritier de Polybe, Eurymaque, aussitôt :
« Vieillard, va-t’en prédire, au fond de ta cassine,
L’avenir à tes fils, de peur d’un mauvais lot.
Sur ce point mieux que toi, bien mieux, je vaticine.
Une foule d’oiseaux vole aux rais du soleil,
Sans rien nous présager ; au loin, d’ailleurs, Ulysse
Trépassa : plût aux dieux que ton sort fût pareil !
Tu ne déploierais pas cette morgue d’auspice,
Et n’exciterais point Télémaque irrité,
Dans l’espoir qu’il fera quelque don à ta race
Mais je te le prédis, en toute sûreté,
Si par ton vieux savoir, ta parole fallace,
Tu pousses ce jeune homme à d’outrageux débats,
Sa chance n’en sera d’abord que plus vilaine,
Puis de ta prophétie il ne jouira pas.
Toi, l’ancien, nous saurons l’infliger une peine
Amère à recevoir, terrible à supporter.
Voici comment il faut que Télémaque opère :
Qu’il expédie enfin Pénélope à son père.
Il trouvera l’époux, et saura présenter
La belle dot qu’exige une fille qu’on prône.
Car les galants, je pense, à leur rude pourchas
Ne vont pas renoncer : nous ne craignons personne,
Pas même Télémaque, avec son beau fracas.
Peu nous importe aussi ton prophétique esclandre,
Barbon : il te vaudra d’être plus abhorré.
Méchamment nous prendrons tous leurs biens sans les rendre,
Tant que la reine aura son hymen différé.
À nous contraindre, nous, qui vivons dans l’attente,
Sa vertu nous oblige, et l’on s’est interdit

L’amour d’autres beautés dont la main est tentante. »

Le prudent Télémaque alors lui répondit :
« Eurymaque, et vous tous, illustres philogames,
Vous ne me verrez plus priant ni sermonnant ;
Les dieux, les Achéens, savent tout maintenant.
Mais, tôt, pourvoyez-moi d’un navire à vingt rames,
Afin qu’à maint rivage il aille me poussant.
Je veux courir à Sparte, à Pylos je veux tendre
Pour rechercher mon père, indécouvrable absent,
Pour voir si l’on m’en parle, et si je puis entendre
Cette voix de Jupin qui fait l’homme immortel.
Mon père est-il en vie, et déjà même en route,
Je dois attendre un an, quelque effort qu’il m’en coûte.
Mais si finalement son trépas est réel,
Alors, en vérité, rejoignant mes murailles,
J’élèverai sa tombe, et, tout rite observé,
J’inviterai ma mère à d’autres épousailles. »

À ces mots il s’assied, et Mentor s’est levé.
Jadis, en s’embarquant, l’irréprochable Ulysse
Chargea ce vieil ami du soin de sa maison,
Et plaça tous ses biens sous sa haute police.
Désireux d’être utile, il parla sur ce ton :
« Ithacins, qu’on me prête une oreille attentive.
Que nul roi couronné ne soit dorénavant
Doux, affable, correct, d’équité positive,
Mais se montre toujours cruel et décevant,
Puisque aucun d’entre vous n’a gardé la mémoire
De ce divin Ulysse au joug si paternel.
Après tout, peu me chaut que leur fourbe notoire
Inspire aux poursuiveurs maint acte criminel

Car ils vont ruinant, au péril de leurs têtes,
Le palais d’un monarque, enterré selon eux.
Mais j’en veux au public de vos langues muettes ;
Vous ne réprimez point par des discours nerveux
Ce petit corps d’intrus, quand pour vous est le nombre. »

Léocrite, le fils d’Événor, à cela :
« Irascible Mentor, vieux fou, qu’as-tu dit là
Pour nous faire assaillir ? Nous pourrions sans encombre
Défier tous les chocs, quand nous jouons des dents.
Si tout à coup, chez lui, le même roi d’Ithaque
Nous trouvant attablés, par une brusque attaque
Songeait à démolir les nobles Prétendants,
Du retour désiré ne jouirait sa femme,
Car, en se mesurant contre tant de rivaux,
Tristement il mourrait ; donc folle est ta réclame.
Mais allons ! que chacun retourne à ses travaux.
Halitherse et Mentor, vieux compagnons d’Ulysse,
De son fils presseront le maritime exploit.
Mais, au lieu de partir, je crois que ce novice,
Recevant des courriers, restera sous son toit. »
Cela dit, vivement il rompit l’assemblée.
Dans sa demeure alors rentra tout Achéen ;
Chaque galant courut au seuil odysséen.

Télémaque alla seul sur la rive salée,
Trempa ses mains dans l’onde, et conjura Pallas :
« Entends-moi, déité, qui fus hier mon hôtesse.
Tu me dis d’affronter cette mer piperesse,
Pour découvrir mon père, indécouvrable, hélas !
Or, les Grecs à ce but s’opposent de conserve,
Les Prétendants surtout, hautement discourtois. »


Telle fut sa prière, et sur-le-champ Minerve
Le joignit, de Mentor prenant l’air et la voix.
Puis elle proféra ces paroles ailées :
« Enfant, tu ne seras lâche ou fol à nouveau.
D’Ulysse si tu tiens ce courageux cerveau
Qui réglait son discours, ses œuvres signalées,
Ni stérile ni vain ne sera ton trajet.
Si Pénélope et lui n’ont rougi tes artères,
Je n’attends rien de bon de l’actuel projet.
En effet peu d’enfants ressemblent à leurs pères ;
Pires sont la plupart, peu deviennent meilleurs.
Mais comme tu vivras sans erreurs, sans faiblesse,
Que tu n’as point d’Ulysse oublié la sagesse,
Je vois tes beaux desseins sous d’heureuses couleurs.
Donc méprise aujourd’hui l’astuce et les menées
Des intrus ; ils ne sont ni justes ni prudents.
Ils n’ont pas vu la mort, les noires Destinées
Qui les pressent et vont les perdre en même temps.
Bientôt s’effectuera le départ que tu rêves,
Car moi, l’ancien ami de ton père adoré,
J’équiperai ta nef, je t’accompagnerai.
Ores pour ton logis abandonne ces grèves.
Fais tes provisions, dans des vases tiens-les ;
Mets le vin dans des pots, en des cuirs la farine,
Moelle du genre humain ; moi, parmi la Marine
J’élirai des nochers qui viendront sans délais.
Cent vaisseaux, vieux ou neufs, bordent l’île d’Ithaque :
Je prendrai la carène aux meilleurs avirons,
Et, sitôt en état, au loin nous voguerons. »

La Jovienne Pallas se tut, et Télémaque
Ne traîna davantage, après ces mots divins.

Au palais il rentra, pris de douleur amère.
Il trouva dans la cour les galants, toujours vains,
Dépouillant des chevreaux, flambant des porcs à terre.

Antinoüs, riant, courut l’interpeller,
S’empara de sa main, et lui dit à voix haute :
« Télémaque verbeux, sans frein, de mal parler,
Comme de mal agir, ne commets plus la faute.
Viens plutôt, comme avant, manger et boire à flots.
Les Grecs te fourniront toute chose complète,
La nef, de bons rameurs, pour t’en aller en quête
De ton illustre père, à la sainte Pylos. »

En ces mots répondit le prudent Télémaque :
« Antine, je ne puis banqueter désormais
Avec des insolents, ni m’amuser en paix.
N’est-ce donc pas assez que, mon toit plusiaque,
Vous l’ayez appauvri, quand j’étais un enfant ?
Présentement adulte, à des bouches notables
Puisant l’instruction, et mon cœur s’échauffant,
J’appellerai sur vous les Kères redoutables,
Qu’à Pylos je m’en aille ou que je reste ici.
Mais, comme passager, je pars, je le proclame,
Car je n’ai pas de nef, pas une seule rame ;
Et sans doute cela vous parut mieux ainsi. »

Sur ce, d’Antinoüs sa main quitta l’étreinte
Brusquement. Les gloutons préparaient leur banquet ;
De rires, de brocards ils remplissaient l’enceinte.
Voici comment l’un d’eux à railler s’appliquait :
« Télémaque à coup sûr médite notre perte.
Aux sables de Pylos, à Sparte, le facond

S’en va quérir main-forte ; il le désire certe.
Ou bien il veut gagner le sol toujours fécond
D’Éphyre, pour avoir des poisons énergiques,
En charger nos boissons, nous plonger au tombeau. »
Un autre de ces fous disait ces mots cyniques :
« Qui sait si, ballotté sur un mince bateau,
Errant, il ne mourra lui-même comme Ulysse !
Lors il nous donnerait un surcroît de labeurs ;
Car on vendrait ses biens, laissant cet édifice
À sa mère, à l’élu, maître de ses faveurs. »

Ils jasaient… lui descend au cellier de son père,
Pièce vaste, voûtée, où sont l’or et l’airain,
Des coffres pleins d’habits, et l’huile odorifère.
En ordre se rangeaient le long du souterrain
Des jarres contenant un vin vieux, délectable,
Un pur et vrai nectar pour Ulysse gardé,
S’il revenait jamais d’un exil lamentable.
Un huis à deux battants fermait, consolidé,
Ce poste où nuit et jour restait comme intendante,
Et veillait prudemment sur l’immense trésor,
Euryclée, enfant d’Ops issu de Pisénor.

Télémaque, appelant la vieille gouvernante :
« Nourrice, en mainte amphore, allons, puise un bon vin,
Le plus doux après ceux qu’ici-même tu serres
Pour ton malheureux roi : si pourtant ce divin
Retourne, s’échappant de la mort et des Kères.
Remplis-en douze pots, que bouchent liège et poix.
Verse de la farine en des outres bien closes ;
Je veux, en blé moulu, vingt mesures de choix.
Toi seule auras mon plan. Groupe toutes ces choses ;

Je les prendrai ce soir, lorsque pour se coucher
Dans son appartement remontera ma mère.
Car à Sparte, à Pylos, je m’en vais rechercher,
Très attentivement, les traces de mon père. »

L’excellente Euryclée alors se lamenta,
Et dit, en gémissant, ces phrases empennées :
« Mon fils, à ce sujet quel démon te tenta ?
Pourquoi donc ferais-tu de si longues tournées,
Garçon unique et cher ? Ah ! vraiment, loin des siens,
Le noble Ulysse est mort parmi d’autres peuplades.
Toi parti, je prévois ici des embuscades
Pour te tuer par ruse et diviser tes biens.
Donc reste auprès de nous : sur la mer infertile
Ne va point te risquer et souffrir mille maux. »

Le prudent Télémaque, insistant à ces mots :
« Paix ! nourrice ; en ceci c’est un dieu qui me style.
Mais jure-moi qu’avant onze ou douze soleils,
Tu n’instruiras de rien ma mère si parfaite,
À moins que, sachant tout, elle ne me regrette ;
Car les pleurs gâteraient ses charmes nonpareils. »

Il dit ; par les grands dieux jura la bonne vieille.
Après avoir juré, terminé son serment,
Elle puisa le vin à l’amphore vermeille,
Et mit dans de bons cuirs la poudre de froment.
Télémaque remonte, et joint la bande hostile.

Or, voici ce que fait la Déesse aux yeux pers :
Sous les traits du jeune homme, elle parcourt la ville,
Et, partout accostant des promeneurs divers,

Les cite pour le soir sur son bateau célère.
Elle en obtenait un, d’ailleurs, de Noémon,
Fils illustre de Phrone, heureux de lui complaire.
Le soleil se coucha, l’ombre emplit l’horizon.
Minerve tire alors le navire vers l’onde,
Le pourvoit du grément pour la mer opportun,
Et l’ancre au bout du port ; tout son robuste monde
L’entourait, et son verbe aiguillonnait chacun.
La Déesse aux yeux pers imagine autre chose :
Du généreux Ulysse elle atteint le palais,
S’approche des buveurs, de pavots les arrose.
Abusés, de leurs doigts tombent les gobelets.
Tous alors se levant, la paupière alourdie,
Se hâtent vers leurs toits et cèdent au sommeil.
Reprenant de Mentor les traits, la voix hardie,
Minerve au jouvenceau donne aussitôt l’éveil,
Et l’invite à quitter sa belle résidence :
« Télémaque, déjà tes rameurs bien guêtrés
Sont assis sur leurs bancs, réclamant ta présence.
Allons, ne restons pas plus longtemps arriérés. »

Pallas-Minerve dit, et soudain le précède ;
Lui, de la déité suit les pas résolus.
Arrivés à la nef, au bord de la mer tiède,
Ils trouvèrent rangés leurs compains chevelus.

Télémaque avec feu les harangue de suite :
« Amis, vite apportons nos vivres ; tout est prêt
Dans mon logis, du cas ma mère n’est instruite,
Ni ses femmes non plus : rien qu’une a mon secret.
Il dit, va le premier, tous suivent pleins de verve.

Les vivres transportés, dans la solide nef
On les plaça, selon l’avis du jeune chef.
Télémaque gagna le pont après Minerve,
Qui prit place à la poupe, et sur le même rang
II s’assit ; les marins délièrent le câble,
Et, montant tour à tour, chacun fut à son banc.
Pallas les appuya d’un vent très favorable,
L’âcre Zéphyr, clairon du gouffre ténébreux.
Excitant ses nochers, le fils chéri d’Ulysse
Les dépêche aux agrès : eux, prompts à leur service,
Dressent en un moment, au fond du coursier creux,
Le grand mât de sapin, qu’étreignent des cordages ;
Puis, ils tendent la voile avec du cuir tressé.
Zéphyr la gonfle au centre, et, le bateau lancé,
L’onde pourpre mugit autour des bastingages.
La nef, coupant le flot, poursuivait son chemin.
Tous les agrès fixés sur ce coureur modèle,
L’équipage, emplissant des cratères de vin,
Fit des libations aux dieux, troupe éternelle,
Mais surtout à Pallas, la fille de Jupin.
Elle, restant à bord, veilla jusqu’au matin.

CHANT III




CHANT III



VOYAGE DE TÉLÉMAQUE À PYLOS

Le soleil, délaissant sa lagune sereine,
Surgit au ciel d’airain pour éclairer les Dieux
Et les mortels vivant sur les terrestres lieux.
Ils touchèrent alors Pylos la Néléenne,
Les Pyliens offraient, le long des vastes eaux,
Cent bœufs noirs au bleuâtre Ébranleur de rivages.
Neuf bancs sont là ; chacun tient cinq cents personnages,
Et chaque groupe au Dieu présente neuf taureaux.
Leurs viscères goûtés, pour lui fumaient les cuisses,
Quand la troupe aborda, du lin porteur d’agrès
Cargua la voile, et puis gagna les quais propices.
Minerve descendit, et Télémaque après.

La déesse aux yeux pers lui parlant la première :
« Enfant, tu ne dois plus te montrer incertain.
Tu n’as passé les flots que pour savoir la terre
Qui nous dérobe Ulysse et quel est son destin.
Eh bien, cours à Nestor, le dompteur de cavales ;
Voyons quelle pensée il cache dans son cœur.

Sollicite de lui des vérités loyales ;
Il ne mentira point, car il est plein d’honneur. »

Le prudent Télémaque aussitôt lui réplique :
« Mentor, comment le joindre, à lui comment m’ouvrir ?
Je ne suis pas encore habile à discourir,
Et crains d’interroger, moi jeune, un homme antique. »

Dans ces termes repart la déesse aux yeux pers :
« Enfant, tu parleras à la fois d’abondance
Et sous un choc divin ; car sans les dieux, je pense,
Tes yeux et ton esprit ne se sont pas ouverts. »

Pallas-Minerve dit, et marche décidée ;
Lui, de l’Olympienne à l’instant suit les pas.

Ils joignirent alors la foule présidée
Par Nestor et ses fils : occupés du repas,
Les assistants flambaient, piquaient des chairs solides.
Voyant des hôtes, tous furent les recevoir,
Leur serrèrent la main, leur dirent de s’asseoir.
Le premier, Pisistrate, un des beaux Nestorides,
Ayant saisi leur dextre, au banquet les plaça
Sur de moelleuses peaux longeant la rive amère,
Entre son frère aîné Thrasymède — et son père.
Il leur servit deux parts d’entrailles, leur versa
Dans une coupe d’or, puis, la droite levée,
Dit à Minerve, enfant de Zeus Égiochus :
« Étranger, rends hommage au puissant Neptunus,
Puisque pour son festin tombe votre arrivée.
Ta libation faite, offerts tes justes vœux,
Passe à ton compagnon, pour l’épancher de même,

La coupe de vin doux ; car j’espère qu’il aime
Prier les Immortels : tout homme a besoin d’eux.
Mais il est le plus jeune et semble avoir mon âge ;
Aussi d’abord à toi je tends la coupe d’or. »
Il dit, et lui remet le suave breuvage.
La déesse approuva ce bon fils de Nestor
Qui du calice exquis l’honorait la première.

Alors elle invoqua le grand dieu longuement :
« Exauce-moi, Neptune, ébranleur de la terre !
Nous, tes dévots, fais-nous réussir pleinement.
Comble, avant tout, de gloire et Nestor et sa race ;
À tous les Pyliens, après ce digne octroi,
Pour leur riche hécatombe accorde mainte grâce.
Enfin au toit natal rends Télémaque et moi,
Ayant atteint le but que chercha notre poupe. »

Tels jaillirent ses vœux, qu’elle-même accomplit ;
Ensuite à Télémaque elle offrit l’ample coupe.
D’Ulysse le cher fils pria d’un même esprit.

Quand les chairs de dessus furent toutes rôties,
On fit les portions, chacun se régala.
De la faim, de la soif les ardeurs ralenties,
L’écuyer Gérénin, Nestor, ainsi parla :
« Il convient, maintenant que sont repus nos hôtes,
De les interroger pour les connaître à fond.
Étrangers, nommez-vous ! qui vous pousse en ces côtes ?
Est-ce une affaire, ou bien errez-vous, comme font
Les pillards qui, sur mer jouant leur existence,
Aux gens de terre ferme apportent le malheur ? »


Le prudent Télémaque alors, plein d’assurance,
Répondit (car Minerve avait enflé son cœur,
Afin que de son père il découvrît la route
Et pour lui-même obtînt chez l’homme honneur et lôs)
« Ô Nestor Néléide, ornement de Pylos,
Tu désires savoir qui nous sommes ? écoute.
Nous provenons d’Ithaque, au pied du Néïon.
Privée et non publique est ici notre affaire.
Je viens pour m’enquérir de mon illustre père,
Ulysse, l’être fort qui près de toi, dit-on,
A combattu jadis et renversé Pergame.
Car tous les autres preux acharnés aux Troyens,
Nous savons en quel point chacun a rendu l’âme ;
Mais lui, Zeus de son sort fait un mystère aux siens.
Sa fin par nul témoin n’est clairement décrite,
Soit qu’un fer l’ait occis d’emblée au continent,
Soit qu’il ait disparu sous les flots d’Amphitrite.
À tes pieds c’est pourquoi je tombe maintenant,
Pour que de son trépas tu veuilles bien m’instruire,
Si tu le vis toi-même, ou si te le conta
Quelque homme errant : maudit sa mère l’enfanta.
Par respect ou pitié ne va point m’éconduire,
Mais narre franchement l’aventure au total.
De grâce, si jamais mon brave père Ulysse,
Agissant ou parlant, te rendit un service
Chez le peuple troyen à vous, Grecs, si fatal,
Souviens-t’en aujourd’hui, dis la vérité pure. »

L’écuyer Gérénin, Nestor, lui répondit :
« Cher, tu m’as rappelé l’existence si dure
Que nous, Grecs indomptés, menâmes sans répit,
Alors que nos vaisseaux erraient dans les ténèbres,

Partout, au gré d’Achille, en quête de butin,
Ou que nous combattions autour des murs célèbres
De Priam : là périt plus d’un guerrier hautain.
Là gît le fier Ajax ; là gît de même Achille ;
Là Patrocle, en prudence égal à tous les dieux,
Et là mon fils chéri, si beau, si glorieux,
Antiloque, un soldat aussi ferme qu’agile.
Que d’autres maux encor n’avons-nous pas soufferts !
Qui donc tous ici-bas pourrait te les apprendre ?
Lorsque tu resterais cinq, six ans à m’entendre
Conter des fameux Grecs les désastres divers,
Tu repartirais las, avant que je finisse.
Neuf ans, des ennemis, en jouant au plus fin,
La perte on machina : Zeus à peine y mit fin.
Pour l’astuce en ces lieux nul au divin Ulysse
N’osa se comparer, tant il nous supérait
Dans l’art de bien ruser, ton père : l’on te donne
Pour son fils, et te voir infiniment m’étonne.
Tes discours sont les siens ; personne ne croirait
Qu’un jeune homme à ce point fût son écho fidèle.
Durant tout le conflit, le noble Ulysse et moi,
Au conseil, comme au camp, nous n’eûmes de querelle ;
Mais portant même cœur, prudents, de bon aloi,
Nous n’avions qu’un seul but, l’intérêt de la Grèce.
Pourtant, quand sous la cendre Ilion s’enfonça,
Nous étant rembarqués, un dieu nous dispersa.
Zeus préparait alors aux Grecs mainte détresse,
Vu que tous n’étaient pas sages ni scrupuleux.
Beaucoup en conséquence eurent des fins horrides,
Victimes du courroux de la dive aux yeux bleus
Qui, fille du dieu-roi, brouilla les deux Atrides.
Ceux-ci, contre l’usage, et follement hardis,

Convoquèrent les Grecs en masse, à la nuit close ;
Les Grecs étant venus, par le vin alourdis,
De cet appel étrange ils leur dirent la cause.
Or, Ménélas aux siens ordonne de s’unir
Pour songer au retour sur les liquides combes.
Agamemnon enrage : il voulait retenir
Le peuple, et présenter de saintes hécatombes,
Afin de conjurer la fureur de Pallas.
Le fol ! il ignorait qu’elle était inflexible,
Car l’esprit des grands dieux ainsi ne tourne pas.
Lors des propos princiers l’échange fut terrible.
Les Grecs aux beaux jambarts de se lever soudain,
Poussant mille clameurs : l’ost en deux se partage.
La nuit on ne rêva que mutuel dommage,
Car Zeus nous apprêtait un dommage certain.
Dès l’aube, maint de nous mit à flot son navire,
Chargé d’or, de beautés au large ceinturon.
La moitié du camp grec demeura sous l’empire
Du pasteur des humains, Atride Agamemnon.
Pour nous, l’autre moitié, rembarqués, nous partîmes.
Nos prames rasaient l’onde : un dieu l’aplanissait.
Mouillant à Ténédos, ou offrit des victimes
Pour le rapatriement ; mais Zeus ne le pressait.
Le cruel derechef divisa la milice.
D’aucuns, de leurs vaisseaux retournant le timon,
Rentrèrent, sous leur roi, l’habile et sage Ulysse :
Ils voulaient plaire encore au maître Agamemnon.
Quant à moi, sur mes nefs qui voguaient de conserve
Je m’enfuis, pressentant les ciseaux d’Atropos.
Tydide nous suivit, emmenant sa caterve,
Et le blond Ménélas put nous joindre à Lesbos
Où du plan de voyage on traçait une ébauche,

Soit passant au-dessus de Chio, sol rocheux,
Devant l’île Psyrie à laisser sur la gauche,
Soit filant sous Chio, près du Mimas venteux.
Nous priâmes le dieu d’envoyer un présage ;
Il le fit, et voulut qu’on croisât le plein flot,
Droit vers l’Eubée, afin d’échapper au naufrage.
Un vent sonore vint à souffler, et bientôt,
Par les champs poissonneux, dans la nuit, à Géreste
On jeta l’ancre. Après ce parcours très heureux,
À Neptune on servit maintes cuisses de bœufs.
Le quatrième jour, dans Argos, sauve et leste,
La flotte de Tydide, entraîneur de coursiers,
S’arrêta. Pour la mienne, elle cingla vers Pyle,
Et le vent ne faiblit, depuis son gage utile.
Cher, ainsi je revins, ne sachant quels guerriers
Furent sauvés, et quels furent ceux qui périrent.
Mais tout ce que j’appris, trônant dans mon palais,
Dûment tu le sauras ; mes dits seront complets.
Les brillants Myrmidons, c’est public, atterrirent
Sous le fier rejeton de leur grand roi défunt.
Ainsi du noble fils de Pœan, Philoctète.
Idoménée encor ramena dans la Crète
Tous ses compagnons saufs : la mer n’en prit aucun.
Pour Atride, on a dû vous dire au loin sans doute
Qu’Égisthe à son retour tua ce conquérant.
Mais son sang a du sien expié chaque goutte.
Qu’il est bon qu’un héros laisse un fils en mourant !
Celui d’Agamemnon à son tour put occire
Le perfide assassin d’un père si vanté.
Toi donc, ami, beau, grand, ainsi que je t’admire,
Sois brave pour passer à la postérité. »


Le prudent Télémaque alors, à cette adresse :
« Ô Nestor Néléide, ornement de l’Hellas,
Ce fils s’est bien vengé ; certainement la Grèce
L’entourera d’honneurs qui ne finiront pas.
Ah ! que n’ai-je des dieux reçu même puissance,
Pour punir la noirceur de tous ces Prétendants
Qui m’outragent toujours, me mettent sur les dents.
Mais les dieux n’ont loti d’une pareille chance
Ni mon père, ni moi : force est de tout souffrir. »

L’écuyer Gérénin, Nestor, de lui répondre :
« Cher, puisque de tes maux tu me fais souvenir,
On dit qu’en ton palais, malgré toi, s’en vint fondre,
À cause de ta mère, un escadron galant.
Dis-moi si c’est ton goût, ou bien si de sa haine
Ton peuple te poursuit, quelque dieu le stylant.
Qui sait ? peut-être un jour ton père en son domaine
Les châtiera, soit seul, soit avec tous les Grecs.
Oh ! si Pallas daignait en amitié te prendre,
Comme elle eut soin d’Ulysse, au sein des mille échecs
Dont nous fûmes témoins sur les bords du Scamandre
(Car onc ne vis les dieux aimer plus un humain
Que Minerve-Pallas quand elle aidait ton père),
Si la Dive t’aimait, t’aidait ainsi sur terre,
Ces effrontés bientôt oublieraient leur hymen. »

Le prudent Télémaque aussitôt de reprendre :
« Vieillard, ceci ne peut être ratifié.
Ce bonheur est trop grand, j’en suis stupéfié ;
Quand les dieux le voudraient, je n’y saurais prétendre. »

En ces mots riposta la déesse aux yeux pers :

« Télémaque, au hasard quel mot viens-tu d’émettre ?
Un dieu peut, à son gré, de loin sauver un être,
Pour moi, j’aimerais mieux souffrir mille revers
Avant de retourner dans ma cité jalouse,
Que de périr au port, ainsi qu’Agamemnon,
Par le dol d’un Égisthe et d’une atroce épouse.
Mais les dieux mêmement au commun Achéron
Ne peuvent disputer le mortel qu’ils assistent,
Quand la Parque fatale au tombeau l’a couché. »

Le prudent Télémaque, à ces mots qui l’attristent :
« Mentor, laissons cela, quoiqu’on en soit touché.
C’en est fait du retour de mon malheureux père ;
Le ciel lui dépêcha la mort, le Destin noir.
Mais j’interrogerai sur une autre matière
Nestor : car il excelle en prudence, en savoir.
On dit qu’il a régné l’espace de trois âges ;
Aussi crois-je, à le voir, que c’est un Immortel.
Nestor Néléidès, parle donc sans ambages ;
Du grand Agamemnon dis le trépas réel.
Que faisait Ménélas ? Par quelle fourberie
Put vaincre Égisthe ? Atride était bien plus vaillant.
Ménélas n’était-il dans Argos d’Achaïe ?
Son absence vint-elle à point pour l’assaillant ? »

L’écuyer Gérénin, Nestor, sur ce programme :
« Je le conterai tout, mon fils, exactement.
Tel que tu le prévois eut lieu l’événement.
Si le blond Ménélas, revenant de Pergame,
Eût trouvé cet Égisthe au palais implanté,
Son corps n’aurait reçu la terre des obsèques ;
Mais les chiens, les oiseaux l’auraient déchiqueté,

Hors des murs, dans la plaine, et nulles femmes grecques
N’eussent pleuré sur lui, son crime étant affreux.
Tandis que nous donnions là-bas maintes batailles,
Lui, paisible au milieu des argives murailles,
D’Agamemnon traitait l’épouse en amoureux.
La dive Clytemnestre à faire œuvre de joie
Se refusa d’abord, dans sa noble grandeur.
Près d’elle était un chantre à qui, partant pour Troie,
Atride avait commis le soin de sa pudeur.
Mais quand l’arrêt des dieux en eut marqué la chute,
L’autre, jetant l’argus sur un îlot désert,
L’y laissa méchamment aux noirs vautours en butte ;
Puis, reine et ravisseur vécurent de concert.
Égisthe aux saints autels brasilla bien des cuisses,
Suspendit bien des dons, des tissus et de l’or,
Pour fêter un succès qui l’étonnait encor.
Cependant Ménélas et moi, toujours complices,
Nous naviguions ensemble, au sortir des combats,
Quand, devant Sunium, le cap sacré d’Athènes,
Phœbe-Apollon tua de ses flèches sereines
Phrontin, fils d’Onétor, nocher de Ménélas,
Qui de son bâtiment au rapide sillage
Tenait la barre en main : or, nul ne le valut
Pour guider une quille à travers un orage.
Son maître alors d’ancrer, quelque hâte qu’il eût,
Pour construire sa tombe, honorer sa mémoire.
Mais lorsque, de la mer reprenant les hasards,
Sa navée atteignit l’imposant promontoire
Des Maléens, du coup Zeus aux vastes regards
Le dévoya, sur lui fit souffler la tempête,
En monts tumultueux souleva l’Océan.
Il dispersa les naux, en jeta vers la Crète,

Au pays des Cydons qu’arrose le Jardan.
On voit dans le brouillard, aux confins de Gortyne,
Une roche polie, à cheval sur les eaux.
Là vers le cap Phestos quand le Notus incline
Les flots grossis, ce roc arrête leurs assauts.
Là sombrèrent les nefs ! la troupe délivrée
À grand’peine, l’écueil en rompit la plupart.
Sur l’Égypte pourtant l’onde et le vent plus tard
En charrièrent cinq à la proue azurée.
Tandis que Ménélas, amassant or et biens,
Montrait chez l’étranger sa voile infatigable,
Égisthe consommait cette fin lamentable
D’Agamemnon : il tint le peuple en ses liens,
Et gouverna sept ans l’opulente Mycènes.
Mais, la huitième année, enfin pour son malheur
Oreste le divin surgit, rentrant d’Athènes :
De son auteur illustre il tua l’égorgeur.
Après, du lâche Égisthe et de sa folle mère
Il servit aux Argiens le funèbre banquet.
Ce jour-là, Ménélas, habile au cri de guerre,
Survint, lourd des trésors dont sa flotte craquait.
Toi, mon cher, ne va point t’exiler davantage,
Abandonnant tes biens, au cœur de tes États,
À d’ignobles intrus : crains qu’après un partage
Ils ne dévorent tout, que vains ne soient tes pas.
Mais de voir Ménélas je te prie et te somme ;
Naguère il retourna de pays étrangers,
D’où ne s’attendrait plus à revenir tout homme
Que la tempête aurait entouré de dangers
Sur une mer si vaste, et d’où l’oiseau lui-même
Ne vient pas en un an, tant la route a de maux.
Avec tes compagnons repars sur ta trirème ;

Ou, s’il te faut la terre, à toi char et chevaux !
Mes fils t’assisteront ; tu les auras pour guides
Jusqu’à la belle Sparte, où siège Ménélas.
Sollicite de lui des vérités rigides :
Ce prince est plein d’honneur, il ne mentira pas. »

Il dit ; le jour mourut, l’ombre devint épaisse.
L’immortelle aux yeux pers en ces mots intervint :
« Ô vieillard, tes discours sont pétris de sagesse ;
Mais coupez toute langue et mélangez le vin,
Afin qu’ayant bu tous à Neptune, aux Célestes,
On aille, il en est temps, dormir dans ses cantons.
Du soleil au couchant ont expiré les restes :
C’est mal de s’attarder aux mets des dieux ; partons. »

Ainsi l’Olympienne ; à son vœu l’on défère.
Les hérauts font aux mains l’ondoiement coutumier ;
Puis maint jeune échanson, remplissant tout cratère,
Passe à chacun sa coupe, y goûtant le premier.
Les langues vont au feu, le vin répandu claque.
Sur ces libations, le boire satisfait,
À bord de leur vaisseau Minerve et Télémaque
De retourner ensemble émirent le souhait.

Mais Nestor les retint par ce suave dire :
« Ne plaise à Jupiter, aux autres Éternels,
Que je vous laisse aller à votre prompt navire,
Comme si j’étais gueux, sans effets personnels,
Comme si je n’avais tapis ni couvertures
Où mes hôtes et moi reposions mollement.
J’ai de beaux couvre-pieds, de superbes fourrures.
Non, d’Ulysse jamais le rejeton charmant

N’ira coucher sur un bateau, tant qu’en ce monde
Je vivrai, qu’après moi vivront des fils experts
Pour accueillir chaque hôte en ma maison féconde. »

Incontinent Pallas, la déesse aux yeux pers :
« Tu parles d’or, cher vieux ; il faut que Télémaque
T’obéisse, c’est là le plus sage parti.
Qu’il te suive à l’instant, et dorme garanti
Dans ton palais ; pour moi, je rentre à ma caraque,
Afin de rassurer et styler mes compains.
D’être l’aîné de tous je fais ma gloire expresse.
Ce sont jeunes guerriers nous suivant par tendresse,
Du brave Télémaque étant contemporains.
Je coucherai ce soir sur ma planche aquatique ;
Mais, à l’aube, j’irai chez les nobles Caucons,
Où m’appelle une dette ancienne, et non modique.
Toi, puisque mon ami s’en va sous tes plafonds,
Avec l’un de tes fils qu’il ait un char solide
Qu’un robuste attelage au galop traînera. »

La déesse, à ces mots, comme un aigle rapide,
Disparut : des témoins la terreur s’empara.
Plein d’admiration, à l’aspect du prodige,
Nestor, de Télémaque ayant saisi la main :
« Cher, tu ne seras point sans force ni prestige,
Puisque déjà les dieux t’escortent en chemin.
De l’Olympe ce n’est quelque autre dignitaire ;
C’est la fille de Zeus, c’est Tritogénia,
Qui pour ton père aimé toujours s’ingénia.
Eh bien, reine, sers-nous ; donne-moi gloire entière,
À moi-même, à mes fils, à ma pure moitié !
Lors je t’immolerai tendre et belle génisse,

Au cou fier, sous le joug non encore plié ;
Je dorerai sa corne, au jour du sacrifice. »

Telle fut sa requête, et Pallas l’entendit.
L’écuyer Gérénin, Nestor, mena de suite
Ses gendres et ses fils à son palais bénit.
Une fois dans l’enceinte artistement construite,
Par ordre on occupa fauteuils et tabourets.
L’ancien, dans un crater, pour toutes les personnes,
Rafraîchit un vin doux, un nectar d’onze automnes,
Soustrait par l’intendante à sa prison de grès.
Il sema l’eau vineuse, et, d’une voix parfaite,
Pria Minerve, enfant de Zeus Égiochus.
Sur ces libations, chaque soif satisfaite,
Tous allèrent dormir, par le sommeil vaincus.

À Télémaque alors, enfant chéri d’Ulysse,
L’écuyer Gérénin, Nestor, avec bonté
Sous le sonnant portique offrit un lit sculpté.
Près de lui reposa le chef de sa milice,
Pisistrate, seul fils sans épouse au palais.
Nestor se retira dans ses pièces nuitales,
Où la reine apprêta rideaux, coussins épais.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinales,
Le vigoureux vieillard de sa couche sauta,
Et, sortant, il s’assit sur des pierres polies,
Blanches, luisantes d’huile, à propos établies
Devant le haut portail : là, jadis s’arrêta
Nélée, égal aux dieux pour ses sages lumières.
Mais dompté par la Parque, il vaguait chez Pluton.
Nestor, rempart des Grecs, s’assit donc sur ces pierres,

Le sceptre en main : ses fils Stratéos, Échéphron,
Arétos et Persée, et le fier Thrasymède,
De leurs chambres issus, l’entourent à l’envi.
Au conseil Pisistrate en bon sixième accède.
Tous les six conduisaient Télémaque ravi.

Le roi leur tint alors ce discours plein de verve :
« Hâtez-vous, mes enfants, d’exécuter mon vœu,
Pour me propitier premièrement Minerve
Qui vint hier en personne au gras banquet du dieu.
Qu’un de vous aille aux champs choisir une génisse,
Et que notre bouvier l’amène promptement.
Qu’un autre aille au bateau du rejeton d’Ulysse
Prendre tous ses copains, hormis deux seulement.
Qu’un troisième commande à l’orfèvre Laërce
De venir pour dorer les dards de l’animal.
Aux serves du dedans les autres à l’inverse
Diront de préparer un succulent régal,
Et des sièges, du bois, de l’eau douce à la lèvre. »

Il dit ; tous de courir : la taure vint des champs ;
De Télémaque aussi les compagnons touchants
Vinrent de leur galère ; ensuite vint l’orfèvre,
Tenant dans ses deux mains les outils de son art,
L’enclume, le marteau, la pince très bien faite,
Subjugueurs du métal ; à la pieuse fête
Minerve vint aussi. Nestor, le beau vieillard,
Fournit l’or ; l’ouvrier l’étend sur chaque corne,
Qu’il jaunit de façon à séduire Athéné.
Strate, Échèphre aux deux dards ont pris la bête morne.
Arétos, du palais, dans un bol fleuronné
Leur porte l’eau lustrale, et d’orge sainte baille

Un corbillon ; debout, la hache en son poing fort,
Thrasymède est campé, prêt à férir l’aumaille.
Persée a le bassin. Le beau vieillard Nestor
Répand les grains et l’eau, puis appelle à son aide
Pallas, et jette au feu les poils du front taurin.
La prière finie, éparpillé le grain,
De Nestor aussitôt l’ardent fils Thrasymède
Frappe, et tranche les nerfs du col en désarroi.
La bête tombe : au choc, ululent dans l’air vaste
Les filles et les brus, et l’épouse du roi,
Clyménide l’aînée, Eurydice la chaste.
On ranime, on soutient l’animal sans ressorts,
Et le chef des guerriers, Pisistrate, l’achève.
Quand tarit le sang noir, qu’inerte fut le corps,
Vite on le dépeça : les cuisses, qu’on enlève,
Furent de graisse double ointes selon le rit,
Et l’on plaça dessus d’autres quartiers sapides.
L’ancien les embrasa, de vin pur les couvrit ;
Tout près, des gars tenaient les broches pentafides.
Puis, les fémurs en cendre et les boyaux goûtés,
Les morceaux qui restaient, fixés à chaque haste,
Se rôtirent, au feu tour à tour présentés.

Or, la plus jeune enfant de Nestor, Polycaste,
Avait pendant ce temps mis Télémaque au bain.
La belle le lava, le frotta d’huile grasse,
Lui donna fine robe et manteau purpurin.
De retour, le jeune homme, ayant céleste grâce,
Vint s’asseoir à côté du souverain Nestor.
Après qu’on eut rôti la chair supérieure,
Le festin commença ; les gens de la demeure,
Zélés, versaient le vin dans des calices d’or.

Quand la faim eut cessé, que la soif se fit rare,
L’écuyer Gérénois, Nestor, cria soudain :
« Mes fils, qu’à Télémaque à l’instant on prépare
Un char, des coursiers prompts, pour repartir bon train. »

Il dit ; eux de l’entendre et d’accomplir son ordre :
Ils attellent au char de véloces coursiers.
L’intendante y fourra pain, vin, et mets princiers
Auxquels les princes seuls, fils de Zeus, peuvent mordre.
Télémaque monta sur le char luxueux ;
Un Nestoride adroit, le guerrier Pisistrate,
S’asseyant près de lui, prit les rênes en hâte
Et fouetta les chevaux : ceux-ci, d’un vol fougueux,
De Pylos pour la plaine abandonnant le socle,
Secouèrent leur joug durant le jour entier.
Le soleil chut, et l’ombre envahit tout sentier.
Alors le couple entra dans Phères, chez Diocle,
Enfant d’Orsilochos par Alphée engendré.
Là, nuit douce et présents de mains hospitalières.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinières,
Nos amis, reprenant chevaux, axe doré,
Quittèrent vestibule et portique sonore.
Pisistrate fouetta ; l’attelage bondit.
Bientôt parut un champ fertile, qui vint clore
Leur trajet, tant le char fut vivement conduit.
Le soleil chut, et l’ombre envahit tout encore.

CHANT IV




CHANT IV



VOYAGE DE TÉLÉMAQUE À SPARTE

Arrivés dans le val où Sparte se déroule,
Ils gagnèrent le seuil du puissant Ménélas.
De son fils, de sa fille, à ses amis en foule
Ce prince offrait chez lui le nuptial repas.
Sa fille, il l’envoyait au bouillant fils d’Achille :
À Troie un jour, en forme, il lui promit sa main,
Et les dieux maintenant célébraient cet hymen.
Donc, avec des chevaux et des chars à la file
Il l’envoyait à Phtie, au roi des Myrmidons.
D’Alector il donnait la fille laconienne
À son Mégapenthès, fruit d’une esclave ancienne :
Car d’Hélène le ciel fit les flancs inféconds,
Du jour qu’elle enfanta cette aimable Hermione
De l’orine Aphrodite égalant la beauté.
Ainsi, dans ce palais immense et haut voûté,
Les voisins, les amis du grand porte-couronne
Soupaient gaîment : près d’eux, un aède chantait
En jouant de la lyre, et, mimant son langage,
Un couple de danseurs sur les dalles sautait.


Au porche en ce moment, avec leur attelage,
Le héros Télémaque et le fier Nestorin
S’arrêtèrent : le bruit fait sortir Étéone,
Intendant dévoué du noble souverain.
Il rentre, et, d’une voix qui comme un trait résonne,
Annonce la nouvelle au blond pasteur de gens :
« Voici deux étrangers, ô mon céleste maître,
Deux hommes que pour dieux on pourrait reconnaître.
Dis s’il faut dételer leurs coursiers diligents,
Ou bien que par faveur un autre les maisonne. »

Mais le bon Ménélas, enflammé de courroux :
« Hier tu n’étais pas sot, Boéthide Étéone ;
Ores, comme un enfant, tu tiens des propos fous.
N’avons-nous pas humé d’étrangère écuelle,
Nous, avant d’être au port ? Puisse Zeus désormais
De tels maux nous garder ! Allons, vite, dételle,
Et que ces voyageurs s’approchent de nos mets. »

Il dit, et l’intendant de courir au passage,
Entraînant avec lui ses aides journaliers.
Ils délivrent du joug les galopeurs en nage,
Et vont les attachant à d’équins râteliers
Qu’ils fournissent d’épeautre emperlé d’orge blanche.
Le char est appuyé contre un mur éclatant ;
Ensuite aux visiteurs on ouvre porte franche.
Eux, contemplent saisis ce toit d’omnipotent.
Tel reluit en effet le soleil ou la lune,
Tel brillait le séjour du puissant Ménélas.
Lorsque de ce tableau leurs regards furent las,
Dans son flot les reçut la baignoire opportune.
Des femmes, leur bain pris, d’odeurs les aspergeant,

De robes de gala, de manteaux les vêtirent ;
Sur des chaises alors près d’Atride ils s’assirent.
Une esclave bientôt en un bassin d’argent
Pour leurs mains vida l’eau d’une aiguière dorée,
Et roula devant eux une mense en bois fin.
L’honorable intendante, à son zèle livrée,
De pain, de mets divers, la surchargeait sans fin.
L’écuyer-découpeur leur porta maintes viandes
Et de calices d’or ensemble les munit.

Les prenant par la main, le prince blond leur dit :
« Mangez, complaisez-vous à ces choses friandes.
Votre repas fini, nous vous demanderons
Qui vous êtes ; fameux sans doute sont vos pères ;
Vous descendez de rois, d’immortels sceptrigères.
Des hommes tels que vous n’ont pas d’obscurs girons. »

À ces mots, il leur sert l’échine succulente
Du bœuf couvrant sa table en rôti d’apparat.
Nos amis bravement dégustent chaque plat.
Quand leur faim eut cessé, que leur soif devint lente,
Télémaque, penché vers le fils de Nestor,
Lui dit tout bas, de peur qu’on ne vînt à l’entendre :
« Vois donc, Nestoridés, compagnon cher et tendre,
Comme éclatent partout, variant leur décor,
L’airain, l’or, l’électrum, et l’argent, et l’ivoire.
De Zeus Olympien tel sera le pourpris.
Quel luxe merveilleux ! c’est à ne pas y croire… »

Ains le blond Ménélas, ce propos-là surpris,
En retour leur darda ces paroles ailées :
« Chers enfants, nul mortel ne lutte avec Jupin ;

Ses dômes, ses trésors échappent au Destin.
Moi, je puis voir ou non mes sommes égalées.
Après mille travaux, un exil de huit ans,
Je rentrai, de leur poids ma flottille grossie.
Errant, je connus Cypre, Égypte, Phénicie,
Sidon, race Éthiope, Érembes si distants,
Et Lybie, où cornus tous les agneaux de naître.
L’ouaille, trois fois l’an, là donne un agnelet.
Là jamais le berger ni le seigneur champêtre
Ne manquent de fromage, ou de viande, ou de lait,
Car en toutes saisons brebis se laissent traire.
Tandis que j’amassais des butins copieux,
Un autre en trahison m’assassina mon frère,
Poussé par une épouse au cœur malicieux.
Aussi de ces grands biens je jouis sans béance.
Vos pères, quels qu’ils soient, vous auront tout conté ;
Car j’ai beaucoup souffert et vu fuir l’opulence
D’une vaste maison, riche à saturité.
Ah ! je voudrais n’avoir qu’un tiers de ma fortune,
Et qu’ils vécussent tous, ces généreux guerriers
Morts là-bas, loin d’Argos, nourrice des coursiers !
Je pleure et je gémis sur leur perte commune.
Au fond de mon palais fréquemment retiré,
Tantôt je me désole et tantôt je m’apaise ;
Car on se lasse aussi d’un deuil trop concentré.
Mais il est un chagrin qui plus que tous me pèse,
Qui me rend le manger, le dormir odieux :
C’est que nul Achéen n’endura tant de peines
Qu’Ulysse en supporta ! nous devions donc tous deux,
Lui malheurer, et moi de ses courses lointaines
Rester inconsolable ; et nous ne savons pas
S’il est vivant ou mort. Ce doute afflige certe

La chaste Pénélope et le vieillard Laërte,
Et ce fils qui bambin fut sevré de son bras. »

Télémaque à ces mots, eut l’âme retroublée ;
Au doux nom de son père il laissa choir un pleur
Et de son manteau pourpre alors avec ampleur
Voila ses traits : le roi le reconnut d’emblée,
Mais longtemps médita dans son cœur attentif
S’il valait mieux l’ouïr, le premier, sur son père,
Ou bien l’interroger, éclaircir le mystère.

Tandis qu’il balançait, ainsi méditatif,
Hélène de sa chambre élevée, odoreuse,
Descendit : telle on voit Diane à l’arc divin.
Adraste lui présente un fauteuil ivoirin,
Alcippe un tapis fait d’une laine moelleuse.
Et Phyle un corbillon d’argent, don d’Alcandré,
Épouse de Polybe, à Thèbes, dans l’Égypte,
Où riche est chaque toit, des combles à la crypte.
Le prince eut du mari deux bains d’argyre ouvré,
Deux tripodes jumeaux, dix talents d’or en barre.
Sa femme obtint d’Alcandre à son tour de beaux dons :
Une quenouille d’or, un ovale talare
D’argyrose massif, bordé d’orins cordons.
C’est ce brillant panier que Phylo, la soubrette,
Apportait plein de fils savamment déliés :
Dessus gît la quenouille, à laine violette.
La reine prit son siège, un banc soutint ses pieds ;
Puis elle interpella son époux, sans attendre :
« Savons-nous, Ménélas, enfant de Jupiter,
De qui nos visiteurs se piquent de descendre ?
Feindrai-je ou non ? Mon cœur m’incite à parler clair.

Onc ne vis, —et du Sort j’admire le caprice, —
Homme ou femme à quelqu’un être plus ressemblant
Que ne l’est cet éphèbe au rejeton d’Ulysse,
Télémaque, laissé bambin par ce vaillant,
Quand vous vîntes, les Grecs, pour moi, face de chienne,
Livrer sous Ilion de terribles combats. »

En ces mots répondit le blond roi Ménélas :
« Ta pensée est d’accord, ô femme, avec la mienne.
Oui, ce sont là les pieds et les mains du héros,
L’éclair de ses regards, son front, sa chevelure.
Lorsque, me souvenant d’Ulysse à l’aventure,
J’ai dit combien pour moi son corps souffrit de maux,
Ce jeune homme a versé plus d’une larme amère
Et s’est couvert les yeux de son manteau pourpré. »

Pisistrate aussitôt, d’un accent pénétré :
« Atride Ménélas, fils de Zeus, chef prospère,
C’est bien l’enfant d’Ulysse, ainsi que tu le dis.
Mais, convive nouveau, surtout esprit modeste,
Il craint de proférer des discours trop hardis
Devant toi, dont la langue a le miel d’un Céleste.
L’écuyer Gérénin, Nestor, m’a député
Pour lui servir de guide : en effet, il désire
De toi-même savoir ce qu’il doit faire ou dire.
Le fils d’un père absent végète maltraité
Dans sa propre maison, faute de soutiens fermes.
Ainsi pour Télémaque : au loin court son auteur,
Et nul de ses sujets ne l’arrache au malheur. »

Le blond roi Ménélas répondit en ces termes :
« Grands dieux ! j’ai donc chez moi le fils de l’homme cher

Qui pour mes intérêts supporta mille épreuves !
Certes sur tous les Grecs, il aurait eu des preuves
De ma chaude amitié, si le haut Jupiter
Eût à nos promptes nefs rouvert nos douces plages.
Il aurait dans l’Argos une ville, un palais,
Étant venu d’Ithaque avec tous ses bagages,
Son fils, son Peuple entier ; pour lui je dépeuplais
Quelque cité voisine à mon sceptre soumise.
Là, nous nous serions vus l’un l’autre fréquemment,
Et rien n’aurait troublé notre union exquise,
jusqu’au funèbre jour du commun dénouement.
Mais un dieu nous devait envier cette chance,
Puisque au loin, de par lui, ce seul preux demeura. »

Il dit, et ce langage attendrit l’assistance.
Hélène l’Argienne, enfant de Zeus, pleura ;
Télémaque de même, et Ménélas encore.
Nestoride à son tour eut des pleurs convaincus,
Car il se souvenait du noble Antilochus
Qu’occit l’illustre enfant de la brillante Aurore,
Plein de ce souvenir, il dit ces mots volants :
« Atride, en son palais, dans nos propos d’usage,
Quand de toi nous parlions, Nestor aux cheveux blancs
T’appela mainte fois des mortels le plus sage.
Eh bien, si c’est possible, écoute. Le festin
Où l’on gémit m’abat ; mais demain de bonne heure
Renaîtra l’Aube : alors, je comprends que l’on pleure
Les guerriers qui sont morts, subissant leur destin.
Pour les tristes défunts le seul tribut qu’on sache
Est de tondre son poil, de geindre à l’unisson.
Mon frère aussi mourut ; il n’était le plus lâche
Des Argiens. Tu dois l’avoir connu ; moi non :

Oncques je ne le vis, mais on dit qu’Antiloque
Fut un type accompli de coureur, de guerrier. »

Le blond roi Ménélas alors de s’écrier :
« Ami, tu viens de dire, au cours de ce colloque,
Ce que dirait, ferait un sage, ton aîné.
On voit quel est ton père, à la phrase limpide ;
On reconnaît le sang de l’homme que Kronide,
Comme enfant, comme époux, a voulu fortuné.
C’est ainsi qu’à présent à Nestor il concède
De vieillir en repos, au sein de sa maison,
Et d’avoir des enfants braves, pleins de raison.
Donc laissons-la les pleurs du moment qui précède ;
Ne songeons qu’au repas, qu’on nous verse de l’eau
Sur les mains : aux lueurs de l’aurore prochaine,
Télémaque avec moi causera de nouveau. »

Il dit ; Asphalion, que le devoir enchaîne
Au puissant Ménélas, ondoya toute main.
À l’attaque des plats chacun alors procède.

Or, la divine Hélène ourdit un plan soudain :
Dans le vineux cratère elle mit un remède
Calmant peine et courroux, effaçant tous les maux.
Qui goûte de ce suc mêlé dans un cratère,
D’un jour ne mouillerait ses conduits lacrymaux,
Quand même seraient morts et son père et sa mère,
Quand même, sous ses yeux, l’airain égorgerait
Son frère bien-aimé, son tendre fils unique.
La reine avait ainsi maint rare spécifique
Que l’épouse de Thon, Polydamne, en secret
Lui fournit en Égypte où le sol gras fait naître

Mille herbes dont l’ensemble est propice ou fatal.
Là dans l’art de guérir chaque homme est passé maître,
Car de Pœon descend ce peuple médical.

Le mélange opéré, son vin servi d’urgence,
Hélène apostrophant derechef son époux :
« Atride Ménélas, venu de Zeus, et vous,
Rejetons d’êtres forts (mais le grand Zeus dispense
Tour à tour biens et maux, il peut tout en effet),
Festinez maintenant, et, joyeux sur vos chaises,
Écoutez mes récits : leur choix sera parfait.
Point ne dénombrerai ni prendrai comme thèses
Les multiples travaux d’Ulysse le constant ;
Mais je raconterai ce qu’entreprit ce brave
Chez le peuple troyen où vous souffrîtes tant.
Il se meurtrit de coups d’une apparence grave,
Et, ceint de vils haillons à l’instar d’un valet,
Il aborda les murs de la ville ennemie.
À quelque mendiant notre homme ressemblait,
Lui qui sur les ponts grecs, ma foi ! ne l’était mie.
Dans Pergame il entra sous ce déguisement.
Nul ne le connaissait ; moi seule vis la ruse,
Et je l’interrogeai : cauteleux, il me ment.
Mais quand je l’eus baigné, frotté d’huile profuse,
Vêtu de neuf, quand j’eus formellement juré
De ne point découvrir Ulysse au populaire
Avant qu’il eût rejoint ses tentes, sa galère,
Vite de vos projets il me fit le narré.
Après avoir féru maint guerrier de sa lame,
Il regagna son camp, et le renseigna bien.
Les Troyennes poussaient d’affreux cris ; moi, mon âme
Se pâmait d’aise, car je n’enviais plus rien

Que ma maison : mes pleurs accusaient Aphrodite
Qui m’avait mise là, loin de mon sol si doux,
Loin de mon Hermione et du lit d’un époux
Qui ne le cède à nul en attraits, en mérite. »

En ces mots lui répond le blond roi Ménélas :
« Tu viens de nous parler, ô femme, avec critère.
J’ai connu les conseils, la prudence ici-bas
De maints héros, j’ai vu presque toute la terre ;
Mais nulle part mes yeux ne virent de mortel
Dont le cœur surpassât celui du noble Ulysse.
Que n’a-t-il point osé ce chef plein d’artifice,
Dans ce cheval de bois où siégeaient tel et tel
Des meilleurs Grecs, en fraude apportant le carnage !
Tu t’approchas de nous ; un démon te guidait,
Soucieux de donner aux Troyens l’avantage.
Le divin Déiphobe à tes côtés rôdait.
Trois fois, en le touchant, tu fis le tour du piège,
Et nommas par leurs noms les premiers des Grégeois,
De leurs chères moitiés contrefaisant la voix.
Or Diomède, Ulysse et moi, de notre siège,
Nous entendîmes tout, quand tu les appelas.
Sur vous, avec Tydide, alors je voulus fondre,
Ou, des flancs caverneux, tout au moins te semondre :
Ulysse nous retint, empêcha nos éclats.
Les autres fils des Grecs observaient le silence.
Seul Anticle prétend t’adresser quelques mots ;
Mais, de ses fortes mains, Ulysse à toute outrance
Ferme sa bouche, et sauve ainsi tous nos héros.
Il le tint, jusqu’à l’heure où t’éloigna Minerve. »

Le prudent Télémaque à son tour conversant :

« Atride Ménélas, fils de Zeus, roi puissant,
Hélas ! la mort l’a pris, malgré sa rude verve,
Et bien qu’en sa poitrine il eût un cœur d’airain.
Mais allons ! qu’au plus tôt notre couche s’indique,
Pour goûter du sommeil le charme souverain.

Il dit ; l’Argive Hélène ordonne qu’au portique
Ses femmes vivement dressent des lits jumeaux,
Y mettent draps pourprés, couvertures moelleuses,
Avec de chauds habits pour les heures frileuses.
Les servantes d’aller, en portant des flambeaux,
De préparer les lits : un héraut prend chaque hôte.
Le noble Télémaque et le fils de Nestor
Au vestibule ainsi se couchent côte à côte.
Atride en haut repose, et près de lui s’endort
Hélène au large voile, à la beauté suprême.

Quand l’Aube remontra son visage rosé,
Le brave Ménélas, s’éveillant de lui-même,
Se vêtit, en sautoir mit un glaive aiguisé,
Noua sur ses pieds blancs de superbes sandales,
Puis, brillant comme un dieu, de sa chambre bondit.
Il vint s’asseoir auprès de Télémaque, et dit :
« Jeune héros, quel soin, sur les ondes brutales,
T’a poussé jusqu’aux murs de ma fière cité ?
Est-il privé, public ? Parle, sans rien abscondre. »

Le prudent Télémaque aussitôt de répondre :
« Atride Ménélas, fils de Zeus, roi vanté,
Je viens me renseigner près de toi sur mon père.
Ma demeure est à sac, terrains et revenus.
Un groupe de méchants y règne avec colère,

Tuant mes agneaux gras, mes bœufs lents et cornus.
Ce sont les Prétendants, fameux par leurs traîtrises.
À tes pieds c’est pourquoi je tombe sans retard,
Pour que de son trépas longuement tu m’instruises,
Si tu le vis toi-même, ou si t’en a fait part
Quelque homme errant : maudit l’allaita sa nourrice.
Par respect ou pitié ne va pas me flatter,
Mais ce qu’ont vu tes yeux, daigne me le conter.
De grâce, si jamais mon brave père Ulysse
Te servit justement, de parole ou ne fait,
Au temps de cette Troie à vos armes si dure,
Souviens-t’en aujourd’hui, dis la vérité pure. »

Le blond roi Ménélas, que l’angoisse étouffait :
« Bons dieux ! ils brigueraient la couche nuptiale
D’un être si vaillant, ces lâches insensés !
De même qu’au retour dans sa grotte royale
Un terrible lion, de ses crocs courroucés,
Déchiquette les faons encore à la mamelle
Qu’une biche imprudente a laissés là blottis,
Pour courir les bosquets et les riants pâtis :
Tel Ulysse broiera leur bande criminelle.
Ah ! père Zeus ! Pallas ! redoutable Apollon !
Comme à Lesbos jadis s’il était intrépide,
Lorsqu’il lutta, vexé, contre Philomélide
Qu’au grand plaisir des Grecs il foula du talon ;
Si tel qu’il fut alors, les surprenait Ulysse,
Leur destin serait court et leur hymen piteux.
Quant au point que requiert ta tendresse au supplice,
Je serai franc, et rien ne restera douteux.
Ce que m’a dit des mers le vieillard véridique,
Je te le redirai sans y changer un trait.

En Égypte les dieux m’arrêtaient nostalgique,
Pour n’avoir pas offert d’hécatombe au complet.
Les dieux veulent de nous déférence absolue.
Or sur l’onde houleuse, aux bouches d’Égyptos,
Certaine île s’élève ; on l’appelle Pharos.
Elle est à la distance en un jour parcourue
Par les navires creux que pousse un vent poupier.
Il s’y trouve un bon port d’où, prise l’eau potable,
Le nocher met à flot son vaisseau régulier.
Vingt jours les Immortels là détinrent mon câble.
La mer ne sentait plus cette haleine qui va
Dirigeant toute nef sur sa croupe sauvage.
Mes vivres s’épuisaient, mes gens perdaient courage,
Lorsqu’une déité me plaignit, me sauva.
C’était Idothéa, fille du grand Protée,
Vieillard des mers : mon sort la tenait aux aguets ;
Aussi vint-elle à moi, comme seul je vaguais.
Les miens erraient dans l’île et cherchaient leur pâtée
Au bout de l’hameçon ; ils se mouraient de faim.
La dive, m’abordant, m’adressa la parole :
« Étranger, es-tu donc si stupide ou si vain,
Ou geins-tu volontiers, trouves-tu gai ton rôle,
Puisque, en ces lieux captif, tu ne peux en sortir
Et laisses de chagrin fondre ton équipage ? »

« Elle se tut, et moi vite de repartir :
« Déesse, écoute-moi, quel que soit ton lignage.
Je ne séjourne pas dans cette île par goût ;
Aux rois du vaste ciel j’aurai manqué sans doute.
Eh bien, apprends-moi donc, car les dieux savent tout,
Quel d’entre eux me retient, me ferme ainsi la route,
Empêche mon retour sur les flots poissonneux. »


« La belle déité sur le champ me réplique :
« Étranger, je serai franche dans mes aveux.
Ici règne des mers le vieillard véridique,
Protée, un dieu d’Égypte, à qui le plus profond
Du gouffre est familier, et qui sert sous Neptune.
De lui devoir le jour j’ai, dit-on, la fortune.
Si tu peux l’empiéger et le saisir d’un bond,
Il te dira la route et tous les intervalles
Pour revenir chez toi sur les flots poissonneux.
De même il t’apprendra, fils de Zeus, si tu veux,
Le bien, le mal entrés sous tes portes royales
Pendant ta longue absence et ta vie au hasard. »

« Elle dit ; aussitôt je revins à la charge :
« Explique-moi l’embûche à tendre au saint vieillard,
De peur que, devin leste, il ne gagne le large.
Un mortel rarement peut triompher d’un dieu. »

« La belle déité sur-le-champ me riposte :
« Étranger, je serai franche dans mon aveu.
Quand au brûlant zénith le soleil court la poste,
Le véridique ancien sort du flot bouillonné,
Sous l’aile du Zéphyr qui brunit sa surface.
Il vient se reposer dans une grotte basse,
Et les phoques issus de l’ample Halosydné
Dorment autour de lui, quittant l’onde écumante,
Exhalant l’âcre odeur des repaires marins.
Je te conduirai là, dès l’aurore naissante,
Et vous placerai tous ; toi, choisis trois compains,
Les plus braves parmi tes nefs aux bonnes coques.
Je vais te dévoiler les ruses du vieillard.
D’abord il comptera, revisera ses phoques,

Puis, son compte achevé du plus perçant regard,
Il s’étendra près d’eux, comme au bercail un pâtre.
Dès que vous le verrez tout à fait endormi,
Armez-vous de courage, et, d’un bras affermi,
Tenez-le, quoi qu’il fasse, à fuir opiniâtre.
Car, afin d’échapper, de suite il deviendra
Toute espèce de bête, eau vive, ardente flamme.
Vous, maintenez-le bien, serrez-le jusqu’à l’âme.
Mais quand lui-même enfin te questionnera,
En redevenant tel qu’il fut pendant sa sieste,
À la force renonce, et détache, homme preux,
L’ancien : demande-lui le dieu qui te moleste,
Et comment retourner sur les flots poissonneux. »

« Idothée, à ces mots, plongea dans l’eau profonde.
Pour moi, je rejoignis mes bateaux ensablés ;
Ma pensée, en marchant, partout jetait la sonde.
Aussitôt mon retour aux parages salés,
Le souper fut servi, puis vint la nuit divine,
Et chacun se coucha sur le rivage amer.
Lorsque reparut l’Aube à la face rosine,
Je me rendis au bord de l’imposante mer,
En suppliant beaucoup les dieux : trois camarades
Me suivaient, dont l’élan m’avait paru certain.

« Cependant la déesse ayant plongé soudain,
Rapporta quatre cuirs de phoques de ces rades
Écorchés vifs : c’était pour son père un appeau.
Elle creusa des lits aux sables maritimes,
Puis s’assit, attendant ; bientôt nous la joignîmes.
Sa main nous lit coucher chacun sous une peau.
L’affût était cruel ; l’odeur du palmipède

Par sa ténacité refoulait notre entrain.
Eh ! qui peut s’allonger près d’un monstre marin ?
Mais elle nous sauva par un puissant remède.
L’ambroise secourut nos flairs empuantis ;
Son parfum dissipa l’exhalaison mortelle.
Toute la matinée, on guetta de plein zèle ;
Puis, phoques d’émerger ; en grand nombre sortis,
Ils s’étendirent tous par files sur la plage.
L’ancien vint à midi, trouva ses phoques gras,
Et parcourut leurs rangs, les comptant au passage.
Il nous vit les premiers, en ne soupçonnant pas
La ruse ourdie : ensuite il se coucha lui-même.
Nous fondîmes, hurlants, l’étreignîmes des mains ;
Le vieux n’oublia point son propre stratagème.
Tout à coup il se fit lion aux larges crins,
Puis dragon, et panthère, et sanglier immense,
Enfin source limpide, arbre au feuillage altier ;
Mais nos bras l’enchaînaient sans perdre patience.
Le vieillard se lassa, quoique habile routier,
Et, me questionnant, me parla de la sorte :
« Atride, par quel dieu, contre ma volonté,
Viens-tu m’astreindre ainsi ? Quel motif te transporte ? »

« Il dit ; moi de répondre avec célérité :
« Tu sais, vieillard, —pourquoi cette plainte suspecte ?—
Qu’ici l’on me retient, que je ne suis au bout
De ma détention, qu’en moi l’esprit s’affecte.
Eh bien, apprends-moi donc, car les dieux savent tout,
Quel Céleste m’en veut, me referme la route,
Empêche mon retour sur les flots poissonneux. »

« Je dis, et, sans tarder, le véridique ajoute :

« Il te fallait offrir à Zeus, aux autres dieux,
Maint brillant sacrifice avant ta départie,
Si tu pensais voler vers ton pays lointain.
Mais tu ne reverras, c’est l’arrêt du Destin,
Tes amis, ton terroir, ta maison bien bâtie,
Qu’après avoir croisé de nouveau l’Égyptos,
Fleuve issu de Jupin, et d’hécatombes saintes
Régalé les seigneurs des divines enceintes.
Lors ils te guideront, à ton gré, sur les flots. »

« Il dit ; mon pauvre cœur saigna de ce langage,
Parce qu’on m’envoyait, par l’humide clément,
Derechef en Égypte, amer et long voyage.
Toutefois je repris immédiatement :
« J’accomplirai, vieillard, l’ordre que tu motives.
Mais dis-moi franchement, sans hésitation,
S’ils sont tous revenus sains et saufs, ces Argives
Par Nestor et par moi laissés sous Ilion,
Ou bien si quelqu’un d’eux périt sur son navire,
Ou dans des bras amis, au terme des combats. »

« Je me tus, et Protée au même instant de dire :
« Pourquoi ces questions, Atride ? Il ne sied pas
Que tu saches à fond ces faits ni ma pensée.
Va, quand tu sauras tout, tes larmes couleront.
Beaucoup sont terrassés, beaucoup lèvent le front.
Deux seuls des généraux de ta gent cuirassée
(Au siège tu pris part) périrent au retour.
Un autre vit encor, captif de la mer sombre.
Auprès de ses rameurs Ajax perdit le jour.
Neptune tout d’abord l’approche sans encombre
De Gyra, vaste roche, aux vagues le soustrait.

Il aurait fui la mort, quoique en butte à Minerve,
S’il n’avait follement juré d’un ton proterve
Que, malgré tous les dieux, du gouffre il sortirait.
Or, Neptune entendit cette parole altière ;
Il saisit son trident de sa robuste main,
Et, percutant Gyra, fendit en deux la pierre.
Une moitié tint bon, l’autre croula soudain.
C’est sur elle qu’Ajax trônait dans sa folie ;
Elle emporta son corps dans les flots noirs, houleux.
À la coupe salée il but jusqu’à la lie.
Quant à ton frère, il put, avec ses bateaux creux,
Grâce à l’alme Junon, s’enfuir, tromper les Kères.
Mais comme il atteignait le cap vertigineux
De Malée, un orage, étouffant ses prières,
L’entraîna plus au nord du manoir poissonneux,
Vers la pointe où jadis Thyeste eut sa demeure,
Où son dur fils Égisthe en ce temps résidait.
La route cependant devint bientôt meilleure ;
Les dieux tournaient le vent, au port on abordait.
Agamemnon ravi descend, touche la terre,
Baise le sol natal, mouillant de tièdes pleurs
Ses jeux que délectait cette rive si chère.
Un espion le vit, posté sur des hauteurs
Par Égisthe, lequel lui promit, comme amorce,
Deux talents d’or ; l’argus veillait depuis un an,
De peur que le grand chef n’entrât vite ou de force.
Il courut annoncer la nouvelle au tyran.
Égisthe ourdit alors une trame perfide :
Du coup il embusqua vingt guerriers de renom
Et commanda l’apprêt d’une table splendide.
Lui-même convia l’auguste Agamemnon,
Du haut d’un char superbe, en méditant un crime.

Il ramena ce preux candide, et le frappa,
À la fin du banquet, tel qu’un bœuf qu’on victime.
Aucun des compagnons d’Atride n’échappa,
Aucun de ceux d’Égisthe ; au palais tous moururent. »

« Il dit, et mon chagrin éclata sans pareil :
Et je pleurais, couché près des flots qui murmurent ;
Je ne voulais plus vivre et revoir le soleil.
Lorsque j’eus bien pleuré, me roulant sur le sable,
Le véridique ancien en ces termes reprit :
« Mets fin, ô fils d’Atrée, à ce deuil lamentable,
Puisqu’il n’est pas de baume au malheur qui t’aigrit.
Efforce-toi plutôt d’atteindre aux plages grecques.
Égisthe vit peut-être, ou bien, te prévenant,
Oreste l’a tué : tu verras les obsèques. »

« Il se tut, et mon cœur, mon âme incontinent
S’égayèrent un peu, malgré ma peine extrême,
Et ma bouche au vieillard tint ce langage ailé :
« Voilà pour ces deux chefs ; nomme-moi le troisième
Qui respire captif en un roc isolé,
Ou qui n’est plus ; je veux, dans mon deuil, le connaître. »

« Je dis, et le devin me repart sans délais :
« C’est le fils de Laërte, en Ithaque le maître.
Je l’ai vu fondre en pleurs dans l’île et le palais
Où la nymphe Calypse étroitement l’enserre.
Il ne peut retourner dans ses champs paternels,
Car il n’a ni vaisseaux ni rameurs personnels
Qui l’aident à franchir la liquide barrière.
Pour toi, le Sort ne veut, ô divin Ménélas,
Que dans l’hippique Argos s’achève la tourmente.

Non, non, les Immortels t’enverront tout là-bas,
Aux champs Élyséens où siège Rhadamanthe,
Où les bons constamment coulent d’aimables jours,
Sans neige, sans hiver, sans pluie embarrassante,
Seulement rafraîchis par la brise incessante
Que l’Océan dépêche à leurs riants séjours :
C’est que, d’Hélène époux, Zeus te compte pour gendre. »

« Il dit, et se plongea dans les flots agités.
Aux nefs avec ma suite, alors, moi, de me rendre ;
Ma pensée, en marchant, flottait de tous côtés.
Aussitôt mon retour au bord de la marine,
L’on servit le souper, puis, quand revint la nuit,
La grève offrit encore un couchage gratuit.
Lorsque reparut l’Aube à la face rosine,
Nous lançâmes d’entrain nos vaisseaux toujours francs.
On les pourvut de mâts, de voiles frémissantes.
L’équipage monta, s’assit aux divers bancs,
Et la rame battit les vagues blanchissantes.
Rentré dans l’Égyptos, au céleste limon,
Jetant l’ancre, j’offris mainte hécatombe pure.
Les grands dieux apaisés, pour sa gloire future
J’élevai le tombeau du triste Agamemnon.
Cela fait, je revins : des brises fortunées
Me rendirent bientôt à mes foyers chéris.
Mais, toi, songe à rester sous ces riches lambris
Jusqu’à l’écoulement d’onze ou douze journées.
Lors je t’expédierai, muni de beaux présents :
Et d’abord trois chevaux, ensuite un char d’ivoire,
De plus une ample coupe, afin qu’en allant boire
Aux Immortels, mes traits te soient toujours présents. »


Le prudent Télémaque, à cette offre si tendre :
« Ne me retiens donc pas, Atride, plus longtemps.
Certes je passerais une année à t’entendre,
Sans regretter en rien ma maison, mes parents,
Tant j’éprouve de charme à tes récits de geste.
Mais quoi ! mes compagnons geignent sur mon vaisseau,
Dans la dive Pylos, et tu veux que je reste !
Pour tes présents, merci ; je n’attends qu’un joyau.
Tes coursiers n’iront point à ma côte natale ;
Je te laisse en jouir. Ton royaume est doté
De lotus, de souchet, de graine fromentale,
D’épeautre, d’orge blanche en folle quantité.
Ithaque ne contient ni plaines ni fourrages ;
Caprine, elle vaut mieux pourtant qu’un sol à foins.
Aucune île en pleins flots n’abonde en pâturages,
N’est propice au cheval, la mienne encore moins. »

Il dit, et Ménélas, au cri de guerre habile,
Prit sa main en riant et lui darda ces mots :
« Noble est ton sang, mon fils, j’en juge à tes propos.
Eh bien, je changerai mes cadeaux, c’est facile.
Tu recevras de moi le plus beau des trésors
Que recèle en ses murs mon palais grandiose :
Un cratère artistique ; il est tout d’argyrose,
Et l’or pur savamment en couronne les bords.
C’est l’œuvre d’Héphestès ; je le tins de Phédime,
Roi des Sidoniens, quand m’accueillit son toit,
À mon retour en Grèce : il te revient de droit. »

Telle se prolongeait leur causerie intime.
Les commensaux du prince affluèrent bientôt,
Amenant des brebis, apportant leur vinage ;

Leurs femmes, au front ceint, passaient le pain d’usage.
Ainsi tous au repas fournissaient leur écot.

Cependant les rivaux, devant le seuil d’Ulysse,
S’amusaient à lancer le disque et les épieux
Sur le brillant pavé, leur insolente lice.
Le fier Antinoüs, Eurymaque aux beaux yeux
Siégeaient à part, primant au nom de leur vaillance.
Noémon, fils de Phrone, à l’imprévu les joint ;
Au premier de ces chefs il dit avec aisance :
« Antine, savons-nous ou ne savons-nous point
Quand du sol pylien reviendra Télémaque ?
Je lui prêtai ma nef, et suis sans bâtiments
Pour passer en Élide où j’ai douze juments
Et des mulets nerveux qu’en vain la verge claque.
Je voudrais en prendre un, afin de l’enfourcher. »

Il dit : stupeur des deux, qui ne soupçonnaient guères
Ce voyage à Pylos, croyant l’autre en ses terres,
Auprès de ses moutons ou près de son porcher.

Soudain à Noémon Antine, fils d’Eupithe :
« Parle-moi franchement. Quand donc est-il parti ?
Quels compagnons prit-il ? Des jeunes gens d’élite,
Ou des gars soudoyés ? j’admets chaque parti.
Mais déclare de plus, car cela m’intéresse,
S’il t’enleva d’effort ton bateau goudronné,
Ou si tu le livras sur sa demande expresse. »

Noémon Phronien répond déterminé :
« De moi-même ! et qui donc n’eût aimé satisfaire
Le désir d’un tel homme, accablé de souci ?

Au sien je n’aurais pu décemment me soustraire.
Les plus accommodés des éphèbes d’ici
Le suivaient ; et j’ai vu monter, comme pilote,
Mentor, ou quelque dieu pareil à ce héros.
Une chose m’étonne : hier matin je le note
En ville, et l’autre jour il cinglait vers Pylos. »

Cela dit l’armateur retourna chez son père ;
Ceux-ci de refrémir en leur sein orgueilleux.
Les rivaux, s’asseyant, suspendirent leurs jeux.
Du fils d’Eupithe alors éclata la colère ;
Son cœur tumultueux de fiel était rempli,
Et ses regards lançaient une flamme terrible :
Grands dieux ! le voilà donc hardiment accompli,
Ce plan de Télémaque à nos yeux impossible !
En dépit de nous tous, un garçon s’est enfui,
S’est embarqué, prenant pour marins les plus braves.
Au retour, il voudra nous créer des entraves ;
Mais que Zeus l’émascule avant qu’il nous ait nui !
Allons, choisissez-moi vingt rameurs, un céloce,
Afin que je le guette et le tienne enfermé
Dans le détroit d’Ithaque et de l’âpre Samé.
Son trajet filial rendra sa fin précoce. »

Il dit ; tous d’applaudir et de l’encourager ;
Puis chacun, se levant, entre au palais d’Ulysse.

Or bientôt Pénélope apprit tout le danger
Qu’à son fils apprêtait tant d’occulte malice.
Elle en reçut l’avis du céryce Médon
Qui, placé hors la cour, surprit l’accord interne.
Pour instruire la reine il s’élance au salon ;

Mais la reine éclatant dès qu’elle le discerne :
« Céryce, dans quel but te mandent les galants ?
Est-ce pour ordonner aux femmes de service
De quitter leurs travaux, de courir à l’office ?
Ah ! cessant désormais vos pourchas insolents,
Puissiez-vous faire ici votre ultime bombance,
Vous qui, toujours ligués, dévorez les grands biens
Échus à Télémaque ! Au temps de votre enfance,
Vous n’avez donc jamais ouï dire aux anciens
Quel homme fut Ulysse à l’égard de vos pères ?
Ni de fait, ni de bouche, il ne les désola.
C’est le propre pourtant des hautains sceptriféres
De chérir celui-ci, d’abhorrer celui-là.
Lui, son autorité n’incommoda personne.
Mais votre âme se montre en ces lâches tracas,
Et des bienfaits passés vous ne faites plus cas. »

Médon, qu’aux bons discours la prudence façonne :
« Reine, si c’était là le plus grave malheur !
Mais de tes Prétendants l’infamie en prépare
Un autre plus affreux ; Zeus soit notre sauveur !
Ils veulent que ton fils, sous leur glaive barbare,
Succombe à son retour ; car d’Ulysse il s’enquiert
Dans la sainte Pylos et Sparte la divine. »

Pénélope chancelle, et son esprit se perd ;
Elle reste accablée ; à flots sur sa poitrine
Tombent des pleurs brûlants ; sa douce voix s’éteint.
Enfin, elle reprend après un long silence :
« Héraut, pourquoi sa fuite ? Et comment n’a-t-il craint
D’escalader ces nefs qui sur la mer immense
Sont les coursiers de l’homme et l’entraînent au loin ?

Est-ce pour que de lui tout meure, le nom même ?

Incontinent Médon, dans sa prudence extrême :
« Peut-être quelque dieu lui souffla ce besoin ;
Ou bien agit-il seul en naviguant vers Pyle,
Pour retrouver son père ou savoir s’il mourut. »

D’Ulysse alors Médon quitta le péristyle.
Au comble du chagrin, Pénélope ne put
Sur un siège quelconque attendre davantage ;
Mais elle s’accroupit au seuil de son boudoir
Et gémit longuement : ses serves de tout âge
Avec elle aussitôt vinrent se condouloir.
Entre mille soupirs les harangua la reine :
« Chères, le ciel me voue à plus d’affliction
Que jamais n’en subit femme contemporaine,
Je perdis un époux brave comme un lion,
Plus qu’aucun Danaen distingué, méritoire,
Dans l’Hellade et l’Argos chanté de toute part ;
La tempête aujourd’hui me dérobe sans gloire
Un tendre fils, et rien ne m’apprit son départ.
Eh quoi ! nulle de vous n’a songé, malheureuses,
À m’arracher du lit, lorsque toutes pourtant
Vous saviez qu’il allait sur ces machines creuses ?
Si je l’avais connu, ce projet révoltant,
Certe il serait resté, malgré son ardeur folle,
Ou morte il m’eût laissée en s’échappant ainsi.
Mais qu’on aille quérir le vieil esclave Dole
Que me donna mon père, à ma venue ici,
Et qui soigne les plants du verger : je désire
Qu’à Laërte il recoure et le renseigne en plein.
Il se peut que l’aïeul du prompt danger s’inspire,

Et vienne accuser ceux qui prétendent soudain
Frapper son descendant, celui du noble Ulysse. »

Sa nourrice adorée, Eurycléa, lui dit :
« Ma fille, qu’à l’instant sous l’acier je périsse,
Ou daigne me garder et donne-moi crédit.
Je savais tout ; c’est moi qui par son ordre même
Fournis farine et vin, sous le serment formel
De ne rien t’avouer avant l’aube douzième,
À moins de tendre enquête ou d’éclat maternel,
De peur que le chagrin n’usât ton corps splendide.
Or, baignée à grande eau, ceinte de blancs tissus,
Avec nous te rendant à l’étage au dessus,
Prie Athénée, l’enfant de Zeus qui tient l’égide.
Cette déesse peut le soustraire au trépas.
N’afflige point l’ancien trop affligé ; je doute
Que les tranquilles dieux suppriment ici-bas
Les rejetons d’Arcèse : il faut qu’un d’eux s’ajoute
Aux rois de ce beau sol et de ces nobles murs. »

Pénélope sourit, renaît à ce langage.
Au bain elle se rend, se revêt d’habits purs,
Monte avec son cortège aux chambres de l’étage,
Met l’orge en une ciste et supplie Athénée :
« Écoute-moi, déesse olympienne, indomptable !
Si jamais dans ces lieux Ulysse prosterné
T’immola des brebis, des bœufs de son étable,
Souviens-t’en aujourd’hui, sauve mon fils peineux,
Et de mes poursuiveurs confonds l’odieux nombre. »
Elle dit, ulula ; Minerve ouït ses vœux.

Cependant les intrus troublaient le palais sombre ;

L’un de ces jeunes fous ainsi de discourir :
« La reine de nos cœurs assurément apprête
Notre hymen, sans savoir que son fils va périr. »
Mais ils ignoraient tous l’invocation faite.
Soudain Antinoüs aux bavards prétendants :
« Insensés, gardez-vous de propos téméraires,
De crainte de les voir rapportés au dedans.
Allons vite, partons, et, muets solidaires,
Dans l’ombre accomplissons le projet arrêté. »

Il dit, et court choisir vingt hommes de courage.
Ceux-ci gagnent sa nef dormant près du rivage.
Ils la lancent d’abord sur le flot tourmenté,
Puis disposent les mâts, le jeu des fines voiles,
Emboîtent dans le cuir les puissants avirons
Et donnent, comme il sied, l’essor aux blanches toiles.
Leurs gens les ont munis d’armes et de plastrons.
Tous s’embarquent alors et vont mouiller au large ;
Là de souper ensemble et d’attendre la nuit.

L’auguste Pénélope, en haut dans son réduit,
Restait à jeun, sans mets ni boisson qui la charge,
Scrutant si du trépas son fils réchapperait
Ou si les Prétendants dompteraient sa bravoure.
Tel s’agite un lion qu’un flot d’hommes entoure
Et qui tremble à l’aspect de leur cercle en arrêt,
Telle flottait la reine aux approches du somme.
Enfin son œil se ferme et son corps se détend.
Mais la dive aux yeux pers va toujours l’assistant.
Voici donc qu’elle crée un féminin fantôme,
Image d’Iphtimé, fille d’Icarios,
La compagne d’Eumèle, un habitant de Phères.

Et de l’expédier sous le toit du héros,
À Pénélope en proie à ses douleurs amères,
Pour contenir ses pleurs et son deuil infini.
Par le cuir du verrou le fantôme pénètre ;
Il murmure, en planant sur le front rembruni :
« Pénélope, tu dors, brisée en tout ton être ?
Les dieux sempiternels condamnent toutefois
Tes larmes, tes sanglots, car ton fils sur ces grèves
Doit revenir : jamais il n’enfreignit leurs lois. »

Suavement bercée à la porte des rêves,
La sage Pénélope aussitôt répondit :
Ma sœur, pourquoi viens-tu ? L’on te vit peu constante
À hanter ma maison, la tienne est si distante !
Tu me dis d’oublier les maux qui sans répit
Tourmentent ma cervelle et me déchirent l’âme.
Non ! d’abord je perdis un brave et noble époux,
L’emportant sur les Grecs en renommée et fame,
Dans l’Hellas, l’Argolide acclamé parmi tous.
Maintenant mon cher fils roule en une galère,
Lui si jeune et peu fait aux travaux, aux conseils !
Je m’afflige pour lui bien plus que pour son père ;
Je tremble, et crains qu’il n’ait de funestes réveils
Chez les gens qu’il visite ou sur la mer stérile.
Des ennemis nombreux l’entourent de filets
Et veulent le tuer avant qu’il touche l’île. »

Le ténébreux fantôme, à ces aveux complets :
« Espère, et ne sois pas trop dupe de la crainte.
Il a pour guide un dieu que plus d’un voudrait voir
Marcher à ses côtés, car grand est son pouvoir.
C’est Minerve-Pallas ; elle comprend ta plainte,

Et me fait te tenir ce discours spontané. »

En ces mots répliqua l’innocente princesse :
« Si tu viens en déesse écho d’une déesse,
Allons, entretiens-moi de l’autre infortuné ;
Dis-moi s’il vit encore et voit l’astre ignivome,
Ou si, déjà sous terre, il languit chez Pluton. »

À ce pressant appel, le ténébreux fantôme :
« Je ne te parlerai de lui sur aucun ton,
Qu’il soit vivant ou mort ; foin des paroles vaines ! »

Le fantôme, à ces mots, glissant par le verrou,
S’évapora dans l’air ; Pénélope, au frou-frou,
Se réveilla ; son cœur ne sentit plus de peines,
Depuis qu’un songe vrai, la nuit, flatta ses yeux.

Les galants naviguaient à travers l’ombre opaque,
Méditant le trépas du pauvre Télémaque.
Il est en pleine mer un îlot rocailleux,
Entre l’âpre Samos et la féconde Ithaque.
C’est Astéris, offrant quelques ports spacieux :
Là, nos Grecs embusqués dressèrent leur attaque.

CHANT V




CHANT V



LE RADEAU D’ ULYSSE

L’Aurore, s’échappant des bras du beau Tithon,
Surgit pour éclairer et le ciel et la terre.
Les dieux de s’assembler, sous le regard sévère
De Jupin darde-foudre et maître en tout canton.
Minerve leur redit les fatigues d’Ulysse
Qui, captif de la Nymphe, était son grand souci :
« Père Zeus, et vous tous, béats siégeant ici,
Que désormais nul roi, sceptrigère d’office,
Ne soit bon, clément, doux, ami de l’équité,
Mais qu’il se montre dur et constamment injuste,
Puisque là-bas chacun oublie un prince auguste,
Parmi ce peuple grec qu’en père il a traité.
En proie à la douleur, il gémit dans une île,
Aux mains de Calypso qui le tient prisonnier.
Il ne peut rallier son patrien asile,
N’ayant aucuns vaisseaux, pas même un nautonnier,
Pour l’aider à franchir l’immensité marine.
Ores les Prétendants vont tuer de concert
Son cher fils au retour ; car d’Ulysse il s’enquiert
Dans la sainte Pylos, à Sparte la divine. »

En ces mots riposta le Recteur sourcilleux :
« Ma fille, de tes dents quelle parole glisse !
N’as-tu pas décidé de toi-même qu’Ulysse
Rentrerait dans sa ville et se vengerait d’eux ?
Dûment, comme tu sais, dirige Télémaque,
Afin qu’en ses foyers il retrouve un abri,
Et que ses noirs chasseurs, déçus, voltent casaque. »

Il dit, et stimulant Hermès, son fils chéri :
« Hermès, en tout besoin notre courrier rapide,
Instruis de mon arrêt la Nymphe aux longs cheveux,
Concernant le retour d’Ulysse l’intrépide.
Qu’il parte, sans l’appui des hommes ni des dieux ;
Mais seul, sur un radeau, souffrant mille misères,
Qu’au sol gras de Schérie il aborde en vingt jours
Chez les Phéaciens qui sont presque nos frères.
Tous viendront, comme un dieu, l’honorer au parcours,
Et le rendront par mer à sa chère peuplade,
Comblé de plus d’effets, d’or, d’airain, d’objets d’art,
Qu’il n’en eût rapporté du sac de la Troade,
En rentrant sain et sauf avec sa quote-part.
À ces conditions, sur ses rives natales,
Sous son toit, près des siens, il pourra revenir. »

Le courrier Argicide aussitôt d’obéir.
Il attache à ses pieds de superbes sandales,
Célestes, toutes d’or, faites pour l’entraîner
Sur la vague et le sol, comme un vent énergique.
Puis, il prend sa baguette, arme deux fois magique,
Inspirant le sommeil, sachant le détourner.
Cette baguette en main, l’Argicide s’envole.
Des hauteurs de Piérie il plonge dans la mer,

Frisant l’onde, à l’instar de l’aquatile grolle
Qui happe les poissons au ras du gouffre amer,
Et mouille en ce pourchas son aile palpitante.
Sur la crête des flots Hermès ainsi volait.
Mais quand il approcha de l’île si distante,
Quittant pour le sol plat l’océan violet,
Il atteignit la grotte où régnait à son aise
La Nymphe aux longs cheveux : elle était au dedans.
Dans le vaste foyer brûlaient des feux ardents ;
Le cèdre, les thuyas, alimentant la braise,
Au loin parfumaient l’air ; la dive, en gazouillant,
D’une navette d’or se tissait des tuniques.
Son séjour s’abritait d’un rideau scintillant
D’aunes, de peupliers, de cyprès balsamiques.
Là nichaient des oiseaux à vol impétueux,
Chouettes, éperviers, corneilles poissonnières,
Peuple criard épris des choses marinières.
Autour de la caverne, en rameaux tortueux,
Serpentait une vigne aux grappes transparentes.
Quatre sources de front donnaient leurs clairs débits
Par des canaux suivant des routes différentes.
L’ache et la violette émaillaient cent tapis
De verdure : un dieu même, arrivant de la nue,
Aurait eu l’œil charmé, le cœur épanoui.
L’Argiphonte légat se détint, ébloui.
Quand il eut satisfait son esprit et sa vue,
Il entra dans la grotte immense : Calypso,
La noble déité, sur-le-champ le devine ;
Car les membres épars de la troupe divine
Se connaissent entre eux, quel que soit leur berceau.
Hermès ne trouva point le magnanime Ulysse ;
Il pleurait sur la grève, où depuis si longtemps,

Des sanglots à la bouche et son âme au supplice,
Ses regards contemplaient les flots déconcertants.

L’immortelle Calypse interroge son hôte,
Après l’avoir assis sur un trône soyeux :
« Hermès caducifer, digne d’estime haute,
Qui t’amène chez moi ? tu vins peu dans ces lieux.
Narre ton but, mon cœur à t’appuyer m’engage,
Si c’est en mon pouvoir, si c’est possible enfin.
Mais suis-moi, je m’en vais t’offrir les mets d’usage. »
Et la dive, approchant une table en bois fin,
Sert le rouge nectar, dispose l’ambroisie.
L’Argicide coureur mangea, but à son gré.

Lorsqu’il sentit son être amplement restauré,
Il répondit ces mots à la Nymphe saisie :
« La visite d’un dieu t’intrigue, ô déité ?
C’est bien, et franchement les causes t’en sont dues.
Zeus contre mon désir ici m’a député,
Car qui saurait joyeux franchir tant d’étendues
D’eau salée ? il n’est point de ville tout auprès
Qui sacrifie aux dieux, d’hécatombes les flatte.
Mais nul des Immortels du tonnant autocrate
Ne peut enfreindre ou bien éluder les arrêts.
Zeus dit qu’en ta maison vit le plus pitoyable
Des guerriers qui, neuf ans, portèrent le trépas
Dans Ilion, et puis, à sa chute effroyable,
Revinrent ; mais, en route, ils froissèrent Pallas
Qui déchaîna contre eux une trombe subite.
Ses braves compagnons périrent tous alors ;
Pour lui, l’onde et le vent l’ont poussé sur ces bords,
Et Jupin veut de toi qu’il reparte au plus vite.

Car son destin n’est point de mourir loin des siens,
Mais de revoir bientôt les rives de la Grèce,
Sa demeure élevée et ses concitoyens. »

Il dit, et Calypso, la sublime déesse,
Frémit et riposta par ce discours ailé :
« Dieux, vous êtes cruels, jaloux plus que personne,
Vous qui ne voulez point qu’une dive se donne
À l’humain qu’elle élut pour son mari zélé.
Ainsi, quand d’Orion s’éprit la blanche Aurore,
Contre lui vos Grandeurs rugirent tellement
Que la chaste Artémis, dont le ciel se décore,
L’attaqua dans Ortyge et le flécha gaîment.
De même, quand Cérès, à la couronne blonde,
Suivant son propre instinct, s’unit à Jasion
Dans un terrain tiercé, Zeus, sachant l’action,
Darda sur l’amoureux sa foudre furibonde.
Ores vous m’enviez, vous dieux, cet homme-époux.
Je le sauvai pourtant, lorsque à sa quille, au large,
Seul il pendait : Jupin, d’une horrible décharge,
Venait d’ouvrir sa nef au sein des noirs remous.
Ses braves compagnons alors de disparaître ;
Pour lui, l’onde et le vent chez moi l’ont apporté.
Je l’admis, l’hébergeai, puis j’osai lui promettre
La jeunesse éternelle et l’immortalité.
Mais puisque aucun des dieux du foudroyant monarque
Ne peut enfreindre ou bien éluder les mandats,
Qu’il parte, ainsi que Zeus l’ordonne, et qu’il s’embarque
Sur l’onde atroce : moi, je ne le chasse pas.
Car je n’ai ni vaisseaux ni marins volontaires
Pour l’aider à franchir la mer aux vastes flancs ;
Ains je lui donnerai des conseils bons et francs,

Afin que sain et sauf il regagne ses terres. »

L’Argicide envoyé répliqua vivement :
« Fais-le partir ainsi ; crains le dieu porte-égide ;
Garde qu’il ne te frappe en son courroux fumant. »
À ces mots disparut le puissant Argicide.

Après avoir ouï l’ordre du roi des dieux,
L’auguste nymphe alla vers le prudent Ulysse.
Il demeurait assis sur la grève, et ses yeux
Se rougissaient de pleurs : pour lui, plus de délice
En sa prison, l’amour ayant fui de son cœur.
La nuit, près de la dive, en sa caverne creuse,
Par force il reposait, glaçant la chaleureuse.
Le jour, sur les rochers promenant sa langueur,
Des sanglots à la bouche, et l’âme déchirée,
Ses regards dévoraient l’abîme infructueux.

Tout à coup, l’abordant, la déesse azurée :
« Ne te consume plus en regrets luctueux,
Infortuné, je vais te renvoyer de suite.
Mais coupe de longs bois, construis avec l’airain
Un grand radeau ; revêts ce planchage marin
D’un tillac, pour braver toute lame fortuite.
Comme provisions, j’y placerai du pain,
De l’eau, du vin corsé, soutien de la matière.
J’y mettrai des habits ; enfin, bon vent arrière,
Tu pourras sain et sauf revoir ton sol lointain,
Si c’est la volonté des gouvernants célestes
Qui savent mieux que moi prévoir, puis accomplir. »

Le patient Ulysse alors de tressaillir

Et de lui décocher, en retour, ces mots lestes :
« Déité, tu veux rire en parlant de départ,
Lorsque sur un radeau tu m’ordonnes de fendre
Des flots durs, périlleux, dont un vaisseau gaillard,
Que hâte un divin souffle, a peine à se défendre.
Je n’irai, malgré toi, déesse, en un radeau,
À moins que de ta lèvre un serment formidable
N’aille me prémunir contre un malheur nouveau. »

Calypso sur-le-champ, de l’air le plus aimable,
En lui prenant la main dit au brave en éveil :
« Il faut que tu sois plein de ruse et de prudence,
Pour oser me tenir un langage pareil.
J’atteste par la Terre et par le Ciel immense,
Et par les eaux du Styx (c’est le plus fort serment
Dont usent les grands dieux dans un besoin extrême),
Que je ne te prépare aucun autre tourment.
Mais je te presserai d’agir, comme moi-même
J’agirais sous le joug de la nécessité.
En effet, je suis juste ; au fond de ma poitrine
Habite la douceur et non la dureté. »

Promptement, sur ces mots, l’insulaire divine
Revint, le précédant ; Ulysse la suivit.
Lorsque furent rentrés et l’homme et la déesse,
Sur le siège d’Hermès l’infortuné s’assit.
La belle lui porta des mets de toute espèce,
Breuvages, aliments coutumiers aux mortels.
Elle, en face du preux, s’attabla très courtoise ;
Puis, ses femmes d’offrir le nectar et l’ambroise.
Tous deux goûtent alors aux plats substantiels.

Quand on eut bien vidé l’assiette et le calice,
La belle Calypso, comme péroraison :
« Noble fils de Laërte, industrieux Ulysse,
Dans le plus bref délai vers ton sol, ta maison,
Tu veux donc t’en aller ? Eh bien, soit ! bonne chance.
Si tu savais combien, dans un proche avenir,
T’attendent de malheurs avant d’y parvenir,
Tu ne quitterais pas ma douce demeurance
Et serais immortel, encor que bien tenté
D’embrasser une épouse, objet de tes alarmes.
Moi, de ne lui céder en stature ni charmes
Je me flatte à coup sûr, puisque pour la beauté
Vos femmes ne sauraient primer des immortelles. »

L’ingénieux Ulysse aussitôt répondit :
« Nymphe, ne m’en veux pas ; certes je me suis dit,
Et souvent, qu’en attraits, en grâces personnelles,
La chaste Pénélope est au-dessous de toi.
Elle passe, et tu ris de la mort et de l’âge.
Mais j’entends néanmoins, je désire avec rage
Voir le jour du départ et retourner chez moi.
Si quelque dieu me frappe au milieu du flot sombre,
Je me résignerai ; mon cœur est fait à tout.
J’ai souffert mille maux, j’eus des revers sans nombre
En campagne et sur mer : qu’importe un autre au bout ! »

Il dit ; le soleil chut, l’ombre emplit les collines.
Au fond de la caverne en hâte renfermés,
Dans les bras l’un de l’autre ils restèrent pâmés.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matutines,
Ulysse, en blouse et cape, à s’élancer fut prompt.

La Nymphe pour sa part mit une robe blanche,
Légère, gracieuse ; elle entoura sa hanche
D’une ceinture d’or, et voila son beau front.
Alors elle pourvut au partement d’Ulysse.
D’abord de lui donner une hache d’airain,
Grande, aisée, à deux fils, avec un manche lisse,
Un manche d’olivier d’ajustage certain.
Cela fait, de l’armer d’une fine doloire ;
Enfin de le conduire en un lointain coteau,
Où frêne, orme et sapin s’élançaient dans leur gloire,
Déjà secs, soleillés, bons pour nager sur l’eau.
Après avoir montré l’arborique parage,
La noble Calypso chez elle retourna.

Lui, coupa de grands troncs, accélérant l’ouvrage.
Il en abattit vingt, qu’au fer il façonna,
Polit soigneusement et soumit à l’équerre.
Mais, tarières en main, Calypso reparaît.
De suite il perce et joint ces fils de la forêt.
Strictement les cheville et de clous les resserre.
Autant un homme habile à construire un vaisseau
D’un navire marchand sait étendre la base,
Autant l’actif Ulysse élargit son radeau.
Il élève un tillac, que mainte poutre évase,
Par les planches du pont couronnant son travail.
Ensuite il dresse un mât, le munit d’une antenne ;
De plus, pour se guider, il plante un gouvernail
Qu’il entoure d’osier, comme garde sereine
Contre les coups de mer : pour lest, des blocs de bois.
Cependant Calypso, songeant à la voilure,
Apporte de la toile ; il la coud de ses doigts.
Il tend câbles, funins, boulines pour conclure.

Puis lance sa machine au moyen de rouleaux.

Le quatrième jour, son œuvre était finie ;
Au cinquième, baigné, vêtu d’habits royaux,
Le vaillant eut congé de sa divine amie.
Calypso lui fit prendre une outre de vin noir,
Une outre d’eau ; de plus, un sac de friandises
Contentant le palais, entretenant l’espoir.
Sa bouche, comme adieux, souffla de bonnes brises.
Ulysse ainsi poussé mit, joyeux, voile au vent.
Bien maître de sa barre, il allait sans saccades,
Et, rebelle au sommeil, son œil lorgnait souvent
Le Bouvier lent à fuir, les brillantes Pléiades,
Puis l’Ourse, dénommée aussi le Chariot,
Qui regarde Orion, en pivotant sur place,
Et du large Océan seule esquive le flot.
De Calypse il avait le conseil efficace
De la laisser toujours sur sa gauche en voguant.
Dix-sept jours, il tint bon aux humides campagnes ;
Le dix-huitième, il vit les ombreuses montagnes
Du sol Phéacien tout près se distinguant.
Il crut qu’un bouclier surplombait les abîmes.

Mais du coin Éthiope en revenant par là.
Neptune l’aperçut, d’un rocher des Solymes.
Il reconnut sa nef, son courroux redoubla,
Et, secouant la tête, il se dit en lui-même :
« Quoi ! dans l’Ethiopie alors que je roulais,
Les dieux envers Ulysse ont changé de système.
Le voilà presque au bord des Phéaces palais,
Où le Sort veut qu’il trouve un terme à ses souffrances.
Mais j’entends le meurtrir encore comme il faut. »

Ennuageant l’azur, de sa fourche aussitôt,
Il trouble son domaine, aux venteuses puissances
Lâche la bride, enfin d’un linceul accablant
Couvre la terre et l’eau ; soudain le jour expire.
L’Eurus et le Notas, le violent Zéphyre,
Borée, enfant des airs, fouettent l’onde en hurlant.
Ulysse sent fléchir ses genoux et son âme,
Et dit dans son grand cœur, en poussant maint soupir :
« Hélas ! infortuné, que vais-je devenir ?
Je crois que Calypso ne mérite aucun blâme
Pour m’avoir annoncé qu’un parcours orageux
Redoublerait mes maux ; ses dires s’accomplissent.
Zeus a fermé le ciel d’un rideau nuageux ;
La mer entre en fureur, et tous les vents sévissent
En épais tourbillons. À présent, c’est la mort.
Trois, quatre fois heureux les guerriers Danaïdes
Fauchés sous Ilion, pour complaire aux Atrides !
Ah ! que n’ai-je péri, terminé là mon sort,
Le jour où des Troyens les sifflantes dardelles
M’assaillaient près du corps d’Achille renversé !
J’aurais eu sépulture et palmes éternelles ;
Mais non ! je dois finir tristement effacé. »

Comme il parlait, d’en haut une vague barbare
Sur lui vient fondre, et fait tournoyer son esquif.
Le héros culbuté tombe au gouffre ; la barre
A glissé de ses mains ; l’essaim expéditif
Des vents coalisés coupe en deux sa mâture.
Voile, antenne, en morceaux, s’envolent à la fois.
Ulysse un bout de temps reste sous l’onde obscure,
Sans pouvoir remonter, si rude en est le poids,
Si lourds sont les habits qu’il tient de l’Immortelle.

À la fin il émerge ; aussitôt de cracher
Le liquide salin qui de son chef ruisselle.
L’angoisse ne lui fait oublier son plancher :
Il s’élance à travers les lames, s’en empare,
Et, s’asseyant au centre, échappe au coup final.
Mais les flots soulevés ballottent la gabare.
Comme, au souffle imprévu d’un orage automnal,
Un fagot broussailleux roule au milieu des plaines,
Ainsi, deçà, delà, l’esquif est promené.
Tantôt Notus le livre aux fougues Boréennes,
Tantôt Eurus le cède au Zéphyre acharné.

Ino, fille de Cadme, autrefois Leucothée,
Mortelle à beaux talons, à féminine voix,
Et maintenant des mers hôtesse accréditée,
Vit Ulysse, et plaignit son danger, ses émois.
Sous forme de plongeon hors du gouffre elle vole,
Et, sur la nef perchée, articule ces mots :
« Infortuné, d’où vient que, toujours malévole,
Neptune ébranle-terre aime à tripler tes maux ?
Mais, malgré son envie, il ne peut te détruire ;
Donc, suis bien mes conseils, car tu parais sensé.
Dépouille ces tissus, laisse les vents réduire
Ton épave, et, nageant, gagne d’un bras pressé
Le rivage Phéaque où gît ta délivrance.
Prends cette sainte écharpe, étends-la sur ton sein ;
Tu ne craindras ni maux, ni perte d’existence.
Lorsque tu saisiras la rive de ta main,
Défais-t’en, jette-la dans l’abîme colère,
Loin de la terre ferme, et détourne les yeux. »
La dive alors lui tend l’écharpe tutélaire ;
Puis elle se replonge au gouffre spacieux,

Dans sa forme d’oiseau : le flot noir la supprime.
L’auguste patient délibéra d’abord,
Et dit, en gémissant, dans son cœur magnanime :
« Hélas ! si cet avis de quitter mon transport
Était d’un Immortel quelque nouvelle ruse ?
Je n’obéirai pas sur l’heure, car au loin
Cette terre promise est encor trop confuse.
Voici la marche à suivre en ce pressant besoin :
Tant que résisteront les ais de ma nacelle,
Je ne la quitte point, tenace batailleur.
Si de ses chocs nombreux l’ouragan les descelle,
Je me sauve à la nage ; il n’est rien de meilleur. »

Tandis que ces pensers l’occupaient de la sorte,
Neptune ébranle-sol soulève un large flot,
Terrible, inévitable, un vrai mont, qui l’emporte.
Comme un vent furieux s’empare d’un ballot
D’avoine desséchée, en tous sens le ravale,
Des poutres ce grand coup disperse le faisceau.
Ulysse en enfourche une, ainsi qu’une cavale,
Et jette les habits donnés par Calypso.
Il met vite l’écharpe autour de sa poitrine,
Puis, la tête en avant, dans les vagues bondit ;
Et de nager. Le roi de la vaste marine
L’aperçut, secoua le front, et se redit :
« Erre ainsi maintenant, en proie à l’infortune,
Jusqu’au moment de voir ces amis de Jupin.
Tu ne te plaindras point des douceurs de Neptune.
À ces mots, il fouetta ses chevaux à long crin,
Et d’Aigues rejoignit sa belle résidence.

Or, Minerve-Pallas roule un autre projet ;

Elle enchaîne les vents dans leur sombre trajet,
Et leur commande à tous le calme et le silence.
Seul Borée, à sa voix, court aplanir les flots
Pour qu’Ulysse, vainqueur de la mort et des Kères,
Aille aux Phéaciens, peuple de matelots.

Durant deux jours, deux nuits, sur ces plaines précaires
Il erra ; bien souvent son cœur prévit la mort.
Mais, au troisième éclat de l’Aube aux belles tresses,
Le vent se tut partout ; en de douces paresses
Retombèrent les eaux : dans leur dernier effort,
Le héros soulevé regarda, vit la terre.
Autant un fils s’égaie au rétablissement
D’un père consumé par plus d’un long tourment ;
Un funeste démon le tenait sous sa serre,
Mais les dieux excellents vinrent le secourir :
Autant voir terre et bois enthousiasme Ulysse.
Il nage, et vivement s’efforce d’atterrir ;
Mais juste au point voulu pour qu’un cri se saisisse,
Il entendit la mer bruire contre le roc.
Les lames mugissaient, aux folles escalades
Du rivage escarpé, blanc d’écume à leur choc.
Pour accueillir les nefs là n’étaient ports ni rades ;
Les bords se projetaient en roches, en récifs.
Le preux, sentant fléchir sa force et son courage,
Exhale en soupirant ces regrets expressifs :
 « Malheur ! quand, grâce à Zeus, l’inespéré rivage
M’apparaît, lorsque j’ai croisé le gouffre en plein,
Il n’est, pour échapper, de sortie assez proche.
Devant moi, des écueils ; autour, le revolin
Des flots impétueux ; là-bas un mur de roche.
Ici, de l’eau profonde, et je ne pourrais pas

Tenir sur mes deux pieds pour conjurer ma perte.
Si j’avance, il se peut qu’un flot me déconcerte,
M’entraîne vers les rocs, paralyse mes bras.
Si je fouille plus loin, en quête d’une plage
Obliquement heurtée, ou d’un havre clément,
Je crains que de nouveau l’ouragan ne m’engage
Dans la mer poissonneuse au long gémissement,
Ou qu’une déité ne lance à ma rencontre
Un des monstres hideux qu’Amphitrite nourrit ;
Car Neptune envers moi sans pitié se remontre. »

Tandis que ces pensers agitaient son esprit,
Un paquet d’eau le pousse aux pointes riveraines.
Il aurait eu les os broyés avec les chairs
Sans une impulsion de Minerve aux yeux clairs.
D’un élan, il saisit une roche à mains pleines,
Et s’y tient en geignant jusqu’au passer du flot.
Ainsi d’en réchapper ; mais la liquide masse
Au retour le refrappe et l’emporte aussitôt.
Comme aux pieds du polype arraché de sa place
Adhérent fortement des éclats de granit,
De ses robustes mains ainsi contre la pierre
La peau resta collée, et l’onde le couvrit
Du coup, malgré le Sort, s’achevait sa carrière,
Si Minerve à l’œil bleu ne l’eût réinspiré.
Résistant aux efforts de la poussée amère,
Il nage, en côtoyant, l’œil fixé vers la terre,
Pour découvrir une anse, un refuge assuré.
D’un cours d’eau magnifique il atteint l’embouchure,
Et la position à l’instant le séduit,
Car la roche en est lisse, aucun vent n’y murmure.
Il reconnut un Fleuve et pria comme il suit :

« Prince, qui que tu sois, écoute ! Sur la rive,
Que j’invoquais, je fuis Neptune menaçant.
Pour les Immortels même il est intéressant,
L’homme errant comme moi, qui maintenant arrive
En ton sein, à tes pieds, après de tels assauts.
Pitié, grand roi ! mon cœur t’implore avec délice. »

Il dit ; le dieu suspend son cours, retient ses eaux,
Fait renaître un doux calme, enfin accueille Ulysse
Dans son lit : mais du preux faiblissent les genoux,
Les bras puissants ; la mer a brisé sa vaillance.
Son corps se gonfle, l’eau ruisselle en abondance
De son nez, de sa bouche, et sans souffle, sans pouls,
Il gît inanimé ; la fatigue le tue.
Quand il reprit haleine et put se redresser,
Du saint voile il eut soin de se débarrasser,
Et le jeta dans l’onde à maritime issue.
Son fidèle courant le remit sous la main
De la charmante Ino. Lui, s’éloignant du fleuve,
Alla parmi les joncs, baisa l’alme terrain
Et dit languissamment dans son âme à l’épreuve :
« Hélas ! qu’adviendra-t-il, qu’ai-je encore à souffrir ?
Si près d’ici je passe une nuit exposée,
La nuisible fraîcheur et l’humide rosée
Ensemble achèveront de me faire mourir.
Oui, d’un fleuve au matin se dégage un air rude.
Que j’aille à ce coteau, vers ces arbres épais,
Que sous un dru taillis, sans froid ni lassitude,
Je puisse du sommeil goûter enfin la paix,
Des fauves je serai peut-être la pâture. »

Tout pesé, le héros prend ce dernier parti.

Il gagne donc le bois dominant l’onde pure,
Et sous deux arbrisseaux il demeure blotti.
C’étaient des oliviers, l’un franc, l’autre sauvage.
Le souffle des autans ne les glaça jamais ;
Jamais l’ardent soleil ne troua leur ombrage,
Et nulle pluie au sol n’inclina leurs sommets,
Tant ils croissaient touffus, entrelacés. Ulysse,
Tapi là, de ses mains se fait un lit feuillu,
Car les feuilles partout avaient tellement plu
Que deux ou trois mortels en leur amas propice
Auraient pu se garer des plus terribles nords.
Le divin patient sourit à ce feuillage ;
Dans sa masse il pénètre et s’en couvre le corps.
Ainsi qu’au bout d’un champ, loin de tout voisinage,
Un berger dans la cendre enfouit un tison
Pour conserver son feu, n’en pas quêter le germe :
Tel s’enfeuillait Ulysse. Alors, mettant un terme
À son cruel labeur, Pallas verse à foison
Des pavots sur ses yeux et doucement les ferme.

CHANT VI




CHANT VI



ARRIVÉE D’ULYSSE CHEZ LES PHÉACIENS

Tandis que reposait ainsi le noble Ulysse,
Vaincu par la fatigue et le sommeil, Pallas
Court aux Phéaciens, dans leur ville se glisse.
En la vaste Hypérée autrefois leurs États
Touchaient ceux du Cyclope, arrogante peuplade
Qui les violentait, étant plus forte qu’eux.
Le fier Nausithoüs leur fit quitter ces lieux,
À Schère les fixa, loin de toute algarade.
Il bâtit des maisons, emmura la cité,
Créa des temples saints et partagea les terres.
Mais alors, chez Pluton l’ayant mené les Kères,
Alcinoüs régnait, par les Dieux assisté.

Méditant le retour du naufragé sublime,
La déesse aux yeux pers se rendit au palais.
Elle entra dans la chambre au décor bellissime,
Où, déesse elle-même en stature, en attraits,
Dormait Nausicaa, du roi la fille aimée.

Deux serves, que la main des Grâces embellit,
Gardaient la riche porte exactement fermée.
Pallas va comme un souffle auprès du chaste lit,
S’arrête sur le front de la jeune princesse,
Sous les traits de l’enfant du grand naute Dymas,
Pucelle de son âge, objet de sa tendresse,
Et, déguisée ainsi, lui dit ces mots tout bas :
« Nausicaa, combien tu naquis paresseuse !
Tes superbes habits gisent là, négligés.
Il te les faut pourtant propres et bien rangés
Pour ta noce prochaine et ta suite nombreuse.
Le renom se mesure au soin du vêtement,
Et ce soin réjouit les parents qu’on adore.
Allons donc aux lavoirs, dés que luira l’Aurore.
Mes deux bras t’aideront, afin que promptement
Tout soit fait ; tu n’as point à rester longtemps fille.
En effet les meilleurs de nos Phéaciens,
Flattés de ton berceau, recherchent tes liens.
Exhorte alors ton père, avant que le jour brille,
À commander mulets et char, pour transporter
Les cestes, les péplos, les brillantes chlamydes.
Aller en chariot vaut mieux que de trotter
À pied, car loin d’ici sont les fosses limpides. »
Minerve aux yeux d’azur, à ces mots, remonta
Vers l’Olympe, où, dit-on, est des dieux le toit stable.
Aucun vent ne l’atteint, nulle eau ne l’attrista,
Le givre en est absent ; mais un air délectable
Y règne en un milieu de splendeurs couronné.
Les dieux jouissent là d’une paix éternelle.
Là donc revint Minerve, après l’avis donné.

Bientôt de ses rayons l’Aube frappa la belle

Nausicaa, qu’émeut son rêve saisissant.
De sa pièce elle court chez son père et sa mère
Pour leur en faire part ; chacun était présent.
La reine à son foyer, avec mainte ouvrière,
Filait la laine pourpre, et le roi s’apprêtait
À se rendre au Conseil des chefs de la province
Où des Phéaciens le noblois l’invitait.
L’aimable fille approche et dit au juste prince :
« Cher papa, ne veux-tu sur l’heure me fournir
Un char vaste et rapide, afin que j’aille au Fleuve
Laver nos beaux atours qui semblent se ternir ?
Toi-même, il te convient d’avoir toilette neuve,
Lorsque tu vas siéger parmi les principaux.
De tes cinq fils, ornant ces murs héréditaires,
Deux ont pris femme, et trois, jeunes célibataires,
Exigent constamment, pour danser plus dispos,
Des habits frais lavés ; or, cela me regarde. »
Elle se tut, d’hymen n’osant parler au bout.

Le père, qui devine, à répondre ne tarde :
« Les mules et le reste, enfant, j’accorde tout.
Va, mes palefreniers t’amèneront de suite
Un char vaste, rapide, enrichi d’un caisson. »
Il ordonne, et ses gens d’aller à l’unisson.
Dehors l’ample voiture est aussitôt conduite,
Et, sous le joug placés, s’attellent les mulets.
La vierge, descendant ses tissus magnifiques,
Dans le char bien poli les entasse complets.
Sa mère en un panier clôt des mets vivifiques.
Variés, abondants ; puis, elle emplit de vin
Une outre en peau de chèvre, et, l’infante montée,
Lui passe un flacon d’or plein d’huile décantée,

Pour qu’avec son collège elle s’en frotte au bain.
Alors Nausicaa prend les rênes luisantes,
Et fouette les mulets ; l’attelage piaffant
Part, emportant la charge et la royale enfant
Qu’à travers les vallons escortent ses servantes.

Quand on toucha les bords du fleuve cristallin,
À l’endroit des lavoirs toujours pleins d’une eau pure,
Dont l’efficacité chasse toute souillure,
Du char on délia l’assemblage mulin,
En l’excitant à tondre, aux détours de la rive,
Le gazon savoureux. Les suivantes pourtant
S’emparent des effets, les plongent dans l’eau vive
Et les foulent du pied, de zéle disputant.
Lorsque tout parut net, sans la minime crasse,
Le linge s’étendit aux cailloux d’un rocher
Que spécialement la mer venait lécher ;
Puis à son tour baigné, parfumé d’huile grasse,
Près du flot déjeuna le virginal essaim.
Et les tissus séchaient à l’aure matinale.
La princesse et sa suite ayant dompté la faim.
Leurs voiles déposés, jouèrent à la balle.
Nausicaa guidait brillamment ces jeux vifs.
Telle Diane, adroite à lancer la sagette,
En fouillant l’Érymanthe ou l’escarpé Taygète,
S’égaie aux sangliers, aux chevreuils fugitifs ;
Les nymphes des forêts, filles du Porte-égide,
Partagent ses ébats, et Latone en sourit,
Car Diane du front les dépasse, splendide,
Et, malgré leur beauté, partout les amoindrit :
Telle la tendre vierge effaçait ses compagnes.
Mais sitôt qu’il fallut rassembler les mulets,

Plier les vêtements, regagner le palais,
L’attentive Pallas voulut qu’en ces campagnes
Ulysse s’éveillât, vît la reine aux doux yeux,
Et par elle atteignît la ville sans entraves.
La balle va pointée à l’une des esclaves,
Qui la manque, et l’éteuf tombe au cours sinueux.
Toutes de s’écrier ! Ulysse au bruit s’éveille,
Et, s’asseyant, se dit, pensif et contenu :
 « Hélas ! chez quelles gens suis-je encore venu ?
Est-ce la cruauté, le mal qui les conseille,
Ou l’amour du prochain et la crainte des Dieux ?
Mon oreille a perçu des clameurs féminines…
C’est la troupe nymphale habitant ces collines,
Les sources des torrents, les pacages herbeux ;
Peut-être des mortels à voix articulée.
Allons de nos regards vérifier cela. »
Sur ce, hors du taillis le héros détala,
Puis dans le bois rompit une branche feuillée,
Pour voiler de son corps les endroits pudibonds.
Comme un lion de roche, imbu de sa puissance,
Qui, sous l’atroce pluie et les vents furibonds,
Tout à coup, l’œil ardent, contre des bœufs s’élance,
Poursuit biche et mouton ; son ventre, au jeûne astreint,
Vers les troupeaux le pousse, et jusqu’en leurs étables :
Tel Ulysse au milieu des vierges admirables
Se jette, quoique nu ; le besoin l’y contraint.
Il apparaît horrible et souillé par la lame.
Elles de s’échapper sur les rocs au hasard.
Seule, Nausicaa reste ; car de son âme
Minerve ôte le trouble, y met un calme à part.
Donc seule elle demeure : Ulysse délibère
S’il doit tomber aux pieds de la vierge aux beaux yeux,

Ou la prier de loin, en un discours mielleux,
De lui montrer les murs, d’habiller sa misère.
Il crut que le parti le plus sage de tous
Était de l’implorer doucement à distance,
Crainte de l’irriter en prenant ses genoux.
Aussitôt il lui dit, avec charme et prudence :
« Ô reine, je t’adjure, ou femme ou déité !
Si tu portes là-haut un divin diadème,
Je t’égale à Diane, enfant du Dieu suprême,
Pour les formes, la taille et la sérénité.
Mais si d’un sang mortel se colorent tes veines,
Heureux, trois fois heureux tes augustes parents,
Et tes frères aussi ! leurs cœurs exubérants
Se fondent sans nul doute en ivresses soudaines,
Quand aux danses rayonne un être tel que toi.
Ah ! bienheureux surtout, et par-dessus les autres,
Celui qui t’acquerra, qui t’aura sous son toit !
Je n’ai jamais rien vu de pareil chez les nôtres,
Soit fille, soit garçon ; tu me tiens ébloui.
À Délos autrefois, j’observai, prés du temple
D’Apollon, un palmier soudain épanoui ;
Car j’allai dans ces lieux, guerrier donnant l’exemple
En un trajet fatal dont saignèrent mes pas.
Je restai stupéfait devant sa tige altière,
Nul autre comme lui n’étant sorti de terre.
Femme, ainsi je t’admire, ébahi, n’osant pas
Embrasser tes genoux, et le malheur m’accable !
Hier j’ai pu m’enfuir de l’abîme écumant,
Après vingt jours d’orage et de mer implacable,
Depuis l’île d’Ogyge ; un dieu présentement
Pour croître mes ennuis me jette en cette zone.
C’en est fait, je m’attends à d’autres coups du Sort.

Mais toi, reine, sers-moi, car c’est toi que d’abord
J’implorai dans mes maux ; je ne connais personne
Parmi les occupants de ces étranges lieux.
Indique-moi la ville, et d’un lambeau de toile,
Si tu t’en es munie, à mon corps fais un voile.
Et que l’Olympe exauce entièrement tes vœux ;
Qu’il te donne un époux, un foyer que cimente
La concorde : en effet, il n’est rien de meilleur,
Rien n’est plus doux à voir que l’union charmante
Des couples assortis : elle abat le railleur,
Enchante l’ami sûr et les grandit eux-mêmes. »

La princesse aux bras blancs de suite répondit :
« Étranger, tu n’as l’air d’un fou ni d’un bandit ;
Mais Zeus Olympien de ses faveurs extrêmes
Aux bons comme aux méchants fait l’aumône à son gré.
Porte patiemment le fardeau qu’il t’impose.
Cependant, puisque ici tes pieds ont pénétré,
Tu vas être pourvu d’habits, de toute chose,
Comme il sied au souffrant qui prie avec douceur.
Je t’apprendrai la ville et quel peuple y fourmille :
C’est le Phéacien, de l’île possesseur.
Du grand Alcinoüs, pour moi, je suis la fille ;
Des Phéaces mon père est l’arbitre et le roi.»

À ces mots, rappelant sa troupe aux longues tresses :
« Chères, venez. Quoi donc ! un homme est votre effroi ?
Craignez-vous d’un voisin les attaques traîtresses ?
Il n’est pas né, jamais il ne verra le jour
Celui qui portera la guerre tapageuse
Dans nos cantons ; les dieux aiment trop ce séjour.
Nous vivons aux confins de la mer naufrageuse,

Et nul peuple en ces bords n’a jeté son filet.
Cet homme est d’aventure échoué sur nos côtes :
Il faut le secourir, car les pauvres, les hôtes
Viennent de Jupiter ; le moindre don leur plaît.
Femmes, à l’étranger offrez pain et breuvage,
Et garanti du vent, qu’au fleuve il soit baigné. »

Elle dit ; leur essaim s’arrête et s’encourage ;
Il fait asseoir Ulysse au point qu’a désigné
De leur roi généreux la fille vertueuse.
Près de lui l’on dépose et tunique et manteau,
Avec la fiole d’or à l’olive onctueuse ;
Puis, chacune l’incite à descendre dans l’eau.

Le magnanime Ulysse alors dit aux suivantes :
« Belles, retirez-vous, tandis que j’ôterai
L’écume de mon dos et d’huile frotterai
Ces chairs, veuves longtemps de frictions calmantes.
Je ne puis sous vos yeux au courant me jeter ;
J’ai honte d’aller nu devant de chastes vierges. »

Il dit ; la bande part et va tout rapporter.
Alors l’honnête preux lave, le long des berges,
Son cou, ses larges reins de souillure couverts.
Des maritimes sels il dégage sa tête,
Et, le corps bien huilé, son ablution faite,
Il met les vêtements par la princesse offerts.
Minerve, enfant de Zeus, ajoute à sa nature
Plus de force, d’éclat, et sur son torse allier,
Comme fleurs d’hyacinthe, épand sa chevelure.
De même qu’un orfèvre, instruit dans son métier
Par les soins de Pallas, l’entremise d’Hépheste,

Unit l’or à l’argent, parfait une œuvre d’art,
De même elle embellit ses regards et son geste.
Près du rivage amer, lui, s’assied à l’écart,
Superbe, rayonnant ; la princesse l’admire,
Puis, haranguant encor sa suite aux longs cheveux :
« Oyez, blanches beautés, ce que je vais vous dire.
Ce n’est point à l’insu des Divins bienheureux
Que cet homme aborda chez les nobles Phéaces.
Tantôt je le croyais un vulgaire mortel,
Et voici qu’il ressemble aux Princes des espaces.
Pour mari plût aux dieux que j’eusse un homme tel,
Qu’il habitât cette île et voulût s’y complaire !
Mais allons ! offrez-lui le boire et le manger. »

Chaque suivante alors, prompte à le satisfaire,
Place viande et boisson aux pieds de l’étranger.
Privé depuis longtemps de toute nourriture,
Le héros engloutit les bons mets octroyés.
Bientôt Nausicaa prend une autre mesure ;
Elle rapporte au char ses tissus reployés,
Attelle les mulets, puis remontant, légère,
De son siège elle exhorte Ulysse, comme il suit :
« Mon hôte, lève-toi ; viens, tu seras conduit
À la ville, au palais de mon illustre père.
Tes yeux pourront y voir l’élite de sa cour.
Or retiens cet avis, car tu me parais sage :
Tant que nous passerons par les champs de labour,
Mes compagnes et toi, derrière l’équipage
Marchez rapidement ; j’ouvrirai le chemin.
Mais quand nous atteindrons la ville crénelée
Que divise en deux parts un immense bassin,
Où les nefs, en dépit d’une passe étranglée,

Trouvent, après l’orage, un refuge constant ;
Où, devant le beau temple érigé pour Neptune,
S’étend une agora, d’un pavé consistant
(C’est là que l’on façonne et la carène brune,
Et les mâts, les agrès, les avirons polis,
Car nos Phéaciens n’ont ni carquois ni flèches,
N’adorant que la rame et les voilures fraîches
Qui les bercent au loin en de joyeux roulis) ;
Dès lors je crains d’amers propos ; je crains le blâme
Des passants, car toujours le peuple se moqua.
— Quel est cet étranger, nous crîrait quelque infâme,
Ce beau, ce merveilleux, qui suit Nausicaa ?
Où l’a-t-elle péché ? C’est son mari, je gage,
Peut-être un naufragé qu’elle aura recueilli,
Venant de bords lointains en ce calme parage…
Peut-être encore un dieu, par ses vœux assailli,
Qui lui tombe du ciel pour la choyer sans cesse.
Elle a bien fait de prendre un époux au dehors,
Puisque, n’en doutons pas, l’orgueilleuse princesse
Repousse de nos grands les amoureux efforts. —
Voilà ce qu’on dirait, source d’ignominie !
Moi-même, ouvertement je n’estimerais plus
Celle qui, sans l’aveu de sa famille unie,
Fréquenterait un homme avant les nœuds voulus.
Écoute donc, cher hôte, afin qu’en ta patrie,
Grâce au roi, ton retour soit vite préparé.
Sur la route il existe, avec source et prairie,
Un bois de peupliers à Pallas consacré.
Mon père a là son champ, sa vigne productive,
Éloignés du rempart, l’intervalle d’un cri.
Fais halte dans ce lieu, jusqu’à ce que j’arrive
Au centre de la ville, au paternel abri.

Lorsque tu me croiras en son enceinte auguste,
Franchis le mur Phéaque et demande aussitôt
La maison de mon père, Alcinoüs le juste.
L’édifice est commode à trouver, un marmot
T’y conduirait ; car nul des logis de la ville
N’a les proportions du royal bâtiment.
Après avoir passé la cour d’un pied agile,
Vole au fond du palais, droit à l’appartement
De ma mère : elle file, à la clarté des flammes,
Et contre une colonne, un lainage pourpré,
Merveilleux ; en arrière on distingue ses femmes.
Mon père, au coin du feu, sur un trône doré,
Boit, comme un Immortel, les sucs de la vendange.
D’un bond, va de la reine embrasser les genoux,
Afin que ton retour à ta guise s’arrange,
Quelles que soient les mers qui grondent entre nous.
Si son âme pour toi se révèle amicale,
Espère de revoir, dans les plus courts délais,
Ton sol, tes compagnons, ta demeure natale. »

Elle dit, et fouetta ses robustes mulets
Qui du fleuve à l’instant quittèrent le rivage.
Leurs sabots en cadence écrasaient les sablons ;
L’infante les réglait d’uniformes cinglons,
Pour qu’à pied pussent suivre Ulysse et l’entourage.
Le soleil se couchait, lorsqu’on parvint au bois
D’Athéné ; le héros s’arrête en cet asile,
Et prie ainsi Pallas, fille du Roi des rois :
« Ô Jovienne indomptable, à mes vœux sois facile !
Souris-leur maintenant, puisque tu les trompais,
Quand m’accablait Neptune, ébranleur de la terre.
Fais-moi trouver tantôt miséricorde et paix. »

Il dit ; Pallas-Minerve entendit sa prière,
Mais ne se montra point, redoutant le courroux
De son oncle azuré, qui, jusqu’au jour prospère,
Veut sur le noble Ulysse accumuler ses coups.

CHANT VII




CHANT VII



ULYSSE AU PALAIS D ALCINOÜS

Ainsi priait au bois le monarque sincère,
Et le char poussiéreux roulait vers la cité.
Quand l’infante eut rejoint le palais de son père,
Au porche elle fit halte : alors, de tout côté,
Ses frères d’accourir, des dieux image exquise.
Ils défont les mulets, rentrent l’habillement.
Nausicaa retourne à son appartement,
Où la vieille Épirote Euryméduse, acquise
De forbans autrefois, lui préparait du feu.
Du peuple Alcinoüs l’obtint en récompense,
Car il régnait sur tous, écouté comme un dieu ;
De sa fille aux bras blancs son lait nourrit l’enfance.
Elle alluma le feu, puis servit le souper.

Ulysse, se levant, gagne les murs ; Minerve
Dans un nuage épais accourt l’envelopper,
De peur qu’à son passage un Phéaque proterve
Ne l’outrage crûment, ne l’interroge à fond.
Comme il allait franchir l’enceinte bourdonnante,
La déesse aux yeux pers, sous la forme avenante

D’une vierge portant un vase d’or au front,
Se plante devant lui ; le héros l’interpelle :
« Mon enfant, voudrais-tu me conduire au logis
D’Alcinoüs, le roi de cette île modèle ?
J’arrive en étranger d’un très lointain pays,
Après mille revers ; aux champs ni dans la ville,
Pour lors je ne connais aucun des habitants. »

Incontinent Minerve aux regards éclatants :
« Oui, je vais t’indiquer le royal domicile,
Bon étranger ; il touche à mon toit patrien.
Mais viens silencieux, je tracerai la route.
Ne regarde personne et ne demande rien.
Des hôtes parmi nous, voilà ce qu’on redoute ;
Quiconque vient d’ailleurs sent des refus amers.
Nos gens n’aiment qu’à voir leur marine lancée
Sur le gouffre écumeux, puisque le Dieu des mers
Fait leurs vaisseaux plus prompts que l’aile ou la pensée.

Pallas-Minerve dit, et devance le preux ;
Lui, de l’Olympienne à l’instant suit les traces.
Nul ne le remarqua de ces marins Phéaces
Qu’en sa marche il frôlait. Minerve aux beaux cheveux
Ne le permettait point, divinité sereine,
Qui par goût le couvrait d’un céleste brouillard.
Ulysse contempla les ports, mainte carène,
L’agora des héros, enfin le long rempart
Fortifié de pieux et d’un aspect sublime.
Mais une fois rendus au superbe palais,
La dive aux clairs regards en ces termes s’exprime :
« Père étranger, voici le toit que tu voulais.
Tu trouveras les rois, d’essence Jovienne,

Assis à leur festin; entre, la force au cœur.
L’homme bien résolu, de quelque lieu qu’il vienne,
Des plus rudes travaux sort toujours le vainqueur.
À la reine, d’abord, vole sans préambule.
On la nomme Arêté ; le sang d’Alcinoüs
Par les mêmes aïeux dans ses veines circule.
Neptune procréa jadis Nausithoüs
Que conçut Péribée, adorable mortelle,
Et la plus jeune enfant du fier Eurymédon.
Des Géants celui-ci commanda la séquelle,
Mais la perdit, tombant lui-même chez Pluton.
Neptune a donc pour fils, de celle qu’il adore,
Le grand Nausithoüs, roi des Phéaciens.
Nausithoüs engendre Alcine et Rhexénore.
Phœbus à l’arc d’argent frappe, au milieu des siens,
Ce dernier sans garçon, ne laissant qu’une fille,
Arêté : pour compagne Alcinoüs la prend,
Et lui rend plus d’honneurs que jamais on n’en rend
Aux femmes gouvernant sous un chef de famille.
Ses enfants bien-aimés, comme son noble époux,
L’entourent maintenant d’un réseau de tendresse.
Son peuple, qui l’admire ainsi qu’une déesse,
La salue au dehors par les mots les plus doux.
Car la reine possède une sagesse égale,
Et partout sa bonté calme les différends.
Si son âme pour toi se révèle amicale,
Tu peux certe espérer de revoir tes parents,
Le sol de ta patrie et ta maison si chère. »

Pallas à l’œil d’azur, cela dit, s’échappa
Vers les stériles flots, loin de l’aimable Schère,
Et, passant Marathon, dans Athènes campa,

Près de l’autel bâti par Érechtée. Ulysse
S’approche, l’air pensif, du logis souverain ;
Il songe avant d’entrer, debout au seuil d’airain.
Flamboyant de rayons, le pompeux édifice
Égalait en splendeur Phœbus ou Séléné.
Autour, et jusqu’au fond, des murs tout ahénides
S’étendaient, d’émail bleu leur faîte couronné.
Des portes d’or fermaient ces demeures solides.
Un chambranle argenté partait du seuil fulgent ;
Les anneaux étaient d’or, le linteau d’argyrose.
Aux deux côtés veillaient des chiens d’or et d’argent,
Que Vulcain fabriqua d’une main virtuose
Pour garder le palais du maître glorieux ;
Ils restaient immortels, francs de toute vieillesse.
Et, de l’entrée au bout, le long de chaque pièce,
S’alignaient des fauteuils, que maint tapis soyeux
Ornait de ses dessins, du sexe œuvre admirable.
C’est là que s’asseyaient pour boire, être nourris,
Les chefs Phéaciens, d’appétit mémorable.
Des Amours d’or massif sur des socles de prix,
Haussant entre leurs doigts des torches radieuses,
Éclairaient tous les soirs les soupeurs réunis.
La maison occupait cinquante travailleuses :
Les unes du froment broyaient les grains jaunis ;
D’autres tissaient la toile, agitaient des navettes,
Se mouvant à l’instar des feuilles du bouleau ;
L’huile semblait lustrer leurs étoffes coquettes.
Autant les Schériens savaient labourer l’eau
Mieux qu’aucune peuplade, autant chez eux les femmes
Excellaient aux tissus. La fille de Jupin.
Leur donna la sagesse et l’art d’ouvrer les trames.


Hors la cour, au palais attenait un jardin
Large de quatre arpents, clôturé d’aubépine.
Là des arbres poussaient mille jets vigoureux
Portant pomme dorée et grenade pourprine,
Et poire, verte olive, aubicon savoureux.
Nul rameau de ces fruits ne croissait économe,
Soit l’hiver, soit l’été ; le souffle du Zéphyr
Faisait naître les uns, les autres se mûrir :
D’où poire après la poire et pomme après la pomme,
Enfin figue sur figue et raisin sur raisin.
Car on voyait plus loin une vigne bénie
Dont les grappes séchaient en une aire aplanie,
Aux rayons du soleil, ou qu’un pressoir voisin
Recevait des paniers ; bourgeons drus et prospères
Aux raisins déjà noirs succédaient constamment.
La suite du terrain de plantes potagères
Offrait, toute l’année, un vaste assortiment.
Deux sources jaillissaient de ce milieu fertile :
L’une arrosait l’enclos, l’autre, courant dehors
Sous la porte d’entrée, alimentait la ville.
D’Alcine, grâce aux dieux, tels étaient les trésors.

Le noble et sage Ulysse admirait, bouche bée.
Quand son cœur eut joui de ce tableau serein,
Du palais il franchit le seuil d’une enjambée.
Il vit les chefs, les rois, faisant, la coupe en main,
D’amples libations au subtil Argicide
Qu’on fêtait le dernier, à l’heure du chevet.
Mais, traversant les cours, le héros intrépide,
Ceint de l’épais brouillard dont Pallas le revêt,
Vole auprès d’Arêté, du magnanime Alcine.
Et le preux de la reine embrassa les genoux ;

Alors s’évapora l’enveloppe divine.
À cet étrange aspect, les princes furent tous
Étonnés et sans voix ; mais aussitôt Ulysse :
« Arêté, qu’engendra l’immortel Rhexénor,
Dans mes maux je t’invoque, et je supplie encor
Ton époux et ces chefs. Que le ciel embellisse
Leur vie, et que chacun puisse transmettre aux siens
Sa maison, son avoir, ses dignités entières !
Quant à moi, dépêchez mon retour dans mes terres,
Car depuis bien longtemps je souffre loin des miens. »

Il dit, et va s’asseoir près du feu, dans la cendre
Du foyer ; les oyants restent silencieux.
Le héros Échénée enfin se fait entendre ;
Des Phéaques sujets il était le plus vieux.
Orateur excellent, savant incomparable,
Son âge lui dicta ce tendre plaidoyer :
« Alcinoüs, il n’est ni beau ni convenable
Qu’un hôte s’accroupisse aux cendres du foyer.
Nous guettons anxieux ce que tu vas résoudre.
Pourvois donc l’étranger d’un siège aux clous d’argent ;
Que, par tes serviteurs le vin se mélangeant,
Également l’on boive à Jupin darde-foudre,
Qui protège les pas des visiteurs sacrés.
Et que pour celui-ci ta prome aille à l’office. »
Le sire Alcinoüs, à ces mots inspirés,
Prend vite par la main l’illustre et sage Ulysse,
Le relève, et l’assied sur un trône éclatant,
À la place d’honneur du preux Laodamante,
Le plus cher de ses fils, son fidèle assistant.
Dans un bassin d’argyre ensuite une servante
Répand, d’un cruchon d’or, l’eau des ablutions,

Et roule devant l’hôte une table polie.
De pain, de mets divers, l’intendante accomplie
La charge, en recourant à ses provisions.
L’ingénieux guerrier mange et se désaltère.
Soudain à son héraut le sire Alcinoüs :
 « Mêle un cratère, et verse à tous, Pontonoüs,
Afin que nous buvions au Dieu darde-tonnerre
Qui protège les pas des nobles suppliants. »
Il dit ; Pontonoüs mélange un vin suave
Et pour chacun remplit les calices brillants.
Lorsqu’on eut fêté Zeus, puis rebu sans entrave,
Alcinoüs ainsi harangua ses suppôts :
 « Oyez, chefs et régents des provinces de Schère,
Ce que présentement mon esprit me suggère.
Le repas est fini, songez tous au repos.
Au jour, nous convierons un surcroît de gérontes ;
Ce palais choiera l’hôte, et l’on sacrifiera
Pompeusement aux dieux ; ensuite on causera
Du départ, pour qu’exempt de tracas et de hontes,
L’étranger, par nos soins, dans son pays natal
Retourne promptement, en dépit des distances.
Il n’éprouvera plus ni troubles ni souffrances
Jusqu’au bord qui l’attend ; et là son lin fatal,
Se déroulant au gré des lourdes Filandières,
Durera tout le temps marqué dès son berceau.
Si c’est un Immortel venu des hautes sphères,
Les dieux auront formé quelque projet nouveau.
Car ils nous ont souvent montré leur doux visage,
Quand le sang de nos bœufs rougissait leurs autels ;
Et même à nos banquets ils vinrent fraternels.
Qu’un Phéace isolé les rencontre en voyage,

Ils ne se cachent pas : nous sommes leurs parents,
Tout comme le Cyclope et la horde Géante. »

Le noble Ulysse alors, de sa voix bienséante :
 « Alcinoüs, conçois des pensers différents.
Je ne ressemble point aux habitants célestes
Ni de corps ni d’esprit, mais aux mortels bornés.
Compare-moi plutôt, vu mes chances funestes,
Aux hommes que tu sais les plus infortunés.
Sûrement je pourrais narrer les maux sans nombre
Que j’ai tous endurés par le vouloir des Dieux.
Mais laissez-moi souper, malgré ma douleur sombre.
Rien n’est plus importun que ce ventre odieux
Dont la nécessité nous rappelle à nous-même,
Quel que soit le chagrin qu’on porte au fond du cœur.
Ainsi j’ai l’âme en deuil, et ce tyran moqueur
Me fait boire et manger ; de ma misère extrême
II m’enjoint l’oubliance, et veut être rempli.
Cependant songez bien, quand reviendra l’Aurore,
À rapatrier vite un humain affaibli
Par tant de coups : avant sa fin, qu’il puisse encore
Voir sa terre, ses gens, son château crénelé. »

Il dit ; l’on bat des mains, on se fait la promesse
De hâter son retour, car il a bien parlé.
Toute libation, toute rasade cesse,
Et chacun pour dormir regagne ses lambris.
L’auguste suppliant demeura dans la salle
Avec le noble Alcine et l’épouse royale.
Les serves du festin ôtèrent les débris.
Or, la blanche Arêté prit d’abord la parole,
Car elle reconnut le manteau, le chiton,

Ornementés par elle et sa troupe amphipole.
Donc, la reine entreprit Ulysse sur ce ton :
« Je t’interrogerai, mon hôte, la première.
Quel es-tu ? D’où sors-tu ? Qui te vêtit ainsi ?
N’as-tu pas dit qu’errant des mers tu vins ici ? »

Ulysse lui répond de cette humble manière :
« Il serait difficile, ô Reine, de conter
Tous mes maux, tant l’Olympe incessamment m’afflige.
Mais tu veux les savoir, je vais te contenter.
Au loin, en pleine mer, s’élève une île, Ogyge,
Où la fille d’Atlas, l’étrange Calypso,
Redoutable déesse aux longs cheveux, réside,
Fuyant tout nœud mortel, tout céleste réseau.
Las ! moi seul, vers sa grotte un démon fut mon guide,
Après que, foudroyant mon navire léger,
Jupin l’eut entr’ouvert au creux de l’onde rogue.
Mes vaillants compagnons ne purent surnager.
Cramponné fortement à ma quille, je vogue,
Moi, neuf jours ; dans l’horreur de la dixième nuit,
Les dieux vont me poussant sur Ogyge, où réside
La nymphe redoutable aux longs cheveux : candide,
Elle me secourut, m’hébergea, me promit
D’un éternel printemps les immuables charmes.
Mais onc elle ne put me prendre à cet appeau.
Je restai là sept ans, toujours mouillant de larmes
Les habits somptueux dont m’ornait Calypso.
L’an huitième déjà voyait durer sa flamme,
Quand la dive soudain me pressa de partir,
Soit que Zeus l’ordonnât, soit qu’eut changé son âme.
Un radeau m’emporta, qu’elle eut soin d’assortir
De tout, pain blanc, vin pur, hardes ambroisiennes ;

Puis elle fit souffler un vent propice et doux.
Dix-sept jours je croisai les vagues sans à coups ;
Au dix-huitième enfin vos cimes Schériennes
M’apparurent : mon cœur bondit avec transport.
Hélas ! je devais voir s’accroître ma misère,
Par le veuil de Neptune, ébranleur de la terre,
Qui, les vents excités, me disputa le port
Et souleva la mer immense ; un tel orage
M’empêcha de guider mon esquif sagement.
Sa fureur le rompit bientôt ; lors à la nage
Je traversai le gouffre amer, jusqu’au moment
Où l’onde et l’air chez vous me mirent d’aventure.
Au sortir de l’abîme, une lame, d’un choc,
M’eût jeté pantelant contre quelque affreux roc.
Mais je rétrogradai, j’atteignis l’embouchure
D’un fleuve ; cet endroit me parut excellent,
Libre d’écueils pointus, de tourmente marine.
J’abordai moitié mort ; survint la nuit divine.
Délaissant le cours d’eau de Jupin ruisselant,
J’allai dans un bosquet sur des feuilles m’étendre ;
Un dieu sous ses pavots me tint vite engourdi.
Je dormis enfeuillé, bien triste en mon cœur tendre,
La nuit et le matin, même l’après-midi.
Vers le soir, je rouvris mes paupières pesantes,
Et j’aperçus ta fille, une divinité,
Se mêlant sur la grève aux jeux de ses suivantes.
Je l’implore, et lui trouve un esprit de bonté,
Tel qu’on ne l’attend pas d’une enfant de son âge,
Car toujours la jeunesse agit imprudemment.
Elle m’offre aussitôt le pain et le breuvage,
Me baigne, me fournit ce riche vêtement.
C’est tout et j’ai dit vrai, quelque deuil qui m’oppresse. »

Alcinoûs prenant la parole à son tour :
« Noble étranger, ma fille a manqué de sagesse ;
Elle aurait dû te joindre à ses femmes d’atour
Et t’amener ici, t’ayant vu la première. »


Ulysse répliqua, d’un verbe étudié :
« Héros, ne gronde point ta fille hospitalière.
De suivre son cortège elle m’a bien prié ;
Mais je n’ai pas voulu, par convenance pure.
J’ai craint qu’à mon aspect ton cœur ne s’irritât ;
En effet soupçonneuse est l’humaine nature. »
Immédiatement l’aimable potentat :
« Cher hôte, ne crois pas que mon cœur se colère
Sans motif ; je professe avant tout l’équité.
Ô père Zeus ! Pallas ! Apollon tutélaire !
Si, tel que je te vois, si, comme moi capté,
Tu convoitais ma fille et devenais mon gendre,
Va, je te donnerais une maison, des biens
Auprès de nous ; mais nul de nos Phéaciens
N’enchaînera tes pieds : Zeus blâmerait l’esclandre.
Demain donc, souviens-t’en, j’aurai soin de régler
Ton départ ; d’ici là presse gaîment ta couche.
Mes gens fendront le flot, jusqu’à ce que l’on touche
À ta ville, à ton sol, où tu voudras cingler,
Fût-ce même une terre au delà de l’Eubée.
Et c’est loin, disent ceux qui connurent ces eaux,
Quand le blond Rhadamanthe alla sur leurs vaisseaux
Visiter Tityus, sorti des flancs de Gée.
Ils se rendirent là, naviguant environ
Douze heures, et chez eux rentrèrent le soir même.
Tu verras de mes nefs la diligence extrême,
Et combien nos marins sont forts à l’aviron. »

Ce discours réjouit le patient Ulysse
Qui s’écria soudain du ton le plus fervent :
« Auguste roi des dieux, fais qu’Alcine accomplisse
Tout ce qu’il dit : Son nom sera prôné souvent
Dans l’univers, et moi, je reverrai ma plage. »
Tels étaient les propos qu’il leur plut d’échanger.
Mais Arêté commande à son preste entourage
De tendre au péristyle un lit pour l’étranger,
D’y placer draps de pourpre, épaisses couvertures,
Et toisons qui du froid puissent le garantir.
Une torche à la main, les femmes de sortir.
Après avoir posé les molles garnitures,
Leur groupe aborde Ulysse et lui dit vivement :
« Voyageur, lève-toi suis-nous, ta couche est prête. »
Il les suit, de dormir se faisant une fête.
C’est ainsi que le preux reposa doucement
En un superbe lit, sous le sonnant portique.
Alcine s’enferma dans son haut bâtiment
La reine à ses côtés mit son coussin pudique.

CHANT VIII




CHANT VIII



SÉJOUR D’ULYSSE DANS L’ÎLE PHÉACIENNE

Quand le Matin rougit les célestes grisailles,
D’Alcine se leva la sainte Majesté ;
Autant en fît Ulysse, abatteur de murailles.
Le roi mena son hôte au Conseil adopté
Par les Phéaciens auprès de leur Marine.
Sur la pierre luisante ils s’assirent tous deux.
Minerve, sous les traits du céryce d’Alcine,
Ménageant le retour de son héros fameux,
Parcourait la cité, des centres à la côte,
Et décochait ces mots à chaque citoyen :
« Allons ! chefs et régents du sol Phéacien,
Courez vers l’agora, pour apprendre quel hôte
Du sage Alcinoüs habite le palais,
En réchappé de l’onde ; aux dieux il est semblable. »
Elle excitait ainsi la foule malléable.
L’enceinte et les gradins se bondent sans délais
De curieux : chacun du brave Laërtide
Admire le maintien. Pallas avait semé
Sur sa tête et son buste une grâce splendide,
Et lui prêtait un corps plus grand, plus animé,

Pour que des habitants il devînt le délice,
S’annonçât redoutable, enfin sortît vainqueur
Des luttes qui bientôt éprouveraient Ulysse.

Lorsque les arrivants eurent pris place en chœur,
Alcine, comme il suit, harangua l’assemblée :
« Oyez, princes et chefs des Phéaces cantons ;
Notre bouche dira ce que nous méditons.
Errant, cet inconnu sous mon toit vint d’emblée,
Des pays de l’aurore ou de ceux du couchant.
Or de le reconduire il nous prie, il nous presse.
Eh bien, selon l’usage, obligeons sa détresse ;
Car jamais pérégrin de mon seuil approchant
N’eut longtemps à gémir après sa départie.
Lançons un bateau vierge au creux des flots divins,
Et dans la fine fleur d’une équipe hardie
Qu’on choisisse du coup cinquante-deux marins.
Liez vite à leurs bancs les rames impulsives,
Et revenez tantôt préparer un repas
Dans mon brillant logis ; vous serez mes convives.
Ce sont nos jeunes gens que je pousse là-bas ;
Mais vous, rois porte-sceptre, avec moi que l’on rentre
Au palais, pour fêter l’étranger dignement.
Que nul ne me refuse, et mandez le doux chantre
Démodocus : un dieu lui donna hautement
L’art de nous enchanter, quand à sa verve il cède. »

Il dit, ouvre la marche, et les rois ensceptrés
Le suivent : un héraut court au céleste aède.
Cinquante-deux garçons, matelots préférés,
Partent obéissants vers la plage écumeuse.
Arrivés au vaisseau sur le sable dormant,

Ils lancent à la mer sa carène poisseuse,
Établissent le mât, la toile du grément,
Et dans leurs cuirs d’attache emboîtent bien les rames.
Ensuite, déroulant la voilure aux blancs plis,
Ils vont mouiller au plein des murmurantes lames.
Tous gagnent le palais, ces devoirs accomplis.

De monde regorgeaient cours, salons et portiques ;
Jeunes gens et vieillards y circulaient ravis.
Alcinoüs pour eux abat douze brebis,
Huit porcs à la dent blanche et deux taureaux rustiques.
On les dépouille, on dresse un festin amical.

Le héraut vient, guidant le chanteur clarissime.
La Muse, en le comblant, le traita bien et mal :
Elle éteignit ses yeux, mais fit sa voix sublime.
Pontonoüs lui roule un siège aux clous d’argent,
Parmi les invités, contre une ample colonne ;
Il pend son luth sonore au-dessus de ce trône,
Et lui montre comment on va le dégageant.
Puis sur un fin trépied il place une corbeille,
Et le flacon vineux pour qu’il boive à loisir.
Alors des mets servis chacun de se saisir.
Dès que la soif s’éteint, que l’appétit sommeille,
La Muse inspire au chantre un éloge des preux
Dont la gloire montait à la voûte étoilée.
C’était le choc d’Ulysse et du fils de Pélée
Échangeant, au banquet en pompe offert aux Dieux,
De virulents propos : le Roi des gens, Atride,
Se réjouit de voir surgir ce grand discord,
Car Phœbus-Apollon le lui prédit d’abord,
Dans la dive Pytho, quand d’un oracle avide,

Il visita son temple : alors, de par Jupin,
De la chute de Troie un tel choc fut l’indice.

Ainsi chantait l’aède illustre ; mais Ulysse,
Prenant d’un doigt nerveux son grand manteau pourprin,
Le tirait sur son front, couvrait son beau visage,
De peur qu’on aperçût ses yeux se fondre en eau.
Lorsque l’adroit chanteur arrêtait son ramage,
Il cessait de pleurer, et, baissant le manteau,
Épanchait pour les Dieux sa coupe auriculée.
Mais s’il recommençait, si les chefs de céans
Redemandaient ses vers, qu’ils écoutaient béants,
Ulysse encor geignait, la face revoilée.
Aucun des assistants ne vit couler ses pleurs ;
Le seul Alcinoüs, assis près de sa table,
L’entendit exhaler maint soupir lamentable.
Aussitôt, secouant son peuple de rameurs :
« Oyez, princes et chefs des provinces de Schère !
Nous voilà satisfaits et du repas joyeux
Et du luth, compagnon de toute bonne chère.
Que l’on sorte à présent, qu’on entame les Jeux,
Afin que l’étranger, revenu vers sa source,
Raconte à ses amis combien nous excellons
Aux sauts, au pugilat, à la lutte, à la course. »

Il dit, va le premier ; tous suivent ses talons.
Le céryce au crochet suspend la noble lyre,
Puis de Démodocus ressaisissant la main,
Dehors il le conduit par le même chemin
Qu’ont pris les commensaux que le spectacle attire.
Au cirque les voilà ; le peuple arrive à flots.
De jeunes concurrents font leur brillante entrée :

Premièrement Acrone, Ocyale, Élatrée,
Et Naute, Prymne, Éretme, avec Anchialos ;
De plus Prore, Thoon, Pontée, Anabésine,
Amphial, qu’engendra Polyn Tectonidès,
Euryalos, pareil à l’homicide Arès,
Naubolide, primant par sa taille et sa mine
Tous les Phéaques, sauf le beau Laodamas ;
Enfin d’Alcinoüs l’éclatante lignée,
Laodamas, Halie et le fier Clytonée.
Par une course à fond commencent les ébats.
La piste au loin s’allonge : ensemble, des carcères,
Tous volent, soulevant la poudre du terrain.
Clytonée aisément passe les plus célères :
Autant mule au labour devance un soc taurin,
Autant, lorsqu’il rebrousse, il gagne d’intervalle.
À l’âpre lutte ensuite on les voit bataillant ;
Euryale s’y montre en tout le plus vaillant.
Le prix du saut échoit à l’alerte Amphiale.
Sans émule Élatrée au disque resplendit ;
Au ceste est triomphant le princier Laodame.

Lorsque tous par ces jeux ont égayé leur âme,
Le fils d’Alcinoüs, Laodamas leur dit :
« Très chers, à l’étranger demandons quelle sorte
De combats il apprit ; passables sont ses traits,
Et musculeux ses bras, ses cuisses, ses jarrets.
Son cou bien affermi, sa stature, tout porte
Un cachet de verdeur ; mais le malheur l’abat.
Rien de tel en effet que la vague mutine
Pour faner un humain, quel que soit son éclat. »

Aussitôt Euryale au rejeton d’Alcine :

« Laodamas, tu viens de parler sagement ;
Invite-le toi-même à se risquer en lice. »

Du monarque, à ces mots, l’héritier véhément
S’avance dans l’arène, et regardant Ulysse :
« Allons ! père étranger, prends part à nos combats,
S’il en est de ton goût ; tu les sais tous en somme.
Car il n’est pas d’honneur plus saillant pour un homme
Que celui qu’on acquiert par les pieds, par les bras.
Viens, essaie, et bannis ta songeuse tristesse ;
Le départ convenu n’en peut souffrir d’arrêts :
Ton navire est sous voile et tes rameurs sont prêts. »

L’industrieux Ulysse avec délicatesse :
« Pourquoi, Laodamas, me provoquer ainsi ?
Mon cœur est plus enclin au tourment qu’à la joie.
J’ai peiné, j’ai souffert longuement jusqu’ici ;
Maintenant parmi vous, pour que l’on me renvoie,
Je suis le suppliant du Roi, du peuple entier. »
Euryale en retour l’injuriant en face :
« Hôte, je ne t’égale au citoyen de race
Qui pratique des jeux l’universel métier,
Mais au vieux loup de mer notant de sa dunette,
En féroce patron d’un bateau commerçant,
La marchandise entrée, et ne s’intéressant
Qu’à ses gains frauduleux : tu n’es pas un athlète. »

Ulysse lui répond, le mirant de travers :
« Fils, ta langue a péché ; tu parais sans cervelle
Les dieux n’accordent pas à tous ces dons si chers,
La beauté, le bon sens, l’éloquence formelle.
D’un physique élégant celui-ci manquera,

Mais un verbe divin l’embellit ; sa présence
Sourit à tous les yeux ; il parle avec prudence,
D’un ton modeste et doux, domine l’agora.
Quand il sort, comme un dieu le révère la foule.
Cet autre d’un Céleste est le vivant portrait ;
Pourtant de ses discours la grâce ne découle.
Ainsi, toi, quel beau corps ! Zeus même ne saurait
Parfaire ses contours ; mais ta tête est frivole.
Tu viens de soulever, par tes mots incongrus,
Le courroux dans mon sein ; non, malgré ta parole,
Je ne suis pas impropre aux combats ; j’y parus,
Certes, l’un des premiers, quand j’étais jeune et leste.
Ores je cède au poids de malheurs incessants,
Fruit d’une rude guerre et de l’onde funeste ;
Mais, quels que soient mes maux, pour lutter je descends.
Tu m’as mordu le cœur, il renaît indomptable. »

Et soudain de bondir, sans quitter son manteau,
Et de prendre un palet plus grand, plus formidable
Que celui dont ce peuple usait sur le préau.
Il le fait tournoyer, le jette d’un bras ferme.
La pierre gronde ; au bruit qu’elle fait dans son vol,
Tous les Phéaciens se courbent vers le sol,
Eux, les marins altiers : par delà chaque terme
Le disque pesant tombe. Athéné, s’avançant
Sous un visage humain, dit, en marquant sa place :
« Ami, même un aveugle indiquerait la trace
Sans effort ; elle va toutes les dépassant,
Au lieu de s’y confondre : ah ! ta palme est certaine ;
Loin de te distancer, aucun n’atteindra là. »

Le patient Ulysse à ces mots jubila,

Heureux de rencontrer un appui dans l’arène ;
Aussi déclama-t-il d’une plus fière voix :
« Jeunes gens, doublez donc ma pierre ; tout à l’heure,
Je vais en lancer une aussi bonne ou meilleure.
Que celui d’entre vous qui cherche des exploits,
Puisqu’on m’a courroucé, vienne, avec moi s’escrime
Du poing, à bras-le-corps, ou des pieds ; je me bats
Avec tout Schérien, hormis Laodamas.
Il m’héberge : peut-on braver qui nous ranime ?
Seul, un homme imbécile, un être du commun
Se pose dans la lice en rival de son hôte,
Chez un peuple étranger : il se perd par sa faute.
Quant aux autres lutteurs, je n’en excepte aucun ;
Je veux tous les connaître et les battre à la file.
Nul assaut n’est par moi mis dans un lâche oubli.
Ma main habilement sait tendre un arc poli ;
Le premier j’atteindrais, dans une masse hostile,
Tel champion notable, eussé-je à mes côtés
Vingt compagnons experts tirant sur cette proie.
Philoctète avait seul des traits plus redoutés,
Quand, nous Grecs, nous dardions nos flèches devant Troie.
Je prétends aux combats marcher le plus dispos
Des tritureurs de blé que Cérés multiplie ;
Mais je ne lutterais contre les vieux héros,
Contre Hercule, ni contre Euryte d’Œchalie,
Qui provoquaient, à l’arc, même les Immortels.
Aussi le grand Euryte est-il mort avant l’âge,
Dans son palais ; Phœbus l’anéantit de rage,
Pour en avoir reçu des défis solennels.
Ma pique va plus loin que d’un autre la flèche.
À la course pourtant je crains d’être vaincu
Par un Phéacien, car l’abîme revêche

A froissé mes ressorts, et sur l’eau j’ai vécu
Maigrement : c’est pourquoi mes chers genoux faiblissent. »

Il dit ; les spectateurs restent silencieux.
Le seul Alcinoüs réplique gracieux :
« Étranger, tes discours vraiment me réjouissent.
Ta force veut prouver ton intense vertu,
Dans l’indignation de ce public outrage.
Or, nul ne peut ici douter de ton courage,
À moins que d’aventure il n’ait l’esprit tortu.
Écoute maintenant, afin que tu redises,
En mémoire de nous, un jour dans tes États,
À ta femme, à tes fils, à d’autres potentats,
Au cours d’un doux festin, de quelles vaillantises
Zeus nous donna le goût, depuis nos bons aïeux.
Nous ne sommes en fait ni lutteurs ni pugiles ;
Mais nos pieds sont sans pairs, nos nefs des plus agiles.
Nous aimons les banquets, le luth, les bals pompeux,
Les bains chauds, la parure et la galanterie.
Des Phéaques danseurs vous les premiers, allons,
Dansez, pour que notre hôte, atteignant sa patrie,
Raconte à ses amés combien nous excellons
Dans l’art nautique, au chant, à la course, à la danse.
Et qu’à Démodocus on porte sans retard
La lyre demeurée au palais quelque part. »

Ainsi dit le monarque ; un des hérauts s’élance
Pour chercher l’instrument dans le royal séjour ;
Puis se lèvent neuf chefs, membres de l’assemblée,
Et par qui dans les Jeux toute chose est réglée.
Ils aplanissent l’aire, étendent son pourtour.
Le luth sonore au bras, retourne le céryce ;

Démodocus au centre alors de se placer,
Entouré de garçons habiles à danser.
Leurs pieds frappent le sol, et l’attentif Ulysse
Contemple leur souplesse, y trouve un large attrait.

L’aède cependant, sur sa lyre modèle,
Dit les amours de Mars et de Vénus la belle.
Ils s’étaient chez Vulcain vus d’abord en secret.
Mars fit d’amples cadeaux et pollua la couche
Du céleste ouvrier ; mais bientôt le Soleil
Surprit les deux amants, prévint l’époux farouche.
Vulcain, à l’exposé du crime nonpareil,
Courut vers ses fourneaux, ruminant sa vengeance.
Sur une enclume énorme il façonna des rets,
Inextricables, drus, d’entière résistance.
Son piège fabriqué, furieux contre Arès,
En hâte il rallia sa chambre d’hyménée,
Et cercla son beau lit de ces mailles d’airain,
Qui, des pieds s’élevant, comme fils d’araignée
S’accrochaient au plafond : nul œil, même un divin,
N’aurait rien soupçonné, si fine était la trame.
Après avoir tendu ses merveilleux panneaux,
Il feignit de partir pour l’aimable Lemnos,
De toutes les cités la plus douce à son âme.
Le guerrier au frein d’or veillait assidûment ;
Dès qu’il vit s’absenter le forgeron inclyte,
Empressé de ravoir les baisers d’Aphrodite,
De Vulcain il gagna l’intime appartement.
La dive, retournant du pourpris de son père,
Était assise ; Mars se présenta soudain,
Et lui dit galamment en lui prenant la main :
« Vite, sur notre couche allons dormir, ma chère.

Vulcain n’est plus ici, mais à Lemnos, je crois,
Auprès des Sintiens à la langue barbare. »
À ces mots, de Vénus un chaud désir s’empare ;
Et les voilà couchés. Tout à coup, sous son poids,
Des mailles les étreint l’appareil invisible.
Ils ne peuvent l’ôter, faire aucun mouvement ;
La fuite leur paraît désormais impossible.
Or l’illustre boiteux rentra subitement,
N’ayant pas de Lemnos accompli le voyage.
Le Soleil, son argus, avait su l’avertir ;
Donc il reparaissait, tourmenté davantage.
Au seuil il se détint ; là son cœur de bondir,
Et sa voix d’ameuter l’ambrosine famille :
« Ô Jupiter, et vous, béats sempiternels,
Venez voir des tableaux plaisants, mais criminels.
Parce que je suis laid, Vénus, de Zeus la fille,
Me méprise et chérit ce Mars pernicieux
Qui preste et beau s’avance, alors que mon pied cloche.
Qu’à mes seuls géniteurs, ce tort, on le reproche ;
Ne pas me mettre au monde eût été beaucoup mieux.
Regardez comme ils sont endormis bouche à bouche,
En mon lit profané ! j’enrage à cet affront.
Malgré tout leur amour, je pense que ma couche
Leur déplaira bientôt ; tous les deux s’ennuieront
D’en jouir : car j’entends que ce réseau les tienne,
Jusqu’à ce que Jupin m’ait rendu les présents
Qu’à ma noce j’ai faits pour cette épouse chienne.
Elle est bien belle, mais ne dompte pas ses sens. »

Il dit ; au seuil d’airain tous les dieux s’assemblèrent.
On vit d’abord Neptune, ébranleur de rochers,
Hermès, trouveur subtil, Phœbus roi des archers.

Chez elles par pudeur les déesses restèrent.
Et les dieux bienfaiteurs se tenaient sur le seuil.
En voyant de Vulcain le piège indestructible,
De leurs poumons jaillit un rire inextinguible ;
Puis l’un de dire à l’autre, en clignotant de l’œil :
« Le mal parfois échoue ; un lourd gagne un rapide.
Ainsi Vulcain, pied-bot, aujourd’hui roule Mars,
L’hôte le plus léger des célestes remparts.
L’art est vainqueur ; l’amende incombe au dieu perfide. »

Tels étaient les discours qu’ils échangeaient entre eux,
Quand soudain Apollon, fils de Zeus, à Mercure :
« Hermès le Jovien, dieu bon, de vive allure,
Voudrais-tu, garrotté de fers aussi nombreux,
Reposer dans ce lit, près de Vénus la blonde ? »

L’Argicide courrier répondit au narquois :
« Mais oui ! prince Apollon, au sonore carquois.
Quand devrait m’écraser trois fois cette rotonde,
Que les dieux m’y verraient, les dives mêmement,
Je m’accolerais bien à la blonde Cyprine. »

Les Immortels encor rirent tous bruyamment.
Neptune, montrant seul une tête chagrine,
Priait l’artiste époux de délivrer Arès.
Sa bouche lui dardait ces paroles ailées :
« Romps ces fils ; par ma foi ! les sommes stipulées,
Comme il sied entre Dieux, te défraîront après. »

Le clopinant célèbre, à ce pressant langage
« N’exige pas cela, Neptune aux chocs affreux ;
Le gage des méchants est un très méchant gage.

Comment le contraindrai-je, au sein des Bienheureux,
Si Mars file, allégé des liens, de la dette ? »

Neptune ébranle-sol riposta vivement :
« Vulcain, si, détaché, Mars dupe ta cassette,
Moi-même, entre tes mains je m’oblige au paiement. »

L’illustre boiteux dit, satisfait d’un tel pleige :
« Il n’est juste ni bon de repousser tes vœux. »
Et sa force aussitôt rompit l’atroce piège.

Le couple adultérin, libre alors de ses nœuds,
S’envola prestement : Mars plongea vers la Thrace ;
Vénus, mère des ris, sur Chypre descendant,
Rejoignit dans Paphos ses bois, son temple ardent.
Un bain la délassa ; son corps par chaque Grâce
Fut imprégné des sucs aux grands Dieux réservés,
Puis revêtu d’habits précieux, adorables.

Ainsi chantait l’aède : à ses vers admirables
Ulysse jouissait, comme étaient captivés
Tous les Phéaciens, ces maîtres de la rame.

Mais le roi veut qu’Halie avec Laodamas
Joue à part, nul danseur n’égalant ces primats.
Ils prennent un éteuf d’un beau couleur de flamme
Que le savant Polybe a disposé pour eux.
En arrière courbé, l’un à la nue obscure
L’envoie, et l’autre en l’air, dans un bond vigoureux,
Avant de retomber aisément le capture.
Après cet exercice au ballon vertical,
Ils font, en piétinant sur la terre féconde,

Mille tours variés ; la jeunesse à la ronde
Bat des mains : le vacarme éclate général.

Sur ce, le noble Ulysse au somptueux monarque :
« Alcine, toi le chef de tous ces habitants,
Tu m’avais annoncé des gymnastes de marque,
Et tu n’as pas menti ; mes regards sont contents. »

Il dit ; Alcinoüs, le cœur plein d’allégresse,
Harangua, comme il suit, son peuple de marins :
« Oyez, chefs et régents des Phéaces terrains !
Cet étranger me semble étonnant de sagesse.
Faisons-lui du foyer l’habituel cadeau.
Vous êtes douze rois nantis du rang suprême
Par le vote public ; moi, je suis le treizième.
Qu’il tienne de chacun tunique et frais manteau,
Avec un talent d’or d’une valeur parfaite.
Rassemblons ces présents, afin que sous les doigts
L’hôte ayant tout, arrive au souper, l’âme en fête.
Qu’Euryale l’apaise aussi d’un mot courtois,
Et par un don ; tantôt sa langue eut un caprice. »

Ainsi parla le roi ; chaque prince applaudit
Et pour sa quote-part dépêcha son céryce.
Euryale à son tour prit la parole et dit :
« Puissant Alcinoüs, honneur du territoire,
Je vais, selon ton ordre, apaiser le forain ;
De ma part il aura ce glaive tout d’airain,
À manche d’argyrose, au fourreau d’un ivoire
Sculpté d’hier : ce don lui sera d’un grand prix. »

Au fier Ulysse alors il tend l’arme superbe,

Et par ces mots ailés sereine ses esprits :
« Salut, père étranger ; si d’une phrase acerbe
Je t’offensai, qu’au loin l’emportent les autans.
Que l’Olympe te rende à ton sol, à ta femme,
Car loin de tes amis tu cours depuis longtemps. »

L’ingénieux héros incontinent s’exclame :
« Salut, ami ; les dieux aillent te protégeant !
Puisses-tu ne jamais regretter cette épée
Que m’offre gentiment ta bouche disculpée! »

Il dit, et ceint le glaive orné de clous d’argent.
Le soleil se couchait ; vinrent les dons splendides ;
Tout céryce au palais transporta son fardeau.
Là du couple royal les trois fils intrépides
Aux doux pieds maternels mirent l’épais monceau.
Alcinoüs rentra, flanqué de son escorte
Qui s’assit aux fauteuils bordant l’intérieur.
De suite il entretint Arété de la sorte :
« Çà, femme, apporte-moi ton coffre le meilleur ;
Places-y manteau propre et moelleuse tunique.
Puis fais tiédir de l’eau dans un vase d’airain,
Afin que l’étranger, voyant après son bain
Des présents qu’on lui sert l’attirail magnifique,
Goûte mieux le festin, les chants mélodieux.
Moi, je l’enrichirai d’un précieux calice
D’or pur, pour que chez lui toujours il me bénisse,
En buvant à Kronide ainsi qu’aux autres dieux. »

Il a dit ; Arété commande à ses servantes
D’avancer au foyer un immense bassin.
Et le vase empli d’eau sur les braises ardentes

Va, cerné d’attillons qu’allume leur essaim.
La flamme autour s’élève et l’onde à point bouillonne.
Arété cependant rapporte à l’étranger
Un beau coffre où sa main s’empresse de ranger
L’or et les fins tissus que chaque roi lui donne.
Elle-même y dépose et tunique et manteau,
Puis darde au voyageur cette phrase empennée :
« Visite le couvercle et l’astreins d’un cordeau,
De façon qu’au parcours de la nef goudronnée,
Pendant ton doux sommeil, rien ne te soit soustrait. »
Prévenu, le guerrier à science multiple
Ajuste le couvercle, et le clôt d’un nœud triple
Dont l’habile Circé lui donna le secret.
Bientôt de se baigner l’intendante le prie ;
Il descend dans la cuve et s’y roule joyeux,
Car l’eau tiède manquait à sa peau défleurie
Depuis qu’il délaissa Calypse aux longs cheveux.
Chez elle il eut toujours d’un dieu le corps limpide.
Après qu’il fut lavé, bien parfumé d’onguents,
Vêtu d’un blanc chiton, d’une pourpre chlamyde,
Le preux marcha du bain aux convives fringants.

Brillante des attraits de sa beauté céleste,
Nausicaa, debout sur le seuil carrelé,
D’Ulysse contemplait la splendeur manifeste
Et le flatta soudain de ce langage ailé :
« Adieu, cher voyageur ! rentré dans ta patrie,
Daigne penser à moi qui préservai tes jours. »

Ulysse répondit, homme de bon discours :
« Douce Nausicaa, d’Alcine enfant chérie,
Que si j’obtiens de Zeus, l’époux tonnant d’Héré,

La faveur de revoir mon sol et ma famille,
Ainsi qu’une déesse au loin je te prierai
Toujours, car je te dois la vie, ô jeune fille ! »

Il dit, et prit un siège auprès du souverain.
Déjà couraient les plats, le vin mêlé d’eau claire ;
Un héraut amena le chantre populaire
Démodoque : au milieu des commensaux en train,
Et contre un haut pilier, il l’assit à sa place.
Ulysse alors de dire au céryce avec tact,
Après avoir coupé, sur le dos presque intact
D’un porc aux blanches dents, une tranche fort grasse :
« Héraut, prends cette chair et que Démodocus
La mange ; quoique en deuil, j’honorerai sa lyre.
Hommages et respects aux aèdes sont dus
Par tout homme ici-bas ; la Muse les inspire,
La Muse aima toujours le peuple des chanteurs. »
Le céryce attentif mit la viande à portée
De l’aède ; gaîment elle fut acceptée.
Et sur les mets servis tombèrent les soupeurs.

Quand on eut apaisé la soif et la fringale,
Au chantre harmonieux Ulysse ainsi parla :
« Démodocus, ta gloire est pour moi sans égale ;
Apollon ou la Muse à coup sûr te styla.
Tu peins le sort des Grecs d’une façon notoire,
Leurs fatigues, leurs maux, leurs tenaces exploits ;
Ton œil en fut témoin, ou l’on t’en fit l’histoire.
Mais change de sujet, dis ce cheval de bois
Qu’Épéus construisit à l’aide de Minerve,
Et qu’Ulysse par dol, pour détruire Ilion,
Dans ses murs put guider plein d’un noir bataillon.

Si tu sais nous conter ces choses-là de verve,
Je proclamerai, moi, désormais en tout lieu,
Que Phœbus t’a soufflé tes chansons palpitantes. »

L’aède préluda sous l’effluve d’un Dieu.
D’abord il dit comment, ayant brûlé ses tentes,
Des Argiens s’enfuit le contingent naval.
Mais d’autres Grecs, d’Ulysse escorte bénévole,
Restaient au sein de Troie, à l’abri du cheval
Par les mêmes Troyens traîné dans l’acropole.
Il était là ; le peuple incertain et bruyant
L’entourait : trois avis partageaient l’affluence,
Ou d’ouvrir, hache en main, ce colosse effrayant,
Ou de le rompre aux rocs, du haut de l’emmenée,
Ou de l’offrir aux Dieux comme expiation.
Ce troisième conseil eut réussite pleine,
Car le Destin voulait que pérît Ilion,
Dès qu’entrerait le monstre où l’élite achéenne
Siégeait, prête à semer la flamme et le trépas.
Le chantre dit après les enfants de la Grèce
Quittant, pour en finir, leur caverne traîtresse ;
Il montra ces héros pillant tout sur leurs pas.
Ulysse, à Mars pareil, au toit de Déiphobe
S’élance, accompagné du divin Ménélas,
El brave mille morts auxquelles le dérobe,
En assurant ses coups, la fidèle Pallas.

Voilà ce que chantait l’aède plein de charmes ;
Mais Ulysse pleurait, tristement absorbé.
Comme une jeune épouse arrose de ses larmes
Le corps d’un cher mari, sous ses remparts tombé
Pour défendre du joug son foyer et sa ville ;

Elle étreint ce cadavre encore frémissant
Et gémit éperdue ; or, de sa lance vile
Aux bras et dans le dos l’ennemi la blessant
L’emmène en servitude et la voue aux misères ;
Sa face alors s’empreint d’un morne désespoir :
Ulysse ainsi versait mille larmes améres.
Mais nul des conviés ne le vit se douloir ;
Le seul Alcinoüs, de sa table proxime,
L’entendit exhaler d’innombrables sanglots.
Aussitôt, secouant son peuple maritime :
« Oyez, chefs et régents des Phéaces enclos,
Qu’à ses divins accords renonce Démodoque.
À chacun ne plaît pas ce qu’il a célébré.
Depuis que nous soupons, que son luth a vibré,
L’étranger se tourmente et maint pleur le suffoque.
Sans doute il est en proie à quelque affreux souci.
Donc trêve à ces accents ! que l’hôte et les convives
S’amusent de concert ; c’est préférable ainsi.
Nous avons préparé départ et donatives,
Le tout avec entrain, pour le noble inconnu.
L’hôte, le suppliant devient un frère même
Pour celui qui conserve un esprit ingénu.
Toi, ne cèle donc pas, usant de stratagème,
Ce que je veux savoir : parler franc vaudra mieux.
Apprends-moi de quel nom et ta mère et ton père,
Et tes concitoyens te désignent chez eux.
Nul, parmi les humains, d’infime ou haute sphère,
De nom n’est dépourvu, dès qu’il est enfanté ;
Sa famille en donne un à chaque être viable.
Enfin dis-moi ton sol, ton peuple, ta cité,
Pour que te mène là ma flotte imperturbable.
Les vaisseaux Schériens n’ont pas de timoniers,

N’ont pas de gouvernail, comme les autres coques ;
Mais ils vont devinant le but des nautonniers,
Et savent les pays, les ports sans équivoques.
Voilés par l’air, la nue, ils croisent vivement
L’abîme fluctueux, et leur vol émérite
Ne craint ni les dégâts ni l’engloutissement.
J’ai pourtant ouï dire autrefois à Nausithe,
Mon père, que Neptune un jour nous punirait
De reconduire saufs tous les gens de passage.
Il disait que ce dieu dans l’abîme noierait
Un de nos forts bateaux revenant d’un voyage,
Puis sous un vaste mont cacherait nos remparts.
Ainsi contait l’ancien ; cette double infortune
Peut arriver ou non, comme voudra Neptune.
Mais allons, réponds-moi, dis bien tous les hasards
Que tu courus, les lieux où te porta la chance,
Les hommes que tu vis, et leurs murs florissants ;
Si c’étaient des gens durs, cruels, pleins d’arrogance,
Ou bien hospitaliers, aux dieux obéissants.
Dis-nous pourquoi tes pleurs, ta détresse profonde,
Au récit du destin des Grecs et d’Ilion ;
Les dieux ont décrété cette destruction
Afin qu’un chant vainqueur l’éternise en ce monde.
T’aurait-on, devant Troie, occis quelque parent,
Un doux gendre, un beau-père, alliés qu’on estime
Après ceux de son sang, de sa lignée intime ?
Serait-ce un compagnon au commerce attirant,
Instructif ? En effet l’ami d’un savoir grand
Mérite autant d’amour qu’un frère légitime. »




CHANT IX



RÉCITS D’ULYSSE PREMIER RÉCIT LA CYCLOPÉE

L’ingénieux Ulysse aussitôt répondit :
« Monarque Alcinoüs, entre tous vénérable,
Certe il est beau d’ouïr ce chanteur érudit
Qu’aux habitants du ciel sa voix rend comparable.
Rien, j’ose l’affirmer, n’est doux comme de voir
Un peuple réuni que la gaîté possède,
Des convives royaux écoutant un aède,
Tous assis au banquet qu’on eut soin de pourvoir
De pain, de mets choisis, cependant qu’au cratère
L’échanson puise un vin qui passe aux gobelets.
Oui, de tous les plaisirs c’est le plus salutaire.
Mais ton cœur sur mes maux veut des récits complets,
Afin que je m’afflige et pleure davantage.
Par où donc commencer, par quel détail finir,
Lorsque tant de malheurs m’échurent en partage ?
Sachez d’abord mon nom, pour vous en souvenir,
Et pour que, si j’échappe encore au jour funèbre,
Je vous accueille aussi, malgré l’éloignement.
Je suis le Laërtide Ulysse, si célèbre

Par ses ruses ; ma gloire atteint le firmament.
J’habite la fameuse Ithaque, où se profile
Le Nérite élevé, ceint d’arbres murmureux.
Autour, et se touchant, on distingue mainte île,
Dulichium, Samé, Zacynthe aux bois nombreux.
Ithaque, la plus basse en la mer orageuse,
Gît au Nord, et ses sœurs vers l’Aube et le Soleil ;
Âpre, mais de garçons nourrice courageuse,
Elle garde à mes yeux un charme sans pareil.
Dans sa grotte isolée, adorable déesse,
Calypso m’arrêta, m’offrant sa douce main.
En son palais d’Éa, Circé l’enchanteresse
Me retint à son tour, désirant notre hymen.
Mais nulle ne fléchit mon cœur dans ma poitrine ;
Car rien ne vaut pour l’homme et patrie et parents,
Quand même, loin des siens, sur des bords différents,
Il jouirait en paix d’une maison divine.
Maintenant écoutez les rudes contre-temps
Qu’au sortir d’Ilion Jupiter me prépare.

Le vent me met d’abord chez les Cicons d’Ismare ;
Là j’emporte la ville, occis les habitants.
Nous prenons leurs trésors, leurs épouses timides ;
Le partage se fait, chacun a son butin.
J’exhorte mes soldats à s’éloigner rapides,
Mais sans persuader leur contingent mutin.
Ils boivent follement, et le long du rivage
Égorgent mille agneaux, force bœufs alourdis.
Or des Cicons fuitifs appellent au carnage
D’autres Cicons voisins, plus nombreux, plus hardis,
Gens de l’intérieur habiles à défaire,
En selle ou même à pied, des corps de combattants.

Ils viennent dès l’aurore, épais comme au printemps
Les feuilles et les fleurs ; mais Zeus, déjà contraire,
Pour accroître nos maux contre nous se raidit.
Vers nos vaisseaux légers ils portent la bataille ;
Du javelot d’airain des deux parts on s’assaille.
Tant que le matin dure et que le jour grandit,
Nous contenons le choc en dépit de la masse.
Mais lorsque du soleil décline le flambeau,
Les Cicons triomphants des Grecs domptent l’audace.
Six braves bien guêtrés ont péri par bateau ;
Le reste heureusement échappe aux défilades.

Nous reprenons la mer, charmés de vivre encor,
Mais tristes du trépas de nos bons camarades.
Pourtant aux fins voiliers nous ne rendons l’essor
Qu’après avoir trois fois appelé chaque frère
Dans la plaine tombé sous le fer des Cicons.
Soudain Zeus de Borée excite la colère,
Déchaîne un ouragan, de nuages profonds
Couvre la terre et l’eau ; puis du ciel la nuit tombe.
Nos bâtiments surpris s’égarent, les autans
Déchirent toute voile en lambeaux palpitants ;
Dans la cale on les met, de peur qu’on ne succombe,
Et vers le continent on manœuvre d’entrain.
Là deux jours et deux nuits nous restons sur la plage,
Brisés par la fatigue, accablés de chagrin.
Mais, au troisième éclat de l’Aube au doux visage,
Les mâts étant dressés, nos ailes se rouvrant,
On repart ; le zéphyr, les nochers sont nos guides.
Sauf, je crois pour mon sol quitter ces champs liquides,
Quand, au cap Maléen, la vague, le courant
Et Borée en courroux m’écartent de Cythère.

Neuf jours je vogue en proie à ce rude souffleur;
Le dixième venu, nous abordons la terre
Des Lotophages, qui subsistent d’une fleur.
Vite de débarquer, de puiser de l’eau fraîche ;
Près des nefs mes compains font ensuite un repas.
De boire et de manger lorsque nous sommes las,
Je choisis deux guerriers qu’en avant je dépêche,
Sous l’ordre d’un héraut, afin de découvrir
Quelle espèce de peuple enferment ces parages.
Ils courent se mêler aux hommes Lotophages ;
Ceux-ci loin de songer à les faire mourir,
Leur offrent du lotus l’étrange régalade.
A peine ont-ils goûté de ce fruit merveilleux,
Voilà mes éclaireurs du retour oublieux,
Tout prêts à demeurer parmi cette peuplade
Pour cueillir son trésor et vivre sans guignons.
A bord, malgré leurs cris, ma vigueur les ramène,
Et je les fais lier au mât d’une carène ;
Puis j’ordonne au restant de mes chers compagnons
De remonter de suite à nos promptes galères,
Crainte de s’oublier en mangeant du lotus.
À leurs bancs aussitôt mes suivants sont rendus ;
Ensemble ils tordent l’eau sous leurs rames célères.

De nouveau nous allons, le cœur très soucieux,
Et nous touchons le sol des Cyclopes superbes.
Libres, se confiant à la grâce des dieux,
Leurs mains ne hersent pas, ne sèment jamais d’herbes.
Tout sans grains ni labeur pour leur table fleurit,
Les orges, le froment, et la vigne qui porte
Des grappes de raisin qu’en pleuvant Zeus mûrit.
Ils n’ont point d’agoras, de lois d’aucune sorte ;

Mais ils vivent épars sur la crête des monts,
Dans le creux des rochers : maître en sa grotte obscure,
Chacun régit les siens et des autres n’a cure.

Une îlette se dresse en face des limons
Du port cyclopéen ; ni proche, ni distante.
Boisée, elle nourrit d’innombrables chevreaux
Sauvages ; car du pied nul ne les épouvante :
Les chasseurs coutumiers de périlleux travaux,
À travers bois et rocs, ignorent ces retraites.
Point de pâtre en leur sein, point d’ouvreur de sillons ;
La terre sans culture est vide de colons
Et ne sert qu’au brouter des bêlantes chevrettes.
Les Cyclopes n’ont pas de navires rougis,
N’ont pas de charpentiers qui sachent leur construire
De solides bateaux, propres à les conduire,
Pour leurs besoins communs, vers les humains logis,
Comme tant de mortels qu’à se voir l’eau provoque ;
Ils manquent d’ouvriers pour enrichir l’îlot.
Sol propice, il rendrait des fruits à toute époque.
Une molle prairie au bord du vaste flot
Se déroule, et la vigne y pousserait durable.
D’un facile labour, l’humus, chaque saison,
Donnerait, étant gras, des épis à foison.
Le port n’exige pas d’amarre secourable ;
Sans le soutien de l’ancre et des câbles jetés,
Les marins peuvent là faire un séjour placide,
Au gré de leur désir, jusqu’aux vents souhaités.
Dans le fond de la rade une source limpide
Jaillit d’un antre frais d’aunes environné.
Un dieu vers cet abri, pendant une nuit sombre,
Dirige mes rameurs : rien ne perçait dans l’ombre ;

Le brouillard étreignait la flotte, et Séléné,
Au lieu de resplendir, se couvrait de nuages.
Personne alors ne voit l’îlette de ses yeux,
Ni les lames roulant à l’assaut des rivages,
Avant que nos vaisseaux atterrissent joyeux.
Tout navire au mouillage, on range la voilure,
Puis on descend au bord de l’humide séjour;
Et nous nous endormons, en attendant le jour.

Dés que reparaît l’Aube à la rose figure,
Nous circulons dans l’île avec ravissement.
Les Nymphes de l’endroit, filles du Porte-égide,
Font lever des chevreaux bons pour notre aliment.
Sur l’heure arcs recourbés, épieux au bois solide,
Viennent de chaque barque et travaillent, brandis
Par trois groupes ; un dieu nous fournit mainte proie.
Douze nefs me suivaient : à chacune on octroie
Neuf de ces animaux ; la mienne en reçoit dix.
On passe tout le jour, jusqu’au soir incolore,
À savourer des mets de vin pur arrosés ;
Car nos vins n’étaient pas tout à fait épuisés.
Il en restait beaucoup dans telle et telle amphore
Soustraite par ma bande aux murs saints des Cicons.
Mais l’on voit s’allumer les feux du bord Cyclope ;
Nous entendons bêler ses chèvres, ses moutons.
Le soleil s’est couché, la nuit nous enveloppe ;
Derechef nous donnons sur le sable épaissi.

Lorsque a reparu l’Aube à la face pourprine,
Je réunis mes gens et les harangue ainsi :
« Demeurez à présent, chère troupe marine ;
Moi, je vais sur ma nef, suivi de mes guerriers,

Reconnaître là-bas ces nouveaux insulaires,
Savoir s’ils sont méchants, injustes et colères,
Ou bien religieux, partant hospitaliers. »
Alors me rembarquant, j’ordonne à mon élite
D’accourir au tillac, de larguer le câbleau ;
Mes hommes à leurs bancs se réinstallent vite,
Et de l’active rame ensemble ils frappent l’eau.

Quand nous avons atteint cette rive assez proche,
Nous voyons près des flots, à ses confins derniers,
Une caverne haute et noire de lauriers.
Chèvres, brebis en foule ont leur parc sous sa roche.
La cour ronde a pour murs d’immenses blocs pierreux,
Entremêlés de pins, d’ormeaux à vaste cime.
Là réside un pasteur, de stature altissime,
Qui paît seul son bétail, des autres dédaigneux,
Et dans l’isolement pratique l’injustice.
C’est un monstre effroyable ; il ne ressemble pas
Au commun des mortels, mais au mont qui hérisse
Son cône chevelu sur des sommets plus bas.

J’invite les garçons de mon cher équipage
À garder le bateau près du bord écumeux,
Et je pars, emmenant douze hommes de courage.
J’emportais dans une outre un vin noir et fameux
Dont m’avait honoré Maron, le fils d’Évanthe,
Pontife d’Apollon, d’Ismare citoyen.
Lui, sa femme et son fils, nous les avions d’entente
Protégés par respect, car il était gardien
Du saint bois de Phœbus. J’en reçus des dons rares :
Sept talents d’or massif, d’un travail souverain ;
Ensuite un bol d’argent ; finalement sa main

Avait puisé pour nous, au sein de douze jarres,
Un vin pur, généreux, céleste. En sa maison
Nul ne le connaissait, ni servant ni servante
Seuls y touchaient Maron, sa femme et l’intendante.
Quand on devait goûter cette riche boisson,
Dans vingt mesures d’eau l’on en noyait un verre ;
Et du cratère alors montaient mille fumets,
Si divins que de boire on ne s’abstenait guère.
À l’outre de nectar j’avais joint force mets,
En un sac ; car mon cœur pressentait la rencontre
D’un homme possédant un biceps indompté,
Rebelle au frein des lois, plein de férocité.

À l’antre nous voici : le géant ne se montre ;
Il menait ses troupeaux tondre l’émail des prés.
Nous entrons, et nos yeux admirent toute chose :
Fromages dans l’osier, étables où repose
L’agneau, puis le chevreau, tous pourtant séparés,
Les vieux au premier rang, les jeunes à la suite,
Plus loin les nouveau-nés ; d’abondant petit-lait,
Vase à traire ou bassin, l’argile ruisselait.
Mes compagnons d’abord m’excitent à la fuite,
Quelques fromages pris et le bétail chassé
En hâte hors des parcs vers l’agile trirème,
Qui nous eût ramenés dans notre rade même :
Je méprise l’avis, quoiqu’il fût très sensé.
Je veux voir le Cyclope, et ses dons, les surprendre.
Las ! comme ce doucet doit nous gratifier !

Nous allumons du feu, puis de sacrifier,
D’écorner maint fromage, enfin, assis, d’attendre
Son retour du pâtis. Il arrive portant,

Pour cuire son repas, une énorme broussaille ;
Il la décharge au seuil, et la grotte en tressaille.
Au fond, épouvantés, nous fuyons à l’instant.
Le pasteur pousse alors ses troupeaux gras dans l’antre,
Les femelles du moins, pour les traire, empêchant
Que nul mâle au bercail, bouc ou bélier, ne rentre.
Puis à l’entrée il roule un bloc effarouchant,
Masse que vingt-deux chars à la quadruple roue
Ne pourraient déplacer en leurs efforts subits :
Tel est le bloc fermant qu’à sa porte il échoue.
Bientôt assis, il trait ses chèvres, ses brebis,
Comme il convient, et rend leurs petits aux nourrices.
Ensuite il fait cailler la moitié du lait blanc,
Le dépose et l’entasse au milieu des éclisses,
Versant l’autre moitié dans maint vase au gros flanc,
Pour le prendre et le boire à son souper tranquille.
Après avoir fini cette œuvre en un moment,
Il allume un grand feu, nous voit, et vivement :
« Étrangers, nommez-vous ! qui vous pousse en mon île ?
Est-ce une affaire ? ou bien errez-vous, comme font
Ces pillards qui, sur mer jouant leur existence,
Écument un pays, le ruinent à fond ? »

Il dit, et nous sentons une frayeur intense,
À cette voix terrible, à cet air monstrueux.
Cependant je réponds, raffermissant mon âme :
« Nous sommes des Grégeois revenant de Pergame ;
Égarés sur les flots par l’air tempétueux,
Nous cherchions nos rochers et trouvons d’autres croupes ;
Sans doute c’était là de Zeus la volonté.
Nous nous glorifions d’appartenir aux troupes
D’Atride Agamemnon, ce chef partout vanté ;

Car il prit d’altiers murs, une contrée entière.
Maintenant à tes pieds nous venons en amis,
Et réclamons de toi la table hospitalière,
Ou quelque doux présent, suivant l’usage admis.
Homme bon, pense au ciel, exauce ma supplique :
Zeus qui guide les pas du timide étranger,
Zeus, ce dieu xénien, ne tarde à les venger. »

Je dis, et le barbare en ces termes réplique :
« Guerrier, tu perds la tête ou tu viens de très loin,
Toi qui parles d’aimer, de craindre un ciel rigide.
Un cyclope se rit du Maître de l’égide
Et des dieux immortels : il les dompte au besoin.
Je ne t’épargnerai ni toi ni ton escorte
Pour fuir les traits de Zeus, si mon cœur n’y consent.
Mais conte où tu laissas ton bateau valissant.
Est-ce loin ? Près d’ici ? Ce détail-là m’importe. »

Il voulait m’éprouver, mais je sais plus d’un tour ;
Aussi je lui réponds ces mots pleins d’artifice :
« Neptune ébranle-sol, à l’extrême contour
De votre île, a rompu mon flottant édifice
Sur les écueils d’un cap ; la mer a ses débris.
Intact, avec mes gens, d’échapper j’eus la chance. »

J’ai dit, et lui se tait dans un cruel mépris ;
Mais sur mes compagnons, bras tendus, il s’élance,
En saisit deux, les choque, ainsi que d’humbles faons,
Contre terre ; en bouillie éclate leur cervelle.
Il les coupe en morceaux, les mange pêle-mêle.
Comme un lion sorti des déserts étouffants,
Il baffre tout, les chairs, les os moelleux, les tripes.

À ce spectacle affreux, nous levons en pleurant
Les mains vers Jupiter ; le désespoir nous prend.
Lorsque de corps humains ce monstre aux vastes lippes
S’est bourré l’estomac, il boit des flots de lait,
Puis parmi ses moutons pesamment il s’allonge.
Dans mon cœur magnanime au même instant je songe
À dégainer mon glaive, à le frapper d’un trait,
En le tâtant d’abord, au point juste où le foie
Se joint au diaphragme : un penser me retient.
De la mort nous étions par avance la proie ;
Jamais du lourd rocher qui dedans nous maintient
Tous nos bras n’auraient pu déranger la barrière.
Donc il faut jusqu’à l’Aube attendre en gémissant.

Quand elle teint les cieux de sa rose lumière,
Il rallume un grand feu, trait son bétail puissant,
Rend aux seins nourriciers leur jeunette phalange.
Après avoir fini promptement ces travaux,
Derechef il saisit deux des miens et les mange.
Son repas fait, il chasse au dehors ses troupeaux,
En déplaçant le bloc sans peine ; mais de suite
Il le remet, tout comme un couvercle au carquois.
Le Cyclope, à grand bruit, pousse sa herde instruite
Vers les monts ; moi, je reste à rêver des exploits,
Désirant me venger, si m’exauce Minerve.
Or, voyez le parti que j’adopte soudain.
Le pâtre dans un coin avait mis en réserve
Un tronc vert d’olivier pour s’en faire un gourdin,
Une fois desséché ; nous comparions sa taille
À celle du grand mât d’un vaisseau de transport
Qui, de vingt avirons, aux flots livre bataille :
Tels étaient sûrement son volume et son port.

J’en coupe sans tarder la longueur d’une brasse
Et la livre à mes gens afin de l’amincir.
Ils vont la polissant ; moi, j’affile tenace
Un des bouts, qu’au feu vif après je fais durcir.
J’enfouis prudemment cette partie insigne
Sous les tas de fumier dont s’encombre le lieu ;
Ensuite je prescris que le sort nous désigne
Ceux qui devront m’aider à planter notre pieu
Dans l’œil du monstre, quand le vaincra le doux somme.
Les quatre élus au sort sont ceux-là justement
Qu’avec moi j’aurais pris ; je suis le cinquième homme.
Au soir rentrent le maître et son bétail gourmand.
Le géant pousse au fond toute la bande grasse,
Et dans la cour ne laisse aucun sujet pelu,
Soit qu’il ait des soupçons, soit qu’un dieu l’ait voulu ;
Puis soulevant le bloc, il le remet en place.
Bientôt assis, il trait ses chèvres, ses brebis,
Comme il convient, et rend les agneaux à leurs mères.
Sitôt qu’il a mis fin à ces préliminaires,
Il saisit, mange encor deux des miens ébaubis.
Moi, tenant de vin pur une écuelle pleine,
Au Cyclope je vais, et dis à ce bourreau :
« Tiens donc, Cyclope, et bois sur cette chair humaine.
Pour savoir quel bon vin contenait mon vaisseau.
Je t’en rapporterais, si par miséricorde
Tu me laissais partir ; mais ta rage est sans frein.
Ô fou ! comment veux-tu que désormais t’aborde
Un des nombreux mortels, puisque ainsi bat ton sein ?

Je dis ; il prend la coupe et boit ; ce fin breuvage
L’égaie, il m’en demande une seconde fois :
« Verse encor de bon cœur, et dis-moi sans ambage

Ton nom, pour que je t’offre un don des plus courtois.
Pour le Cyclope aussi ce doux sol entrecroise
De beaux ceps que mûrit l’arrosage divin ;
Mais ton jus semble fait de nectar et d’ambroise. »

Dans sa coupe aussitôt je rajoute du vin ;
Trois fois je la remplis, trois fois le sot la vide.
Dès que mon vin de flamme a troublé sa raison,
Je lui lâche ces mots d’une douceur perfide :
« Cyclope, tu t’enquiers de mon illustre nom ?
Eh bien, à ta promesse en retour sois fidèle.
Je me nomme Personne, oui Personne vraiment ;
Père et mère, et compains, chacun ainsi m’appelle. »

Le glouton me riposte impitoyablement :
« Après ses compagnons je mangerai Personne,
Les autres avant lui ; ce sera mon cadeau. »

Il dit, et se renverse, et tombe, et s’abandonne,
Son gigantesque cou penché ; d’un lourd bandeau
Le sommeil l’enténèbre ; en masse on le voit rendre
Du vin, d’horribles chairs; puis il rote ivre-mort.
Je glisse alors le pieu sous une chaude cendre
Jusqu’à ce qu’il soit rouge, et j’encourage fort
Mes quatre aides, craignant que l’un d’eux ne recule.
Quand le bois d’olivier menace, quoique vert,
De s’allumer, qu’autour une flammette ondule,
Du feu je le retire, et mes preux de concert
M’entourent : un démon les vigorise encore.
Empoignant l’arme aiguë, au plein de l’œil baissé
Ils l’enfoncent, et moi, sur mes orteils dressé,
Je la tournoie. Ainsi, quand l’artisan perfore

Un madrier, sous lui d’autres mains font mouvoir
La tarière creusante avec un cuir agile.
De même nous tournions dans l’orbite fragile
Ce tison embrasé d’où ruisselle un sang noir.
La prunelle en feu brûle et sourcils et paupières ;
Les racines de l’œil pétillent bruyamment,
Comme lorsque en l’eau froide un forgeur véhément
Fait siffler une hache ou des lames guerrières,
Procédé qui fournit les fers les mieux trempés.
Ainsi l’œil du colosse autour du bois crépite.
Il lance un hurlement dont les airs sont frappés ;
Nous de fuir, pris de peur. Cependant de l’orbite
Ses mains ôtent le pal souillé d’amas sanguins ;
Puis, outré de fureur, au loin il le rejette.
Il appelle à grands cris les Cyclopes voisins
Qui sur les caps venteux ont leur roche secrète.
Leur foule à son appel accourt de tous côtés,
Et, debout prés du seuil, l’interroge anxieuse :
« Polyphème, pourquoi ces longs cris répétés ?
Pourquoi nous réveiller pendant la nuit joyeuse ?
T’aurait-on, malgré toi, dérobé ton troupeau ?
Quelqu’un t’occirait-il par ruse ou violence ? »

La brute leur répond, du sein de son caveau :
« Personne, ô mes amis ! par dol, non par vaillance. »

Les Cyclopes alors, sans plus ample discours :
« Puisque dans ton abri personne ne t’afflige,
Accepte résigné les maux que Zeus inflige ;
De Neptune, ton père, invoque le secours. »

Ils disent, s’en vont tous, et je me réconforte

Au succès de mon nom, de mon tour des meilleurs.
L’aveuglé, soupirant et rongé de douleurs,
En marchant à tâtons va débloquer la porte.
À l’entrée il s’assied, les deux bras étendus,
Pour happer tel de nous qui fuirait joint aux bêtes,
Tellement il croyait mes esprits confondus.
Je cherche cependant quelles mesures nettes
Pourront nous affranchir d’un trépas redouté.
Je combine des plans, des trucs de toute espèce ;
Notre vie en dépend, un grand péril nous presse.
Or, sachez le parti qu’à la fin j’adoptai.

Des béliers étaient là, d’une rondeur sensible,
Beaux, grands, et que recouvre une épaisse toison.
Je les lie en silence avec l’osier flexible
Où dormait ce géant, type de trahison.
Je les mets trois par trois ; le central porte un homme ;
Les deux autres devront protéger en flanquant.
Donc pour un guerrier seul trois animaux de somme.
Restait un gros bélier, de tous le plus marquant ;
Au dos je le saisis, me roule sous son ventre,
Et m’accrochant des mains à son manteau fourré,
Dans un calme absolu d’aguet je me concentre.
Nous attendons ainsi le jour, d’un cœur navré.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinières,
Les béliers diligents coururent aux paissons.
Dans l’étable bêlaient leurs femmes routinières,
Le sein dur et pendant. Agité de frissons,
Le Cyclope tâtait les houleuses échines
Du bétail mâle ; mais l’ahuri ne sent pas
Mes compagnons blottis sous de sombres poitrines.

Enfin le grand bélier après tous vient au pas,
Chargé de son lainage et de mon être habile.
Polyphème lui dit, l’ayant bien caressé :
« Cher bélier, pourquoi donc, toi le vieux chef de file,
Venir en queue ? Avant, loin d’être devancé,
Le premier tu savais brouter la fleur champêtre ;
Des fleuves le premier tu sondais le courant,
Et le premier rentrais au bercail attirant.
Aujourd’hui te voilà le dernier. De ton maître
Regretterais-tu l’œil ? Un méchant l’a crevé,
Aidé d’affreux soldats, me domptant par l’ivresse.
C’est Personne ; il n’est pas certe encore sauvé.
Ah ! si, doué de sens, d’une parole expresse,
Tu me disais quel coin à mes coups le soustrait,
Écrasée aussitôt, sa cervelle brouillonne
Irait joncher le sol ! cela mitigerait
Les maux que m’a causés l’exécrable Personne. »

À ces mots au dehors il lâche le bélier.
Parvenus loin de l’antre et de la cour ovine,
Je reprends terre, et cours mes compains délier.
Lestement nous poussons, par sentier et ravine,
Le troupeau bon marcheur jusqu’au navire ancré.
Nous revoir sains et saufs pour ma troupe a des charmes,
Mais luctueusement chaque mort est pleuré.
Moi, fronçant les sourcils, j’interromps toutes larmes,
Et prescris d’embarquer en hâte les captifs
À la belle toison, puis de repasser l’onde.
Mes rameurs vont s’asseoir à leurs bancs respectifs ;
D’un aviron rapide ils creusent l’eau profonde.

Lorsque du large encor peut s’entendre ma voix,

Je darde au vil pasteur cette railleuse insulte :
« Cyclope tu n’as point, dans ta demeure occulte,
Mangé violemment les amis d’un pantois.
Le châtiment devait t’atteindre, misérable
Qui de tes suppliants t’es fait le dévoreur.
C’est pourquoi Jupiter, tout l’Olympe, t’accable. »

L’apostrophe ironique augmente sa fureur.
D’une haute montagne il arrache la crête
Et la lance en avant du bleuâtre vaisseau ;
Peu s’en faut qu’à la proue elle n’ôte un morceau.
La mer bouillonne au choc de la masse concrète ;
Le flot en refluant remporte notre nef
Vers la côte inondée, au rivage l’affale.
Prenant à pleines mains une pique navale,
Du bord je la repousse et somme, d’un ton bref,
Mes robustes nageurs d’accélérer leurs rames,
Afin de réchapper ; ils redoublent d’élans.

Quand nous sommes deux fois aussi loin sur les lames,
Je veux recommencer mes adieux virulents.
Tous m’adjurent en chœur de garder le silence :
« Téméraire, pourquoi courroucer ce cruel ?
Déjà, nous ramenant aux profondeurs de l’anse,
Son roc nous menaça d’un trépas mutuel.
S’il entend de nouveau des cris, une parole,
Il brisera nos fronts, notre mince plancher,
Sous d’autres blocs précis, telle est leur parabole. »

Ces prudentes raisons ne sauraient me toucher,
Et je recrie au monstre en ma rage frondeuse :
« Cyclope, si quelqu’un de ce monde animé

Te demande d’où vient ta cécité hideuse,
Dis-lui que t’aveugla l’assiégeur consommé,
Ulysse, roi d’Ithaque, engendré par Laërte. »

Le sauvage en hognant a soudain reparti :
« Grands dieux ! l’oracle ancien n’avait donc pas menti.
Chez nous fut un devin à la pensée alerte,
Télème Eurymidés, dont l’art fit notre orgueil,
Et qui mourut prophète au milieu des Cyclopes.
Tout devait arriver d’après ses horoscopes,
La main d’Ulysse un jour devait m’extirper l’œil !
Mais quoi ! je m’attendais toujours à voir paraître
Un homme grand et beau, de force revêtu ;
Et voilà qu’un vilain, un nabot, un fétu,
M’enlève la lumière à l’aide d’un vin traître.
Ulysse, viens ici, mon offrande t’attend.
J’inviterai Neptune à choyer ton navire ;
Je suis son tendre fils, il se plaît à le dire.
Seul il me guérira, si son cœur le prétend,
Et non pas ceux d’en haut ou l’humaine science. »

Je lui riposte alors d’un formidable ton :
« Puisse-je, t’arrachant et l’âme et l’existence,
Te faire voltiger aux gouffres de Pluton,
Aussi vrai que ton dieu ne te rendra la vue ! »

Je dis ; lui de prier son divin géniteur,
En élevant les mains vers l’astrale étendue :
« Écoute-moi, Neptune, ô noir agitateur !
Si je naquis de toi, si tu te dis mon père,
Fais qu’Ulysse jamais, ce foudre ithacéen
Par Laërte engendré, ne retourne en sa terre.

Mais si le sort là-bas le ramène à dessein,
S’il lui rend ses amis, son paternel empire,
Qu’il rentre tard et mal, sans un seul partisan,
Sur un pont mercenaire, et que son deuil soit pire ! »

Tel gronde son souhait qu’exauça le Tyran.
Notre ennemi soulève une plus vaste pierre,
La balance, et sur nous l’envoie à tour de bras.
De la poupe azurée elle frise l’arrière ;
Le timon a failli voler en mille éclats.
La mer se gonfle au choc de la masse compacte,
Mais cette fois nous pousse et nous laisse à bon port.

De retour dans l’îlette où ma flottille intacte
Stationnait toujours, tandis qu’au long du bord
La troupe gémissait lasse et désespérée,
Notre nef sur le sable achève ses trajets,
Et nous-mêmes foulons la grève désirée.
Du Cyclope on débarque ensuite les sujets ;
On en fait plusieurs lots, chacun a part égale.
Des bons distributeurs, moi, je reçois en plus
Le grand bélier ; ma main le tue et le régale
À Zeus, l’altier Kronide aux décrets absolus.
Je brûle les fémurs ; mais le dieu n’y prend garde :
Il ne songe qu’à perdre, en ses ressentiments,
Mes braves compagnons, mes fermes bâtiments.
Nous passons tout le jour, jusqu’à l’heure blafarde,
À savourer des mets de vin pur arrosés.
Quand le soleil s’éteint et que règnent les ombres,
Nous nous endormons tous auprès des vagues sombres.
Mais lorsque reparaît l’Aurore aux doigts rosés,
Stimulant mes marins, vite je leur ordonne

De monter aux tillacs, de larguer les câblots.
À leurs bancs vont s’asseoir les zélés matelots,
Et sous les avirons l’onde écume et résonne.

Nous reprenons la mer, heureux d’être sauvés,
Mais tout bas regrettant nos amis enlevés. »

CHANT X




CHANT X



DEUXIÈME RÉCIT :
ÉOLE, LES LESTRYGONS, CIRCÉ

« Mon escadre aborda dans l’île d’Éolie.
Éole Hippotadès, cher au ciel nectarin,
Règne en ce lieu flottant qu’entoure un mur d’airain,
Non frangible, et bordé d’une roche polie.
Douze enfants lui sont nés dans son retrait brillant,
Six filles et six fils florissants de jeunesse.
Les doux nœuds de l’hymen resserrent leur tendresse.
Près d’une mère auguste et d’un père accueillant,
Ils festinent sans trêve à des tables opimes.
De jour, le toit gourmand retentit de concerts,
Et, le soir, beaux maris, épouses légitimes
Pressent des lits moelleux de pourpre recouverts.
Nous gagnons la cité, les demeures d’Éole.
Il me garde un bon mois à conter tour à tour
Troie et la flotte argive et l’achéen retour ;
Dûment j’instruis de tout mon hôte bénévole.
Quand je veux le quitter, sur mes désirs fervents,
Au lieu de m’alentir, il aide à mon voyage.
Dans une outre, cuiret d’un taureau de neuf ans,

Il enferme pour moi les souffles de l’orage ;
Car des vents Kronion l’a fait dispensateur,
Et sa main, à son gré, les lâche ou les refrène.
Il attache l’objet au fond de ma carène
Avec un nœud d’argent, parfait obturateur ;
Mais il laisse couler l’haleine du Zéphyre
Pour guider nos vaisseaux. Oiseux préservatifs !
Notre propre folie allait nous déconfire.

Nous naviguons d’accord, neuf jours consécutifs.
Le dixième, déjà pointaient les rocs d’Ithaque,
Déjà les feux amis brillaient à l’horizon.
Or, un profond sommeil tout à coup me détraque,
Car j’avais constamment manié le timon,
Ne le cédant à nul, pour mieux gagner ma rade.
Cependant mes compains sont là verbiageant,
Sûrs que je rapportais de l’or et de l’argent,
Cadeaux du magnanime Éolus Hippotade.
Et chacun, en guignant, de dire à son voisin :
« Grands dieux ! combien cet homme est cher et sympathique
À tous les étrangers qu’il visite en chemin !
D’Ilion il ramène un butin magnifique,
Tandis que nous, passant par les mêmes milieux,
Ensemble à nos foyers nous rentrons les mains vides.
Éole maintenant l’a comblé de subsides
Fraternels ; mais voyons ces présents merveilleux,
Sachons l’argent et l’or qui dans l’outre s’enchapent. »
Ce funeste conseil triomphe en leurs esprits ;
L’outre est délicotée, et tous les vents échappent.
La tempête aussitôt les emporte meurtris
Loin du sol patrien ; je m’éveille aux rafales,
Et vite délibère en mon cœur généreux

Si je dois m’engloutir dans les ondes fatales,
Ou, patient, survivre à ce revers affreux.
Je me résigne et reste, et, voilant mon visage,
Sur le pont je m’étends ; l’ouragan nous poussait
Aux bords Éoliens ; ma troupe gémissait.

On atterrit, on prend l’eau potable d’usage ;
Près des nefs mes amis font ensuite un repas.
De boire et de manger lorsque chacun se lasse,
M’adjoignant un héraut, un autre homme efficace,
Vers l’enclos d’Éolus je reporte mes pas.
À table il festoyait la reine et sa famille.
Parvenus au salon, nous nous seyons au seuil.
Chaque dîneur s’étonne et nous fait cet accueil :
« Ulysse, d’où viens-tu ? quel noir démon te guille ?
Nous t’avions équipé pour rejoindre aisément
Ton pays, ta maison, n’importe quelle plage. »
Tels étaient les propos ; je réponds tristement :
« Le malheureux sommeil, un funeste entourage
M’ont perdu ; sauvez-moi, vous, chers, qui pouvez tout. »
Je voulais doucement fléchir ces gastronomes.
Ils demeurent muets, mais leur père, debout :
« Sors de l’île à l’instant, ô le pire des hommes !
Je ne saurais choyer ni reconduire ailleurs
Un être que l’Olympe ouvertement déteste.
Va-t’en, puisque sur toi pèse l’ire céleste. »

À ces mots, il me chasse en dépit de mes pleurs.
Alors nous repartons, accablés de souffrance ;
La rame, par leur faute, est lourde aux matelots,
Et d’un retour prochain s’efface l’espérance.


Pendant six jours entiers, nous traversons les flots.
Le lendemain, on voit émerger l’acropole
De Lamus, Télépyle, abri des Lestrygons.
Là, dès qu’un berger rentre, aux champs un autre vole.
Qui dort peu s’y ferait des salaires féconds
À paître après les bœufs les candides agnelles,
Tant les chemins du jour touchent ceux de la nuit.
Nous entrons dans le port aux rives solennelles
Que de tous les côtés un haut rocher circuit.
Ces rivages saillants jusques à l’embouchure
S’avancent recourbés ; le passage est étroit.
C’est là que mes marins s’enfoncent à mesure ;
Ils resserrent leurs nefs dans ce limpide endroit,
Où la vague jamais tant soit peu ne s’excite,
Où domine au contraire un silence riant.
Seul je laisse en dehors, à la pointe du site,
Mon navire poisseux, aux roches le liant.

Ensuite j’escalade un coupeau solitaire.
Nuls travaux, sous mes pieds, ni d’hommes ni de bœufs ;
Rien qu’une acre fumée arrivant de la terre.
Je choisis deux soldats, un céryce avec eux,
Qu’en avant je dépêche, afin de reconnaître
Les gens qui de ce sol consomment le froment.
Ils suivent le chemin par où journellement
Les chars à la cité portaient le bois champêtre.
Ils notent prés des murs, allant puiser de l’eau,
Une vierge, l’enfant du despote Antiphate.
La princesse gagnait la source délicate
D’Artacia : l’urbain s’abreuve à son ruisseau.
L’escouade, approchant, de l’infante réclame
Le nom de sa contrée et celui de son roi.

Elle de leur montrer le paternel beffroi.
Entrés dans le palais, ils trouvent une femme.
Aussi grande qu’un mont, et sont saisis de peur.
Du Conseil la géante alors mande Antiphate,
Son illustre mari, sanguinaire attrapeur.
Égorgeant l’un des miens, il le cuit à la hâte.
Les deux autres fuyant rejoignent mon bateau.
Mais le roi pousse un cri dans ses quartiers iniques ;
Les nerveux Lestrygons accourent au château,
Par milliers, et pareils aux hordes Titaniques.
Leurs bras lancent des blocs, dépouille des rochers.
Un tumulte soudain règne en chaque navire,
Bruit de ponts entr’ouverts et de râlants nochers.
On perce, on prend mes gens comme poissons à frire.
Pendant cette tuerie aux profondeurs du port,
Tirant de son fourreau mon épée acérée,
Je tranche les funins de ma proue azurée ;
Et j’ordonne aux rameurs, en les stimulant fort,
De presser l’aviron, pour fuir un tel carnage.
Tous travaillent le flot par crainte du trépas.
Sous le pierreux déluge à point mon vaisseau nage ;
Mais les autres en rade avaient tous coulé bas.

Et nous continuons, heureux de vivre encore,
Déplorant toutefois tant de monde laissé.
L’île d’Éa se montre, asile de Circé,
Déesse aux beaux cheveux, à la langue sonore,
Et redoutable sœur d’Éète, roi séant.
Tous les deux sont issus du Soleil porte-flammes,
Pour mère ayant Persa, fille de l’Océan.
En silence on aborde, au ras des faibles lames,
Dans une large baie ; un dieu bon nous conduit.

Deux longs jours en ce lieu nous campons au rivage,
Accablés de fatigue, et le cœur bien réduit.
Mais au troisième éclat de l’Aube au doux visage,
Prenant avec ma lance une dague de choix,
De mon bateau je monte au dos d’une colline,
Pour voir une œuvre d’homme, entendre quelque voix.
M’arrêtant au sommet, curieux je m’incline :
Une fumée épaisse obscurait les bas-fonds,
Dans le palais de Circe, à travers fage et rouvre.
Je me propose alors, dans mes pensers profonds,
D’aller au toit fumeux qu’ainsi mon œil découvre.
Il me parut meilleur, en y réfléchissant,
De retourner d’abord à mon paisible ancrage,
Puis, par les miens lestés d’explorer le parage.
Je m’approchais déjà du vaisseau languissant,
Quand un dieu, qu’a touché ma solitude entière,
Dépêche sur ma route un cerf bien chevillé
Qui, des boschains pâtis, court boire à la rivière,
Car un soleil de feu longtemps l’a mordillé.
Comme il sort, je le frappe au milieu de l’échine;
Le javelot d’airain entre de part en part.
Il tombe net, la vie a quitté sa machine.
Sur son corps je m’appuie et retire le dard
Ahénide, qu’à terre incontinent je range.
Cela fait, arrachant maintes pousses d’un tronc,
J’en forme un gros lien d’une brasse de long,
Et j’attache les pieds de l’animal étrange.
Je le charge à mon col et marche au vaisseau creux,
Par ma pique étayé ; j’aurais été trop veule
À porter un tel poids avec une main seule.
Devant tous je le jette, et, d’un ton doucereux,
Je vais réconfortant mes gens à tour de rôle :

« Amis, quoique affligés, nous ne descendrons point
Avant le jour fixé, dans l’infernale geôle.
Venez donc ; tant qu’on a vin et viande d’appoint,
Il faut se bien nourrir et narguer la fringale. »

Je dis, et sans retard accourent mes seconds.
Leurs manteaux rejetés, près des bords inféconds
Ils admirent la bête à l’ampleur sans égale.
Lorsqu’ils ont du tableau rassasié leurs yeux,
Tous se lavent les doigts, préparent la bombance.
Nous employons le jour, jusqu’au ternir des cieux,
À savourer des mets, des vins en abondance.
Quand le soleil s’éteint, que tout s’est obscurci,
Chacun de nous se couche auprès de la marine.

Mais lorsque reparaît l’Aurore purpurine,
Réunissant les miens, je les harangue ainsi :
« Écoutez, compagnons, malgré la foi détruite.
Très chers, nous ignorons où gît l’Aube et le Soir,
En quel coin Hélios sous terre va s’asseoir,
Pour renaître au matin ; donc recherchons de suite
Nos moyens de salut : pour moi, je n’en sais pas.
Du point où j’atteignis, j’ai découvert une île
Que ceint de toutes parts l’océan versatile ;
Elle est basse et mes yeux ont vu, des terrains plats,
Jaillir une fumée à travers rouvre et fage. »

Je dis ; eux désolés, de mettre en parangon
Les assauts d’Antiphate, horrible Lestrygon,
Et l’ire du Cyclope, affreux anthropophage.
Ils poussent des sanglots de pleurs entrecoupés ;
Mais à quoi bon ces cris, ces prunelles humides ?

Je divise en deux corps mes compains eucnémides,
Et donne à chaque groupe un chef des mieux trempés.
Je suis l’un d’eux, et l’autre est le fier Euryloque.
On agite les sorts en un casque d’airain ;
Le nom d’Eurylochus se présente soudain.
Il part ; vingt-deux soldats, que le chagrin suffoque,
Le suivent, nous laissant dans mille afflictions.

Ils trouvent en un val la maison Circéenne,
Avec du marbre pur bâtie en avant-scène.
Autour se promenaient de grands loups, des lions,
Que Circe apprivoisa par des liqueurs expresses.
Bien loin de s’élancer sur ce monde à l’instant,
Leur longue queue en branle, ils lui font des tendresses.
Comme un groupe de chiens flatte un maître sortant
De table, car sa poche aux douceurs n’est tardive,
Ainsi les loups griffeurs, les lions caressaient
Mes gens qui d’épouvante à les voir frémissaient.
L’ost s’arrête au perron de la superbe Dive.
On l’entendait chanter d’un timbre harmonieux,
En brodant une toile immense, bellissime :
Des déesses tels sont les travaux précieux.
Or, le sous-chef Polite, un de ceux que j’estime
Et que j’aime le plus, s’adresse à ses guerriers :
« Amis, celle qui brode une toile si belle,
Dont les vifs gazouillis émeuvent ces piliers,
Est mortelle ou déesse. En hâte, qu’on l’appelle ! »
Il dit ; tous d’appeler, d’une éclatante voix.

Circé vient aussitôt, ouvre sa riche porte,
Les invite ; étourdis, ils entrent à la fois.
Mais, craintif, Euryloque en arrière se porte.

Donnant aux conviés sièges et tabourets,
Elle mêle pour eux miel, farine et fromage
Dans du vin de Pramnie, et verse en ces apprêts
Une eau qui de leur terre en tous tuera l’image.
À peine ont-ils goûté ce breuvage énervant,
D’un jonc elle les frappe, en un tect les envoie.
Ils ont bien des pourceaux le groin, le ton, la soie,
Tout le corps ; mais leur âme est la même qu’avant.
Circé, malgré leurs cris, les enferme et leur jette
Des faînes et des glands, des fruits de cornouiller,
Juste aliment du porc qui par terre végète.

Euryloque revole au rapide voilier,
Pour nous dire le sort des pauvres camarades.
Quoi qu’il fasse, il ne peut articuler un mot ;
Sa douleur se révèle en de brusques saccades ;
Ses yeux sont deux torrents, son langage un sanglot.
Enfin, quand nous voulons que le tout s’éclaircisse,
Il nous raconte ainsi le malheur arrivé :
« Marchant, selon ton ordre, aux rouvres, noble Ulysse,
Nous trouvons dans un val un toit parachevé,
Bâti de marbre pur, et qu’un tertre supporte.
Dive ou non, une femme, à l’aise gazouillant,
Y brodait un tissu : notre ost va l’appelant.
Elle arrive aussitôt, ouvre sa riche porte,
Nous invite ; étourdis, tous entrent à la fois.
Seul craignant un danger, moi, je file en arrière.
La masse a disparu, nul n’a rejoint le bois ;
En vain j’ai fait longtemps le guet dans la clairière. »

Il dit ; moi, me passant un grand glaive en sautoir,
Bronze aux clous argentins que mon arc accompagne,

Je veux qu’il me conduise affronter la campagne.
Mais lui, l’air suppliant, à mes genoux de choir,
De m’adresser, en pleurs, ces paroles ailées :
« Laisse-moi, fils de Zeus, ne m’ôte pas d’ici.
Vous ne reviendrez plus de ces mornes allées,
Ni toi, ni tes compains ; fuyons avec ceux-ci,
Et nous empêcherons que la mort nous disloque. »

L’infortuné se tait ; je riposte ardemment :
« Eh bien, dans cet endroit reste donc, Euryloque,
À boire, à mangeotter près du noir bâtiment.
Pour moi, j’irai là-bas ; le dur besoin m’y pousse. »

J’abandonne, à ces mots, le navire et la mer.
J’atteignais, en foulant du val la sainte mousse,
Le beau palais de Circe, experte en philtre amer,
Quand tout à coup Mercure à la verge dorée
S’offre à moi, sous les traits d’un bel adolescent
Dont la joue est imberbe et de grâces parée.
Il me prend par la main, et, d’un aimable accent :
« Où vas-tu, malheureux, seul sur cette éminence,
Ignorant du pays ? Sous les murs de Circé
Tes preux ont, en pourceaux, un tect pour résidence.
Viens-tu les affranchir ? Mais toi-même, enlacé,
Tu ne reviendras point, ta loge est déjà prête.
Tiens pourtant, je m’en vais t’éviter ce malheur;
Passe avec cette plante au seuil ensorceleur :
Son efficacité préservera ta tête.
Maintenant de Circé sache l’impur dessein ;
Elle te fera boire, empoisonnant son philtre,
Mais sans que l’affreux charme en tes veines s’infiltre.
Ma plante y pourvoiera. Je t’instruirai tout plein.

Au prime attouchement de sa baguette louche,
Sacquant de son étui ton glaive étincelant,
Fonds sur la dive et feins de lui percer le flanc :
Pâle, elle t’offrira de partager sa couche.
Et ne refuse point ses baisers bienheureux,
Pour le salut des tiens, ta propre sauvegarde.
Mais fais-lui prononcer le grand serment des Dieux,
Afin que derechef sa main ne te nasarde.
Crains d’être, une fois nu, débile, enfantelet. »

Se baissant vers la plante, incontinent Mercure
L’arrache du terrain, m’explique sa nature.
Sa racine est noirâtre, et sa fleur blanc de lait.
C’est le divin Moly ; sa cueille est difficile
Aux mortels ; mais les dieux, les dieux sont tout-puissants.
L’Argicide alors monte aux cieux éblouissants,
À travers la futaie, et je gagne l’asile
Magique, en combinant mille projets sous bois.
Je m’arrête au perron de la maîtresse accorte,
Et là je pousse un cri ; la dive entend ma voix.
Elle vient aussitôt, m’ouvre sa riche porte,
M’invite ; je la suis, triste comme au tombeau.
Circé me fait asseoir sur un trône d’ivoire,
Semé de clous d’argent, m’avance un escabeau,
Puis dans un vase d’or m’offre un mélange à boire.
Elle y rajoute un charme, en machinant ses tours.
Dès que j’ai bu ce philtre, innocent pour moi-même,
D’un jonc elle me frappe et me dit ces mots courts :
« Va te joindre en l’étable à ceux de ta trirème. »

Circé dit ; mais sacquant mon glaive aux lestes coups,
Je fonds sur elle et feins de percer sa poitrine.

Elle hurle, à moi vole, embrasse mes genoux,
Et me tient ce discours dans sa honte chagrine :
« Qui donc es-tu ? Quels sont ta ville et tes parents ?
Quoi ! prenant ce breuvage, au charme tu résistes !
Nul n’a jamais bravé ses effets improvistes,
Sitôt qu’il a passé le cercle de ses dents.
Mais ton cœur indomptable échappe à ma conquête.
Tu dois être l’habile Ulysse, que toujours
M’annonçait l’Argiphonte à l’aurine baguette,
Comme venant de Troie en son mouvant parcours.
Allons ! rentre au fourreau ta pointe meurtrière,
Et montons sur ma couche, afin que par les sens,
Par l’âme réunis, notre foi soit entière. »

Elle dit ; je réplique en ces termes décents :
« Ô Circé, tu voudrais qu’ici je me déride,
Quand tu viens de changer mes amis en pourceaux,
Quand tu me tiens captif, et que, d’un cœur perfide,
Tu me tends vers ton lit de captieux réseaux
Qui, mon corps désarmé, me rendraient mou, débile.
Non, je ne coucherai dans ton appartement,
À moins que de ta part le céleste serment
Ne me mette à couvert d’une reprise hostile. »

Je dis ; elle me fait le serment exigé.
Dès qu’elle en a fini la teneur redoutable,
Je foule galamment sa couche délectable.

Quatre serves pourtant, doux personnel gagé,
S’empressent, à sa voix, dans la brillante enceinte.
Ces nymphes provenaient des Sources, des Forêts,
Et des Fleuves portant à la mer leur eau sainte.

L’une tend à ravir de fins tapis pourprets
Sur des sièges pompeux, qu’un lin pur couvre encore.
L’autre roule aux fauteuils des trapèzes d’argent
Que de son tour doré maint corbillon décore.
La troisième mélange un vin doux, indulgent,
Dans un luisant cratère et sert d’orins calices.
L’ultime apporte l’eau, puis allume un grand feu
Sous un trépied immense, où cette eau bout dans peu.
Après qu’elle a frémi dans l’urne aux parois lisses,
J’entre dans la baignoire, et la nymphe, puisant
L’onde claire au trépied, me lave tête, épaules,
Jusqu’à ce que ma peau sente un bien suffisant.
Lorsqu’elle m’a baigné, frotté d’essences molles,
La belle orne mon corps d’un chiton, d’un manteau ;
Puis elle m’introduit, m’assied sur un beau trône
Semé de clous d’argent, me glisse un escabeau.
En un bassin d’argyre une ancelle mignonne
Répand, d’un cruchon d’or, l’eau des ablutions,
Et devant moi transporte une table cirée.
De pain, de mets divers l’intendante honorée
La charge en recourant à ses provisions.
Circé veut que je mange, et je boude à l’invite ;
Je reste assis rêveur, n’augurant que des maux.
Me voyant sans bouger, sans qu’aucun plat m’incite,
Uniquement en proie à d’intimes assauts,
Circe approche et me tient ce rapide langage :
« Ulysse, pourquoi donc rester ainsi muet,
Te dévorant le cœur, fuyant mets et breuvage ?
De quelque nouveau dol je te crois inquiet ;
Mais ne crains rien, je fis un serment formidable. »

Elle dit ; ma réponse est de cette façon :

« Ô dive, quel humain, qui serait équitable,
Oserait se remplir de viande et de boisson
Avant de libérer, de revoir ses bons frères ?
Si tu veux que je boive et mange volontiers,
Délivre mes amis, rends-moi leurs faces chères. »

Je dis, et Circe alors traverse ses quartiers,
Sa baguette à la main, ouvre l’huis de la soue,
En fait sortir les miens, vrais cochons de neuf ans.
Ils s’arrêtent : Circé tour à tour les secoue,
Et les frotte un par un d’autres enduits savants.
Soudain tombent les poils qu’avait fait croître en masse
Le malin philtre offert par l’auguste Circé :
Hommes les revoilà, mais de fleur plus vivace,
D’un visage plus beau, d’un port plus élancé.
Chacun me reconnaît, saisit ma main tendue.
Nous versons tous des pleurs de joie, et le pourpris
Résonne de bravos ; Circé même est émue.
Alors, venant à moi, la déesse a repris :
« Noble Laërtiade, ingénieux Ulysse,
Cours maintenant vers l’onde, à ton navire près.
Tirez d’abord la nef sur le terrain propice,
Dans des grottes cachez vos biens, tous vos agrès ;
Puis reviens, amenant tes compagnons fidèles. »

Sa parole convainc mes généreux esprits.
À la mer, au vaisseau j’arrive à tire-d’ailes,
Et trouve auprès du bord mes matelots chéris
Qui poussaient des sanglots, versaient d’amères larmes.
Comme en un parc rustique on voit les génissons
Vers les vaches rentrant des fertiles paissons
Ensemble s’élancer ; toute haie est sans armes

Contre leurs sauts ; les fils cernent en mugissant
Les mères : c’est ainsi qu’à me voir reparaître,
Ma troupe en pleurs m’étreint, et déjà tous croient être
Au sein de leurs foyers, sur le sol spinescent
D’Ithaque, leur berceau, leur vieille demeurance.
Ils me parlent ainsi, tendrement larmoyeux :
« Fils du ciel, ton retour nous rend aussi joyeux
Que si nous abordions aux lieux de notre enfance ;
Mais des autres guerriers conte-nous le décès. »

Ils disent ; je réponds en ces affables termes :
« Tirons d’abord la nef sur les rivages fermes,
Dans des grottes cachons nos biens, tous nos agrès ;
Puis collectivement hâtez-vous de me suivre,
Pour voir vos compagnons au toit saint de Circé,
Buvant, se nourrissant; ils ont de quoi bien vivre. »

Chacun à mon appel obéit empressé;
Seul Euryloque cherche à détourner mes hommes
Et leur tient sans pudeur ce discours alarmant :
« Ô malheureux ! pourquoi nous rendre aveuglément
Chez cette déité ? De nous, tant que nous sommes,
Elle fera des porcs, des loups, des lionceaux,
Pour garder son domaine en esclave milice.
Que l’on pense au Cyclope, alors qu’en ses arceaux
S’engagèrent les preux entraînés par Ulysse.
Nous devons leur trépas à ce guide imprudent. »

Il dit, et dans mon âme alors je délibère
Si, dégainant le glaive à ma cuisse pendant,
Je n’enverrai d’un coup son chef rouler à terre,
Malgré les nœuds étroits de notre parenté.

Mais par ces mots mielleux m’apaise l’équipage :
« Ô divin, s’il te plaît, laissons-le sur la plage,
Afin de garantir le navire écarté.
Au dôme circéen, nous, nous suivrons tes traces. »
De la grève aussitôt tous s’éloignent d’accord.
Euryloque non plus ne reste près du bord ;
Mais il suit, redoutant mes terribles menaces.

La dive cependant lave d’un bras soigneux
Mes autres compagnons, les parfume d’essence,
Leur donne la tunique et le manteau laineux.
Nous les trouvons à table, en pleine jouissance.
Après qu’on s’est revu, que l’on s’est tout conté,
Mes gens pleurent ; les cris ébranlent l’édifice.
Circé, se rapprochant, me dit avec bonté :
« Noble fils de Laërte, industrieux Ulysse,
Ne vous abreuvez plus de larmes désormais.
Je sais tous vos malheurs à la mer poissonneuse,
Sur terre également votre route épineuse.
Mais buvez de ce vin et mangez de ces mets,
Jusqu’à ce qu’en vos cœurs renaisse le courage
Qui jadis vous gonflait en quittant vos abris
Paternels; à présent, vous ne songez, flétris,
Qu’à vos rudes chemins ; votre gaîté naufrage,
Car vous avez subi d’innombrables revers. »

Son tendre plaidoyer au repos nous décide.
Pendant un an complet, en son logis splendide,
Nous épuisons l’office et les celliers ouverts.
Mais quand l’année a fui sur les ailes des Heures,
Qu’avec les mois passés ont disparu les jours,
Mes amis, m’entourant, me tiennent ce discours :

« Fantasque, souviens-toi des natales demeures ;
Si toutefois le Sort veut que tu sois sauvé
Et te rend ta patrie et ta maison puissante. »

Ils disent ; mon grand cœur s’est vite ravivé.
Nous passons tout le jour, jusqu’à la nuit tombante,
À goûter de bons mets, un vin délicieux.
Quand le soleil s’éteint et que l’ombre domine,
Mon escorte s’endort au toit silencieux.
Moi, rejoignant Circé sur sa couche divine,
J’embrasse ses genoux, l’oblige à m’écouter,
Et lui décoche alors ces paroles soudaines :
« Ô Circé, tiens-moi donc tes promesses certaines
D’un prompt départ ; j’en suis à m’impatienter,
Ainsi que mes compains qui font tous mon supplice,
En redoublant de pleurs, lorsque tu n’es plus là. »

La belle déité de répondre à cela :
« Céleste Laërtide, ingénieux Ulysse,
Sous mon toit, malgré vous, ne restez pas en vain.
Car il sied qu’un voyage encore te façonne ;
Il te faut voir Hadès, l’austère Perséphone,
Pour consulter l’esprit du prophète thébain
Tirésias, l’aveugle aux visions sans nombre.
À lui seul, quoique mort, Perséphone a donné
L’intellect ; le restant voltige à l’état d’ombre. »

Elle dit ; mon cher cœur demeure consterné.
Et je pleurais assis sur l’amoureuse couche ;
Je ne voulais plus vivre et revoir le soleil.
Après m’être roulé dans un deuil nonpareil,
Ces paroles enfin s’exhalent de ma bouche :

« Déesse, qui viendra piloter mon vaisseau ?
Jamais nef n’a franchi l’infernal orifice. »

Je dis ; alors Circé m’instruisant de nouveau :
« Noble enfant de Laërte, industrieux Ulysse,
Ne t’inquiète pas d’avoir un nautonnier.
Équilibre ton mât, largue la blanche toile,
Et reste en paix ; Borée impulsera ta voile.
L’Océan parcouru, juste à son flot dernier,
Tu verras un bas-fond, les bois de Perséphone
Avec leurs saules gris et leurs pibles vibreux.
Aborde cette plage où maint gouffre bouillonne
Et gagne de Pluton l’asile ténébreux.
Là le Pyriphlégèthe et le bruyant Cocyte,
Qui n’est qu’un bras du Styx, coulent dans l’Achéron.
Au confluent sonore un roc monte en fleuron.
Approche-toi, héros, du point que je te cite,
Et creuse un fossé large en tous sens d’un coudât.
En l’honneur des défunts tout alentour épanche
D’abord du lait mielleux, ensuite du muscat.
Enfin de l’eau ; joins-y de la farine blanche.
Jure alors d’immoler à ce peuple en linceul,
Dans Ithaque, au retour, ta plus belle génisse ;
D’allumer un bûcher riche en mainte prémice ;
Puis d’égorger à part, pour Tirésias seul,
Un noir bélier, la fleur de ton vert territoire.
Après avoir des morts prié l’illustre essaim,
Frappant un agneau mâle, une femelle noire,
Tourne-toi vers l’Érébe et porte un œil certain
Sur le cours du torrent. À toi viendront en foule
Les fantômes légers de ceux qui ne sont plus.
Exhorte alors tes gens, par des mots résolus,

À dépouiller les corps dont le sang fume et coule,
À brûler chaque hostie, à supplier les dieux,
Le très puissant Hadès, l’austère Perséphone.
Quant à toi, dégainant ton glaive impérieux.
Tiens éloigné du sang l’amas qui l’environne,
Jusqu’à ce que ta voix mande Tirésias.
Le devin accourra, guerroyeur magnanime :
Il te dira la route et les points médiats
Pour rentrer, en croisant le poissonneux abîme. »

L’Aurore, sur ces mots, darde ses traits sereins.
La Nymphe me redonne et mantel et tunique ;
Elle-même se vêt d’une robe pudique,
Légère, gracieuse ; elle entoure ses reins
D’une ceinture d’or et voile sa figure.
Moi, fouillant le palais, j’éveille mes amis
Et distille à chacun ces mots pleins de mesure :
« Allons, trêve au sommeil! debout, chers endormis !
Partons ; l’auguste Circe elle-même l’exige. »

Ma parole convainc leurs esprits valeureux.
Mais je n’emmenai pas tous ceux que je dirige.
Un soldat, Elpénor, le plus jeune d’entre eux,
Pas trop brave à la guerre et manquant de sagesse,
Reposait à l’écart au faîte du logis,
Désireux de fraîcheur après un soir d’ivresse.
Au tumulte des miens de leurs chambres surgis,
Il se lève, oubliant, dans ses vapeurs funèbres,
De retourner, de prendre encore l’escalier.
Lors il tombe du toit, se casse les vertèbres
De la nuque, et son âme aux enfers va grouiller.

Mes guerriers à leurs rangs, ainsi je les sermonne :
« Sans doute vous croyez rentrer au sol natal ;
Or, Circé nous prescrit un détour capital.
Je dois trouver Hadès, l’austère Perséphone,
Pour consulter l’esprit du vieux Tirésias. »

À ces mots, de chagrin leur pauvre cœur se brise.
Ils s’arrachent le poil, ils poussent des hélas ;
Mais ce beau désespoir n’empêche l’entreprise.

Tandis que nous allons vers l’onde et le bateau,
Affligés et pleurant notre réel déboire,
Circé vient à la nef lier contre un poteau
Le bélier de l’offrande et sa femelle noire.
Nul de nous ne la voit : qui peut suivre des yeux
L’immortel dérobant ses pas mystérieux ?




CHANT XI



TROISIÈME RÉCIT :
LA DESCENTE AUX ENFERS

« Après avoir rejoint la plage et le vaisseau,
D’abord aux flots divins nous lançons la carène ;
Ensuite, colloquant le mât et chaque antenne,
Nous faisons embarquer l’offrande du troupeau,
Et nous-mêmes montons, tristes, fondant en larmes.
Derrière le navire à l’avant cérulé
Circé, la dive euphone, au front pétri de charmes,
Expédie un vent tiède, acolyte zélé.
Quand rien ne manque à bord, qu’aucun détail ne souffre,
Nous repartons, guidés par le naute et ce vent.
Les voiles tout le jour se gonflent sur le gouffre,
Mais le soleil décroît, l’ombre va s’élevant.

Ma nef touche aux confins de l’océan immense.
Là des Cimmériens le peuple et les remparts
Gisent ensevelis sous une brume intense.
Jamais vers eux Phœbus ne porte ses regards,
Ni lorsque son char monte à la voûte céleste,
Ni quand en ce bas monde il redescend des cieux.
Sur ces infortunés pèse une nuit funeste.

J’arrête mon vogueur, à peine dans ces lieux ;
On débarque l’offrande, et nous longeons la grève
Marine, jusqu’au point indiqué par Circé.

Périmède, Euryloque à ma suite ont poussé
Les victimes ; et moi, tirant mon rude glaive,
Je creuse un fossé large en tous sens d’un coudat.
En l’honneur des défunts tout à l’entour j’épanche
Du lait mielleux d’abord, ensuite du muscat,
Enfin de l’eau ; j’ajoute une farine blanche.
Je jure d’immoler à ce peuple en linceul,
Dans Ithaque, au retour, ma plus belle génisse ;
D’allumer un bûcher riche en mainte prémice ;
Puis d’égorger à part, pour Tirésias seul,
Un noir bélier, la fleur de mes verts territoires.
Sitôt que j’ai des morts prié l’illustre essaim,
J’occis près du fossé les corps expiatoires ;
Leur sang noir s’y répand. De l’Érèbe soudain
Sortent des trépassés les âmes frémissantes :
Jeunes femmes, garçons, gérontes souffreteux,
Tendres vierges en proie à des peines récentes,
Puis guerriers transpercés par le fer impiteux,
Tués dans les combats, saignant sous leur armure.
Aux rebords de la fosse, avec des bruits stridents,
Ils se rassemblent tous ; l’angoisse me torture.
J’exhorte toutefois mes pâles adjudants
À dépouiller les chairs que la vie abandonne,
À brûler chaque hostie, à supplier les dieux,
Le redoutable Hadès, l’auguste Perséphone.
Quant à moi, dégainant mon glaive impérieux,
Je m’assieds, et du sang j’éloigne le vain nombre,
Jusqu’à ce que ma voix sonde Tirésias.

D’Elpénor, mon sujet, en tête surgit l’ombre.
Sur lui la terre encor ne s’amoncelait pas ;
Occupés d’autres soins, sans pleurs ni sépulture
Chez Circé nous avions son cadavre laissé.
Je soupire à sa vue, et ma bouche murmure
Ces quelques mots venant de mon cœur oppressé :
« Elpénor, qui t’ouvrit l’infernal précipice ?
Ton pied a devancé mon navire puissant. »

Je dis ; l’infortuné répond en gémissant :
« Noble Laërtiade, ingénieux Ulysse,
L’ivresse, un noir démon causèrent mon trépas.
Au faîte du palais couché dans les ténèbres,
J’oubliai l’escalier pour retourner en bas.
Du toit je tombai net, me cassai les vertèbres
De la nuque, et mon âme ici de tournoyer.
Maintenant je t’en prie au nom de qui t’espère,
Par ta femme, et les soins dont t’entoura ton père,
Par Télémaque enfin, l’espoir de ton foyer ;
Je sais qu’en t’éloignant du funèbre royaume,
Dans Éa ton vaisseau doit mouiller un instant :
Alors mémore-toi, prince, de mon fantôme ;
Sans larme ni cercueil ne me laisse en partant,
Pour que sur toi des dieux le courroux ne retombe.
Mais consume mon corps, mon harnais de roulier,
Et près du flot grondant érige-moi la tombe
Qui dira ma misère à l’univers entier.
Ces devoirs terminés, plante au-dessus la rame
Dont, vivant, je ramais parmi tes avirons. »

Le camarade achève ; en retour je m’exclame :
« Pauvre ami ! tes désirs, nous les accomplirons. »


Nous échangions, assis, ce dialogue austère.
D’un côté, sur le sang je tenais mon fer nu ;
De l’autre, me parlait le spectre contenu.

Ensuite au bord du trou vient l’âme de ma mère,
Anticléa, l’enfant du brave Autolycus,
En vie à mon départ pour la sainte Pergame.
Je pleure en la voyant, tous mes sens sont émus ;
Mais je ne lui permets, quelque ennui qui m’entame,
De toucher au sang noir avant Tirésias.

Du prophète thébain vers moi l’esprit se glisse ;
Il me voit, et me dit, son sceptre d’or au bras :
« Inclyte Laertide, industrieux Ulysse,
Pourquoi donc, malheureux, fuyant le jour serein,
Rends-tu visite aux morts, à leur lugubre empire ?
De la fosse recule, écarte ton airain,
Afin qu’au sang je goûte et puisse bien prédire. »

Il dit ; me retirant, je rentre en son étui
Mon glaive aux clous d’argent. Quand le devin sublime
Au sang noir a goûté, sa bouche ainsi s’exprime :
« Ulysse, un doux retour est ton but aujourd’hui ;
Or, un dieu t’est contraire, et sans doute Neptune,
Iré que de son fils ta main ait crevé l’œil,
Te poursuivra partout de sa lourde rancune.
Mais vous arriverez, en dépit d’un long deuil,
Si tu sais t’abstenir, avec ton équipage,
Lorsque vous aurez mis votre quille au repos
Dans l’île de Thrinacre, après un dur voyage.
Vous trouverez paissant les bœufs, les gras troupeaux
Du Soleil qui perçoit, entend toutes les choses.

Si tu n’y touches pas et songes au retour,
Vous reverrez Ithaque, encor que bien moroses.
Mais si ta main leur nuit, tu perdras tour à tour
Ta nef, tes compagnons ; pour toi, que tu reviennes,
Ce sera tard et mal, privé de tous les tiens,
Sur un pont étranger : dans tes salles anciennes
Trôneront les intrus qui dévorent tes biens
Et briguent par leurs dons ta vertueuse épouse.
Mais ton bras, en rentrant, punira leurs méfaits.
Après avoir tué cette race jalouse,
Par ruse ou franchement sous d’implacables traits,
Repars vite, muni d’une rame solide,
Jusqu’aux terres d’un peuple ignorant de la mer,
Qui n’aiguise de sel sa cuisine insipide,
Et n’a point vu de nefs rougir l’espace amer,
Ni jouer d’avirons, ces ailes des carènes.
Voici le signe exact qui doit te gouverner :
Dès qu’un passant dira, te croisant dans les plaines,
Qu’à tes épaules brille une pelle à vanner,
Fiche en terre aussitôt ta rame triomphale ;
Offre en beau sacrifice au roi Poséidon
Un bélier, un bouvart, suivis d’un cochon mâle ;
Puis, chez toi revenant, immole en ta maison
Mainte hécatombe aux Dieux qui siègent dans l’air vaste,
Sans en oublier un. Hors des mers, doucement,
La mort t’emportera, tranquille dénouement
D’une longue vieillesse ; autour de ton seuil chaste
Tes peuples floriront. J’ai dit la vérité. »

Tirésias se tait ; je réponds de la sorte :
« C’est donc l’arrêt du ciel que ton savoir m’apporte.
Mais parle derechef avec sincérité.

Le spectre de ma mère ici vient d’apparaître ;
Pensive, elle se tient assise auprès du sang,
N’ose mirer son fils, émettre un seul accent.
Roi, comment pourra-t-elle enfin me reconnaître ? »

Je dis, et le prophète en ces termes résout :
« Je mettrai dans ton cœur un mot satisfactoire.
Tous ceux d’entre les morts que tu laisseras boire
Au trou sanglant seront véridiques en tout.
Ceux que tu contiendras fuiront devant l’obstacle. »

L’esprit divinateur du roi Tirésias
Rentre au séjour d’Hadès, sur ce dernier oracle.
Moi, j’attends sans bouger qu’au sanguinaire amas
S’abreuve enfin ma mère ; elle me remet vite
Et m’adresse en geignant ce discours empenné :
« Mon fils, comment vins-tu dans cette nuit maudite,
Toi plein de vie ? aux morts son accès est borné.
Dans l’intervalle il est des torrents, de grands fleuves,
Et surtout l’océan qu’on ne saurait franchir
Qu’au moyen d’un vaisseau non sujet à gauchir.
Ta barque et tes rameurs, subissant mille épreuves,
Viendraient-ils d’Ilion ? Serais-tu retourné
Dans Ithaque ? Au palais as-tu revu ta femme ? »

Je lui réponds ces mots, dès qu’elle a terminé :
« Ma mère, aux bords du Styx j’ai dû consulter l’âme
Du vieux Tirésias, le thébain de renom.
Car je n’ai point encore abordé dans la Grèce
Ni foulé notre sol ; mais j’erre, aigri sans cesse,
Depuis que j’ai suivi le fier Agamemnon
Dans l’hippique Ilios pour vaincre la Troade.

Mais allons ! satisfais mon esprit anxieux :
Comment te prit la Mort toujours en embuscade ?
Est-ce après un long mal ? Diane, à l’arc joyeux,
T’aurait-elle d’un trait suavement atteinte ?
Parle-moi de mon père et de mon cher enfant ;
Dis s’ils règnent encore ou bien si, triomphant,
Quelque autre leur succède et croit ma vie éteinte.
Conte ce que ma femme espère ou veut tenter :
Est-elle avec son fils à garder mon bien stable,
Ou le meilleur des Grecs a-t-il su la capter ? »

Immédiatement ma mère vénérable :
« Pénélope, plongée en de profonds ennuis,
N’a pas quitté ton toit ; dans un deuil inflexible
Elle coule ses jours, ses pitoyables nuits.
Nul homme n’a volé ta place ; mais, paisible,
Télémaque régit ton domaine et prend part
Aux festins, comme il sied à qui rend la justice.
Tous l’invitent. Ton père aux champs reste à l’écart,
N’entre jamais en ville ; il n’a plus le délice
D’un lit couvert de peaux, de tapis merveilleux.
Mais, l’hiver, il s’étend avec la valetaille
Dans les cendres de l’âtre, et s’habille en drilleux.
Puis, l’été, quand de fleurs la verdure s’émaille,
Sur le fertile sol de son vignoble épais
Des feuilles vont formant sa couche misérable.
C’est là qu’il gît navré, déplorant à jamais
Ton destin, et de plus l’âge pesant l’accable.
Moi, j’ai péri soumise à la commune loi.
La svelte sagittaire, au fond de ma demeure,
Ne vint pas m’assaillir d’un trait de bon aloi ;
Aucun de ces grands maux, dont il faut que l’on meure,

N’a chassé lentement mon âme de mon corps :
Seuls, ton doux souvenir, ô glorieux Ulysse,
Ta perte et mes regrets m’ont mise chez les morts. »

Elle dit, et je veux, dans cet instant propice,
Presser contre mon sein son fantôme chéri.
Trois fois pour l’embrasser mon désir me soulève,
Trois fois elle m’échappe ainsi qu’une ombre, un rêve ;
Le désespoir redouble en mon cœur attendri,
Et je lui darde alors ces paroles ailées :
« Mère, pourquoi t’enfuir à mes embrassements
Au moins dans les enfers, unis quelques moments,
Nous aurions pu jouir de nos larmes mêlées.
L’épouse de Pluton n’offre donc à mes yeux
Qu’une image factice, afin de me confondre ? »

Ma mère vénérée aussitôt de répondre :
« Ah ! mon fils, des mortels le plus calamiteux,
La sombre enfant de Zeus ici point ne t’abuse ;
C’est le sort des humains, une fois trépassés :
Os et chairs ne sont plus par les nerfs enlacés,
Car d’un feu violent la puissance les use,
Quand la vie a quitté les frêles ossements ;
Et l’âme, comme un songe, en l’air se développe.
Mais remonte au grand jour, retiens mes arguments ;
Plus tard leur exposé charmera Pénélope. »

Nous conversions ainsi ; tout à coup j’aperçois,
Fantômes suscités par l’âpre Perséphone,
Les épouses des chefs, les filles des grands rois.
Leur numéreuse foule autour du sang bourdonne.
Comment les consulter alternativement ?

Ce moyen me parait préférable en l’espèce :
Tirant le glaive aigu qui bat ma cuisse épaisse,
Je leur défends de boire ensemble au trou fumant.
Elles approchent donc à leur tour, et chacune
Me narre son passé. J’écoute jusqu’au bout.

Tyro premièrement déroule sa fortune :
Fille de Salmonée, autrefois craint partout,
Pour époux elle obtint Créthée, enfant d’Éole.
Un fleuve l’adorait, Énipe, au cours divin,
Le plus beau qui féconde un pays agricole.
La belle fréquentait son rivage argentin.
Neptune ébranle-sol, prenant les traits d’Énipe,
À sa large embouchure un jour va se coucher ;
Un flot bleu, qui se courbe en voûte de rocher,
Cache le roi marin, la mortelle qu’il pipe.
De la vierge il défait la ceinture, et l’endort.
Sa besogne amoureuse à bonne fin menée,
Le dieu lui prend la main, et d’un langage accort :
« Femme, bénis mes feux ! au déclin de l’année,
Deux gars naîtront de toi ; les dieux font des héros.
Prends soin de leur santé, forme leur caractère.
Ores rentre au logis, sois calme en tes propos,
Et tais mon nom : je suis Neptune ébranle-terre. »

Il dit, et de plonger dans l’Océan houleux.
Sa maîtresse enfanta Pélias et Nélée,
Qui du haut Jupiter furent les scrupuleux
Serviteurs : l’un, grand pâtre, occupa la vallée
D’Iolque ; à l’autre échut la sableuse Pylos.
Créthée eut de Tyro, la reine prolifère,
L’équestre Amythaon, ainsi qu’Éson et Phère.


Antiope surgit, rejeton d’Asopos.
Zeus l’étreignit joyeux en ses caresses fortes ;
Elle en conçut deux fils, Amphion et Zéthus,
Les premiers constructeurs de Thèbes aux sept portes,
Qu’ils durent remparer ; car malgré leurs vertus,
Ils n’auraient pu, sans tours, garder la vaste enceinte.

Mais je vois Alcména, femme d’Amphytrion,
Qui mit au monde Hercule, invincible lion,
Après avoir subi la Jovienne étreinte.
Fille du saint Créon, Mégare la suivait ;
Amphytrion l’unit à son enfant modèle.

Vient la mère d’Œdipe, Épicaste la belle,
Coupable par erreur d’un horrible forfait,
En épousant son fils, meurtrier de son père.
Mais le ciel dévoila cet inceste odieux.
Dans l’agréable Thèbe Œdipe, en sa misère,
Régit les Cadméens, sous la verge des Dieux.
Épicaste d’Hadès gagna les colonies,
Victime d’un lacet que sa main au plafond
Noua de désespoir, laissant au furibond
Tous les maux qu’une mère arrache aux Érinnyes.
J’ai devant moi Chloris que pour ses doux appas
Sut conquérir Nélée, en donateur splendide.
C’était l’ultime enfant d’Amphion Iacide,
Vaillant chef d’Orchomène où trôna Minyas.
Reine à Pyle, pour fils elle eut Périclymène,
Chromius et Nestor, tous princes résolus.
Elle enfanta plus tard Péro, merveille humaine,
Que guignaient les héros voisins ; mais Néléus
Ne la cédait qu’au preux qui saurait dans Phylace

Du puissant Iphiclée enlever les taureaux
Cornus. Seul, un devin courut dans son audace
Les ravir ; un dur sort, de fougueux pastoureaux,
Enfin des nœuds cruels l’enchaînèrent d’emblée.
Lorsque, après bien des jours, de lentes lunaisons,
Une nouvelle année ouvrit d’autres saisons,
Alors le délivra la Force d’Iphiclée,
Qu’il instruisait de tout. Tel fut l’arrêt des cieux.

J’interroge Léda, l’épouse de Tyndare,
Qui sous Tyndare même eut deux fils précieux :
Castor, ferme écuyer, Pollux, athlète rare.
Sur la terre abondante ils vivent constamment,
Tandis que Zeus en bas les honore à l’extrême.
Ils naissent tour à tour, ils s’éclipsent de même,
Et des honneurs divins jouissent mêmement.

Je vois Iphimédie, épouse d’Aloée,
Amante, paraît-il, du dieu Poséidon.
Elle nourrit deux fils, mais à vie écourtée,
Le célèbre Éphialte et le superbe Oton.
Des troupes que soutient la Terre aux sèves grasses
C’étaient, sauf Orion, les plus fameux soldats.
À l’âge de neuf ans ils avaient neuf coudats
De grosseur, et leur taille atteignait bien neuf brasses.
Au séjour immortel, dans leur rébellion,
Ils voulurent porter le fracas des batailles,
Et mettre, pour atteindre aux célestes murailles,
L’Olympe sous l’Ossa, sur l’Ossa Pélion.
Leur couple aurait pu vaincre en devenant pubère ;
Mais le fils de Jupin, de Lète aux beaux cheveux,
Les fit périr ensemble, avant qu’un poil sévère

Eût ombragé leur tempe et leur menton nerveux.

Voici Phèdre, Procris, la charmante Ariane,
Fille du noir Minos, que Thésée autrefois
De Crète conduisit dans Athène aux saints bois ;
Mais il la perdit vierge, atteinte par Diane
En l’île de Naxos, au gré de Dionys.

Passent Mœra, Clymène, et l’atroce Ériphyle
Qui trahit son époux pour des colliers honnis.
Mais quoi ! faut-il citer, vous décrire à la file
Tant d’épouses de chefs, de filles de héros ?
La nuit n’y suffirait ; puis de dormir c’est l’heure,
Soit que j’aille à ma nef, soit qu’ici je demeure.
Aux dieux, à vous, le soin de me rouvrir les flots. »

Ulysse s’interrompt, tous gardent le silence ;
Le charme les clouait dans l’édifice ombreux.
Or, la blanche Arété, pleine de bienveillance :
« Phéaces, que penser de cet aventureux
Pour la beauté, le port, et la grandeur intime ?
C’est mon hôte, et chacun en partage l’honneur ;
Aussi ne hâtons pas son renvoi : trop minime
Serait ce que vos mains doivent à son malheur,
Et, grâce aux dieux, l’argent roule sous vos solives. »

Le vieux héros Échène, appuyant ce discours
De son autorité de doyen des convives :
« Amis, avec sagesse et non point à rebours
Notre reine a parlé ; donc que l’on obéisse.
Mais l’ordre doit venir d’Alcine ici présent. »

Alcinoüs alors, en généreux complice :
« Ce vœu sera rempli, moi vif et disposant
Du sceptre souverain au royaume Phéace.
Mais veuille l’étranger, quoique ému d’un retard,
Rester jusqu’à demain, afin que je ramasse
Le don entier ; tous vont s’occuper du départ,
Moi principalement, le monarque suprême. »

L’ingénieux Ulysse en ces mots d’accéder :
« Alcine, toi porteur du premier diadème,
Que si l’on désirait même un an me garder,
Préparant mon retour, de belles donatives,
J’accepterais gaîment ; ce serait tout profit,
Car j’atteindrais plus riche à mes aimables rives,
Et j’aurais un regain d’estime et de crédit
Chez ceux qui me verraient revenir dans Ithaque. »

Le sire Alcinoüs lui répondit à point :
« Ulysse, à t’écouter, nous ne supposons point
Que tu sois un menteur, un fourbe maniaque,
Comme ces vagabonds, fléau de tout pays,
Qui s’en vont imposant leurs fables mensongères.
Non, tu parles d’entrain et jamais n’exagères.
Tu viens, en vrai chanteur, nous tenant ébahis,
D’expliquer tes revers et les grecques alarmes.
Mais allons ! franchement complète ton rapport :
As-tu vu quelques-uns de tes bons frères d’armes,
De ceux qui devant Troie ont rencontré la mort ?
La nuit est longue, immense ; il n’est pas l’heure encore
De dormir au palais ; redis donc tes exploits.
Je resterais ainsi jusqu’à la blonde aurore,
Si tu voulais conter tes malheurs d’une fois. »

Ulysse, comme il suit à son vœu se conforme :
« Puissant Alcinoüs, insigne Majesté,
Il est un temps pour dire, un temps pour que l’on dorme.
Mais puisque avidement je me vois écouté,
Je te raconterai maint fait plus effroyable,
Le deuil de mes compains qui périrent plus tard.
Réchappés des horreurs du troyen boulevard,
Au retour les perdit une femme exécrable.

Lorsque de tous côtés la funèbre Junon
Eut chassé les esprits des femelles éparses,
Devant moi se campa d’Atride Agamemnon
Le spectre ; autour de lui se pressaient les comparses
Qu’Égisthe avec ce preux chez soi fit terrasser.
Le roi me reconnaît dès qu’au sang noir il goûte ;
Il soupire, répand des pleurs goutte sur goutte,
Et tend les mains vers moi comme pour m’embrasser.
Hélas ! il n’avait pas la force et l’énergie
Dont jadis s’animaient ses membres florissants.
Ma paupière, à le voir, de larmes s’est rougie,
Et je lui dis peiné ces mots compatissants :
« Fameux chef des guerriers, Agamemnon Atride,
Comment donc t’a dompté l’universel trépas ?
Neptune en tes vaisseaux, sous le souffle rapide
Des vents malicieux, t’aurait-il coulé bas ?
Ou péris-tu sur terre entre des mains hostiles,
Tandis que tu pillais la vache et le mouton,
Enlevais le beau sexe et ravageais les villes ? »

Je dis, et le héros réplique de ce ton :
« Divin fils de Laërte, industrieux Ulysse,
Neptune avec mes nefs ne m’a point coulé bas,

Au rude choc des vents guidés par sa malice,
Et je n’ai pas péri sur terre en des combats.
Seul Égisthe, tramant mon trépas lamentable,
Avec ma lâche épouse, au cours d’un grand banquet,
M’a tué comme on tue un bœuf dans une étable.
Ainsi je succombai ; partout, sur le parquet,
Tombaient mes compagnons tels ces porcs aux dents blanches
Qu’on égorge au manoir d’un riche sémillant,
Pour sa noce, un écot, quelque festin brillant.
Certes tu vis déjà maintes blessures franches,
Dans nos luttes en masse ou dans un corps à corps ;
Mais ton œil eût frémi de nous surprendre à terre,
Étendus pantelants alentour du cratère,
Des tables, dont le sang envermeillait les bords.
Las : j’entendis râler la princesse troyenne
Cassandre, que par dol Clytemnestre saignait
Tout près de moi ! gisant, d’un fébrile poignet,
J’essayai de tirer mon glaive ; mais la chienne
S’éloigna, ne daignant, quand j’allais aux enfers,
Ni me clore les yeux ni me fermer la bouche.
Je ne sais rien d’affreux et rien d’aussi pervers
Qu’une femme qui forge, en son esprit farouche,
Un attentat pareil à celui qu’a commis
Clytemnestre, en frappant son époux légitime.
Oh ! je pensais rentrer fêté de mes amis,
Choyé de mes enfants ; mais la barbarissime
En se déshonorant du coup déshonora
Les femmes à venir, quel que soit leur mérite. »
Il dit, et de mon sein ce cri se précipite :
« Grands dieux ! l’altier Jovis de tout temps abhorra
Le lignage d’Atrée, à cause de ses femmes
Perfides : pour Hélène on mourut par milliers ;

Toi, Clytemnestre au loin t’ourdit des rets infâmes. »

Je dis ; il me répond ces mots particuliers :
« Ne sois donc jamais tendre envers une femelle,
Et ne lui livre à fond les choses que tu sais ;
Qu’elle en apprenne un brin, du reste ne se mêle.
Ta moitié cependant ne trame ton décès ;
La belle Pénélope, humble enfant d’Icarie,
Est honnête, et son cœur n’a que de purs desseins.
Nous la laissâmes tous jeune épouse fleurie,
En partant pour nous battre ; encore à ses deux seins
Pendait un fils, qui siège en public et prospère
Maintenant ; au retour son père le verra,
Et le fils, comme il sied, baisera ce bon père.
Moi, de l’aspect du mien mon œil ne s’enivra ;
Sa mère, en m’immolant, empêcha nos caresses.
Mais grave ce conseil dans tes esprits sournois :
À ton cher sol natal débarque en tapinois,
Et non apertement ; les femmes sont traîtresses.
À présent, parle vite et du vrai ne t’abstiens :
Savez-vous si mon fils jouit de la lumière
Dans Orchomène, ou bien aux sables Pyliens,
Ou près de Ménélas, dans Sparte la guerrière ?
Car le divin Oreste à coup sûr n’est pas mort. »

Le roi des rois se tait ; je réponds laconique :
« Atride, pourquoi donc m’interroger ? Son sort
M’est inconnu ; parler au hasard est inique. »

Tous deux nous échangions ces discours funébreux,
Debout, et de longs pleurs notre visage humide.


Arrivent les reflets d’Achille Péléide,
De Patrocle suivi d’Antiloque le preux
Et d’Ajax, le premier, par les traits et la taille,
Du peuple grec, après le céleste Phtien.
L’Éacide aux pieds vifs en me voyant tressaille,
Et, geignant, avec moi commence un entretien :
« Noble Laërtiade, ingénieux Ulysse,
Quel œuvre encor plus grand as-tu donc médité ?
Pourquoi braver l’enfer qu’habite la milice
Veuve de sentiment, spectrale humanité ? »

Il dit, et je riposte à sa demande vive :
« Pélide Achille, ô toi qui nous extasias,
J’étais venu savoir du vieux Tirésias
Comment de l’âpre Ithaque enfin toucher la rive.
Car je ne suis jamais en Grèce retourné
Ni sur mon sol, mais j’erre encore ; pour Achille
Nul ne fut, ne sera plus que lui fortuné.
En haut, ainsi qu’un dieu, l’honore chaque ville ;
À cette heure, il commande aux peuplades d’en bas.
Ne t’afflige donc point d’être mort, Péliade. »

À ces mots, le vaillant : « Ne me console pas
Du néant de la mort, noble Laërtiade.
J’aimerais mieux servir, en simple laboureur,
Un rural qui n’aurait qu’une maigre chevance,
Que de régner sur tous dans ces lieux de terreur.
Mais allons ! de mon fils retrace la jouvence.
En guerre, au premier rang, vous suivit-il ou non ?
As-tu quelques détails sur l’auguste Pélée ?
Garde-t-il sa couronne au pays Myrmidon,
Ou dans Phtie et l’Hellas lui lut-elle raflée,

Parce que la vieillesse a flétri ses moyens ?
Sous les rais du soleil c’en est fait que je l’aide,
Tel que j’étais jadis, lorsque ma pique raide,
En défendant les Grecs, perçait les fiers Troyens.
Si tel je revenais un instant chez mon père,
Comme je châtierais, de mon bras indompté,
Les vils usurpateurs de sa gloire si chère ! »

Il dit ; moi, je réplique au héros irrité :
« Je n’ai rien su touchant ton géniteur auguste ;
Mais sur ton fils chéri, sur Néoptolémos,
Je t’instruirai du moins d’une manière juste.
C’est moi qui dans ma nef l’amenai de Scyros
Auprès des Achéens aux superbes cnémides.
Lorsque autour d’Ilion s’assemblaient nos Conseils,
Il parlait le premier, plein d’arguments lucides ;
Le seul Nestor et moi nous étions ses pareils.
Mais quand vibrait le fer dans la plaine grondante,
Jamais au sein des rangs il ne s’incorporait ;
Sans émule possible, en avant il courait,
Trouant maint champion de son épée ardente.
Je ne saurais te dire et ne pourrais nommer
Tous ceux que pour la Grèce il immolait en pile ;
Mais sa main renversa le vaillant Euripyle,
Fils de Télèphe : en plus on le vit abîmer
Ses amis Cétèens, qu’alléchaient des princesses.
C’était le plus bel homme après le grand Memnon.
Quand les meilleurs des Grecs s’engouffrèrent aux pièces
Du cheval d’Épéus, moi, leur strict compagnon,
Je dus ouvrir, fermer la porte frauduleuse.
Alors des Argiens les chefs et conducteurs
Se sentaient le cil moite et la jambe trembleuse.

Mais onc je n’aperçus, de mes yeux scrutateurs,
Ni son entrain déchoir ni sa mâle paupière
Se moitir ; il voulait au contraire sauter
À bas ; je le voyais tourmenter sa rapière
Et son lourd javelot, prêt à tout dévaster.
Dés qu’on eut saccagé les remparts Priamides,
Il gagna son navire avec sa riche part,
Sain et sauf, épargné des flèches homicides
El de ces coups d’estoc qui pleuvent au hasard
Dans la mêlée où Mars de tous points nous harcèle. »

Je dis ; l’esprit d’Achille, impétueux coureur,
Disparaît au galop vers le champ d’asphodèle,
Fier de savoir son fils un type de valeur.

D’autres défunts sont là, multitude livide ;
Chacun de ses douleurs me raconte l’excès.
Seul, le fantôme obscur d’Ajax Télamonide
Se maintient à l’écart, irrité du succès
Que j’obtins près des nefs, en lui soufflant de verve
Les armures d’Achille, au concours de Thétis.
Pour juges nous avions les Troyens et Minerve.
Que n’ai-je été battu dans un tel cliquetis !
Car ces armes d’honneur causèrent le suicide
D’Ajax, le mieux formé, le plus audacieux
Des Achéens, après le parfait Éacide.
Je cherche à l’apaiser par ces mots gracieux :
« Fils du grand Télamon, Ajax, dans la mort même
Tu vas donc m’abhorrant pour ce bronze fatal ?
Il fut parmi les Grecs comme un fléau suprême ;
Pour lui tu succombas, toi leur mur capital.
La Grèce au désespoir te pleure autant qu’Achille,

Rejeton de Pélée, et nul ne t’a fait tort,
Sinon Zeus qui, boudant la nation virile
Des fils de Danaüs, t’a dépêché la mort.
Allons, roi ! viens ici, viens ouïr ma parole,
Et dompte la colère en ton cœur généreux. »

J’ai dit ; lui ne répond, mais à l’Érèbe il vole,
Au milieu du troupeau des spectres vaporeux.
Là j’aurais pu déclore enfin ses lèvres sombres,
Si je n’avais plutôt, dans mes pensers suivis,
Résolu d’observer le reste de ces ombres.

Je contemple Minos, digne enfant de Jovis :
Porteur d’un sceptre d’or, il juge de son trône
Les Mânes qui, passés au séjour luctueux,
Assis ou bien debout, plaident pour leur personne.

Puis je note Orion, le chasseur monstrueux ;
Dans le pré d’asphodèle il poursuit, irascible,
Les bêtes qu’aux déserts jadis il assiégea.
Son bras tient sa massue, au bronze indestructible.

Je trouve Tityus, fils de l’ample Géa ;
Gisant, son corps noircit neuf arpents de pelouse.
Deux vautours, dont le bec fouille ses intestins,
Rongent son foie à nu, malgré ses doigts mutins :
Il outragea Léto, de Zeus sublime épouse,
Qui par l’alme Panope à Pythe se rendait.

Je vois aussi Tantale au supplice notoire.
Droit dans un lac, le flot jusqu’au cou l’inondait ;
Mais, dévoré de soif, il ne pouvait pas boire.

Chaque fois que l’ancien se penchait vers ces eaux,
L’onde était engloutie, et la terre noirâtre
Se gerçait sous ses pieds, prodige opiniâtre.
De beaux arbres, sur lui courbant leurs frais rameaux,
Étalaient à ses yeux des poires, des grenades,
L’olif, la pomme d’or, la figue aux douces chairs :
Quand le vieillard voulait les cueillir par saccades,
Ces fruits, jouets des vents, s’envolaient dans les airs.

Je vois de plus Sisyphe, autre gueux de l’abîme ;
Entre ses bras il porte un énorme rocher.
Trimant des pieds, des mains, il le roule à la cime
D’un mont vertigineux ; mais lorsqu’il va toucher
Au but de ses efforts, un pouvoir invincible
Le repousse, et, railleur, le roc retombe au fond.
Lui se raidit, reprend ; une sueur pénible
L’envahit, la poussière ennuage son front.

D’Hercule enfin je vois les formes grandioses,
Mais fictives : lui-même, attablé chez les dieux,
Vit là-haut près d’Hébé, la fille à talons roses
De Zeus et de Junon aux patins radieux.
Ainsi qu’un vol d’oiseaux, les morts, hurlante horde,
Fuyaient devant ses pas ; lui, noir comme la nuit,
Marchait, son arc tendu, la flèche sur la corde,
L’œil torve, et préparé pour un combat fortuit.
Son thorax se rayait d’un baudrier terrible
Et d’un ceinturon d’or, où brillaient parsemés
Des ours, des sangliers, des lions enflammés,
Des meurtres, des assauts et leur mêlée horrible.
Par les mains de l’auteur de ces détails nombreux
Pareille œuvre jamais ne sera reproduite.

Le vainqueur m’aperçoit, me reconnaît de suite ;
Il gémit, et me tient ces propos vigoureux :
« Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse,
Tu traînes forcément quelque destin mauvais,
Tout comme fut le mien sur la terrestre lice.
J’étais né de Kronide, et pourtant j’éprouvais
D’incessantes douleurs, car j’endurais la haine
D’un hommeau qui toujours m’imposait des exploits.
Il m’envoya quérir le Chien de ce domaine,
Ayant cru désormais me réduire aux abois.
Or, j’emmenai le Chien loin du sinistre empire,
Grâce à l’appui d’Hermès, de Minerve à l’œil pers. »

Cela dit, vers Pluton Hercule se retire.
Moi, je reste aux aguets, pour voir si des enfers
D’autres héros anciens reviendront en image.
Peut-être aurais-je vu ceux que cherchaient mes yeux,
Pirithoüs, Thésée, illustres fils des Dieux.
Mais j’entends redoubler le lugubre ramage
Des blêmes légions ; la peur saisit mes sens.
Je crains que de l’Hadès l’auguste Perséphone
Ne m’exhibe le chef de l’affreuse Gorgone.
Je cours donc au navire, et j’ordonne à mes gens
De vite s’embarquer, de détacher l’amarre.
Ils montent, prennent place à leurs bancs respectifs.
Sur le fleuve Océan refrétille ma barre,
Puis un beau vent succède aux coups de rame actifs. »




CHANT XII



QUATRIÈME RÉCIT :
LES SIRÈNES, CHARYBDE ET SCYLLA,
LES BŒUFS DU SOLEIL

« Quand du fleuve Océan a fui ma nef sonore,
Elle rentre, en croisant la mer aux larges flots,
Dans l’île Circéenne, où la brillante Aurore
A son dôme, ses chœurs et le char d’Hélios.
Arrivés, nous traînons la quille sur le sable,
Et nous descendons tous au rivage marin ;
L’on y dort, attendant le jour indispensable.

Dès que nous éblouit son lever purpurin,
J’envoie une escouade au palais de la Dive
Pour ravoir d’Elpénor le cadavre gisant.
Nous coupons des troncs d’arbre aux talus de la rive,
Et l’ensevelissons, pleins d’un chagrin cuisant.
Le mort et son armure achevés par la flamme,
On élève un tombeau qu’un cippe a rehaussé ;
Puis au sommet du tertre on implante sa rame.

Tels sont nos soins pieux. Mais, pimpante, Circé,
Nous sachant revenus du royaume horrifique,

Survient rapidement ; ses nymphes, doux régal,
Portent du pain, des mets, un vin noir magnifique.
Aussitôt la Déesse au pouvoir sans égal :
« Malheureux, qui vivants courûtes au Cocyte,
Vous, doublement mortels, puisqu’on n’a qu’une mort,
Allons, goûtez ces plats, buvez dans ce doux site
Jusqu’au soir, et demain vous virerez de bord,
Au reluire auroral. Je vous dirai la route,
Vous instruirai de tout, pour qu’un funeste avis
Sur terre ou bien sur mer ne vous tienne asservis. »

Notre cœur généreux ne conçoit plus de doute ;
Nous employons le jour, jusqu’au soleil éteint,
À savourer la viande et le vin délectable.
Quand l’astre a disparu, que l’ombre nous atteint,
Mes amis de s’étendre alentour du gros câble.
Circe alors, par la main me tirant à l’écart,
Se couche à mes côtés, en plein me questionne ;
Moi, de chaque détail dûment je lui fais part,
Et la dive en échange ainsi me passionne :
« Cette œuvre est accomplie. Écoute maintenant
D’autres instructions ; qu’elles soient souveraines !
Tu parviendras d’abord au séjour des Sirènes,
Qui séduisent tout homme en leurs eaux cheminant.
L’imprudent qui s’avance, ému de leur voix tendre,
Jamais ne reverra, dans un retour joyeux,
Sa femme et ses bambins à son cou se suspendre.
Assises dans un pré, par leurs chants captieux,
Sirènes le perdront ; autour d’elles se dresse
Un amas d’os humains, de pourrissantes chairs.
Vogue sans t’arrêter ; clos d’une cire expresse
L’oreille de tes gens, pour dérober ces airs
À chacun d’eux. Mais toi, si tu veux les entendre,

Fais-toi de pied en cap, sur ton léger bateau,
Lier contre le mât de maint et maint cordeau ;
Aux concerts ton ouïe alors pourra se tendre.
Dis-tu, commandes-tu qu’on t’enlève ces nœuds,
Vite que les compains t’enchaînent de plus belle.
Quand vous aurez franchi ce parage épineux,
Je ne t’indiquerai d’une façon formelle
La voie à parcourir ; mais ton cœur doit opter :
Car sur tes deux chemins je vais être explicite.
Vous trouverez des rocs saillants, que vient heurter
L’infatigable flot de la bleue Amphitrite.
Ces rocs, nos Immortels les surnomment Errants.
Nul oiseau ne les double, aucun ramier célère
Apportant l’ambroisie à Zeus, le divin Père.
Toujours la roche lisse en retient d’expirants,
Et le Père toujours répare ces dommages.
Pas un vaisseau qui puisse en paix s’en approcher ;
Des vagues sans merci, de fulgurants orages
Emportent les marins et leur frêle plancher.
Seul le célèbre Argo, cinglant de chez Éète,
Sortit franc du passage avec sa cargaison.
L’onde l’aurait aussi jeté contre une arête,
Mais Junon le guidait, car elle aimait Jason.
Voilà ces deux écueils : l’un, en fière colonne,
Au ciel monte, coiffé de nuages épais,
Dans tous les temps ; jamais un sourire de paix
N’éclaire son piton, ni l’été ni l’automne.
Eût-il vingt pieds, vingt bras, un mortel assoupli
Ne pourrait le gravir et n’en saurait descendre,
Car son granit luisant ne forme pas un pli.
Une caverne sombre au milieu vient le fendre,

À l’ouest, vers l’Érébe. Amène sur ce point
Ta galère profonde, ô magnanime Ulysse.
Un archer musculeux, visant cet orifice,
De son dard acéré ne l’enfilerait point.
Là réside Scylla dont la bouche funeste
D’une jeune lionne a le rugissement.
C’est un monstre fatal ; nul, pas même un Céleste,
À l’entendre, à le voir, n’aurait de l’agrément.
Ses pieds antérieurs sont au nombre de douze ;
Il darde six longs cous ; chacun est affublé
D’une tête effroyable où grince un rang triplé
D’interminables dents qu’emplit la mort jalouse.
Plongeant jusqu’à mi-corps dans l’abri caverneux,
Scylla hors du barathre avance au loin ses crêtes,
Fouille de tous côtés le courant poissonneux,
Et saisit chiens de mer, dauphins, puis ces grands cètes
Que nourrit Amphitrite au sein retentissant.
Quel naute se vanta que sa nef sortit seule
Intacte du danger ? chaque vorace gueule
Prélève un matelot sur tout bateau passant.
Tu verras l’autre roche un peu plus bas, Ulysse ;
Elle est assez voisine, et ton arc l’atteindrait.
Celle-ci, de sa feuille un figuier la tapisse ;
Dessous, l’âpre Charybde engloutit l’eau d’un trait.
Trois fois par jour, bruyante, elle engloutit, rejette ;
Ah ! quand elle engloutit, garde-toi d’arriver !
Neptune même alors ne pourrait te sauver.
Effleure donc plutôt le roc de Scylle, et fouette
La mer à coups hâtifs : il vaut mieux regretter
Six de tes compagnons que tout ton équipage. »

La déesse termine, et moi de l’inciter :

« Divine, encore un mot, mais clair et sans ambage.
Comment puis-je esquiver l’atroce Charybdis
Et débeller Scylla sur les miens venant fondre ? »

L’exquise déité s’empresse de répondre :
« Malheureux, quoi ! toujours des luttes, de hardis
Coups de main ! tu prendras les dieux mêmes pour cible !
Scylla ne peut mourir, le monstre est immortel.
Féroce, impétueux, sanguinaire, invincible.
Contre lui, nul recours ; fuis, il n’est rien de tel.
Si, pour te harnacher, sous son roc tu t’arrêtes,
Je crains que, sur tes bancs derechef envahis,
L’hydre n’enlève autant d’hommes qu’elle a de têtes.
Nage à toute vitesse, implore Crataïs,
La mère de Scylla, cette plaie homicide ;
Elle t’eximera de massacres nouveaux.
Tu mouilleras enfin à l’île Thrinacride,
Où paissent du Soleil les superbes troupeaux :
Sept de grands bœufs, et sept de brebis lanigères,
Tous de cinquante fronts. Ils ne s’accroissent pas
Ni ne meurent ; ils ont des Nymphes pour bergères,
Phaétuse et Lampète, aux célestes appas,
Que Néère conçut du Soleil Hypérie.
L’auguste mère, après les soins originels,
Envoya ces deux sœurs au loin, dans Thrinacrie,
Garder la brebiaille et les bœufs paternels.
Si tu n’y touches point et qu’au retour tu tiennes,
Vous rejoindrez Ithaque, au bout d’un long pâtir.
Mais si ta main leur nuit, tu verras s’engloutir
Ta nef, tes compagnons ; pour toi, que tu reviennes,
Ce sera tard et mal, et sans aucun des tiens. »


Sur ces mots apparaît l’Aurore chrysotrône,
Et dans l’île s’enfuit ma nymphale patronne.
Je retourne au navire et j’exhorte les miens
À s’embarquer de suite, à détacher l’amarre.
Ils montent vivement, reprennent l’aviron,
Et la mer, à leurs chocs, d’écume se chamarre.
Derrière la trirème au bleuâtre éperon
Circe, la dive euphone, à belle chevelure,
Expédie un vent tiède, en ami nous suivant.

Lorsque tout est en ordre, et grément et voilure,
Nous repartons, guidés par le naute et ce vent.

Alors à mes compains je dis, plein de tristesse :
« Amis, il ne sied pas qu’un ou deux seulement
Sachent ce qu’a prédit Circé, noble déesse.
Je vais donc vous l’apprendre, afin que sciemment
On sombre ou l’on échappe aux Kéres inhumaines.
Elle veut que d’abord nous évitions les voix
Et la prairie en fleurs des deux belles Sirènes.
Seul, je puis écouter ; mais de liens étroits
Qu’on m’attache debout au pied de la mâture,
Pour que je reste là sans faire un mouvement.
Que si de les briser soudain je vous adjure,
Redoublez-en le nombre impitoyablement. »

Je découvrais ainsi chaque chose à ma troupe.
Pendant cet entretien le solide voilier
À l’île Sirénide arrivait vent en poupe.
La brise bientôt cesse, un calme régulier
Lui succède ; un démon vient assoupir les lames.
Mes marins, se levant, roulent en mille plis

La toile, que reçoit l’entrepont, et les rames
Fendent ensuite l’eau de leurs tranchants polis.
Moi, de mon fer je coupe un grand amas de cire,
Qu’en boules je pétris dans mes doigts vigoureux.
La substance mollit à l’effort chaleureux,
Comme aux rais du Soleil, le flamboyant Messire ;
Puis de tous mes guerriers j’en bouche les tympans.
Pour eux de pied en cap, au mât de la carène
Ils me tiennent lié de nœuds enveloppants ;
Après quoi l’aviron retord l’onde sereine.
Venus à la distance où peut s’entendre un son,
Nous ramons vite ; mais la couple charmeresse,
Découvrant notre marche, entonne une chanson :
« Viens, populaire Ulysse, étoile de la Grèce !
Arrête ton vaisseau pour savourer nos chants.
Nul encor n’a plus loin poussé sa coque noire
Avant d’avoir ouï des accords si touchants ;
Il en repart flatté, plus riche en sa mémoire.
Nous savons tous les maux qu’en la vaste Ilion,
Par le vouloir des dieux, Grecs et Troyens souffrirent ;
Et nous connaissons tout de l’humain tourbillon. »
Les magnifiques voix en ces termes soupirent.
Mon cœur est transporté, je fais signe à mes gens
De m’élargir : penchés, ils battent la mer glauque,
Cependant que, d’un bond, Périmède, Euryloque
Me chargent de liens encor plus exigeants.
Quand on a dépassé les chantantes merveilles,
Que l’on ne perçoit plus leurs sons vertigineux,
Mes comites chéris du creux de leurs oreilles
Ôtent la cire épaisse et détachent mes nœuds.

Presque au même moment, je vois de la fumée,

D’énormes flots, j’entends un immense fracas.
La rame glisse aux mains de l’équipe alarmée
Et flotte pesamment sur le liquide amas.
Faute d’impulsion, la nef reste immobile.
Moi, parcourant le pont, j’anime mes compains,
En tenant à chacun ce langage tranquille :
« Très chers, nous sommes faits à ces dangers soudains ;
On en vit de plus grands, alors que Polyphème
Par force nous retint dans son antre profond.
Pourtant je vous sauvai, sage et brave à l’extrême.
Donc vous rirez un jour de ce qui vous confond.
Allons ! obéissez trétous à votre maître ;
Raffermis sur vos bancs, frappez à tour de bras
Le dos tumultueux de la mer : Zeus peut-être
Nous permettra de fuir, d’éviter le trépas.
Toi, pilote, voici mes ordres ; dans ton âme
Grave-les, car tu tiens le timon rassurant :
Fuis loin de ces brouillards, de ce gouffre qui brame ;
Pousse vers l’autre écueil, de peur que le courant
Ne nous porte là-bas, que par toi l’on n’y reste ! »

Je dis ; tous d’obéir, à leur rôle attachés.
Point ne parlai de Scylle, inévitable peste,
Craignant que mes marins, leurs avirons lâchés,
N’allassent se blottir au fond de la trirème.
Mais de Circé j’oublie un pénible conseil,
Celui de m’abstenir d’une armure suprême.
Ayant donc revêtu mon bellique appareil,
Pris en main deux longs dards, je m’avance à la proue
Du vaisseau : là j’espère apercevoir d’abord
La rocheuse Scylla qui nous promet la mort.
Je ne puis la trouver ; mon œil en vain se cloue

Aux différents contours de ses quartiers maudits.

Nous croisons le détroit, l’âme bien désolée :
D’une part est Scylla ; de l’autre Charybdis
Avec un bruit terrible engouffre l’eau salée.
Lorsqu’elle la vomit, la mer, en se gonflant,
Gronde comme un cuvier sur les flammes ardentes,
Et des deux rocs l’écume atteint le pic tremblant.
Mais quand elle engloutit les vagues corrodantes,
Tout son être bouillonne ; autour de la paroi
Résonnent d’affreux chocs ; entr’ouverte, la terre
Montre un sable azuré. Mes preux sont blancs d’effroi.
Nous regardions Charybde, anxieux de notre erre,
Quand Scylle tout à coup ravit du bâtiment
Six hommes, les meilleurs au moral, au physique.
Me tournant vers mon bord et ma troupe nautique,
Je les vois agiter en l’air éperdûment
Leurs jambes et leurs bras ; par mon nom, tout en larmes,
Ils m’appellent, hélas ! pour la dernière fois.
Comme un pêcheur, muni de ses flexibles armes,
Tend, d’un roc, aux poissons un aliment sournois,
En plongeant dedans l’onde une corne bovine ;
Bientôt il en prend un, l’amène palpitant :
Tels mes six vont heurter la pierre en sanglotant,
Et l’hydre les dévore au seuil de sa ravine,
Tandis qu’en leur détresse ils me tendent les mains.
Je n’assistai jamais à de plus noir spectacle,
Depuis que je parcours les humides chemins.

Sauvés de Charybdis, comme de la débâcle
De Scylla, nous rasons l’île heureuse du Dieu.
Là vivent les taureaux, à l’encolure altière,

Et les grasses brebis du Prince au char de feu.
J’avais ouï déjà, de mon gaillard d’arrière,
Le meuglement des bœufs, dans leur enclos prochain.
Joint à maint bêlement ; alors j’eus souvenance
Du vieux Tirésias, le prophète thébain,
Et de Circé d’Éa qui me fit la défense
D’aborder aux terrains de l’Astre bienfaisant.
Aussi dis-je, l’air triste, à mes bons camarades :
« Écoutez, compagnons, malgré tant d’algarades,
Ce que Tirésias m’alla prophétisant,
Ce que Circé d’Éa vint surtout me prescrire.
De l’Astre bienfaiteur il faut fuir les terrains ;
C’est là que nous attend le pire des chagrins.
Au large chassez donc notre poisseux navire. »

L’équipage surpris trouve mon ordre amer.
Euryloque aussitôt aigrement me riposte :
« Quelle rigueur, Ulysse ! énergique à ton poste,
Infatigable en tout, ton corps semble de fer.
Quoi ! lorsque l’on succombe au sommeil, à la peine,
Tu nous sommes de fuir ces insulaires bords,
Où l’on préparerait une agréable cène !
Et tu veux qu’au hasard, voile et rames dehors,
On erre dans la nuit à travers le flot sombre !
Les nocturnes souffleurs sont durs, perdent les nefs.
Ah ! comment se peut-il que la nôtre ne sombre,
Si sur ses flancs lassés fondent à délais brefs
Le Notas, le fougueux Zéphyre, qui d’emblée
Fracassent les vaisseaux, même en dépit des dieux ?
Allons vite, qu’on cède à l’ombre accumulée ;
Faisons près du navire un repas copieux.
À l’aube démarrant, l’eau nous sera rouverte.»


Ainsi le mutin parle, et mes gens d’approuver.
Dès lors je reconnais qu’un dieu veut notre perte,
Mais par ces mots précis j’entends me préserver :
« Je suis seul, Euryloque, on me fait violence.
Hé bien ! jurez-moi tous, par un pieux serment,
Que si, poil ou toison, à nous vient quelque immense
Troupeau, nul d’entre vous, dans un fol mouvement,
N’égorgera ni bœuf ni brebis ; mais, paisibles,
Nourrissez-vous des mets de l’illustre Circé. »

Je dis, et mes compains s’engagent impassibles.
Le serment solennel en règle prononcé,
Nous mouillons le bateau dans un port circulaire.
À côté d’une source, et les miens, descendant,
Apprêtent un souper capable de nous plaire.
Lorsqu’ils ont satisfait le gosier et la dent,
Ils versent de longs pleurs en songeant aux désastres
De leurs frères saisis et mangés par Scylla.
Le doux somme a fermé leurs yeux sur ces pleurs-là.
Mais, au tiers de la nuit, quand déclinent les astres,
Jupin l’ennuageur soulève en tourbillons
Les vents tempétueux, puis de voiles funèbres
Couvre la terre et l’eau ; tout n’est plus que ténèbres.
Sitôt que l’Aube éclate en lumineux sillons,
On tire la carène au sein d’une ample grotte,
Où des Nymphes du lieu siègent les chœurs dansants.
Réunissant alors chaque compatriote :
« Fils, la nef a boisson et vivres suffisants ;
Donc, crainte d’un malheur, des bœufs qu’on ne dispose,
Ni des moutons dodus, car ce sont les troupeaux
D’un dieu grand, le Soleil, qui voit, sait toute chose. »


Ma troupe généreuse accède à ce propos.
Durant un mois entier Notus souffle avec rage ;
Tout autre vent se tait ; seul, l’accompagne Eurus.
Tant que mes matelots ont le pain, le breuvage,
Ils respectent les bœufs, charmés de plats congrus.
Mais lorsque du bateau tous les vivres s’épuisent,
Ils poursuivent ensemble et par nécessité
Des oiseaux, des poissons, tout ce que leurs mains puisent
Au bout de l’hameçon pour leur ventre irrité.
Dans l’île, moi, je vais prier le ciel utile,
Afin qu’un dénouement d’en haut me soit dicté.
Une fois loin des bords, vers le centre de l’île,
M’étant lavé les mains dans un site abrité,
J’implore tous les dieux que l’Olympe renferme.
Et ceux-ci sur mon front versent un pur sommeil.

Or, Euryloque aux miens chante ce vil conseil :
« Amis, écoutez-moi, quoique vous trimiez ferme !
Il n’est point de trépas qui ne soit odieux ;
Mais expirer de faim est le sort le plus triste.
Donc sur des bœufs de choix tombons à l’improviste,
Et sacrifions-les aux Divins radieux.
D’Ithaque si jamais nous revoyons les landes,
Nous bâtirons un temple à l’Astre Hypérion
Et comblerons l’autel de mille et mille offrandes.
Si le dieu, se plaignant de l’immolation,
Veut noyer notre nef, et qu’on vote sa perte,
J’aime mieux, coulant bas, en un clin d’œil périr
Que de traîner longtemps dans cette île déserte. »

Ainsi parle Euryloque, et mes gens d’applaudir.
Ils poussent à l’instant la fleur des bœufs Solaires

Vers le port, car non loin du vaisseau spacieux
Broutait la grosse herde aux dards orbiculaires.
Puis, de cerner leur prise et d’invoquer les Dieux,
En offrant les bourgeons d’un chêne à cime épaisse :
L’orge blanche manquait dans nos sacs généraux.
Les vœux faits, égorgeant, dépouillant les taureaux,
Ils coupent les fémurs, les enduisent de graisse
Doublement, et sur eux posent des morceaux crus.
Le vin manquait aussi pour arroser la flamme,
Mais, les boyaux au feu, l’eau coule à filets drus.
Les fémurs consumés, la tripaille s’entame ;
À la fin on dépèce, on embroche les chairs.

Alors le gai sommeil délaisse mes prunelles ;
Je regagne ma nef, les rives solennelles.
Comme je m’approchais du bateau, des flots clairs,
Un doux parfum de graisse arrive à mes narines.
Navré, je lance un cri jusqu’aux dieux sacro-saints :
« Ô père Zeus, et vous, déités nectarines,
Vous m’avez endormi pour d’effrayants desseins !
Ma troupe en mon absence a commis un grand crime. »

Or, Lampète au long voile a vite dénoncé
Le meurtre du bétail au Soleil altissime.
Soudain aux Immortels l’Astre dit, courroucé :
« Père Jupin, et vous, éternelle milice,
De l’errant Laërtide accablez les compains.
Cruels, ils ont occis ces bœufs qu’avec délice
J’admirais, en montant aux cieux fraîchements peints,
Et quand je descendais vers les terrestres plages.
S’ils ne subissent pas la peine de leurs torts,
Chez Pluton je m’enfonce et brille pour les morts. »


En ces mots répondit l’Assembleur de nuages :
« Soleil, brille toujours parmi les Bienheureux
Et pour les occupants de la terre féconde.
Tantôt je foudroierai ce bâtiment véreux ;
Sa carcasse en débris disparaîtra sous l’onde. »

J’appris ces choses-là de l’alme Calypso,
Qui me dit les tenir du messager Mercure.

Après avoir rejoint la mer et le vaisseau,
J’apostrophe les miens, leur darde mainte injure.
Inutile fureur ! les taureaux sont tués.
Lors des signes divins confirment mes reproches :
Les peaux rampent, la chair mugit autour des broches,
Cuite ou non ; par les bœufs nous semblons conspués.

Mes pauvres compagnons pendant six jours de suite
Mangent les plus beaux corps des troupeaux du Soleil ;
Mais, grâce à Jupiter, au septième réveil,
La colère des vents est tout à coup réduite.
Rembarqués, nous lançons la nef au gouffre amer,
Et, la mâture en place, on tend la blanche voile.

Quand l’île a fui, qu’au loin nul sol ne se dévoile,
Que l’on ne voit plus rien, si ce n’est ciel et mer,
Kronide fait planer une lourde nuée
Sur le navire creux, tourne au noir l’armogan.
La route ne saurait être continuée,
Car Zéphyre accouru déchaîne un ouragan.
Son branle immédiat rompt les haubans rigides ;
Le mât tombe en arrière, entraînant les agrès
Dans la cale ; il atteint notre pilote, auprès

De la poupe, en plein crâne, et sème en jets livides
Sa cervelle et ses os. À l’instar d’un plongeur,
Le corps choit du tillac, sans un souffle de vie.
Mais Zeus tonne et sur nous lance un carreau vengeur.
La nef tournoie, au choc de sa foudre assouvie,
Et de soufre s’empreint ; mes gens roulent dans l’eau.
Ainsi que des pétrels, leur essaim se lamente
Autour du bâtiment : la mer est leur tombeau.

Moi, j’arpentais le pont, quand l’affreuse tourmente
Disloque le vaisseau, que l’onde emportait nu.
Elle arrache le pied de mon mât où pendille
Un long et souple cuir, lambeau d’un bœuf charnu.
Je l’empoigne, j’unis ce tronçon à la quille,
Et, m’asseyant dessus, j’erre au gré des vents noirs.

De Zéphyre pourtant s’éteint l’ardeur rapace ;
Mais quoi ! Notus revient croître mes désespoirs,
Car sous l’âpre Charybde il faut que je repasse.
Je vais toute la nuit ; aux lueurs du matin,
J’effleure, après Scylla, l’autre récif accore,
Au moment que sa bouche engloutissait encore.
D’un élan, je me hisse à son figuier hautain
Et m’y tiens cramponné comme un hibou sauvage,
Mais sans pouvoir fixer mes talons, ni monter,
Car trop loin est sa base, et trop loin le branchage
Dont l’orde Charybdis ose s’agrémenter.
Impavide, j’attends que le monstre vomisse
La quille et le tronçon : enfin je les revois.
À l’heure où va souper le juge en exercice
Qui règle les discords des jeunes gens grivois,
Du trou Charybdien ressortent mes épaves.

Ouvrant bras et genoux, un preste effort de reins
Me porte au flot hurlant, près des poutres concaves,
Et, sur elles rassis, je rame avec les mains.
Le Père universel ne permet pas que Scylle
M’aperçoive ; sans quoi j’aurais été détruit.

Je vogue ainsi neuf jours ; dans la dixième nuit,
Les dieux vont me poussant vers Ogygie, asile
De Calypse au beau front, à l’organe parfait.
Elle m’admet, s’éprend. Mais pourquoi ces redites ?
À toi, comme à la reine, hier même en effet,
Là-dessus j’ai fourni tous les détails licites.
J’ai peine à revenir sur un récit bien fait. »

CHANT XIII




CHANT XIII



LE RAPATRIEMENT D’ULYSSE
ET SON ARRIVÉE DANS ITHAQUE

Le héros a fini, tous gardent le silence ;
L’extase les clouait dans l’édifice noir.
Enfin Alcinoüs lève ainsi la séance :
« Puisque tu vins. Ulysse, en mon riche manoir
Au seuil bronzé, chez toi tu rentreras, j’espère,
Sans errer davantage, après tant de revers.
À ma prescription, pour vous, qu’on obtempère,
Vous qui buvez toujours, dans mes salons ouverts,
Le rouge vin d’honneur en écoutant l’aède.
Ce beau coffre déjà contient pour l’étranger
Les habits, l’or ouvré, tout ce qu’à titre d’aide
Le phéace Conseil a fait ici ranger.
Hé bien ! ajoutons-y par tête un grand tripode,
Plus un bassin : le peuple en paiera le montant ;
Car, les fournir nous seuls, ce serait peu commode.

Alcinoüs a dit ; l’auditoire est content,
Et chacun pour dormir sous son toit se retire.
Quand l’Aube a déployé son voile purpurin,

Ils portent vite à bord l’ornemental airain.
Le monarque sacré, parcourant le navire,
Sous les bancs transversaux répartit l’ample tas,
Afin que chaque rame ait son jeu libre et leste.
Puis tous vont au palais s’occuper du repas.

En leur honneur Alcine immole un bœuf agreste
À Zeus, l’altier Kronide au bras dominateur.
Les fémurs consumés, ils font avec délice
Un long festin ; près d’eux chante le doux chanteur
Démodoque, honoré des peuples. Mais Ulysse
Vers le soleil luisant tourne souvent les yeux,
Souhaitant son déclin, car de partir il brûle.
Comme au souper repense un homme dont la mule
A tiré tout le jour le soc laborieux ;
De l’astre il voit gaîment s’achever la carrière
Et, les genoux brisés, regagne son buron :
Tel Ulysse bénit la mourante lumière.
Lors aux Phéaciens, amants de l’aviron,
Il s’adresse en ces mots, mais surtout au monarque :
« Alcinoüs, grand chef sur ce peuple établi,
Ton vin offert, adieu ! sain et sauf qu’on m’embarque.
Le rêve de mon cœur est vraiment accompli,
Conduite, beaux présente : fassent les dieux célestes
Qu’ils me rendent heureux ! chez moi puissé-je, au bout,
Trouver ma moitié chaste et mes amis debout !
Quant à vous qui restez, de vos femmes modestes,
De vos fils jouissez ! Que le ciel, vous comblant,
Épargne à ce pays les malheurs domestiques ! »

Il dit ; tous d’applaudir, de vouloir, sympathiques,
Qu’au plus tôt l’on ramène un hôte si galant.

Le maître Alcinoüs appelant son céryce :
« Mêle un crater, Pontone, et verse le bon vin
À la ronde ; en priant notre Père divin,
Nous rendrons l’étranger à sa terre nourrice. »

Pontonoüs alors mélange un vin fervent,
Sert tous les commensaux ; eux, de leurs sièges mêmes,
Font des libations aux habitants suprêmes
Du vaste ciel. Le noble Ulysse, se levant,
Dans les mains d’Arété met la coupe à deux anses,
Et d’elle vivement, comme il suit, prend congé :
« Ô Reine, puisses-tu goûter des biens immenses
Jusqu’à l’âge sénile et le terme obligé !
Moi, je pars : sois heureuse, en ce cher édifice,
Par tes enfants, ton peuple et ton royal mari ! »

À ces mots du salon sort le fameux Ulysse.
D’Alcine impératif le héraut favori
L’accompagne au vaisseau, près du rivage humide.
Sur ses pas vont aussi trois serves d’Arété :
L’une tient un chiton, une blanche chlamyde ;
L’autre porte le coffre au couvercle ajusté ;
La troisième a le pain et le pourpre vinage.

Quand le groupe a gagné la plage et le bateau,
Les illustres marins, recevant le cadeau,
Déposent dans la cale aliments et breuvage.
Au bas de la dunette ils tendent, cela fait,
Un tapis et du lin, pour que nul bruit n’offense
Le passager : lui monte et se couche en silence ;
Puis, les rameurs assis dans un ordre parfait,
De la borne trouée on détache le câble.

Courbés, ils frappent l’eau d’un mutuel accord,
Tandis que le guerrier jouit, inviolable,
D’un sommeil doux, profond, presque égal à la mort.
Ainsi que dans l’arène un vigoureux quadrige,
Excité tout à coup par de mordants cinglons,
S’enlève, et rondement vers le but se dirige,
Ainsi la poupe vole aux liquides vallons,
Et derrière blanchit le flot qu’on entend geindre.
La nef va toujours droit, et l’épervier tournant,
Le plus prompt des oiseaux, ne pourrait pas l’atteindre,
Si vite elle parcourt l’abîme frissonnant,
En portant ce mortel, divin par sa sagesse.
Lui dont l’âme jadis souffrit mainte douleur
À travers les combats et la mer piperesse,
Dort en paix maintenant, oublieux du malheur !

À l’heure où resplendit l’étoile adamantine,
Qui de la fraîche Aurore annonce le réveil,
D’Ithaque s’approcha le vogueur sans pareil.

En l’île ithacéenne est le port de Phorcyne,
Vieillard marin : ce port offre des deux côtés
De gigantesques rocs surplombant son passage.
Au dehors les grands flots sont par eux abrités
Des vents noirs, et dedans, une fois au mouillage,
Les nefs sans une amarre y bercent leurs agrès.
Un olivier au fond déroule ses feuillades,
Et près de lui se trouve un antre obscur et frais,
Cher aux Nymphes des eaux qu’on appelle Naïades.
Là brillent des craters et des vases pierreux
Où les sucs de l’abeille en gâteaux se pétrissent ;
Là des métiers de marbre, où ces Nymphes ourdissent

De purpurins tissus, ouvrage merveilleux.
L’eau vive y coule en plein. Deux portes ferment l’antre ;
L’une, mirant Borée, accueille tout humain ;
L’autre, sise au Notus, est plus divine : il n’entre
Aucun mortel par là ; des dieux c’est le chemin.

Dans ce port connu d’eux les nautonniers s’engagent.
La galère à moitié sur le sable atterrit,
Telle est l’impulsion des bras qui l’encouragent.
L’équipe, descendant du bateau bien construit,
Premièrement enlève Ulysse de sa place,
Avec le souple lin et le tapis brillant,
Et le dépose à terre encore sommeillant,
Puis débarque les dons que le noblois Phéace,
Mû par l’alme Athéné, lui fit à son départ.
On range ces trésors en dehors de la route,
Au pied de l’olivier, pour que ne les filoute
Un passant, si le preux se réveille trop tard.
Après quoi les marins de partir.

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxOr Neptune,
Qui n’a point oublié la haine qu’il nourrit
Contre le grand héros, de Zeus sonde l’esprit :
« Dieu père, désormais je n’aurai gloire aucune
Parmi les Éternels, car les Phéaciens
Cessent de m’honorer, quoique étant de ma race.
Je savais bien qu’Ulysse irait revoir les siens,
Au bout de mille maux ; je n’avais pas l’audace
D’interdire un retour par toi promis, juré.
Mais voilà que ces gens, sur un navire agile
L’entraînant endormi, l’ont laissé dans son île
Nanti de plus d’effets, d’airain, d’or préparé,

Qu’il n’en eût rapporté du sac de la Troade,
En revenant indemne avec son propre lot ! »

Jupin l’ennuageur répond à la tirade :
« 0 ciel ! que m’as-tu dit, puissant maître du flot ?
Nul ici ne t’insulte ; il serait difficile
De manquer au meilleur, au plus antique dieu.
Si quelque homme là-bas, en sa fougue imbécile,
Te nuit, tu peux toujours l’abattre en temps et lieu.
Agis comme il te plaît, comme ton cœur préfère. »

Neptune ébranle-sol s’empresse d’ajouter :
« Je m’en vais t’obéir, Recteur de l’atmosphère,
Car, craignant ton courroux, je cherche à l’éviter.
Tantôt dans la mer sombre, au retour sur ses côtes,
Je prétends engloutir leur superbe transport,
Afin qu’ils n’aillent plus reconduire des hôtes ;
Puis sous un vaste mont je cacherai leur port. »

Immédiatement l’Ennuageur du pôle :
« Frère, ton plan me semble absolument correct.
Quand le peuple verra, du haut de l’acropole,
La barque s’approcher, en roc de même aspect
Change-la près du bord, pour ébahir les masses ;
Et puis sous un mont vaste éclipse la cité. «

L’ébranle-sol Neptune, ainsi réconforté,
S’achemine vers Schère, au pays des Phéaces.
Il attend. Le navire, allègrement conduit,
Rentre au port : aussitôt le roi de la marine
Accourt, le pétrifie, aux bas-fonds l’enracine,
D’un soufflet de sa main ; ensuite au large il fuit.

Mais les Phéaciens, ces princes de la rame,
Entre eux vont échangeant de rapides propos ;
Regardant son voisin, chaque témoin s’exclame :
« Las ! qui donc a figé sur la vague en repos
Cette carène entrante ? elle émergeait entière. »

On jase, et d’ignorer comment s’est fait le tour.
Alcinoüs, prenant la parole à son tour :
« Dieux ! je vois s’accomplir les vieux dits de mon père.
Il contait que Neptune un jour nous punirait
De reconduire saufs tous les gens de passage ;
Il contait que ce dieu dans l’abîme noierait
Un de nos forts bateaux revenant d’un voyage,
Et sous un vaste mont cacherait nos remparts.
Ainsi parlait l’ancien ; ses dires s’accomplissent.
Or bien, suivez mon ordre, imberbes et vieillards.
Cessons de ramener les forains qui surgissent
Parmi nous. Immolons douze taureaux de choix
Au grand Poséidon : peut-être, à nos requêtes,
Voudra-t-il du mont vaste exonérer nos toits. »

Il dit ; tous, effrayés, réunissent les bêtes.
Et, suppliant le roi du terrible trident,
Les chefs, les conducteurs de la gent Schérienne
Entourent son autel. Ulysse cependant
S’éveille, et déconnaît sa terre patrienne,
Si long fut son exil. C’est que Minerve aussi,
Fille de Jupiter, l’a ceinte d’un nuage,
Pour qu’inconnu lui-même il reste à sa merci,
Et ne se montre aux siens, femme, amis, voisinage,
Avant d’avoir dompté l’orgueil des Poursuivants.
Tout se présente au roi sous des faces nouvelles,

Les chemins sinueux, les rades naturelles,
Les rochers escarpés et les arbres mouvants.
Il se redresse, il voit sa campagne natale,
Mais bientôt tout en pleurs, et frappant énervé
Ses cuisses des deux mains, sa peine ainsi s’exhale :
« Hélas ! chez quelles gens suis-je encore arrivé ?
Est-ce un peuple farouche, injuste, sacrilège,
Ou bien hospitalier et redoutant les Dieux ?
Pourquoi m’être chargé de ces biens ? Où m’en vais-je
Moi-même ? Les laisser dans Schère eût été mieux.
J’aurais trouvé de reste un prince magnanime
Qui m’eût bien accueilli, très bien rapatrié.
Ce trésor, où le mettre ? Abandonné, j’estime
Que bientôt chez un autre il sera charrié.
Ah ! certe ils n’étaient pas tout à fait bons et sages,
Ces chefs, ces potentats des phéaces coteaux,
En me faisant passer à d’étrangères plages.
Pourtant ils m’assuraient Ithaque ! C’était faux.
Puisse Zeus xénien châtier leurs prouesses,
Lui qui surveille l’homme et confond les méchants !
Mais allons, je veux voir et compter mes richesses,
De peur de quelques vols commis par ces marchands.

Ulysse compte alors les tripodes superbes,
Et l’or, et les bassins, et les beaux vêtements.
Rien ne manque ; ses pleurs n’en sont pas moins acerbes,
Et, plein de son pays, sur les bords écumants
Il erre luctueux. Soudain vers lui s’avance
Minerve déguisée en jeune pastoureau,
Des rejetons princiers respirant l’élégance.
La dive sur l’épaule a double et fin manteau,
Sandale à ses pieds blancs, en main une houlette.

Ulysse, réjoui de son air printanier,
L’aborde, et lui parlant d’une voix doucelette :
« Ami, toi qu’en ces lieux je trouve le premier,
Bonjour ! et veuille bien ne m’être pas hostile !
Mais ces trésors et moi, sur-le-champ sauve-nous.
Comme un dieu je te prie et tombe à tes genoux.
Dis-moi la vérité, car elle m’est utile.
Quel est ce sol, quel peuple habite ses enclos ?
Est-ce une île importante, ou le simple rivage
D’un continent fertile incliné vers les flots ? »

L’Immortelle aux yeux pers réplique à ce langage :
« Tu veux rire, étranger, ou tu viens de très loin,
Toi qui vas demandant quelle est cette contrée.
Elle est assez connue, et marque en plus d’un coin,
Autant aux régions de l’Aube diaprée
Que sur les pâles bords du Couchant ténébreux.
C’est sans doute un sol âpre, aux coursiers peu propice ;
Pourtant, quoique réduit, il n’est pas malheureux.
Le blé dore ses champs, la vigne les tapisse,
Car la pluie et l’aiguail y tombent fréquemment.
Des chèvres et des bœufs ses herbes font la joie ;
Il a mille forêts, des sources constamment.
Aussi le nom d’Ithaque alla-t-il jusqu’à Troie
Qu’on dit si loin de Grèce, ô noble voyageur. »

À ces mots, le guerrier éprouve un bonheur rare,
Fier de revoir son île, ainsi que le déclare
Pallas-Minerve, enfant de Jupiter vengeur.
Il lui darde en retour ces phrases empennées,
Mais sans un mot de vrai, narrant tout à l’envers,
Car les ruses chez lui sont des choses innées :

« Oui, dans l’immense Crète, au delà de ces mers,
L’on m’a parlé d’Ithaque ; ores le ciel m’y mène,
Porteur de ces trésors : aux miens j’en laisse autant.
Je fuis, ayant tué le cher fils d’Idomène,
Orsiloque aux pieds vifs, lequel courait, battant
Tous les autres coureurs, dans cette Crète immense.
Il voulait me ravir mon copieux butin
D’Ilion, juste fruit de ma persévérance
À travers la bataille et l’Océan mutin.
Moi, j’avais dédaigné de servir sous son père,
Au siège de Pergame, et je guidais mes preux.
Comme avec un suivant il rentrait de sa terre,
Je l’occis de ma lance, embusqué dans un creux.
Les cieux étaient voilés complètement, personne
Ne nous vit ; ma vengeance échappait donc aux lois.
Mais quand l’eut renversé ma pique belle et bonne,
J’allai sur un vaisseau des Phénices courtois
Qui me prirent, séduits par un cadeau splendide.
Je leur dis de me mettre aux rives de Pylos,
Ou chez les Épéens, dans la divine Élide.
L’ouragan dévoya soudain mes matelots,
Malgré tous leurs efforts, car ils étaient sincères.
Et nous voilà de nuit en ces lieux abordant.
Nous gagnâmes le port à grand’peine, et boudant
Aux aliments du soir, bien que très nécessaires.
Descendus de la nef, nous couchâmes ici ;
Un lourd sommeil berça ma fatigue mortelle.
Eux, débarquant mes biens de leur cale fidèle,
Les mirent près de moi sur le sable épaissi.
Vers la riche Sidon ensuite leur navire
Cingla, me laissant seul, consumé de regrets. »


Il s’est tu ; la déesse, à l’œil bleu, de sourire,
De lui tendre la main ; elle a repris les traits
D’une femme superbe, instruite aux beaux ouvrages,
Et riposte au héros en taquinant son jeu :
« Il serait leste et fin dans ses échafaudages,
Celui qui te vaincrait en ruses, fût-ce un dieu.
Tu ne devais donc pas, grand subtil, maître fourbe,
Même dans ton pays renoncer à ces tours,
À ces récits menteurs qu’aime ta ligne courbe ?
Mais brisons là-dessus, nous aux mêmes détours
Experts : si tu n’as point en astuce, en faconde
De rival ici-bas, moi, dans l’Olympe entier,
On vante mes talents, ma souplesse féconde.
Vois, reconnais Pallas, fille du Sire altier,
Qui dans tous tes travaux t’assiste et te protège,
Et qui t’a rendu cher à tous les Schériens.
Je viens pour concerter notre double manège,
Cacher ces dons galants que les Phéaciens
T’ont fait, à ton départ, grâces à ma réclame,
Te dire enfin les maux qu’en tes larges palais
Le sort t’a réservés. Par devoir subis-les,
Et surtout n’avertis nul homme, nulle femme
De ton retour après de tels cheminements ;
Mais, passif, bois l’affront, dévore ton supplice. »

En ces termes repart l’ingénieux Ulysse :
« Dive, il n’est pas aisé, vu tes déguisements,
Que l’on te reconnaisse, encor qu’on soit habile.
Je sais qu’auparavant tu me voulais du bien,
Lorsque nous combattions, nous Grégeois, le Troyen ;
Mais dès que de Priam tomba la haute ville,
Qu’on monta sur les nefs, qu’un dieu scinda tes Grecs,

En vain je le cherchai, Jovienne déesse !
Tu ne vins sur ma barque amortir mes échecs.
Et j’errai longuement, le cœur rongé sans cesse,
Jusqu’au jour où des dieux m’épargna la bonté.
Il est vrai que ta voix de l’opulent Phéaque
Sut, en me rassurant, m’entr’ouvrir la cité.
Or, dis-moi, par ton Père (en effet dans Ithaque
Je n’ose pas me croire, et c’est un autre bord
Que fouleront mes pieds ; ta preste raillerie
S’essaie à m’agiter d’un stérile transport),
Dis-moi si j’ai rejoint ma très chère patrie. »

Minerve aux clairs regards, prompte à le redresser :
« Toujours la défiance existe en ta poitrine ;
Aussi dans ton malheur je ne puis te laisser,
Car ta langue est adroite et sage ta doctrine.
Après un temps si long, un autre bondirait
Vers sa maison, ses fils, son épouse modèle.
Toi, tu ne veux rien voir, rien faire d’indiscret,
Avant que d’éprouver ta femme, qui chez elle
Nourrit ton souvenir, car ses nuits et ses jours
Se passent lentement dans le deuil et les larmes.
Je savais en mon âme, et j’y comptais toujours,
Que tu reviendrais seul, sans un compagnon d’armes.
Mais je n’osais lutter contre Poséidon,
Mon oncle rancuneux, dont la haine te traque
Depuis que tu pris l’œil de son cher rejeton.
Or ça, pour t’éclairer, que je te montre Ithaque !
De Phorcys, dieu marin, voici l’antique port.
Au fond est l’olivier déroulant ses feuillades,
Et tout auprès la grotte au sombre et frais abord,
Vouée aux Nymphes d’eau qu’on appelle Naïades.

C’est la grotte ombragée où souvent t’attirait
Le soin de leur servir de pures hécatombes.
Enfin vois le Nérite, et ses bois et ses combes ! »

Elle dit, rompt la nue, et la terre apparaît.
Le patient héros tressaille d’allégresse
À ce tableau réel, baise le gras terroir,
Puis, en joignant les mains, aux Nymphes il s’adresse :
« Naïades, que mes yeux n’espéraient plus revoir.
Ô filles de Jupin, envers moi bienveillantes,
Salut ! je vous promets des dons comme jadis,
Si la céleste vierge aux attaques vaillantes
Me laisse vivre encore et fait croître mon fils. »

La déesse à l’œil pers reprend de cette sorte :
« Courage, et de ton cœur chasse de tels soucis.
Dans cet antre divin allons, d’un bras précis,
Remiser tes trésors, pour qu’on ne les emporte.
Ensuite à nos projets nous penserons dûment. »

Pallas alors pénètre en la caverne obscure,
Y cherche une cachette. Ulysse vivement
Transporte tour à tour l’or, et l’airain qui dure,
Et les souples habits, ses présents somptueux.
Avec soin il les place, et la fille guerrière
De Zeus Égiochus plante au seuil une pierre.

Au pied de l’arbre saint causant affectueux,
Ils combinent la fin de l’intruse milice.
À ce sujet, d’abord, la déesse aux yeux pers :
« Brave Laërtiade, industrieux Ulysse,
Vois comment tu pourras écraser ces pervers,

Qui jà depuis trois ans règnent dans ta demeure,
Briguent ta chaste épouse, offrent les dons d’hymen.
Elle, s’imaginant t’embrasser d’heure en heure,
Donne à tous de l’espoir, ajourne au lendemain,
Lance des messagers ; mais ailleurs est son âme. »

À ce commencement, le prince de renom :
« Grands dieux ! dans mon palais, ainsi qu’Agamemnon,
J’allais donc expirer d’une manière infâme,
Si tu ne m’avais pas, ô Dive, tout conté !
Mais forme un plan toi-même, afin que je les broie ;
Reste, souffle en mon sein audace et fermeté,
Comme quand nous brisions les fiers créneaux de Troie.
Supernelle à l’œil bleu, si de toi j’étais sûr,
Je braverais le choc de trois cents hommes même,
Fort de ton doux appui, Divinité suprême. »

Aussitôt la déesse aux prunelles d’azur :
« Va, je t’escorterai, tu seras sous mon aile,
Lorsque nous en viendrons aux prises, et plus d’un,
Parmi ce lâche essaim qui te gruge en commun,
Aux parquets laissera son sang et sa cervelle.
Mais, sus, que je te rende inconnaissable à tous :
Je vais rider ta peau sur tes membres flexibles,
Découronner ton front de ses beaux cheveux roux,
Te couvrir de haillons pour tout le monde horribles,
Enfin rougir tes yeux au rayon enchanteur.
Ainsi tu choqueras tes rivaux pêle-mêle,
Et ta femme, et le fils que tu quittas si frêle.
Tu t’en iras d’emblée au quartier du pasteur
Qui garde tes pourceaux et, de toi l’âme infuse,
Chérit ta Pénélope et ton adolescent.

Il sera vers les porcs ; ceux-ci s’en vont paissant
Au rocher du Corbeau, près la font d’Aréthuse,
Et mangent le gland doux, boivent le flot bourbeux,
Bons pour entretenir leurs rondeurs corporelles.
Gîte là, questionne, à ton aise verbeux,
Pendant que, moi, j’irai dans Sparte aux femmes belles
Rappeler Télémaque, objet de ton amour.
L’enfant, chez Ménélas qui tient Lacédémone,
De toi s’enquiert, Ulysse, et si tu vois le jour. »

L’ingénieux guerrier, que ce discours étonne :
« Et pourquoi, sachant tout, ne l’as-tu renseigné ?
Fallait-il qu’à son tour sur l’onde infructueuse,
Alors qu’on le ruine, il errât malmené ? »

La déesse aux yeux pers répond majestueuse :
« Que son destin n’occupe à ce point ton esprit ;
Je l’ai conduit là-bas pour qu’il obtînt sa palme.
Nul ennui ne le trouble ; au contraire il vit calme
Dans le palais d’Atride, et, choyé, refleurit.
En fait, d’un noir vaisseau les Prétendants le guettent,
Désireux de l’occire avant qu’il soit rentré.
Mais non ! maint de ces fous qui sur tes biens se jettent,
Sous l’herbe auparavant s’allongera frustré. »

Minerve au même instant d’une verge le frappe,
Ride le blanc tissu de son flexible corps,
Flétrit ses beaux cheveux dont la masse s’échappe,
Et lui donne l’aspect d’un vieillard maigre et tors.
Elle rougit ses yeux à la vue animée,
L’affuble d’un chiton et d’un bout de manteau,
Vêtements laids, puants et noircis de fumée.

Par-dessus d’un grand cerf elle adapte la peau
Sans poil, et lui remet, avec une matraque,
Un vieux bissac qu’attache une corde en sautoir.

Leurs plans faits, tous les deux se disent au revoir,
Et Pallas vole à Sparte, auprès de Télémaque.




CHANT XIV



ULYSSE CHEZ EUMÉE

Le preux, quittant Phorcys, prend le rude sentier
Indiqué par Minerve, à travers bois et roches,
Afin de consulter le pasteur sans reproches
Qui de tous ses valets sait le mieux son métier.

Il trouve ce bon pâtre assis au vestibule
D’une cour élevée, à la ronde paroi,
Enclos vaste, superbe, où la brise circule,
Qu’il bâtit pour ses porcs en l’absence du roi,
Tout seul, sans sa maîtresse et le père Laërte,
Avec d’épais moellons d’épine embroussaillés.
Au dehors strictement l’enceinte était couverte
D’une ligne de pieux dans le rouvre taillés.
Au dedans s’alignaient en belles symétries
Douze tects contigus ; chacun d’eux renfermait,
À la chute du jour, cinquante belles truies
Ayant mis bas ; l’ost mâle emmi les champs dormait,
Ost beaucoup moins nombreux : la horde prétendante
Le réduisait toujours en faisant embrocher
Les pourceaux les plus gras qu’envoyait le porcher.

Pourtant on en comptait encor trois cent soixante.
Autour des animaux veillaient, fauves ardents,
Quatre mâtins dressés par le chef des étables.
Celui-ci s’ajustait en souliers confortables
La peau rousse d’un bœuf ; trois de ses adjudants
Promenaient les troupeaux dans l’herbeux périmètre ;
Le quatrième en ville aux Prétendants hautains
Conduisait le verrat qu’il fallait leur remettre
Pour l’offrande sacrée et leurs pompeux festins.

Soudain les aboyeurs, apercevant Ulysse,
Sur lui fondent hurlant ; mais le héros s’assoit,
Et lâche son bâton, salutaire artifice,
Périlleux cependant pouvait être l’endroit,
Quand le pasteur, courant vers la meute champêtre,
Apparaît hors du seuil et laisse choir son cuir.
Il gourmande ses chiens, les oblige à s’enfuir,
Sous un vol de cailloux, puis il dit à son maître :
« Vieillard, subitement mes dogues ont failli
T’étrangler, et ma honte eût été grandissime.
Hélas ! d’assez de maux les dieux m’ont assailli.
Je me tue à pleurer un patron magnanime,
Et je nourris ses porcs que d’autres vont manger,
Durant que lui, peut-être, en proie à la famine,
Erre aux champs, dans les murs de tel peuple étranger,
Si, toutefois vivant, le soleil l’illumine.
Mais approche, vieillard, suis-moi dans mon réduit.
Une fois saturé de vin, de nourriture,
Tu diras d’où tu viens, quel malheur te poursuit. »

À ces mots, le porcher le guide à sa masure,
Le fait entrer, s’asseoir, répand des rameaux frais

Et sur eux d’une biche étend la peau velue,
Sa couche habituelle. Enchanté des apprêts,
En ces termes courtois Ulysse le salue :
« Mon hôte, puissent Zeus et l’Olympe serein,
Vu ton charmant accueil, exaucer tes suppliques ! »

Pasteur de porcs Eumée, alors tu lui répliques :
« Étranger, je ne puis mépriser un forain,
Fût-il plus gueux que toi ; les vagants, les égènes
Viennent de Jupiter ; le moindre don leur plaît,
Car donner faiblement est le lot du valet
Qui sous de jeunes chefs éprouve mille gênes.
Ah ! le sort constamment entrava le retour
De celui qui m’eût plaint, m’eût accordé par suite
Maison, lopin de terre, épouse faite au tour,
Présents d’un maître aimable au serf dont la conduite
Fit prospérer ses champs, avec l’appui des cieux,
Tout comme a prospéré ce coin où j’ai ma place.
Mon maître eût ainsi fait, vieillissant dans ces lieux ;
Mais il est mort. Que n’a péri plutôt la race
D’Hélène, qui brisa tant de genoux guerriers !
C’est qu’il courut aussi, pour la cause d’Atride,
Attaquer Ilion féconde en beaux coursiers. »

Cela dit, son chiton sanglé d’un doigt rapide,
Il marche vers le toit des minimes pourceaux,
En prend deux, les rapporte, à l’instant les immole,
Les flambe, les découpe, embroche leurs morceaux.
Avec les dards rougis, quand leur peau se rissole,
Prés d’Ulysse il les pose, enfarinant le tout.
Puis au fond d’un cissybe il mêle un vin suave,
S’assied face au héros, et, pour le mettre en goût :

« Passant, mange ces chairs dont vit la troupe esclave.
L’élite des cochons sustente les Rivaux,
Lesquels, sourds au remords, bravent toute vengeance.
Or, les dieux souverains n’aiment pas l’arrogance,
Mais bien la piété, les généreux travaux.
Tous les envahisseurs d’une rive étrangère,
À qui Zeus laissa prendre un sensible butin,
Leurs navires chargés, retournent à leur terre,
En craignant néanmoins quelques coups du Destin.
Mais ceux-ci sont fixés, un dieu vint les instruire
Du trépas de mon roi, puisqu’au lieu d’opérer
Une recherche honnête et de se retirer,
Il s’implantent chez nous, s’acharnant à détruire.
Chaque jour, chaque nuit que ramène Jupin,
Ils n’égorgent pas moins de deux ou trois victimes,
Et, buvant sans vergogne, ils épuisent le vin.
Mon prince jouissait de richesses opimes.
Aucun seigneur d’Ithaque ou du noir continent,
Que dis-je ? vingt héros, joignant leurs métairies,
N’égaleraient ces biens. Connais-les maintenant :
Douze troupeaux de bœufs, autant de bergeries,
Autant de toits à porcs, autant d’abris caprins,
Dont en Épire ont soin ses gens ou d’autres gardes.
Pour notre île, onze parcs de chèvres égrillardes
Au loin, sous des yeux sûrs, peuplent de verts terrains.
Chacun des chevriers aux amants de la reine
Conduit journellement son plus bel animal.
Quant à moi, protecteur des porcs de ce domaine,
L’envoi du plus obèse est mon tribut normal. »

Il s’est tu ; l’autre boit et mastique en vorace,
Sans causer : des intrus il médite la fin.

Lorsqu’il a soulagé complètement sa faim,
L’excellent serviteur lui tend sa propre tasse,
Pleine de vin ; le roi l’accepte épanoui
Et le flèche à l’instant de ces paroles promptes :
« Ami, quel est ce brave au bien-être inouï
Qui jadis t’acheta, comme tu le racontes,
Et pour l’honneur d’Atride a plus tard expiré ?
Réponds, je l’ai connu peut-être en mes voyages.
Jupiter et sa cour savent si je pourrai
T’en parler sciemment : j’accostai bien des plages. »

Le prince des porchers alors l’apostrophant :
« Ancien, nul chemineux, porteur de ses nouvelles,
Ne persuadera sa femme et son enfant.
Les vagabonds pressés d’emplir leurs escarcelles
Au vrai ne songent guère et mentent d’un beau front.
Sitôt qu’un pérégrin arrive dans Ithaque,
Il va chez ma maîtresse, il débite une craque.
Joyeuse, elle l’accueille et l’interroge à fond ;
Ensuite de gémir, d’humecter ses paupières,
En femme qui lamente un époux au tombeau.
Toi, vieux, tu redirais les fables coutumières,
Si quelqu’un te donnait et tunique et manteau.
Là les chiens, les vautours de sa peau misérable
Ont dépouillé ses os ; son âme l’a quitté ;
Ou les poissons marins l’auront déchiqueté,
Et son squelette gît sous un amas de sable.
C’est ainsi qu’il est mort, plongeant dans le chagrin
Ses amis, moi surtout : en quelque lieu que j’erre,
Je ne retrouverai de meilleur souverain,
Dusse-je revenir chez mon père et ma mère,
Au toit qui m’a vu naître, où leurs soins m’ont nourri.

Je pleure moins sur eux, quoique, en mon amertume,
J’aspire à les revoir dans leur séjour chéri ;
Mais d’Ulysse manquant le regret me consume.
Bien qu’il soit loin, forain, je n’ose presque pas
Le nommer, car toujours il fut mon appui tendre.
Mais quoi c’est mon doux frère, en dépit du trépas. »

Le patient monarque en ces mots de reprendre :
« Mon cher, puisqu’il te plaît de nier carrément,
Et qu’à le voir rentrer ton zèle ainsi renonce,
Je dirai, non en l’air, mais solennellement,
Qu’Ulysse apparaîtra ; pour loyer de l’annonce,
Dès que tu le sauras revenu d’outre-mer,
D’un chiton, d’un manteau pare mon indigence.
Je n’en veux pas avant ce jour, malgré l’urgence ;
Car je hais à l’égal des portes de l’enfer
Celui que pauvreté pousse au mentir inique.
J’atteste le Très-Haut, ce régal xénien,
Et le foyer d’Ulysse, à cette heure le mien,
Que tout s’accomplira comme ici je l’indique.
Ulysse va toucher cette année à Phorcys,
Vers la fin de ce mois ou le début de l’autre ;
De là, gagnant la ville, il châtiera tout peautre,
Insulteur de sa femme et de son noble fils. »

Le serviteur Eumée incontinent s’exclame :
« Vieillard, je n’aurai pas d’annonce à te payer,
Car Ulysse chez lui ne peut plus relayer.
Bois tranquille, parlons d’autre chose, et n’enflamme
Mes souvenirs ; mon sein d’angoisse est palpitant,
Lorsqu’il est question de mon glorieux maître.
Trêve aux serments ; pourtant puisse-t-il reparaître,

Comme je le désire et vont le souhaitant
Pénélope, Laërte, et le beau Télémaque !
Maintenant, sans cesser, je plains ce jouvenceau,
Fruit d’Ulysse ; c’était un divin arbrisseau.
J’avais cru qu’il serait semblable au roi d’Ithaque
Autant pour la beauté que pour les vrais talents ;
Et voilà qu’un des dieux ou quelque triste hère
Trouble son esprit droit : il s’enquiert de son père
Dans la sainte Pylos, et les mauvais Galants
Cherchent à l’empiéger, pour que du grand Arcèse
Le sang ithacéen s’achève sans éclat.
Mais laissons cet enfant, qu’il tombe, ou vive à l’aise,
Sauvé par Kronion d’un funèbre attentat.
Raconte-moi plutôt tes misères, bonhomme,
Et très sincèrement déroule leurs tableaux.
Qui donc es-tu ? Quels sont tes parents, ton royaume ?
Quelle nef t’a porté ? Comment les matelots
T’ont-ils mis dans Ithaque, et qui sont-ils eux-mêmes ?
Car je ne pense pas qu’à pied tu sois venu. »

Aussitôt le guerrier fertile en stratagèmes :
 « Je vais sur tous les points te répondre à cœur nu.
Si nous avions ensemble et des mets sans relâche
Et du vin doucereux en ce calme buron,
Pour nous bien régaler, d’autres faisant ta tâche,
Il faudrait à ma langue une année environ
Afin de te donner la liste un peu complète
Des maux que j’endurai par le vouloir des Dieux.
J’ai l’orgueil d’être issu, dans la superbe Crète,
D’un mortel opulent ; mais son toit spacieux
Nourrissait d’autres fils, provenance vivace
D’un hymen régulier. Moi, je sortais d’un flanc

Esclave ; toutefois chez Castor, né d’Hylace,
Mon parfait engendreur, j’obtins leur même rang.
Les Crétois comme un dieu révéraient Hylacide
Pour son bonheur, son or, ses enfants valeureux.
Mais au manoir d’Hadès le Destin homicide
Bientôt le dépêcha ; sa race en lots nombreux,
D’après les lois du sort, divisa l’héritage.
Moi, je fus mal loti, je n’eus qu’un sol étroit.
Cependant j’épousai, grâces à mon courage,
Fille de qualité, n’étant ni maladroit
Ni couard. Aujourd’hui le dénuement me glace ;
Mais au chaume tu peux juger de la moisson,
Et certes j’ai souffert de plus d’une façon.
De Minerve et de Mars je tenais donc l’audace
Et l’intrépidité : pour perdre un ennemi,
Lorsque j’allais placer mes preux en embuscade,
Nulle mort n’effrayait mon thorax affermi ;
Mais, toujours en avant, d’une bonne estocade
Je frappais le guerrier moins agile que moi.
Tel j’étais en campagne, hostile à la culture,
Aux ménages comblés d’enfants autour de soi.
J’adorais les vaisseaux d’imposante structure,
Les guerres, les carquois, les javelots brillants,
Et tous les trépignis, effroi des autres hommes.
Un dieu m’avait tourné vers ces plaisirs vaillants,
Car nos goûts sont divers, à nous tant que nous sommes.
Bien avant que la Grèce assiégeât Ilion,
Par neuf fois je lançai des troupes, des galères
Sur maints bords étrangers ; j’avais part de lion.
Je choisissais d’abord, puis de nouveaux salaires
Le sort m’enrichissait. Ma maison s’agrandit,
Et, puissant, je fus cher à la foule crétoise.

Mais quand l’altier Jupin décréta cette noise
Qui de tant de héros les jarrets détendit,
Je dus mener à Troie, avec Idoménée,
Les nefs de mon pays : des refus décevants
Auraient dans le public terni ma renommée.
Là-bas, nous fils des Grecs, nous luttâmes neuf ans ;
Le dixième, au crouler du rempart Priamide,
On s’embarqua ; mais vite un dieu nous désunit.
La Providence enfin pour moi devint rigide,
Car un mois seulement j’occupai mon doux nid,
Prés de ma chaste épouse et de mes fils ; ensuite
Je voulus vers l’Égypte aller, dans mes humeurs,
Avec de beaux voiliers, une marine instruite.
J’artillai neuf transports, bientôt pleins de rameurs.

« Mes gentils compagnons furent six jours en fête.
Moi, je leur fournissais des victimes en tas
Pour le saint sacrifice et leurs propres repas.
Au septième matin, loin de la vaste Crète
Nous filâmes, poussés comme dans un courant
Par le souffle moelleux du propice Borée.
Nulle avarie aux nefs, point d’estomac souffrant ;
Brise et nautes guidaient notre marche assurée.
Cinq jours après, brilla le Fleuve égyptien ;
Dans son lit radieux j’établis mes ancrages.
Puis, ayant invité chacun des équipages
À rester à son bord en sévère gardien,
Au loin je déployai quelques gens de nos prames.
Ceux-là, cœurs forcenés, cédant à leurs penchants,
Ravagèrent soudain les magnifiques champs,
Et, leurs colons tués, emmenèrent les femmes,
Plus les enfants. Un cri parvint à la cité.

Les urbains prévenus surgirent dès l’aurore ;
La plaine en un clin d’œil s’emplit d’airain sonore,
De piétons, de chevaux. Zeus au foudre indompté
Jeta parmi les miens la Fuite avilissante ;
Nul n’osa résister, la mort pleuvait partout.
Un grand nombre tomba sous l’épée incessante,
Et le cachot retint ce qui resta debout.
Mais Zeus lui-même en moi glissa cette pensée
(Oh ! que n’ai-je plutôt en Égypte péri,
Puisque ma vie encor devait être oppressée ! ) :
Je dépouillai mon front de mon casque aguerri,
Mon dos du bouclier, ma main d’un dard fallace,
Et, me précipitant vers les coursiers du roi,
J’embrassai ses genoux ; il s’émut, me fit grâce,
Au palais sur son char m’emporta plein d’émoi.
Ses gardes à l’envi m’effleuraient de leurs lances,
Désireux de m’occire en leur déchaînement ;
Mais il les écartait, par peur d’un châtiment
De Zeus le xénien, contraire aux violences.
Je restai près de lui sept ans, et glorieux
De mes trésors, car tous m’en donnaient à poignée.
Déjà c’était le tour de la huitième année,
Quand survint un Phénice, un être astucieux,
Auteur de mille maux parmi la race humaine.
Fourbe, il sut m’entraîner aux bords Phéniciens
Où se trouvait sa case, ainsi que son domaine.
Je passai tout un an au centre de ses biens.
Lorsque des jours, des mois s’épuisa la série,
Et que, l’an révolu, revinrent les saisons,
En traître il m’enrôla pour mener en Lybie,
Sous son autorité, de vaines cargaisons ;
Mais il voulait m’y vendre à prix considérable.

Malgré mes forts soupçons, je le suivis en mer.
Notre vaisseau, régi par un nord favorable,
Longeait la Crète : or Jove allait nous être amer.

« La Crète dépassée, alors qu’aucune côte
N’apparut, qu’on ne vit que l’abîme et les cieux,
Kronide enveloppa le navire anxieux
D’une lourde nuée, et le jour nous fit faute.
Mais Zeus tonne et sur nous lance un brûlant carreau…
La nef tournoie, au choc de sa foudre fumante,
Et de soufre s’empreint ; nos gens roulent dans l’eau.
Ainsi que des pétrels, leur essaim se lamente
Autour du bateau noir ; l’onde les engloutit.
Le même Zeus, plaignant mon âme torturée,
Colloque de la barque à la proue azurée
Le long mât dans mes mains, en guise de répit.
Je m’y tiens cramponné, jouet des vents despotes.
Neuf jours ainsi je vogue, et, le dixième soir,
Une vague me porte au pays des Thesprotes.
L’alme Phidon, leur roi, daigna me recevoir
Noblement ; car d’abord son héritier splendide,
Me rencontrant perclus de fatigue et de froid,
Par le bras m’avait pris et guidé sous son toit,
Où j’eus, pour me vêtir, et chiton et chlamyde.
Là j’entendis parler de ton maître, et Phidon
Me dit qu’il l’hébergeait pour sa rentrée en Grèce.
Il me montra d’un bloc l’étonnante richesse
Qu’Ulysse accumulait, en or, bronze et fanton.
Dix générations feraient leur maison bonne
Avec ce fier dépôt à ton roi dévolu.
Il ajouta qu’Ulysse espérait dans Dodone
L’oracle jovien du Rouvre chevelu,

Pour voir s’il rentrerait dans l’ubéreuse Ithaque,
Ouvertement ou non, après tant de chemin.
Ensuite il me jura, la sainte coupe en main,
Qu’il tenait disposés et rameurs et caraque,
Afin de le conduire à son pays natal.
Mais vite il m’embarqua sur une nef Thesprote
Cinglant vers Dulichie au terroir fromental.
Par son ordre on devait me remettre comme hôte
Au prince Acaste : hélas ! l’équipage pervers
Complota tout à coup d’augmenter ma détresse,
À peine eut-on quitté la terre enchanteresse,
Éclata son dessein de me vouer aux fers.
On m’enlève à l’instant mou manteau, ma tunique ;
En échange on me baille une chiffe, un haillon :
Tu vois de tes regards ce vêtement cynique.
Dans Ithaque, à la nuit, nous mit notre sillon.
Alors on me lia d’une corde sauvage
Aux madriers du bord ; puis tous ces venimeux
Descendirent souper en un coin du rivage.
Les Célestes pourtant détachèrent mes nœuds
Sans peine ; d’un lambeau composant ma coiffure,
Je coulai du timon, étendis sur les eaux
Ma poitrine, nageai des deux mains en mesure,
Et bientôt je fus loin de mes lâches bourreaux.
J’abordai près d’un bois dont verdoyaient les branches ;
J’y demeurai tapi. Les Thesprotes fiévreux
Fouillaient partout ; mais las de faire buisson creux,
De m’appeler en vain, ils gagnèrent leurs planches,
Pour ne plus revenir. Puisque les dieux constants
À leurs yeux m’ont soustrait, qu’ils m’ouvrent la cabane
D’un mortel sérieux, je dois vivre longtemps. »


Bon serviteur Eumée, alors ton noble organe :
« Ah ! pauvre pérégrin, tu m’as bouleversé
En narrant bout à bout tes courses, tes souffrances.
Pourtant je ne crois rien de ce que tu m’avances
Au sujet de mon roi. Comment, ainsi cassé,
Mens-tu si fortement ? Va, du retour d’Ulysse
Je sais bien que penser : le ciel ne l’aimait pas ;
Sinon il l’eût frappé dans la troyenne lice,
Ou dans des bras amis, au sortir des combats.
Les Grecs auraient d’accord taillé son marbre pie,
Et toujours sur son fils sa gloire eût rayonné.
Mais sans lustre à présent le détient la Harpye.
Moi, je garde mes porcs, fuyant en obstiné
La ville, où seulement l’illustre Pénélope
Peut me faire accourir, quand passe un messager.
Tous s’asseyent, scrutant le fait qu’il développe,
Autant ceux que l’absent a le don d’affliger
Que ceux qui, goguenards, le ruinent sans trêve.
Ores je ne demande et n’écoute plus rien,
Depuis les faux récits d’un homme Étolien
Qui, banni pour un meurtre, errant de grève en grève,
S’échoua sur mon seuil : dûment je l’abritai.
Il contait l’avoir vu chez Idomène, en Crète,
Radoubant ses vaisseaux brisés par la tempête,
Et même l’annonçait pour l’automne ou l’été,
Porteur de biens nombreux, suivi de maint fidèle.
Toi donc, triste vieillard que m’amène le Sort,
Ne crois pas me complaire en touchant ce ressort.
Ce n’est pas ce qui fait mon amitié, mon zèle ;
C’est Zeus hospitalier, et ma compassion. »

Immédiatement l’ingénieux Ulysse :

« Certe, indéracinable est ta suspicion,
Puisque même un serment sur ton écorce glisse.
Eh bien ! faisons un pacte, et prenons pour témoins
Du monde ambroisien les déités majeures :
Si ton maître tantôt rentre dans ses demeures,
Je serai, bien vêtu, ramené par tes soins
Jusqu’à Dulichium dont la rive me tente.
Mais s’il ne revient pas, ainsi que je le dis,
Tu me feras jeter du haut de cette pente,
Pour rendre circonspects les vagabonds hardis. »

En retour le porcher à l’âme olympienne :
« Forain, je m’acquerrais, maintenant et toujours,
Un beau renom de sage aux terrestres séjours,
Si, t’offrant mon réduit, ma table xénienne,
Je répandais ton sang, consommais ton trépas.
J’oserais bien ensuite implorer Zeus Kronide !
Mais nous allons souper : mon personnel valide
Va rentrer au buron, dresser un fin repas. »

Ainsi s’entretenaient ces causeurs respectables.
Cependant les pasteurs, les porcs sont revenus ;
On mène leurs troupeaux se coucher aux étables,
Et chaque tect bruit des grognements connus.

Alors le saint porcher, dans ses manières franches :
« Prenez le meilleur porc ; qu’à ce bon pérégrin
Je l’immole, et qu’il chasse aussi notre chagrin,
À nous si tourmentés pour ce peuple aux dents blanches,
Tandis que nos sueurs engraissent des croquants. »

Il dit, et fend du bois de sa hache animée ;

Les pâtres, s’emparant d’un sujet de cinq ans,
Entraînent l’animal auprès de l’âtre. Eumée
Au ciel pense avant tout, son cœur étant pieux.
Donc il jette au brasier la dépouille frontale
Du porc aux blanches dents, en suppliant les Dieux
De ramener Ulysse à sa terre natale.
Puis d’une bûche expresse il frappe le pourcel,
Que la vie abandonne ; on l’éventre, on le grille,
On va le dépeçant. Le porcher sur l’autel
Place les quartiers crus, de graisse les habille,
Et brûle les boyaux, tous de farine enduits.
Ses gens tranchent le reste, en chargent mainte broche,
Font rôtir ces morceaux, les retirent bien cuits.
Et de les apporter. Eumée enfin s’approche
Pour faire, en patron juste, un partage opportun.
Il divise en sept parts la commune pâture,
Et, priant, en donne une aux Nymphes, à Mercure,
Fils de Maïa, puis sert les autres à chacun.
Ulysse, pour son compte, a l’échine estimée
De la bête aux blancs crocs ; cela flatte son cœur.
Aussi dit-il, joyeux, à son brave pasteur :
« Puisse Zeus te chérir comme je t’aime, Eumée,
Puisque, tel que je suis, tu me traites si bien ! »

Le vénérable Eumée aussitôt de répondre :
« Mange, ami souffreteux, réjouis-toi du bien
Qui t’échoit. Jupiter nous hausse ou nous effondre,
Selon sa volonté, car il est tout-puissant. »

Il dit, aux Immortels consacre les prémices,
Leur offre le vin pur et passe un des calices
Au belliqueux monarque à table se plaçant.

Le pain est réparti par Mésaule, homme alerte
Qu’en l’absence du prince, avec ses seuls moyens,
Sans l’aide de la reine et du vieillard Laërte,
Eumée avait acquis de marchands Taphiens.
Vers les mets préparés toutes les mains s’étendent ;
Quand on a satisfait la soif et l’appétit,
Mésaule ôte le pain, et les pâtres se rendent,
Entièrement repus, chacun vers son châlit.

Survient une nuit froide et sombre : à flots s’échappe
L’eau du ciel ; le zéphyr souffle tempétueux.
Le roi dit, pour sonder son hôte affectueux
Et voir s’il daignera l’abriter de sa cape,
Ou priera l’un des siens de se montrer galant :
« Écoutez donc, Eumée, et vous, ses camarades !
Je me glorifierai, car le vin affolant
M’y pousse, lui qui fait chanter les plus maussades,
Et les incite à rire, à prestement danser,
À tenir des propos qu’il eût mieux valu taire.
Mais ma bouche est ouverte, il me faut commencer.
Ah ! que ne suis-je encor le jeune militaire
Allant en embuscade au siège d’Ilion !
Ulysse et Ménélas marchaient à notre tête ;
J’étais le chef troisième, à leur noble requête.
Arrivés prés la ville et son haut bastion,
Nous restâmes d’aguet blottis sous nos armures,
Au milieu des taillis, des joncs marécageux.
L’ombre vint, noire, affreuse, avec d’âpres murmures ;
En givre se changeaient mille flocons neigeux.
Autour des boucliers s’amoncelait la glace.
Tous les autres, portant chlamydes et chitons,
Paisiblement dormaient, leurs rondaches en place.

Moi, j’avais sottement laissé dans nos cantons
Mon manteau, sans prévoir ce nocturne supplice.
Écu, riche plastron me couvraient simplement.
Mais au tiers de la nuit, les astres s’abîmant,
J’adressai la parole à mon voisin Ulysse,
En le piquant du coude ; il m’ouït empressé :
« Industrieux Ulysse, ardent fils de Laërte,
Tantôt je vais mourir, le froid cause ma perte.
Je n’ai pas de chlamyde ; un dieu faux m’a lancé
Avec mon chiton seul. C’en est fait, je trépasse ! »
Je me tus, et voici la ruse du héros
Aussi leste au conseil qu’à l’attaque dispos.
Vite il me répondit ces deux mots à voix basse :
« Tais-toi, de peur qu’un Grec n’entende clairement. »
Ensuite, se penchant, il forgea ce mensonge :
« Amis, je viens d’avoir un très céleste songe.
Nous sommes loin des nefs ; qu’un de nous promptement
Aille dire au suprême Agamemnon Atride
D’envoyer des vaisseaux un renfort déluré. »
Il dit, et tout d’un coup Thoas Andrémonide,
Se levant, déposa son manteau purpuré
Pour courir à la flotte ; en sa relique auguste,
Ravi, je m’enfonçai… puis parut l’Aube en feu.
Si j’étais maintenant ainsi jeune et robuste,
De sa mante un pasteur me couvrirait sous peu,
Par tendresse et respect pour un citoyen brave ;
Mais, hélas ! un drilleux suscite le dégoût. »

Pasteur de porcs Eumée, alors ta bouche grave :
« Ô vieillard, ton récit est convenable en tout ;
Tu n’as pas prononcé de parole inutile.
Donc tu ne manqueras ni d’un accoutrement

Ni des soins que mérite un suppliant débile.
Au jour tu reprendras ton vieil habillement,
Car nous ne possédons tunique ni pelisse
De rechange ; l’on n’a qu’un habit par valet.
Mais lorsque reviendra le fils chéri d’Ulysse,
Il saura te pourvoir d’un vêtement complet
Et te rendre au pays que nommeront tes lèvres. »

Cela dit, il se dresse, il met près du foyer
Un lit couvert de peaux de brebis et de chèvres.
Le roi s’y couche ; Eumée a soin de déployer
Sur lui l’épais manteau qu’il revêt d’habitude,
Chaque fois qu’au dehors règne un temps rigoureux.
Le prince dort ainsi ; la jeune servitude
À ses côtés s’allonge. Or, son chef vigoureux
Ne veut pas rester là, dormir loin de ses bêtes ;
Il sort, et va s’armer. Ulysse voit content
La spontanéité de ces mesures nettes.
Eumée à son flanc dur ceint un glaive éclatant,
S’affuble d’un surtout solide, impénétrable,
D’une chèvre de poids saisit l’immense peau,
Et prend sa pique, aux chiens, aux hommes redoutable.
Puis il court reposer près du soyeux troupeau
Qui dort, narguant Borée, à l’abri d’un coupeau.

CHANT XV


CHANT XV



ARRIVÉE DE TÉLÉMAQUE À LA PORCHERIE

Pallas vers l’ample Sparte avait donc pris l’essor,
Pour soustraire au repos le jeune Télémaque
Et le déterminer à rallier Ithaque.
Elle trouve ce prince et l’enfant de Nestor
Couchés sous les arceaux du magnanime Atride.
Un doux sommeil berçait l’illustre Nestorin ;
Mais Télémaque veille, et dans la nuit placide
L’absence paternelle irrite son chagrin.
Minerve à l’œil perçant l’aborde, le raisonne :
« Télémaque, il ne sied d’exposer plus longtemps
Ta maison et tes biens aux outrages constants
De ces lâches intrus ; garde qu’on ne moissonne
Ton avoir en détail : voyager t’aurait nui.
Adjure Ménélas, habile au cri de guerre,
De te laisser partir pour voir encor ta mère.
Ses frères, son auteur exigent aujourd’hui
Qu’elle suive Eurymaque ; or celui-ci surpasse
Par ses dons nuptiaux tout l’amoureux essaim.
Sur un de tes trésors qu’il ne soit fait main basse !

Tu sais ce qu’une femme excogite en son sein :
Elle veut agrandir le toit du nouveau maître,
Et de ses premiers fils, de l’ancien tendre époux
N’a qu’un froid souvenir qui tend à disparaître.
Rentre, et confie alors chacun de tes bijoux
À celle que tu crois ta plus soigneuse esclave,
Jusqu’à ce que le ciel t’indique un noble hymen.
Encore un autre avis ; qu’en ton cœur il se grave.
Les principaux Galants menacent ton chemin
Dans le détroit d’Ithaque et de l’aride Same ;
Ils brûlent de t’occire avant la mise au port.
Mais non ! maint de ces fous, par qui ton bien s’entame,
Sous l’herbe du tombeau s’allongera d’abord.
Loin des îles tiens donc ta véloce carène,
Et navigue de nuit ; le dieu te protégeant
Soufflera sur ta poupe un zéphyr diligent.
Dés que tu toucheras la rive ithacéenne,
Fais cingler vers la ville équipage et bateau,
Et toi-même rends-toi chez le pasteur modèle
Qui, gardien de tes porcs, t’aime d’un cœur fidèle.
Dors en ce lieu ; pour lui, qu’il s’en aille au château
Prévenir lestement la très sage Icaride,
Que, rentré sain et sauf, de Pylos tu reviens. »

Sur ce, Pallas remonte aux pics Olympiens.
Télémaque au doux somme arrache Nestoride,
En le poussant du pied, et lui darde ces mots :
« Pisistrate, debout ! Fils de Nestor, attelle,
Afin de repartir, le couple à durs sabots. »

De suite Pisistrate entendant qui l’appelle :
« Ami, quoique pressés, par les champs ténébreux

Nous ne pouvons courir ; bientôt le jour va poindre.
Attends que Ménélas, daignant ici nous joindre,
Porte au char ses présents, et que l’auguste preux
Enfin nous congédie avec un tour aimable.
Car l’étranger conserve un souvenir charmant
De l’homme hospitalier dont l’accueil fut affable. »

Il dit ; l’Aurore en feu perce le firmament.
Survient Atride, expert à rugir dans la lice ;
Il a quitté le lit d’Hélène aux longs cheveux.
Sitôt qu’il l’aperçoit, le héros né d’Ulysse
S’empresse à revêtir un chiton luxueux,
Et jette un grand manteau sur ses fières épaules.
Puis, sortant du portique et vers lui s’avançant,
Le jouvenceau princier profère ces paroles :
« Atride Ménélas, fils de Zeus, roi puissant,
Permets que je retourne en ma chère patrie ;
Car je languis déjà de revoir mon palais. »

Aussitôt le monarque à la note aguerrie :
« Je ne peux, Télémaque, opposer de délais
À ta soif du retour ; également je blâme,
Chez celui qui reçoit, le trop d’empressement
Ou le trop de froideur : en tout réglons notre âme.
Il est mal qu’on renvoie un hôte étourdiment,
Et mal que son départ malgré lui se recule.
Qu’il demeure à sa guise et reparte à son gré.
Toi, reste jusqu’à l’heure où sur ton véhicule
Ton œil verra mes dons ; aux femmes je dirai
De servir dans ma salle un repas convenable.
L’honneur et le devoir commandent qu’un héros
N’arpente que lesté la terre interminable.

Si tu veux parcourir l’Hellade, et même Argos,
Heureux de t’escorter, j’apprête un char rapide
Et te mène à travers les murs de nos voisins.
Nul ne nous renverra sans un cadeau splendide,
Soit un trépied de bronze, ou de larges bassins,
Soit deux mulets fringants, ou quelque orin ciboire. »

Le prudent Télémaque en ces termes repart :
« Jovien Ménélas, ô chef couvert de gloire,
J’aspire à m’éloigner tantôt ; à mon départ,
Je n’ai commis personne au soin de ma chevance,
Et je crains, en cherchant mon père égal aux dieux,
De mourir ou de perdre un joyau d’importance. »

À ces mots, Ménélas, l’homme au cri belliqueux,
Aux serves du logis, comme à la reine, ordonne
De former un repas des vivres toujours prêts.
Soudain on voit surgir Boéthide Étéone
Qui s’est levé bien vite, étant logé tout près.
Son maître lui prescrit d’avoir fournaise ardente
Et de rôtir la viande ; Étéone obéit.
Ensuite, s’adjoignant Hélène et Mégapenthe,
Le roi gagne un caveau qu’un doux baume envahit.
Quand ils sont à l’endroit des richesses du sire,
Atride se saisit d’un vase auriculé
Et fait prendre à son fils un cratère d’argyre.
Hélène ouvre le coffre où dort immaculé
L’amas des fins péplums qu’elle brode elle-même.
Cette femme divine en retire un tissu,
Le plus grand, le plus beau par l’aiguille conçu :
Il brillait comme un astre et se trouvait l’ultième.
Tous les trois, cela pris, marchent incontinent

Vers Télémaque ; alors le blond roi de lui dire :
Fils d’Ulysse, que Zeus, d’Hère l’époux tonnant,
T’accorde le retour que ton âme désire !
Je m’en vais te donner le plus cher des trésors
Qu’enferme dans ses murs mon palais grandiose :
Un cratère artistique ; il est tout d’argyrose,
Et l’or pur savamment en couronne les bords.
C’est l’œuvre d’Héphestôs ; je le tins de Phédime,
Roi des Sidoniens, quand m’accueillit son toit,
À ma rentrée en Grèce : il te revient de droit. »

En achevant ces mots, l’Atride magnanime
Lui remet le grand vase ; à ses pieds, ce don fait,
Le fort Mégapenthès pose l’autre cratère.
Finalement Hélène au visage parfait
S’avance, et présentant son étoffe légère :
« À mon tour, cher enfant, je t’offre ce cadeau.
Des mains d’Hélène il sort pour que ta fiancée
S’en couvre au jour d’hymen ; chez ta mère sensée
Qu’il reste jusque-là. Puisses-tu bien et beau
Atteindre ton pays, ta demeure solide ! »

Elle dit, tend le voile ; il l’accepte joyeux.
Dans le panier du char, Pisistrate, son guide,
Range, en les admirant, ces objets merveilleux.
Le prince à tête blonde au festin mène ensuite
Ses deux hôtes qu’il place aux fauteuils préparés.
En un bassin d’argent une amphipole instruite
Pour leurs mains verse l’eau d’une urne aux flancs dorés,
Et roule devant eux une table polie.
L’estimable intendante approche des couverts
Le pain et les bons mets dont l’office est remplie.

Boéthide découpe et répartit les chairs ;
Le fils de Ménélas du vin fait le service.
Et l’on procède alors à l’attaque des plats.
De boire et de manger lorsque chacun est las,
L’enfant du vieux Nestor et l’héritier d’Ulysse
Attellent les chevaux, montent au char sculpté
Et passent du portique au prodome sonore.
Mais le blond souverain vole de leur côté,
Tenant, pour qu’au départ d’une brinde on s’honore,
Sa coupe d’or massif, pleine d’un riche vin.
Posté près des coursiers, il dit, buvant à même :
« Adieu, jeunes amis ! Mes souhaits au divin
Nestor ; il fut pour moi paternel à l’extrême,
Lorsque nous combattions, nous Grecs, aux champs Troyens. »

En ces termes répond le prudent Télémaque :
« Grand prince, en arrivant, ces vœux auxquels tu tiens,
Nous les lui redirons. Ah ! si, foulant Ithaque,
Je pouvais informer Ulysse en nos lambris
Que de chez toi je viens, que, seigneur bénévole,
Tu m’as comblé d’égards et de bijoux de prix ! »

Comme il parlait, un aigle à sa droite s’envole,
En étreignant de l’ongle un jars blanc, des plus gros,
Ravi dans une cour ; hommes, femmes en masse
Le poursuivaient, criant ; mais il approche, et passe
Au-dessus du timon. À ce coup, les héros
Sont enchantés ; la joie éclate en leur figure.

Et le Nestoridès de s’exclamer d’abord :
« Vois donc, ô Ménélas, fils de Zeus, roi très fort,
Si c’est à nous, à toi, qu’un dieu montre l’augure. »


Il dit, et Ménélas, le favori de Mars,
Réfléchit, pour répondre en toute convenance.
Mais Hélène au long voile en ces mots le devance :
« Écoutez ! je prédis ce qu’à mes clairs regards
Manifestent les dieux, ce qui sera, j’espère.
Comme cet aigle, issu de son nid montagneux,
A pris l’oie engraissée en une cour prospère,
Tel Ulysse, vainqueur d’obstacles rigoureux,
Reverra sa maison, broiera la bande inique.
Peut-être, jà rendu, s’en est-il délivré. »

Le prudent Télémaque en ces termes réplique :
« Ainsi fasse Jupin, l’époux tonnant d’Héré,
Et chaque jour là-bas je t’invoque en déesse ! »

Il dit, lève son fouet : les chevaux incités
Des murs vont à la plaine en luttant de vitesse ;
Jusqu’au soir bravement leurs jougs sont agités.
Le soleil disparaît, l’ombre partout réside.
On arrive dans Phère, au logis familier
De Dioclès, enfant d’Orsiloque Alphéide.
Là, nuit douce et présents du maître hospitalier.

Quand l’Aube de nouveau brille au céleste dôme,
Nos amis, reprenant coursiers, axe gaillard,
S’élancent du portique au sonore prodome.
Et Pisistrate fouette, et l’attelage part.
Ils distinguent sous peu les hautes tours de Pyle ;
Télémaque aussitôt dit au fils de Nestor :
« Nestorin, voudrais-tu maintenant m’être utile ?
Les nœuds de nos parents ont stimulé l’essor
De notre affection ; nous sommes du même âge,

Et ce trajet nous lie encor plus fermement.
Laisse-moi donc, très cher, près de mon bâtiment,
De peur que le vieillard à rester ne m’engage.
Dans un excès d’amour ; j’ai hâte de rentrer. »

Il dit, et Nestoride en lui-même examine
Comment à son désir il peut obtempérer.
À ce dernier parti son cœur le détermine :
Il tourne les coursiers vers l’onde et le vaisseau,
Des dons de Ménélas, l’or fin, la souple étoffe,
Lui fait près de la poupe un superbe monceau,
Et délicatement, comme il suit, l’apostrophe :
« À présent monte vite, et file avec tes preux,
Avant que je n’avise, au palais, le géronte.
Car naturellement voici sur quoi je compte.
Au lieu de te lâcher, son esprit généreux
Ici le poussera pour te reprendre, — et certes
Il te ramènerait. J’attends un rude accueil. »

Cela dit, relançant ses galopeurs alertes,
Pisistrate à Pylos arrive en un clin d’œil.

Cependant Télémaque exhorte l’équipage :
« Compains, du bateau noir préparez le grément,
Et remontez à bord pour un autre voyage. »

Les marins prévenus s’exécutent gaîment.
Tous embarqués, chacun va s’asseoir à son poste.
Lui, tout en surveillant, près la poupe implorait,
Encensait Athéné, quand un forain l’accoste,
Un meurtrier d’Argos, sous le coup d’un arrêt.
Or c’était un devin, rejeton de Mélampe

Qui jadis habitant Pylos riche en brebis,
Occupa dans ses murs maint toit à belle rampe.
Mais il courut ailleurs, fuyant et son pays
Et l’altier Néléus, mortel illustrissime,
Lequel depuis un an détenait ses nombreux
Trésors. Pendant ce temps, de Phylacus victime,
Mélampe en ses prisons souffrait des maux affreux
Pour la jeune Péro, pour l’œuvre difficile
Où l’avait entraîné la terrible Érinnys.
Mais il put, se sauvant, de Phylacé dans Pyle
Pousser les bœufs cornus, de ses actes honnis
Punir le fier Nélée et donner à son frère
L’épouse qu’il rêvait. Puis il changea de lieux,
Fut dans l’hippique Argos, car un Sort tutélaire
Voulait qu’il vécût là, chef d’un sol populeux.
Il prit femme, bâtit un édifice rare,
Engendra deux vaillants : Mantie, Antiphatès.
Celui-ci procréa le sublime Oiclés
Dont sortit le pasteur de peuples Amphiare,
Un chéri d’Apollon, de Zeus Égiochus.
Mais il n’atteignit point à la sénile époque ;
Dans Thèbe il succomba, grâce aux colliers reçus,
En laissant comme fils Alcméon, Amphiloque.
Mante avait engendré Polyphide et Cliton.
L’Aurore chrysotrône enleva pour ses charmes
Ce dernier qu’elle mit au céleste giron.
Amphiare étant mort, le dieu brillant des carmes
Fit de Polyphidès le meilleur des devins.
Mais dans l’Hypérésie, outré contre son père,
Il alla se fixer et prédire aux humains.

Son fils, Théoclymène, était ce même hère

Qui venait d’aborder Télémaque priant
Et de libations sanctifiant sa coque.
L’étranger vivement de la sorte l’invoque :
« Ami, toi que je trouve en paix sacrifiant,
Au nom de ces tributs, par ta déité sainte,
Par ta tête et le front de ceux que tu régis,
Daigne me renseigner, n’emploie aucune feinte.
Qui donc es-tu ? Quel est ton peuple et ton logis ? »

Le sage Télémaque à ses désirs propice :
« Pérégrin, tu sauras la pure vérité.
Je suis natif d’Ithaque, et mon père est Ulysse,
S’il vit pourtant ; la mort doit l’avoir emporté.
J’ai pris des compagnons, une barque soudaine,
Pour découvrir enfin son parage précis. »

Immédiatement le preux Théoclymène :
« Moi, je quitte mon sol après avoir occis
Un très haut citoyen ; ses amis et ses frères
Peuplent Argos l’hippique, y priment tout vivant.
Je fuis pour éviter leurs mains, les sombres Kères.
Car ma vie est d’errer partout dorénavant.
Reçois-moi dans ta nef, toi qu’en fuitif j’aborde.
Je crains d’être immolé ; sans doute on me poursuit.

Le jeune chef répond, plein de miséricorde :
« Point ne t’écarterai de ce rempart gratuit ;
Viens, tu partageras au loin notre fortune. »

Il le soulage alors de sa lance d’airain,
La glisse sur le pont de son château marin,
Et monte en dernier lieu, prêt à fendre Neptune.

À la poupe il s’assied et place à son côté
Théoclymène ; on largue aussitôt l’amarrage.
Télémaque, des siens redoublant le courage,
Les dépêche aux agrès : l’ordre est exécuté.
Au fond du coursier creux en un moment se dresse
Le grand mât de sapin qu’un cordage a fixé,
Et la voile se tend avec du cuir tressé.
Minerve à l’œil d’azur souffle une brise expresse
Et non interrompue, afin que le bateau
Franchisse rondement le domaine liquide.
Son vol dépasse Cune et le Chalcis limpide.
Le jour meurt, et la nuit déroule son rideau.
Sous le céleste vent le vogueur longe Phée,
Dans la féconde Élide, en terroir Épéen ;
Puis vers les noirs îlots cingle l’Ithacéen,
Ne sachant s’il va vaincre ou servir de trophée.

À la même heure Ulysse et le divin pasteur
Soupaient dans la cabane avec les autres pâtres.
Quand cessèrent les soifs, les faims opiniâtres,
Le roi dit, pour savoir si, toujours bienfaiteur,
Son porcher dans l’enclos le garderait encore,
Ou bien s’il l’enverrait aux citadins pignons :
« Écoutez donc, Eumée, et vous ses compagnons,
Je songe à m’en aller en ville, dès l’aurore,
Pour mendier mon pain, vous alléger d’autant.
Sois donc de bon conseil, et munis-moi d’un sage
Conducteur ; puis tout seul, le besoin m’excitant,
Aux seuils je quêterai la miche et le breuvage.
Bientôt du noble Ulysse atteignant le pourpris,
J’instruirai de ses pas la chaste Pénélope,
Et, croisant ces intrus que le luxe enveloppe,

Peut-être de leur mense obtiendrai-je un débris.
De tout ce qu’ils voudront je m’acquitterai vite,
Car je te le dirai, retiens ces mots formels,
Par la faveur d’Hermès, le courrier émérite,
Qui donne grâce et gloire aux travaux des mortels,
Nul autre ne pourrait égaler mon adresse
À fendre le bois sec, allumer un fourneau,
Trancher, griller la viande, et verser du tonneau,
Services qu’aux magnats l’infime rend sans cesse. »

Pasteur Eumée, alors tu réponds, gémissant :
« Las ! étranger, pourquoi nourrir cette pensée ?
Es-tu donc désireux de voir couler ton sang,
Que tu veuilles servir une horde insensée
Dont la rage et l’orgueil crispent le ciel de fer ?
Ils ne sont tels que toi, leurs nombreux domestiques,
Mais jeunes, bien pourvus de manteaux, de tuniques.
Leur tête est parfumée et leur visage est fier,
À ces serviteurs-là ; sur les tables luisantes
S’étalent le nectar, la viande, mille pains.
Reste ici ; ne t’émeus des personnes présentes ;
Tu ne peux nous gêner, ni moi ni mes compains.
Mais lorsque reviendra le cher enfant d’Ulysse,
Il saura te fournir un chiton, un manteau,
Et te faire conduire où l’entend ton caprice. »

Le divin patient s’exclame de nouveau :
« Puisse Zeus te chérir comme je t’aime, Eumée,
Parce que tu suspends ma course et mes revers.
Que rude est une vie en détours consumée !
Qu’on endure d’assauts pour ce ventre pervers,
Alors qu’il faut, meurtri, promener son supplice !

Mais ta bonté m’accorde un sursis précieux ;
Parle-moi donc à fond de la mère d’Ulysse,
Du père qu’en partant il laissa presque vieux.
Jouissent-ils encor de la saine lumière,
Ou, déjà morts, sont-ils au gouffre de Pluton ? »

Le maître des porchers réplique sur ce ton :
« Étranger, ma réponse en tout sera sincère.
Laërte vit toujours, mais crie au Tout-Puissant
Pour que son existence au plus tôt soit fauchée ;
Car avec désespoir il pleure un fils absent
Et la prudente épouse à son cœur arrachée.
Lamentable décès qui l’a réduit à rien.
Pour elle, du regret de son enfant sublime
Tristement elle est morte : ah ! qu’ainsi ne s’abîme
Quiconque en ce milieu m’est cher, me traite bien !
Tandis qu’elle existait, malgré toute sa peine,
J’aimais la visiter, prendre son avis franc ;
Car elle m’éleva de même que Ctiméne,
Sa fille au long péplum, dernier fruit de son flanc.
Nous grandîmes ensemble et sur un pied semblable.
Mais Ctiméne, au début de notre floraison,
Se maria dans Same, enrichit sa maison.
La mère, m’octroyant un cadeau remarquable,
Chlamyde, beau chiton, brodequins gracieux,
Aux champs m’expédia ; ses doux soins augmentèrent.
Maintenant j’ai perdu tous ces biens ; mais les Dieux
Ont béni les labeurs où mes bras persévèrent.
Par eux j’ai bu, mangé, reçu d’humbles forains.
Il me manque pourtant le babil de la reine,
Ses bienfaits journaliers, depuis que des hautains
Contaminent son toit : or les gens d’un domaine

Doivent voir leur maîtresse, apprendre maint détail,
Manger, boire à sa table, et rapporter au chaume
Quelqu’un de ces présents, couronne du travail. »

En retour le guerrier dont la ruse ne chôme :
« Bons dieux ! pasteur Eumée, ainsi donc, tout bambin,
Tu quittas tes parents et ta terre natale !
Mais allons, réponds-moi d’une façon loyale.
Aurait-on saccagé le large centre urbain
Qu’habitaient ton auteur et ta pieuse mère ?
Ou, lorque tu gardais les bœufs et les moutons,
Des forbans t’auraient-ils jeté sur leur galère
Et vendu chèrement au roi de ces cantons ? »

Aussitôt le porcher, gouverneur de retable :
« Vieillard, puisque tu veux savoir mes maux passés,
Écoute, et bois tranquille, assis à cette table.
Là longues sont les nuits, on peut dormir assez,
Tout en causant beaucoup ; il ne faut avant l’heure
Se retirer : nuisible est le trop de sommeil.
Quant à ceux de mes gens qu’une veillée écœure,
Qu’ils aillent se coucher ; mais qu’on mène, au réveil,
Sitôt le repas fait, chaque herde aux pacages.
Nous deux, continuant à boire, à festiner,
Berçons-nous au récit de nos anciens orages ;
Car l’homme qui longtemps dut errer et peiner
À d’amers souvenirs trouve encore du charme.
Je vais donc sur mon compte éclairer tes esprits.

« L’île de Syria, tu l’as sans doute appris,
Trône au delà d’Ortyge, où le soleil désarme.
Peu spacieuse, elle est néanmoins de rapport,

A du blé, des brebis, des vignes, des fourrages.
La famine jamais n’attriste ses rivages ;
Aucun sombre fléau n’y déchaîne la mort.
De la société quand vieillissent les classes,
Phœbus à l’arc d’argent et la svelte Artémis
Courent les supprimer de leurs flèches sagaces.
À deux fortes cités le parage est soumis.
Mon père, le divin Ctésius Orménide,
Sur chacune plantait ses étendards royaux.
Là des Phéniciens, monde actif mais perfide,
Relâchèrent, porteurs d’étincelants joyaux.
Sous mon toit paternel vivait une Phénice,
Grande, belle, savante aux ouvrages lustreux.
Les malins étrangers la poussèrent au vice.
Tandis qu’elle lavait auprès du vaisseau creux,
Un des leurs en jouit, volupté qui fascine
Tout esprit féminin, même le plus moral.
Puis il lui demanda son nom et sa cassine.
Celle-ci, désignant notre enclos magistral :
« J’ai l’orgueil d’être née à Sidon riche en cuivre,
Et j’ai reçu le jour du puissant Arybas.
Des brigands Taphiens m’ont forcée à les suivre,
Comme aux champs je vaguais ; conduite de là-bas,
Très cher à ce roi-ci je fus par eux vendue. »

Son séducteur de suite en termes enivrants :
« Veux-tu dans ta patrie être bientôt rendue,
Revoir ton domicile et tes propres parents ?
Certe, ils vivent encore ; on cite leurs richesses. »

La femme à son amant, à ses associés :
« Nautes, cela me plaît, pourvu que vous juriez

De me rendre au pays sans accrocs ni rudesses. »
Elle dit, et chacun fit le serment voulu.
Lorsqu’on eut achevé ses formules sévères,
L’esclave prononça ce discours résolu :
« Silence maintenant ! que nul de vous, compères,
Ne m’adresse un seul mot, au sein de la cité
Ni le long du lavoir, de peur qu’on n’en avise
Le vieillard soupçonneux : aux fers je serais mise,
Et vous seriez perdus à l’unanimité.
Mais suivez mon conseil : préparez vos emplettes,
Et lorsque le vaisseau de vivres sera plein,
Que j’en aie au palais des nouvelles secrètes.
J’apporterai tout l’or qui cherra sous ma main
Et vous gratifierai d’un autre prix facile.
Car de l’enfant du prince à la maison j’ai soin ;
Il est précoce, et court avec moi par la ville.
À bord je vous l’amène : en le vendant au loin,
Vous pourrez en tirer un gain considérable. »

« La traîtresse chez nous rentra sur cet accord.
Eux, pendant tout un an, restèrent dans le port
À fournir au bateau sa charge indispensable.
Quand rien ne lui manqua, qu’on fut prêt à partir,
On en donna l’avis à la femme de chambre.
Le rusé matelot chargé de l’avertir
Tenait un collier d’or parsemé de grains d’ambre.
Le touchant de leurs doigts, l’admirant de leurs yeux,
Nos servantes en chœur, ma mère au doux sourire
En débattaient le prix ; mais lui, silencieux,
Fait un signe à ma bonne et rejoint son navire.
L’esclave me prend vite et m’entraîne dehors.
Au prodome, voyant les tables et les coupes

Des hôtes que mon père entretenait par groupes
(Aux réunions du peuple ils se trouvaient alors),
Prestement elle cache en son sein trois calices,
Et les emporte ; moi, je suivais peu choqué.
Le soleil chut, la nuit voila les édifices.
Nous parvînmes en hâte au remarquable quai
Où des Phéniciens veillait la troupe agile.
Ils s’embarquèrent tous, et sur le flot mouvant
Bondirent, nous montés : propice était le vent.
Durant six jours complets la nef vogua tranquille.
Mais quand Jove amena le septième matin,
Diane aime-carquois transperça la femelle
Qui roula dans la cale, ainsi qu’un lourd puffin.
Aux phoques l’on jeta sa dépouille mortelle ;
Moi, je demeurai seul et d’angoisse étouffant.
L’air et l’onde à la fin nous mirent dans Ithaque,
Et de ses biens Laërte acquit le pauvre enfant.
Ainsi j’ai vu le sol qui porte ma baraque. »

Ulysse dieudonné de répondre amical :
« Eumée, en écoutant le récit de tes peines,
Un frisson mainte fois a parcouru mes veines.
Pourtant Zeus t’envoya le bien après le mal,
Puisque, jeune captif, tu trouvas un doux maître,
Qui ne t’épargne pas le boire et le manger,
Et que tu vis heureux ; je dus, moi, voyager
Parmi bien des mortels avant de t’apparaître ! »

Tels étaient leurs discours sous ce toit campagnard.
Un long sommeil ne fut cependant leur partage,
Car bientôt l’Aube en feu rayonna. D’autre part,
Les gens de Télémaque, approchant du rivage,

Détachaient voile et mât, ramaient vers le chenal,
À propos jetaient l’ancre et nouaient les amarres.
Tous descendent alors au sableux littoral,
Apprêtent le repas, coupent le vin des jarres.
De la faim, de la soif quand cessent les ardeurs,
Le sage Télémaque ainsi prend la parole :
« Ores menez la nef jusqu’à la métropole.
Moi, j’irai visiter mes champs et mes pasteurs.
Je rentrerai ce soir, ayant vu le domaine,
Et je vous servirai, dès l’aurore, un banquet
Riche en mets savoureux, en vins au frais bouquet. »

Immédiatement le preux Théoclymène :
« Et moi donc, cher enfant, où vais-je à la saison ?
Chez lequel des héros gardant la rude Ithaque ?
Dois-je aller vers ta mère, en ta propre maison ? »

À cette question le prudent Télémaque :
« En tout autre moment, chez moi je te prendrais.
Ma demeure a du bon, mais te serait amère ;
Car je m’absente, et puis tu ne verrais ma mère.
Au lieu de se montrer aux galants indiscrets,
Elle brode au salon que sa vertu prohibe.
Mais je puis t’indiquer un soutien de haut lieu,
Eurymaque, héritier de l’austère Polybe,
Qu’aujourd’hui nos sujets honorent comme un dieu.
C’est la fleur des rivaux, celui qui surtout brigue
La couche de la reine et le sceptre du roi.
Or Zeus, sis dans l’éther, sait quel prompt désarroi
De ces rêveurs d’hymen conjurera l’intrigue. »

Comme il parle, à sa droite, on voit fondre un oiseau,

Un milan, vif courrier d’Apollon ; dans sa serre
Il plume une colombe, et le plumage à terre
Tombe entre Télémaque et le léger vaisseau.

Théoclymène, à part entraînant le pupille,
S’empare de sa main et lui dit nettement :
« Mon fils, un dieu guida l’essor du volatile ;
En lui je reconnais un augure clément.
Dans Ithaque il n’est pas de race plus royale
Que la vôtre, et toujours vous devez l’embellir. »

Du sein de Télémaque alors ce cri s’exhale
« Devin, si ton présage un jour peut s’accomplir,
De présents je te comble et d’une amitié telle
Que chacun, à te voir, te dira fortuné. »

Ensuite interpellant Piréus, son fidèle :
« Piréus Clytidès, toi le mieux façonné
De ceux qui m’ont suivi dans ce voyage à Pyle.
À ton logis pour moi conduis cet étranger
Et jusqu’à mon retour sache en tout l’obliger. »

Incontinent Pirée aux coups de lance habile :
« Ami, de l’Argien, si tardif que tu sois,
J’aurai le plus grand soin ; rien ne lui fera faute. »

Il dit, et, s’embarquant, ordonne à chaque naute
D’accourir et d’ôter les câbles d’une fois.
L’équipage regrimpe et sur les bancs s’installe.
Télémaque pourtant chausse de beaux souliers
Et prend sur le tillac une pique navale,
Au fer aigu. Voici les câbleaux repliés.

La nef, cinglant au large, avance vers la ville,
Comme le fils d’Ulysse aux marins l’a prescrit.
Pour lui, d’un pas célère, il arrive à l’asile
Des pourceaux numéreux que surveille et nourrit
Le pâtre dont jamais le zèle ne tarit.

CHANT XVI




CHANT XVI



ULYSSE SE FAIT RECONNAÎTRE DE TÉLÉMAQUE

Ulysse et le bon pâtre, à l’aurore dispos,
Préparaient leur manger au feu de la baraque,
Tandis qu’aux champs partaient adjudants et troupeaux.
Mais, agitant la queue autour de Télémaque,
Les chiens n’aboyaient pas. Le noble souverain
Vit leur empressement, ouït des pas célères.
Alors à son pasteur il dit avec entrain :
« Eumée, il te vient là quelqu’un de tes compères,
Ou quelque homme connu ; les chiens l’ont caressé,
Au lieu de l’assaillir ; je l’entends qui s’avance. »

À peine il achevait que du porche s’élance
Son très cher fils. Surpris, le pâtre s’est dressé,
Et l’urne qui lui sert pour de vineux mélanges
S’échappe de sa main. Il vole au jouvenceau,
Baise son joli front, ses beaux yeux, les phalanges
De ses doigts, et de pleurs verse un large ruisseau.
Ainsi qu’un tendre père étreint de tout son être
L’unique enfant tardif, source de maux cuisants,

Qui d’un pays lointain lui rentre après dix ans,
De même le brave homme embrasse son doux maître,
Comme s’il réchappait de l’infernal enclos.
Il lui darde en pleurant cette phrase première :
« Te voilà, Télémaque, ô ma douce lumière ;
Je te croyais perdu, dès ta course à Pylos.
Mais viens, mon cher enfant, que mon cœur se dilate
À te bien contempler, toi, soudain visiteur.
Tu ne te rendais guère au toit de ton pasteur.
La ville te retient ; vraiment cela te flatte
De mirer des galants le perfide tournoi. »

Le sage Télémaque en ces mots le console :
« Père, sois satisfait ; je viens ici pour toi,
Pour te voir de mes yeux, jouir de ta parole,
Et savoir si ma mère est encore au palais,
Ou si, remariée, en la couche d’Ulysse
Elle laisse l’aragne ourdir ses noirs filets. »

Le vieux chef des porchers dit au prince novice :
« La reine, sans faiblir disputant le terrain,
Reste dans ton château ; mais ses nuits, ses journées
S’écoulent sombrement, aux larmes condamnées. »

Il l’allège aussitôt de sa lance d’airain,
Et Télémaque entrant passe le seuil de pierre.
Le monarque à son fils veut céder son pliant,
Mais celui-ci l’arrête, et d’un ton bienveillant :
« Étranger, rassieds-toi ; notre garde-chaumière
Saura m’improviser quelque lit de repos. »

Ulysse se rassied ; Eumée alors d’épandre

Des rameaux verdoyants qu’il recouvre de peaux.
Sur ce siège moelleux le prince va s’étendre.
Le pâtre apporte ensuite un amas copieux
De rôtis succulents, conservés de la veille.
Il entasse le pain au fond d’une corbeille
Et mêle en un cissybe un vin délicieux ;
Puis lui-même s’assoit face au divin Ulysse.
Tous trois aux mets servis s’empressent de toucher.
Quand ils ont épuisé l’assiette et le calice,
Télémaque s’adresse au céleste porcher :
« Père, d’où vient ce pauvre ? Et comment dans Ithaque
Des marins l’ont-ils mis ? de plus, quels sont ceux-là ?
Certe, il n’a point à pied franchi l’immense flaque. »

Pasteur Eumée, alors ta bouche ainsi parla :
« Mon fils, je t’instruirai de la vérité pure.
L’étranger est natif du vaste sol Crétois,
Et dit avoir roulé partout à l’aventure.
Du Sort à son égard telles furent les lois.
Échappé récemment d’un navire Thesprote,
Il vint dans ma cabane, et je te le remets.
Décide, il sera fier de devenir ton hôte. »

Le sage Télémaque au chef de ses gorets :
« Ton discours sûrement m’attriste, cher Eumée.
Comment puis-je chez moi recevoir le passant ?
Je suis jeune, et ma main n’est pas encor formée
À repousser les traits de tel gueux menaçant.
Pour ma mère, son âme en deux sens se partage :
Doit-elle demeurer à tenir ma maison,
Par pudeur conjugale et peur du bavardage,
Ou bien suivre le Grec qui prime à la saison

Et qui, pour l’obtenir, sera le plus prodigue ?
Mais puisque le forain t’échut sur ce plateau,
Je m’en vais lui donner tunique, fin manteau,
Glaive à double tranchant, chaussures de fatigue,
Et le faire conduire où bon lui semblera.
Toi, si c’est ton plaisir, garde-le dans ta pièce ;
J’enverrai vêtements, vivres de toute espèce :
À nul de vous ainsi l’accueil ne pèsera.
Parmi les prétendants je ne veux pas qu’il vienne,
Car leur outrecuidance a secoué tout frein.
S’ils l’insultaient, mon cœur aurait trop de chagrin.
Contre un flot d’ennemis point de brave qui tienne ;
Au nombre la victoire appartient constamment. »

Le patient Ulysse à l’entretien se mêle :
« Ami, puisque je peux m’expliquer librement,
Sache que mon esprit s’indigne à la nouvelle
Des actes impudents que tous ces boute-feu
Pratiquent au palais, sans respect pour ton âge.
Dis-moi, te soumets-tu volontiers à l’outrage ?
Ton peuple te hait-il, conseillé par un dieu ?
Ou bien accuses-tu ces frères que l’on aime
À trouver près de soi pour lutter en vainqueur ?
Ah ! si j’avais ta force avec mon propre cœur,
Si j’étais fils d’Ulysse, ou ce héros lui-même
Revenu d’outre-mer (comme on peut y compter),
Que mon cou tombe au fil d’une épée homicide,
Si, forçant les salons d’Ulysse Laërtide,
Sur eux tel qu’un fléau je n’allais éclater !
Mais si, combattant seul, me terrassait leur foule,
J’aimerais mieux mourir, tué sous mes lambris,
Que de voir ces forfaits, chaque jour qui s’écoule :

Mes hôtes maltraités, les serves du pourpris
Contraintes de passer de vilain en veillaque,
Ma cave dégarnie et mes nombreux trésors
Consumés sans raison ainsi que sans remords. »

En ces termes repart le prudent Télémaque :
« Forain, je te dirai mon affaire au complet.
Mon peuple en aucun cas ne m’a voué de haine,
Et je n’accuse point ces frères qu’on se plaît
À trouver près de soi pour vaincre dans l’arène.
Sous mon toit Zeus jamais n’a mis qu’un rejeton :
Arcèse procréa Laërte seul ; Laërte
N’eut qu’Ulysse pour fils ; en sa jeunesse alerte,
Ulysse n’eut que moi, puis quitta ce canton.
C’est pourquoi contre nous un monde se déchaîne.
Car les chefs gouvernant les îles d’alentour,
Dulichium, Samé, Zacynthe la boschaine,
Et ceux qui dans Ithaque ont fixé leur séjour
Recherchent tous ma mère et pillent ma demeure.
Pénélope, sans fuir un hymen contristant,
Hésite à le conclure ; eux dévorent pourtant
Ma fortune, et bientôt ils feront que je meure.
Mais quoi ! tout cela gît sur les genoux des Dieux.
Quant à toi, bon ancien, cours dire à l’alme reine
Que des bords de Pylos j’arrive de mon mieux.
Je l’attendrai céans. Que seule elle l’apprenne,
Et reviens. Pas un mol à nul autre Grégeois ;
Car ils sont infinis, ceux qui trament ma perte. »

Pasteur de porcs Eumée, alors, ta noble voix :
« J’entends et je comprends, je suis personne experte.
Mais daigne me répondre avec sincérité.

Dois-je avertir aussi ton malheureux grand-père ?
Bien que pour son Ulysse il fut très affecté,
Il surveillait ses gens, auprès d’eux dans sa terre
Buvait et mangeottait, sans faire de façons.
Or, depuis ton départ vers les sables de Pyle,
L’on m’a dit qu’il repousse aliments et boissons
Et ne va plus aux champs ; tristement immobile,
Il pleure, geint ; sa chair se colle sur ses os. »

Le sage Télémaque aussitôt de répondre :
« Tant pis ! mais, malgré tout, laissons-le se morfondre.
Si nous pouvions filer nous-mêmes nos fuseaux,
Je m’offrirais d’abord le retour de mon père.
Mais vole en ville et rentre, et ne t’écarte pas
Pour visiter l’aïeul ; dis pourtant à ma mère
D’envoyer l’Intendante, en cachette et bon pas,
Annoncer la nouvelle au vieillard qui s’énerve. »

Il dit, presse le pâtre ; en ses mains, lui, d’un bond,
Prend ses souliers, les chausse, et part. Mais de Minerve Eumée, en s’en allant, n’évite l’œil profond.
La dive alors s’avance, ayant l’air d’une femme
Grande, belle, savante aux ouvrages lustreux.
Au seuil elle fait halte et se révèle au preux.
Télémaque ne voit ce visage de flamme,
Car à tous les mortels les Dieux ne s’ouvrent point.
Mais Ulysse et les chiens l’aperçoivent ; les bêtes
Se sauvent en grondant aux porcines retraites.
Pallas meut les sourcils ; Ulysse, tout à point,
Sort du buron, franchit l’épineuse façade
Et se tient devant elle. Aussitôt Athéné :
« Célestiel Ulysse, adroit Laërtiade,

Va tout dire à ton fils d’un élan spontané,
Afin que, des rivaux préparant la ruine,
Vous marchiez vers la ville illustre ; quant à moi,
Bientôt je vous joindrai, car j’ai besoin d’émoi. »

Le touchant, à ces mots, de sa baguette orine,
Minerve d’un manteau, d’un superbe chiton
Revêt son corps plus jeune et sa taille grandie.
Sa peau reparaît brune, et sa joue arrondie ;
Une barbe bleuâtre ombrage son menton.
Après ce changement, Pallas s’éloigne ; Ulysse
Rentre au chaume : son fils le contemple étonné.
Il détourne le front, craignant qu’un dieu surgisse,
Et lui darde à l’instant ce discours empenné :
« Étranger, tu n’es pas du tout reconnaissable ;
Oui, tes traits sont changés comme ton vêtement.
Tu dois être un des dieux du vaste firmament.
Sois bon, pour que l’on t’offre un sacrifice aimable,
De l’or bien façonné ; reçois-nous à merci. »

Le célèbre monarque incontinent réplique :
« Dieu ne suis ; pourquoi donc me croire un Olympique ?
Je suis ton père aimé, l’objet de ton souci,
La cause de tes maux, de tes longues alarmes. »
Et d’embrasser son fils, de verser mille pleurs,
Lui qui précédemment cachait si bien ses larmes.

Télémaque agité, mais résistant d’ailleurs,
Au forain de nouveau tient ce vibreux langage :
« Non, tu n’es pas mon père Ulysse ; un dieu madré
Me trompe, désirant m’accabler davantage.
Nul homme ne saurait opérer à son gré

Des prodiges pareils, à moins qu’un démon même
N’en fasse brusquement un être jeune ou vieux.
Tout à l’heure on t’a vu cassé, sordide et blême ;
Maintenant tu parais un habitant des cieux. »

L’industrieux héros riposte avec délice :
« Télémaque, il ne sied d’être ainsi stupéfait
Que ton père en ces lieux soit présent en effet ;
Dans notre île ne peut revenir d’autre Ulysse.
C’est bien moi ce guerrier qui, jouet du Destin,
Rentre, au bout de vingt ans, dans sa chère patrie.
Admire ici Pallas, meneuse de butin,
Qui me change à tes yeux, selon sa fantaisie,
Tantôt en mendiant tout prêt à s’affaisser,
Tantôt en beau seigneur reluisant de parure.
Il est facile aux Dieux, maîtres de la nature,
D’élever un mortel ou de le rabaisser. »

Ces mots à peine dits, il s’assied ; Télémaque
Embrasse, en sanglotant, son père hasardeux.
Le besoin de pleurer les envahit tous deux.
Ils poussent plus de cris que ces oiseaux d’attaque,
Les aigles, les vautours, à qui des laboureurs
Enlèvent leurs petits qu’un seul duvet décore.
De leurs yeux vont coulant des rivières de pleurs.
Le soir les eût trouvés pleurant, pleurant encore,
Si Télémaque enfin n’eût dit, l’air ingénu :
« Cher père, quel vaisseau t’a mis sur ton rivage ?
Et d’où procêde-t-il ? Nomme aussi l’équipage.
Car je ne pense pas qu’à pied tu sois venu. »

Immédiatement le courageux monarque :

« Je te dirai, mon fils, l’exacte vérité.
Les Phéaces marins, qui ramènent en barque
Tous ceux qui vont chez eux, ici m’ont transporté.
Ils m’ont de leur bateau déposé dans Ithaque,
Pendant mon somme, et fait des cadeaux précieux,
Airain, or à foison, mainte riche casaque.
Ces trésors dans un antre attendent, grâce aux Dieux.
J’arrive d’autre part, sur l’ordre de Minerve,
Pour que de mes rivaux nous combinions la mort.
Mais allons, dépeins-moi l’insolente caterve,
Nombre ses adhérents, conte d’où chacun sort,
Afin que j’examine en mon cœur sans reproche
Si nous pouvons tout seuls nous mesurer contre eux,
Ou bien à du renfort s’il faut qu’on se raccroche. »

Télémaque en réponse au projet chaleureux :
« Ô père, j’entendis vanter ta gloire immense,
Ton aplomb au Conseil, ta vaillance aux combats ;
Mais tu t’avances trop ; j’en frémis : quatre bras
Ne sauraient dominer le nombre et la démence.
Ces fous ne sont pas dix, ni même deux fois dix,
Mais bien plus ; dénombrons leurs files maléfiques.
D’abord cinquante-deux jeunes gens magnifiques,
La fleur de Dulichie, et dont les gens sont six.
Puis vingt-quatre garçons, de Samé troupe leste.
Et de Zacynthe aussi vingt nobles Achéens.
Enfin douze héros des bords ithacéens,
Le céryce Médon, un aède céleste ;
Avec eux deux laquais, habiles découpeurs.
Si nous les attaquons trétous dans notre enceinte,
Je crains pour ton assaut amertume et malheurs.
Vois plutôt si tu peux trouver quelque âme sainte

Qui vienne nous prêter un appui véhément. »

À son fils aussitôt le guerrier calme et juste :
« Eh bien ! écoute-moi religieusement.
Est-ce assez de Pallas, de Zeus, le père auguste,
Ou dois-je recourir à quelque autre soutien ? »

L’adolescent frappé de ces paroles claires :
« Tu viens de nommer là deux grands auxiliaires.
Quoiqu’ils siègent bien haut, leur sceptre aérien
Régit la tourbe humaine et la cour éternelle. »

L’imperturbable Ulysse ajoute gravement :
« Ceux-ci ne faudront pas à l’heure solennelle
Du sanglant cliquetis, lorsque, au palais fumant,
D’Arès entre eux et nous décidera la force.
Dès l’aurore, au logis, toi, rentre pour ta part,
Et te mêle à ces gueux tout fiers de leur écorce.
En ville le porcher me conduira plus tard,
Sous les traits d’un drilleux à caduque dégaine.
S’ils m’outragent chez moi, que ton cœur résigné
Assiste au traitement sans paraître indigné.
Que même par les pieds au dehors l’on me traîne,
Qu’on m’accable de coups, regarde et contiens-toi.
Essaie uniquement d’arrêter l’infamie
Par des mots de pitié ; mais ils n’entendront mie,
Car pour eux vient le jour du complet désarroi.
Ouvre à présent l’oreille, et retiens la consigne.
Quand la sage Athéné m’inspirera dûment,
J’inclinerai la tête : en hâte sur ce signe,
Ramasse du palais le total armement
Et cours le remiser dans la chambre du faîte.

Lorsque les prétendants te le réclameront,
Tu leur diras, feignant une aisance parfaite :
« De l’âtre j’éloignai ces armes, qui ne sont
Ce que les fit Ulysse en partant pour Pergame.
À la vapeur du feu leurs tas s’étaient rouilles.
Kronide a mis en outre une idée en mon âme :
J’ai peur qu’ayant trop bu vous ne vous querelliez,
Et que dans ce conflit ne se souillent vos tables,
Votre pourchas ; le fer attire les humains. »
Mais garde seulement deux glaives redoutables,
Deux dards, deux boucliers, pour les saisir des mains
Quand sur eux nous fondrons ; après, Pallas-Minerve
Et le soigneux Jupin les prendront tous en flanc.
Encore un autre avis, que ton cœur le conserve.
Es-tu vraiment mon fils ? proviens-tu de mon sang ?
À nul ne dis comment ici je m’enveloppe ;
Que Laërte l’ignore, ainsi que le gardien,
Ainsi que les valets et même Pénélope.
Des femmes scrutons seuls l’esprit quotidien ;
Ensuite recherchons qui de la valetaille
Sait nous glorifier, nous craindre intimement,
Et qui te méconnaît, puis sans pudeur te raille. »

À ces instructions, le jeune homme charmant :
« Va, tu m’apprécieras à la longue, ô mon père.
Mon cœur n’est disposé nullement à gauchir.
Mais ce dernier parti, je ne le considère
Avantageux pour nous : veuille y bien réfléchir.
Tu marcheras longtemps pour voir toute culture,
Sonder tout serviteur, et toujours les pervers
Mangeront notre avoir ; ils le font sans mesure.
Sur les femmes pourtant tenant les yeux ouverts,

De la folle à propos distingue la rigide.
Vers les étables, moi, je ne voudrais aller ;
Tous ces pâtres, plus tard nous les ferons parler,
S’il t’arrive un signal du Maître de l’égide. »

Tels étaient les discours qu’échangeait leur transport.
Cependant l’ample nef qui ramena de Pyle
Télémaque et les siens abordait à la Ville.
Sitôt que ces derniers furent au bout du port,
À terre l’on tira la carène d’élite,
Puis leurs hommes zélés ôtèrent le grément
Et portèrent en chœur les beaux présents chez Clyte.
Un céryce au palais s’en alla rondement
Annoncer de leur part à l’alme Pénélope
Qu’aux champs restait son fils, mais qu’il rendait tout droit
La barque à la cité, de peur qu’à son endroit
Sa mère ne gémît, ne tombât en syncope.
Le rapide envoyé, le pasteur diligent
Se rencontrent, porteurs des deux mêmes nouvelles.
Dans les salles du roi les voilà s’engageant,
Et le héraut s’écrie, au milieu des ancelles :
« Reine, ton cher enfant est déjà de retour. »
Quant au pâtre, approchant la noble souveraine,
Du prince il lui redit les phrases tour à tour.
Après avoir rempli sa mission sereine,
Quittant le noble seuil, il rejoint son bétail.

Tout à coup les intrus, la face consternée,
Vont traversant la cour par de grands murs bornée,
Et s’asseyent dehors en avant du portail.
L’héritier de Polybe, Eurymaque, de dire :
« Chers, il a réussi, ce beau plan, ce trajet

De Télémaque ; en vain nous rîmes du projet.
Allons vite, lançons notre meilleur navire ;
Couvrons-le de marins, pour que rapidement
Nos pairs soient avisés de rentrer de leur chasse. »

Comme il parle, Amphinome, en pivotant sur place,
Dans le port spacieux découvre un bâtiment,
Des voiles que l’on tord, des rames qu’on enlève.
Avec un doux sourire, alors aux conjurés :
« N’envoyons plus d’avis, car les voilà rentrés.
Quelque dieu les prévint, ou bien, eux, de leur grève
Ont vu passer la nau, sans pouvoir la saisir. »

Il dit ; tous, se levant, descendent au rivage.
Sur le sable bientôt la quille va gésir,
Et d’actifs mariniers emportent le gréage.

Cela fait, les rivaux se forment en conseil,
N’admettant auprès d’eux ni garçon ni géronte.
Antine, fils d’Eupithe, élève une voix prompte :
« Ah ! les dieux l’ont sauvé d’un terrible appareil !
Le jour, de bons guetteurs sur les venteuses cimes
Montaient, se relayant, et, le soleil fini,
Loin de dormir à terre, on croisait les abîmes,
Fatiguant le bateau jusqu’au matin béni,
Pour trouver Télémaque, et le prendre et l’occire
D’un coup ; mais un démon l’a ramené gaîment.
Or, méditons ici la fin du jeune sire.
Gardons qu’il ne réchappe ; aujourd’hui, sûrement
Sa vie est un obstacle à notre réussite.
Télémaque est prudent, énergique à la fois,
Et le peuple envers nous déjà même s’irrite.

Eh bien, n’attendons point qu’il cite les Grégeois
À l’agore ; en effet il ne voudra se taire,
Mais, ferme en son courroux, dira, s’étant levé,
Que nous voulions l’abattre et n’avons pu le faire.
Ce complot ne sera de la foule approuvé.
Peut-être, conspués et bannis de chaque île,
Il nous faudra soudain voguer vers d’autres bords.
Tuons-le donc d’emblée aux champs, loin de la ville,
Ou sur la route ; ayons son bien, ses coffres-forts,
Et partageons le tout en règle ; mais qu’on laisse
Le palais à sa mère, à son élu joyeux.
Si mon discours vous choque et si vous aimez mieux
Qu’il vive, en retenant sa paterne richesse,
Cessons de nous unir pour achever d’accord
Cet héritage exquis ; que chacun, de sa terre,
S’évertue en cadeaux : la veuve solitaire
Prendra le plus offrant, le favori du Sort. »

L’orateur a conclu, l’assemblée est muette.
Amphinome, lui seul, répond sans embarras.
Fils brillant du roi Nise et petit-fils d’Arête,
Venu de Dulichie au terroir vert et gras,
Puis chef des Prétendants, plus qu’aucun pour sa langue
À Pénélope il plaît, car noble est son esprit.
Il fait, conciliant, cette brève harangue :
« Frères, je ne voudrais, quant à moi, que pérît
Télémaque ; il est dur de faucher une tête
Royale. Interrogeons d’abord le veuil des Dieux.
Si de par Jupiter son trépas se décrète,
Je le frappe moi-même, exemple impérieux.
Mais si le ciel dit non, que rien ne s’accomplisse ! »


Ainsi parle Amphinome, et son dire est goûté.
On se lève, on retourne aux demeures d’Ulysse ;
Là, chacun se remet sur son siège sculpté.

Voici qu’au même instant la Reine se décide
À paraître au milieu des Poursuivants hautains.
Elle a su pleinement le projet régicide
Par le héraut Médon qui surprit leurs desseins.
De sa chambre elle sort avec son entourage.
Quand la divine femme approche des félons,
Elle s’arrête au seuil de ses riches salons.
Un voile étincelant recouvre son visage.
Mirant Antinoüs, elle éclate en ces mots :
« Antine, homme effronté, machinateur de crimes,
Dans Ithaque on prétend que sur ceux-ci tu primes
Par le tact, la raison ; menteur est le propos.
Monstre, pourquoi tramer la mort de Télémaque ?
Tu ris des suppliants dont Zeus est le vengeur.
Certe, il est odieux que l’un l’autre on se traque.
Ne sais-tu que ton père, en pâle voyageur,
Vint fuir son peuple ici ? Tous étaient gonflés d’ire,
Parce que, soutenant des bandits Taphiens,
Du Thesprote, à nous cher, il ravagea les biens.
Ils voulaient l’accabler, en poudre le réduire,
Ensuite dévorer son vivre exubérant.
Ulysse réprima leur audace jalouse.
Et tu pilles son toit, tu brigues son épouse,
Tu massacres son fils et vas me torturant !
Cesse, je te l’ordonne, et fais cesser les autres. »

Le surgeon de Polybe, Eurymaque, aussitôt :
« Fille d’Icarius, qu’estiment tous les nôtres,

Espère, et rends le calme à ton cœur en sursaut.
Il n’est pas, il ne fut, il ne sera point d’homme
Qui sur ton Télémaque ose porter la main,
Moi vif et de mes yeux voyant l’astre ignivome.
J’en atteste le ciel, ce serment n’est pas vain,
Son sang coulerait vite à l’entour de ma lance.
Car Ulysse souvent, le fameux belliqueur,
Me tint sur ses genoux, m’offrit en abondance
Et la viande rôtie et la rouge liqueur.
Aussi j’aime ton fils par-dessus toute chose.
Qu’il ne craigne donc pas la mort, du moins par nous,
Car on ne saurait fuir celle que Zeus impose. »

Il la rassure ainsi, mais complote en dessous.
Pénélope remonte à son splendide étage ;
Longuement elle y pleure un époux adoré,
Jusqu’à ce que Pallas l’endorme et la soulage.

À la nuit reparaît le pasteur vénéré,
Comme Ulysse et son fils cuisent la chair sapide
D’un porc de douze mois. La dive au clair regard
Se rapproche avant lui d’Ulysse Laërtide,
De sa verge l’effleure, en refait un vieillard,
Et lui rend ses haillons, de peur que le rustique,
Reconnaissant son roi, n’évente le secret,
N’avise Pénélope en un zèle indiscret.
Télémaque d’abord au divin domestique :
« Hé ! bonsoir, cher Eumée. En ville que dit-on ?
Les fiers galants ont-ils rallié nos arcades,
Ou suis-je encor le but des mêmes embuscades ? »

Pasteur Eumée, alors tu repars de ce ton :


« Ma foi ! je n’ai songé, durant mon court passage,
À m’en inquiéter ; mon cœur me stimulait
Au plus prompt des retours, après un tel message.
Mais j’ai trouvé des tiens le célère valet
Qui le premier a dit la nouvelle à ta mère.
Pourtant sache un détail, il est des plus précis :
Du coteau de Mercure, au delà des glacis,
J’ai vu dans notre rade entrer une galère
Véloce ; elle portait du monde en quantité,
Des boucliers luisants, des lances amphistomes.
C’étaient peut-être bien les gaillards que tu nommes. »

Il dit ; l’enfant royal, plein de virilité,
Sourit, l’œil sur son père, en se cachant du pâtre.

Enfin la table est mise, et l’on ne tarde pas
À faire honneur ensemble au nocturne repas.
Lorsqu’on n’a plus de faim ni de soif à combattre,
Chacun, pris de sommeil, foule un lit plein d’appas.

CHANT XVII




CHANT XVII



RETOUR DE TÉLÉMAQUE AU PALAIS
ULYSSE L’Y REJOINT, DÉGUISÉ EN MENDIANT


Quand l’Aurore effeuilla ses roses matinales,
Le charmant rejeton du noble souverain
Attacha sous ses pieds de superbes sandales,
Prit une forte lance adaptée à sa main,
Et, prêt à repartir, dit au pasteur Eumée :
« Cher, je cours au palais pour contenter les yeux
De ma mère ; en effet elle est triste, alarmée,
Et ne refrénera ses transports larmoyeux
Avant de m’avoir vu. Toi, de la sorte opère.
Mène ce pauvre en ville, où, libre, il mendiera
Sa pitance ; à son gré, chacun lui donnera
Et la coupe et le pain : car, dans ma peine amère,
Je ne puis me charger de tous les indigents.
Si l’étranger se fâche, il rendra son supplice
Plus affreux ; j’ai toujours parlé sans feinte aux gens. »

À ce discours formel, l’ingénieux Ulysse :
« Ami, je n’entends pas ici me cramponner.
Un gueux trouve plutôt sa pâture à la ville

Qu’aux champs ; me donnera qui voudra me donner.
Vieilli, je ne pourrais, en un rustique asile,
D’un maître exécuter les ordres rigoureux.
Va donc ; cet homme sûr me servira de guide,
Quand l’âtre et le soleil m’auront fait moins frileux.
Mauvais sont mes habits ; je crains le souffle humide
Du matin, et d’ailleurs la ville est loin, dit-on. »

Il se tut ; Télémaque abandonna l’étable,
Et, rêvant guerre et mort, courut, leste piéton.
Sitôt qu’il eut rejoint son palais confortable,
Il appuya sa pique en un coin des arceaux,
Puis d’un agile bond, franchit le seuil de pierre.

Sa bonne Eurycléa, qui recouvrait de peaux
Des sièges fastueux, l’aperçut la première.
Elle vint tout émue, et du royal manoir
Vers lui vinrent aussi les autres amphipoles.
Toutes de l’embrasser sur la tête, aux épaules.
Pénélope à son tour sortit de son boudoir,
Belle comme Diane ou la blonde Cyprine.
Elle jeta ses bras au cou du cher enfant,
Baisa ses deux beaux yeux, sa figure pourprine,
Et lui darda ces mots, de bonheur étouffant :
« Te voilà, Télémaque, ô ma douce lumière !
Je te croyais perdu dès ta fugue à Pylos
Pour chercher, malgré moi, la trace de ton père.
Mais allons, du trajet déroule les tableaux. »

Télémaque aussitôt, de sa voix claire et franche :
« Ma mère, quand j’évite un horrible trépas,

N’excite point mes pleurs, ne me tourmente pas.
Mais prends un bain, revêts ta robe la plus blanche,
Et, des femmes suivie, en ton appartement,
Jure mainte hécatombe à la troupe olympique,
Si Zeus veut accomplir l’œuvre du châtiment.
Moi, je vais recevoir sur la place publique
L’étranger que ma nef amena dans ces lieux.
Avec mes bons copains je l’envoyai d’avance.
Pirée en sa maison, et par mon ordonnance,
L’a jusqu’à mon retour hébergé de son mieux. »

Il dit ; à riposter la reine ne fut leste.
Mais elle se baigna, mit un pur vêtement,
Et jura mainte offrande à la troupe céleste,
Si Zeus accomplissait l’œuvre du châtiment.

Du palais Télémaque, ayant repris son arme,
S’élança ; des chiens vifs sautaient à ses côtés.
Minerve sur son corps répandait un grand charme ;
Aussi tous les passants l’admiraient enchantés.
Des Rivaux l’entoura la multitude obverse
Qui, tout en le fêtant, roulait son noir dessein.
Lui bientôt s’éloigna de leur nombreux essaim,
Et près du vieux Mentor, d’Antiphe et d’Halitherse,
Ses amis paternels dès le commencement,
Fut s’asseoir ; chacun d’eux s’enquit de son voyage.
Le bellique Pirée arriva justement ;
Il conduisait son hôte au rendez-vous d’usage.
Vers cet infortuné le prince fit un pas.
Pirée alors lui dit les paroles suivantes :
« Télémaque, à mon toit dépêche tes servantes
Pour rapporter au tien les dons de Ménélas. »

Immédiatement le sage Télémaque :
« L’avenir, ô Pirée, est encore incertain.
Si des amants sournois me renverse l’attaque
Et que mes biens légaux deviennent leur butin,
J’aime mieux qu’à toi seul pareil trésor échoie.
Par contre si mon bras les doit tous égorger,
Tu le rendras joyeux à l’ami plein de joie. »

Cela dit, au palais il mena l’étranger.
Une fois parvenus sous les voûtes solides,
Déposant leurs manteaux sur des sièges vacants,
Ils furent se plonger dans les cuves tépides.
Des femmes, leur bain pris, les frottèrent d’onguents,
Leur fournirent chiton et chlamyde suave.
Alors dans la grand’salle ils entrèrent parés.
En un bassin d’argent une attentive esclave
Pour leurs mains versa l’eau d’un vase aux flancs dorés,
Et devant leurs fauteuils mit une table lisse.
L’honorable intendante approcha d’ambedeux
Du pain, des mets divers, réserve de l’office.
La reine, face au seuil, s’assit à côté d’eux ;
Penchée, elle filait des laines assorties.
Le prince et son convive attaquèrent les plats.
Quand leur faim et leur soif parurent ralenties,
Pénélope à son fils dit ces mots délicats :
« Télémaque, je vais rejoindre mon thalame,
M’étendre sur ce lit si douloureux pour moi,
Et qu’inondent mes pleurs, depuis que vers Pergame
Ulysse accompagna les Atrides ; mais, toi,
Avant que les intrus sur nous reviennent fondre,
Tu ne m’apprendras rien du héros regretté ? »


Le prudent Télémaque à l’instant de répondre :
« Mère, je te dirai l’exacte vérité.
Tout d’abord, à Pylos, chez Nestor nous allâmes.
Ce vieillard m’accueillit dans son brillant palais,
Comme un père l’enfant que lui rendent les lames,
Après mille hasards ; tels sont les soins complets
Qu’il eut pour ma personne, avec sa noble engeance.
Mais il dit ne savoir d’aucun homme ici-bas
Si l’endurant Ulysse était ou n’était pas.
Vers Ménélas Atride, illustre par la lance,
Il me fit donc conduire en char bien attelé.
Là je vis cette argive Hélène, pour laquelle
Des Grecs et des Troyens Zeus noua la querelle.
Le brave Ménélas me demanda, zélé,
Pourquoi je visitais sa belle capitale.
J’avouai le motif de mon déplacement.
Aussitôt le monarque, impétueusement :
« Bons dieux ! ils brigueraient la couche nuptiale
D’un être si vaillant, ces lâches insensés !
De même qu’au retour dans sa grotte usuelle
Un terrible lion, de ses crocs courroucés,
Déchiquette les faons encore à la mamelle
Qu’une biche imprudente y laissa tout transis,
Pour courir aux bosquets, à l’herbe délectable,
Tel Ulysse broiera leur impur ramassis.
Ah ! père Zeus ! Minerve ! Apollon redoutable !
Comme à Lesbos jadis s’il était véhément,
Lorsqu’il se mesura contre Philomélide
Qu’au grand plaisir des Grecs il terrassa crûment,
Si, tel qu’il fut alors, survenait l’intrépide,
Leur destin serait court et leur hymen piteux.
Quant au point que requiert ta tendresse agitée,

Je serai franc, et rien ne restera douteux.
Ce que me révéla le vérace Protée,
Je le rapporterai sans en fausser un trait.
Il me dit l’avoir vu fondre en pleurs dans une île,
Où la nymphe Calypse au monde le soustrait.
L’infortuné ne peut revoir son domicile,
Car il n’a ni vaisseaux ni rameurs personnels
Qui l’aident à franchir l’immensité liquide. »
C’est ainsi que parla le belliqueux Atride.
Après quoi je revins, tenant des Supernels
Un vent doux, pour gagner au plus vite ma rade. »

Il conclut ; de douleur la reine soupira.
Le preux Théoclymène ainsi la rassura :
« Ô pudique moitié du grand Laërtiade,
Ton fils ne sait pas tout, écoute-moi donc bien.
Je vais prophétiser, dire la chose entière.
J’atteste le Dieu-roi, ta mense hospitalière,
Et le foyer d’Ulysse, à cette heure le mien :
Ulysse est maintenant sur sa rive natale,
Soit assis, soit en marche ; instruit du long forfait,
Il brasse des galants la ruine totale.
J’observai près du bord un augure parfait,
Et je l’interprétai de suite à Télémaque. »

La sage Pénélope alors de repartir :
« Devin, si ton présage un jour peut aboutir,
Je te fais de tels dons, à toi si bien je vaque,
Qu’on te proclamera partout un homme heureux. »

Telles s’entrecroisaient leurs paroles accortes.
Toutefois les Rivaux, groupés devant les portes,

S’amusaient à lancer le disque et les épieux
Sur le brillant pavé, leur insolent théâtre.
À l’heure du dîner, lorsque tous les troupeaux
Arrivèrent des champs, chacun avec son pâtre,
Médon vint dire aux chefs, car c’était des hérauts
Le plus apprécié, l’ordonnateur des tables :
« Seigneurs, vous avez pris suffisamment d’ébats ;
Rentrez dans le palais, que l’on songe au repas.
Les dîners faits à temps sont les plus profitables. »

Il dit ; tous d’obéir à ces mots convaincants.
Une fois parvenus aux salles magnifiques,
Déposant leurs manteaux sur des sièges vacants,
Ils tuèrent de grands moutons, de grosses biques,
Une génisse énorme et des porcs monstrueux,
Menu de leur festin. Mais du clos pour la ville
Allaient partir Ulysse et le pasteur docile.
Ce dernier tout à coup d’un ton affectueux :
« Forain, puisque tu veux courir aux murs d’Ithaque,
Suivant l’ordre du prince (il m’eût été plus doux
De te loger ici pour soigner la baraque ;
Mais j’honore mon maître et je crains son courroux,
Car toute réprimande aux serviteurs est dure),
Eh bien ! Partons ; déjà décline le soleil ;
Le soir t’amènerait bientôt de la froidure. »

À l’invitation, le subtil nonpareil :
« J’entends et je comprends ; ta pensée est la mienne.
En route donc, et sois mon pilote incessant.
S’il te reste un rameau, donne, qu’il me soutienne ;
D’après toi, le terrain est pénible et glissant. »
Ayant dit, sur son dos il jeta sa besace

Déchirée et pendue à de méchants cordons.
Le porcher lui remit une branche efficace.
Et de partir tous deux, laissant chiens et garçons
Garder l’étable. Eumée ainsi menait son maître,
Sous la forme d’un pauvre, ancien et souffreteux,
Courbé sur un bâton, vêtu d’un habit piètre.

Comme enfin ils sortaient du chemin raboteux,
Ils virent, en touchant à l’urbaine limite,
Une belle fontaine où puisait la cité,
Œuvre de Polyctor, d’Ithace et de Nérite.
À l’entour s’étendait un altis, tout planté
De peupliers ondeux, et la fraîche rigole
Coulait d’un roc, coiffé par un autel nymphal
Dont tout passant fêtait le granit triomphal.
En ce lieu les trouva Mélanthe, fils de Dole.
Suivi de deux bergers, il venait conduisant
Pour la faim des intrus ses chèvres les plus belles.
Il aperçut le couple et, d’un air méprisant,
Dit ces phrases sans cœur, pour Ulysse cruelles :
« Les vauriens des vauriens ne se séparent pas ;
Un dieu sait réunir les gens de même race.
Où donc, mauvais porcher, guides-tu ce vorace,
Ce fâcheux vagabond, ce fléau des repas ?
Il s’usera l’échine à quêter de vils restes,
Non des plats, des trépieds, aux différents poteaux.
Si tu me le donnais pour mes travaux agrestes,
Il nettoierait la cour, panserait les chevreaux,
Et, mangeant du caillé, s’épaissirait le râble.
Mais comme il n’apprit rien de bon, de sérieux,
L’ouvrage lui fait peur ; il préfère en tous lieux
Mendier pour remplir son ventre insatiable.

Or, je te le déclare, et les engins sont prêts,
S’il entre sous le toit du glorieux Ulysse,
Ses côtes bleuiront au choc des tabourets
Que lancera sur lui l’amoureuse milice. »

Il dit, et d’un pied rude il toucha le forain
Au fémur, sans pouvoir le jeter hors la route.
Ulysse, resté ferme, eut un moment de doute :
Devait-il l’assommer d’un seul coup de gourdin,
Ou rompre au sol son crâne, en retournant ses pointes ?
Il se contint et but l’affront ; mais le porcher
Blâma Mélanthe en face et cria, les mains jointes :
« Filles de Jupiter, Nymphes de ce rocher,
Si d’Ulysse jamais vous eûtes comme offrande
Cabris, moutons graisseux, exaucez mon souhait !
Que ce héros revienne, oui, qu’un dieu nous le rende.
Ta morgue devant lui bien vite tomberait,
Drôle, qui bats toujours la ville de ta plante.
Pourtant la brebis meurt sous un pâtre ocleux. »

Immédiatement le chevrier Mélanthe :
« Juste ciel ! que dit là ce chien pernicieux ?
Je veux qu’un noir vaisseau l’emporte loin d’Ithaque ;
Sa vente me vaudra des profits abondants.
Ah ! si l’archer Phœbus transperçait Télémaque,
Ou s’il râlait tantôt dessous les Prétendants,
Comme il est vrai qu’Ulysse a perdu l’existence ! »

Sur ce, de les quitter, car leur train était lent,
Et d’arriver de suite au castel opulent.
Il entra, puis s’assit à la princière mense,
Vis-à-vis d’Eurymaque ; il l’adorait tout plein.

D’une part de rôti les servants l’honorèrent ;
L’intendante à son tour lui présenta du pain.
Rendus, pâtre et monarque au perron s’arrêtèrent
En ce moment ; le son d’un luth harmonieux
Vint les frapper, car Phème allait chanter d’office.
Le roi prenant la main de son guide pieux :
« Eumée, assurément c’est le beau toit d’Ulysse ;
On peut le reconnaître entre tous les pourpris.
Que d’étages pompeux ! la cour est entourée
D’un mur à mantelets ; chaque porte d’entrée
A deux battants. Par nul ce fort ne serait pris.
Sans doute un grand festin au dedans se prépare ;
Un doux fumet circule, et l’on entend vibrer
L’âme de tout banquet, la divine cithare. »

Pasteur Eumée, alors ta voix de proférer :
« Tu dis vrai, ton esprit devine toutes choses ;
Pourtant voyons comment s’achèvera ceci.
Ou bien entre premier dans ces murs grandioses
Et te mêle aux Amants, moi demeurant ici,
Ou, si tu l’aimes mieux, reste, je te précède.
Mais viens bientôt : quelqu’un, en te voyant dehors,
Peut te chasser, te nuire ; ainsi donc ne t’endors. »

L’ingénieux guerrier, qui toujours se possède :
« J’entends et je comprends ; tu me sais très expert.
Va d’abord, j’attendrai le long de la façade.
Je suis fait aux dédains, à toute bousculade.
Mon cœur est patient, car j’ai beaucoup souffert
En campagne et sur l’eau ; qu’importe une autre peine !
L’on ne domine point ce gaster effréné
Qui cause tant de maux à la famille humaine.

Pour lui s’arment les nefs au bec éperonné,
Se font les durs trajets, les blessures vermeilles. »

Tandis que de ce mode ils discouraient entre eux.
Un chien couché dressa la tête et les oreilles.
C’était Argus, limier d’Ulysse, que ce preux
Nourrit, mais n’employa, guerroyant au sol riche
De Priam. Autrefois les jeunes fréquemment
L’entraînaient vers le lièvre, et le cerf et la biche.
Ores, veuf de son maître, il dormait tristement
Sur le fumier des bœufs, de la troupe muline,
Tassé près du portail jusqu’à ce qu’aux guérets
Les chartons l’eussent mis en qualité d’engrais.
Là donc gisait Argus, rongé par la vermine.
Dès qu’il sentit Ulysse auprès de lui passer,
Il remua la queue et baissa les écoutes ;
Mais, las ! vers son seigneur il ne put s’avancer.
Celui-ci l’ayant vu pleura d’amères gouttes
Qu’au pâtre il sut cacher ; ensuite, s’informant :
« Eumée, un chien pareil repose en cette ordure ?
Son corps me semble beau, mais j’ignore vraiment
Si jadis sa vitesse égalait sa tournure,
Ou s’il appartenait au genre orne-festin
Qu’on engraisse chez soi par pure gloriole. »

Pasteur Eumée, alors tu dis cette parole :
« C’est le chien d’un héros mort en pays lointain.
S’il reprenait la taille et l’ardeur chasseresse
Qu’il avait au départ du roi pour Ilion,
Tu vanterais encor sa force et son adresse.
Nul fauve n’échappait à son fougueux sillon,
Au sein des bois ; son flair éventait toute piste.

Maintenant il pâtit, car son maître n’est plus ;
L’élément féminin d’aucun soin ne l’assiste.
Quand le chef manque au nid, les valets dissolus
Dédaignent d’accomplir leur tâche respective ;
Car Jupiter tonnant à l’homme dans les fers
Enlève la moitié de sa vertu native. »

Sur ce dire, il gagna les grands salons ouverts
Et parmi les Gloutons parut avec aisance.
Pour Argus, humblement sur sa paille il mourut,
Sitôt qu’il vit Ulysse après vingt ans d’absence.

Le divin Télémaque avant tous reconnut
Euméos traversant la cour ; il lui fit signe
D’approcher : le pasteur, mirant partout, saisit
La chaise du varlet qui pour ce monde insigne
Tranchait la viande aux jours de commun appétit.
Ensuite la posant devant le jeune prince,
Il s’assit à sa table, et reçut du héraut
Un pain de la corbeille, avec sa part de rôt.

Bientôt après Ulysse entra, se faisant mince,
Sous sa forme de pauvre, aux cacochymes traits,
Étayé d’un rameau, mis comme un misérable.
En dedans de la porte et sur le seuil d’érable
Il fléchit, s’adossant au chambranle en cyprès,
Dont l’art polit la fibre à l’équerre alignée.
Télémaque aussitôt dit au brave pasteur,
En prenant dans la ciste un pain de pesanteur
Et dans les plats fumants de la viande à poignée :
« Va porter cette offrande au forain vergogneux,
Et qu’il fasse en quêtant le tour de chaque table ;

La honte ne sied point à l’homme besogneux. »

L’obéissant gardien, sur l’ordre charitable,
Aborda l’étranger et lui dit vivement :
« Forain, voici les mets que mon prince te donne.
Il t’invite à quêter autour de chaque Amant ;
Aux besogneux, dit-il, la honte n’est pas bonne. »

L’industrieux Ulysse, à ces propos humains :
« Zeus roi, fais Télémaque heureux, heureux sans trêve,
Et qu’il obtienne tout ce que son âme rêve ! »

Il dit, et, recevant l’offrande en ses deux mains,
À ses pieds il la mit, sur sa besace laide.
Tant que chanta le chantre, il mangea sans répit.
Quand finit son repas et que se tut l’aède,
L’assistance houleuse à son aise glapit.
Mais Pallas, s’approchant du Laërtide auguste,
L’envoya mendier du pain aux Prétendants,
Afin qu’il discernât le juste de l’injuste,
Bien qu’aucun d’eux ne dût échapper là-dedans.
Le preux s’avança donc, commença par la droite,
Tendit la main vers tous, comme un gueux exercé.
Eux, surpris, de donner d’une façon benoîte,
Tout en se demandant son nom et son passé.

Le chevrier Mélanthe alors partant en guerre :
« Poursuivants de la reine illustre, écoutez-moi
Touchant ce pérégrin ; car je l’ai vu naguère.
C’est le pasteur de porcs qui l’a conduit, ma foi !
Mais j’ignore comment il se nomme et se classe. »

Il dit ; Antinoüs, gourmandant le porcher :
« Maître sot, pourquoi donc vers nous le dépêcher ?
N’avons-nous pas assez de mendiants sur place,
De pauvres importuns, écumeurs résolus ?
Trouves-tu trop petit le nombre des convives
Suçant les biens du roi, qu’il t’en faille un de plus ? »

Le bon pasteur Eumée, à ces paroles vives :
« Antine, quoique fort, tu ne parles pas bien.
Eh ! qui donc va chercher un hôte de lui-même,
À moins qu’on n’ait besoin d’un ouvrier suprême,
D’un devin, d’un charron, d’un sûr physicien,
Ou de quelque chanteur nous charmant d’habitude ?
Voilà ceux qu’en ce monde on a soin d’héberger,
Et nul n’appelle un gueux pour se faire gruger.
De tous les Prétendants l’on te voit le plus rude
Aux gens d’Ulysse, à moi surtout ; mais je m’en ris,
Tant qu’avec l’héritier du souverain d’Ithaque
La chaste Pénélope habite ces lambris. »

En ces mots intervint le prudent Télémaque :
« Paix ! ne t’égare pas en de si longs propos.
Antine est coutumier de ces traits d’arrogance,
Et même contre nous excite ses suppôts. »

Puis vers Antinoüs tournant son éloquence :
« Tu m’aimes comme un père, Antine généreux,
Et ton verbe mordant plaide pour que l’on jette
L’étranger hors d’ici ; que Zeus ne le permette !
Prends, donne-lui ; bien loin d’en gémir, je le veux.
Ne crains pas d’offenser à cet égard ma mère,
Ou l’un des serviteurs d’Ulysse le divin.

Mais un tel sentiment ne guide ton cœur vain ;
Jouir sans partager, voilà ce qu’il préfère. »

Le chef Antinoüs riposta mutiné :
« Télémaque langard, sans frein, qu’oses-tu dire ?
Si chacun lui donnait autant que j’ai donné,
Ailleurs pendant trois mois il pourrait se suffire. »

Il dit, et sous la table empoigna, tint en l’air
Le banc que ses beaux pieds foulaient à son caprice.
Cependant tous donnaient, et de pain et de chair
Emplissaient le bissac ; là vers le seuil Ulysse
Revenait pour goûter des Grecs ce doux octroi,
Lorsque d’intention s’arrêtant près d’Antine :
« Donne, ami, tu n’es pas le moindre, j’imagine,
Mais plutôt le premier ; je me figure un roi.
Plus qu’aucun tu dois donc réconforter ma gêne ;
Je te célébrerai dans l’univers entier.
Jadis riche moi-même, en un logis altier
Je vivais, et toujours j’accueillais un égène,
Quel que fût son état, n’importe son terroir.
Circuit de serviteurs, j’eus tous ces avantages
Qui nous font bienheurer, nous valent mille hommages.
Mais Zeus me les ravit, — tel fut son haut vouloir, —
En me poussant, avec des pillards insulaires,
Vers l’Égypte, voyage auteur de mes guignons.
Dans le fleuve Égyptus j’arrêtai mes galères.
Alors je donnai l’ordre à mes chers compagnons
De rester en gardiens près de chaque mâture ;
Puis au loin j’envoyai des éclaireurs dispos.
Ceux-là, cœurs forcenés, cédant à leur nature,
Ravagèrent soudain les fertiles champeaux,

Et, leurs colons tués, emmenèrent les femmes,
Plus les enfants. Le bruit à la ville en courut.
Son peuple de surgir, dès que l’aube parut ;
La plaine en un clin d’œil s’emplit d’ardentes lames,
De piétons, de coursiers. Jupin darde-carreaux
Jeta parmi les miens la Fuite avilissante.
Nul n’osa résister à ce torrent de maux.
Un grand nombre tomba sous l’épée incessante,
Et le cachot retint ce qui resta vivant.
Pour moi, l’on me vendit à Dmetoorlacide,
Roi de Chypre, à cette heure en ces lieux se trouvant.
De Chypre ici je vins, après ce coup perfide. »

De suite Antinoüs, en maître du banquet :
« Quel dieu nous empêtra de ce traîne-misère ?
Tiens-toi loin de ma table, au milieu du parquet,
Ou tu reverras Chypre et ton Égypte amère.
Ô l’importun bavard, l’effronté quémandeur !
Tu les abordes tous par place, et l’on s’entiche
À te bailler ; ils font sans pitié ni pudeur
Présent du bien d’autrui, quoique chacun soit riche. »

L’ingénieux guerrier, quittant le jouvencel :
« Ta beauté ne va point unie à la sagesse.
Un pauvre en ta maison n’aurait un grain de sel,
Toi qui, convive intrus, m’as nié la largesse
D’un morceau de ton pain, quand te voilà gavé. »

Antine, à ce propos, redoubla de colère ;
Il le mira farouche, et, le verbe élevé :
« Tu ne sortiras point indemne, je l’espère,
Puisque ta bouche tient ce langage insultant. »


Lors de son escabelle il lui meurtrit l’échine,
Au côté droit ; le preux demeura ferme, autant
Qu’un roc, et ne broncha sous l’atteinte d’Antine.
Mais, calme, il mut la tête, en couvant ses projets.
Retourné vers le seuil, il s’assit, mit à terre
Son bissac plein, et dit aux amoureux sujets :
« Écoutez, Prétendants d’une princesse austère,
Ce qu’il faut que j’avance à la face de tous.
On n’éprouve en son cœur ni peine ni rancune,
Lorsque dans un combat pour sauver sa pécune,
Ses bœufs, ses blancs agneaux, on attrape des coups.
Mais Antine me frappe à cause des crieries
De ce ventre odieux, perte du genre humain.
S’il est pour l’indigent des Démons, des Furies,
Qu’Antinoüs succombe avant son fol hymen ! »

En ces mots répondit Antine, issu d’Eupithe :
« Mange en paix, étranger, reste assis, ou bien sors ;
Sinon nos jeunes gens, que ton parler dépite,
Navré de pied en cap te traîneront dehors. »

Il dit, tous de blâmer l’avare gastronome ;
Un de ces chefs hautains cria sentencieux :
« Antine, tu fis mal de frapper ce pauvre homme ;
Insensé ! c’est peut-être un habitant des cieux.
Parfois les Immortels, qui prennent mainte forme,
Sous l’aspect de forains visitent les cités
Pour voir notre justice ou nos iniquités. »

Ce discours n’émut pas sa suffisance énorme.
Télémaque gémit du paternel affront,
Mais, sans vouloir répandre un seul pleur d’allégeance,

Grave, il branla la tête, en couvant sa vengeance.

Or la reine, ayant su le scandale si prompt
Au palais arrivé, dit à ses amphipoles :
« Puisse l’arc d’Apollon le férir à son tour ! »
L’intendante Eurynome ajouta ces paroles :
« Si nos souhaits constants s’exauçaient en ce jour,
Aucun d’eux ne verrait l’Aurore aux douces flammes. »

Pénélope reprit, en proie à son transport :
« Mère, je les hais tous, car ce sont des infâmes ;
Mais Antine surtout est noir comme la Mort.
Un pauvre infortuné dans les salles tâtonne,
Sollicitant chacun ; le malheur l’y contraint.
Tous de le contenter, de lui faire l’aumône ;
Et l’autre dans le dos d’un marchepied l’atteint ! »

Elle parlait ainsi devant son entourage,
Dans son boudoir. Ulysse achevait de manger,
Lorsque, mandant le pâtre, elle dit à ce sage :
« Va, cours, divin Eumée, invite l’étranger
À venir ; je le veux saluer, puis apprendre
Si de l’errant Ulysse au loin on lui parla,
Ou s’il l’a vu : lui-même en maints lieux dut se rendre. »

Pasteur Eumée, alors ta bouche articula :
« Plût aux dieux que les Grecs fissent silence, ô reine !
Ses récits t’empliraient d’un sympathique émoi.
Je l’ai gardé trois nuits et trois jours au domaine,
Car, sorti d’un navire, il vint d’abord chez moi,
Et je n’ai pu savoir la fin de ses déboires.
Ainsi que l’on regarde un céleste chanteur

Qui dans ses vers redit d’agréables histoires,
En ne lassant jamais son fidèle auditeur,
Ainsi me charmait-il en mon recoin champêtre.
D’Ulysse il se prétend un hôte paternel,
Et l’île de Minos, la Crète le vit naître.
C’est de là qu’il provient, lésé sempiternel,
Éterne vagabond ; il affirme qu’Ulysse
Vit tout près, sur le sol du Thesprote opulent,
Et rapporte au palais un large bénéfice. »

La chaste Pénélope, encor le stimulant :
« Va, dis-lui de venir pour tout narrer soi-même.
Qu’au porche, ou dans le sein de ce toit subjugué,
S’éjouissent les chefs, puisqu’ils ont le cœur gai.
Leur fortune chez eux au hasard ne se sème ;
À leurs gens seuls échoit leur vin doux, leur froment,
Tandis qu’en mon logis tous les jours ces voraces,
Sacrifiant taureaux, brebis et chèvres grasses,
Festinent sans pudeur, s’enivrent follement.
Tout est presque détruit. C’est qu’il n’est pas d’Ulysse
Pour écarter de nous cette calamité.
Ulysse, s’il rentrait dans sa principauté,
Broierait, son fils aidant, ces monstres de malice. »

Elle dit ; Télémaque éternua si fort
Que l’enceinte en trembla. Pénélope de rire,
Et pressant derechef Eumée avec empire :
« Vole donc me chercher ce passant de renfort.
Ne vois-tu que mon fils éternue à ma phrase ?
Oh ! oui, des Prétendants s’avance le trépas ;
Encore un peu, trétous, la Kère les écrase.
Mais un dernier détail, ne le néglige pas :

Si j’observe qu’en tout le pauvre est véridique,
Je lui donne un chiton, un luxueux manteau. »

Le porcher diligent s’éloigna sans réplique,
Et, s’approchant d’Ulysse, il lui dit bel et beau :
« Père étranger, viens voir l’auguste Pénélope,
Mère de Télémaque ; elle veut écouter
Ce que sur son époux, sur toi tu peux conter.
Si ton fil nettement en tout se développe,
D’un manteau, d’un chiton elle revêtira
Ton indigence ; alors, mendiant par le dème,
Tu nourriras ta faim : donnera qui voudra. »

En retour le guerrier patient à l’extrême :
« Eumée, il me plairait d’instruire sur-le-champ
L’enfant d’Icarius, la sage Pénélope.
Je sais tout sur le roi ; même sort nous éclope.
Mais je crains les assauts de ce funeste camp
Dont jusqu’au ciel d’airain s’élève l’insolence.
Quand m’a visé, meurtri, tout à l’heure un félon,
Comme je parcourais humblement le salon,
Télémaque s’est tu, nul n’a paré l’offense.
La reine veuille donc m’attendre seulement
Au coucher du soleil, encore qu’inquiète.
Du retour souhaité qu’alors elle s’enquête,
Moi placé prés du feu : frêle est mon vêtement ;
Tu le sais, toi qui fus mon aide, à ma prière. »

Il dit, et le pasteur s’en retourna d’un trait.
Dès qu’il passa le seuil, Pénélope en arrêt :
« Tu reviens seul, Eumée ! À quoi songe ce hère ?
Craint-il par trop quelqu’un, ou le respect humain
Enchaîne-t-il ses pieds ? au pauvre nuit sa honte. »


Pasteur Eumée, alors tu répliquas soudain :
« Il s’exprime en vrai sage, et, comme tel, ne monte,
Désireux d’éviter les coups de ces pervers.
Mais au soleil couchant il t’exhorte à l’attendre.
Reine, cela vaut mieux pour les projets couverts ;
Sans témoins tu pourras lui parler et l’entendre. »

La juste souveraine, admettant le sursis :
« Cet homme, quel qu’il soit, ne manque de cervelle.
En effet il n’est point d’êtres plus endurcis
Parmi tous les coquins de la race mortelle. »

Pénélope conclut, et le divin porcher
Revint, son rapport fait, à l’assemblée en fête.
Bientôt, vers Télémaque ayant penché la tête
Pour n’être ouï d’aucun, ainsi de le prêcher :
« Cher enfant, je retourne au buron, aux étables,
Notre bien à tous deux ; toi, veille ici dûment.
Sauve d’abord tes jours, préviens un mouvement,
Car plusieurs Achéens forment des plans coupables.
À temps puisse Jupin sur eux s’appesantir ! »

Le prudent Télémaque, à ces conseils intimes :
« Père, j’obéirai ; goûte avant de partir,
Mais reparais, dès l’aube, avec d’amples victimes.
Le reste est mon affaire et du ressort des Dieux. »

Il dit ; le saint pasteur de nouveau prit un siège.
Après s’être abreuvé, restauré de son mieux,
Il partit vers ses porcs, laissant à leur manège
Les convives bruyants : d’un élan continu,
Ceux-ci chantaient, dansaient, le soir étant venu.

CHANT XVIII




CHANT XVIII



COMBAT D’ULYSSE ET D’IRUS

En ce moment survint un gueusard indigène
Dans Ithaque implanté, par son ventre fameux,
Et du matin au soir mangeant, buvant sans gêne.
Quoique grand, il n’était ni fort ni valeureux.
Il reçut, en naissant, de sa tendre nourrice
Le nom d’Arnée : or tous le surnommaient Irus,
Parce qu’en bon courrier il servait les intrus.
Voulant de son palais soudain chasser Ulysse,
Il lui chercha querelle et dit ces mots vibrants :
« Vieillard, sors du portique, ou dehors je te traîne.
Ne vois-tu que les chefs, de côtés différents,
M’en donnent le signal ? J’en aurais de la peine.
Allons, file, sinon nous en viendrons aux mains. »

Le héros, lui lançant une œillade aguerrie :
« Fou ! je ne te nuis pas, et je ne t’injurie ;
Des dons qui te sont faits non plus je ne me plains.
Ce seuil suffit pour deux ; mauvaise est ta rancune
Pour la chance d’autrui, car tu sembles quêter,

Comme moi : mais les Dieux dispensent la fortune.
N’invoque donc tes poings et crains de m’irriter ;
Quoique vieux, je pourrais t’ensanglanter la face
Et le poitrail ; demain je n’en irais que mieux.
En effet sous le toit de l’absent glorieux
Tu ne reprendrais pas ton insolente place. »

Le mendiant Irus lui riposta vexé :
« Holà ! que ce vorace a le verbe facile.
La vieille cendrillon ! Je veux, purgeant sa bile,
Faire sauter les dents de son groin fracassé,
Comme celles d’un porc qui d’épis mûrs déjeune.
Trousse-toi, qu’à l’instant on juge de nos coups ;
Mais quoi ; lutteras-tu contre un homme plus jeune ? »

Ainsi se produisait leur mutuel courroux
Sur le seuil radieux, devant la haute porte.
Le fier Antinoüs les vit subitement,
Et, riant aux éclats, s’exclama de la sorte :
« Très chers, rien de pareil au divertissement
Qu’un dieu pour nos regards suscite sous ces frises.
Irus et le forain, s’insultant furieux,
Veulent s’entre-choquer ; mettons-les donc aux prises.

Il dit ; tous les Amants se levèrent joyeux
Et firent cercle autour des lutteurs en guenille.
Alors Antinoüs, fils d’Eupithe, à ses pairs :
« Écoutez ma parole, ô Prétendants experts.
Pour le repas du soir à ce foyer grésille
Maint ventre de chevreau, rouge, gras, embaumant.
Que le plus fort des deux, le vainqueur dans l’affaire,
Ait le droit de choisir le morceau qu’il préfère.

De plus qu’à notre table il siège incessamment,
Et que tout autre gueux, par contre, on le refuse. »

Antine ainsi parla ; son dire fut prisé.
Mais aussitôt Ulysse, inventant une ruse :
« Amis, il ne convient qu’un vieillard épuisé
Combatte un gros garçon ; mais la faim malfaisante
Me pousse à recevoir des coups aveuglément.
Eh bien ! jurez-moi tous par un grave serment
Qu’ici nul n’étendra sur moi sa main pesante,
Pour seconder Irus, le rendre mon vainqueur. »

Il dit ; tous de jurer, et d’après sa formule.
Dès qu’on eut terminé ce juste préambule,
Télémaque ajouta dans sa sainte vigueur :
« Forain, puisque tu veux, piqué d’amers outrages,
Punir ce vagabond, ne redoute aucun Grec.
À qui te frapperait plusieurs feraient échec.
C’est moi qui suis ton hôte, et ces deux rois très sages,
Antine, Eurymachus, m’approuvent pleinement. »

L’assemblée applaudit. Ulysse autour de l’aine
Ramena ses haillons, et montra nettement
Ses robustes fémurs, sa poitrine bien saine,
Son dos, ses bras nerveux. L’assistant à dessein,
Pallas développait le corps du pasteur d’hommes.
Ce changement surprit les brillants gastronomes,
Et chacun, en guignant, de dire à son voisin :
« Irus sera bientôt une Iris peu brillante ;
Quelle cuisse a le vieux sous son habit percé ! »

Ils jasaient, et d’Irus l’âme était défaillante.

Toutefois les valets l’amenèrent troussé,
Et renâclant ; sa chair frissonnait flasque et blême.
Antinoüs outré le tança rudement :
« Bravache, pourquoi vivre et pourquoi naître même,
Puisque tu crains si fort, si démesurément,
Un homme décrépit que le malheur empire ?
Mais je te le déclare et l’exécuterai :
Si l’ancien te culbute, est ton maître avéré,
Sur un bateau poisseux je t’envoie en Épire,
Au despote Échétus, ce fléau des mortels,
Pour qu’il te coupe à froid le nez et chaque oreille,
Et, tout crus, livre aux chiens tes organes charnels. »
D’Irus grandit alors la terreur sans pareille.
Au centre il fut conduit ; tous deux murent leurs bras.
Or l’endurant guerrier consulta dans son âme
S’il devait sur-le-champ occire cet infâme,
Ou, le tapant moins dur, ne le jeter qu’à bas.
Taper doux lui parut une manœuvre adroite,
Pour que le peuple grec ne le reconnût point.
Leurs bras lancés, Irus cogna l’épaule droite
Du roi qui de son col, et sous l’oreille, à point
Brisa les os ; le sang jaillit noir de sa bouche.
Il croula dans la poudre et cracha mainte dent,
Des pieds ballant le sol ; les chefs de noble souche
Riaient et se tordaient. Ulysse, cependant,
Le traîna par la jambe, à travers le portique
Et la cour, jusqu’au porche, au mur extérieur
L’assit et l’appuya, puis, l’armant d’une trique,
Lui décocha bien haut ce trait supérieur :
« Reste-là pour chasser et les chiens et les truies,
Et ne régente plus ni pauvres ni forains,
Si tu ne veux, paillard, des leçons plus nourries. »

Après ces mots, jetant de nouveau sur ses reins
Son bissac laid, rompu, qu’attachait une corde,
Il retourna s’asseoir près du seuil ; les Rivaux,
Rentrés dans le salon, l’accueillant de bravos :
« Étranger, que Jupin, que l’Olympe t’accorde
Bonheur et plein succès dans tes vœux actuels,
Pour avoir dérouté ce mendiant, le pire
De l’endroit ; nous allons l’envoyer en Épire,
Au despote Échétus, ce fléau des mortels. »

Ils dirent, et le preux s’éjouit du symptôme.
Antine lui servit un ventre tout entier,
Plein de graisse et de sang : à son tour,Amphinome
Lui présenta deux pains enlevés d’un panier,
Et, le gratifiant de son orin calice :
« Salut, père étranger, désormais sois heureux !
Car maintenant sur toi pèsent des maux nombreux. »

En ces mots répondit l’ingénieux Ulysse :
« Je te crois, Amphinome, un esprit exercé,
Comme l’avait ton père ; on me fit son éloge.
Nisus de Dulichie était riche, sensé ;
Il t’engendra, dit-on : un tel sang ne déroge.
Donc reçois et conserve un avis important.
De tous les animaux que la Terre alimente
L’homme est en vérité le plus inconsistant.
Jamais pour l’avenir il ne craint de tourmente,
Tant qu’il a du bonheur, que ses genoux sont verts.
Mais quand Zeus assombrit ses heures fortunées,
Ce n’est qu’en rechignant qu’il subit ce revers.
Car l’humeur d’un mortel change avec les journées
Qu’amène le Recteur des hommes et des Dieux.

J’eus moi-même autrefois des époques prospères ;
Mais, prenant pour rempart mon auteur et mes frères,
Fort et vain, je commis plus d’un acte odieux.
Aussi qu’en aucun cas on ne se montre injuste,
Et qu’on sache accepter tout ce qui vient d’en haut.
Je vois les Prétendants, ne pensant comme il faut,
Consumer les trésors, vexer l’épouse auguste
D’un preux qui, je l’affirme, accourt vers son pays,
En est déjà bien près. Puisse un dieu tutélaire
Chez toi te renvoyer, à ses yeux te soustraire,
Lorsqu’il retrouvera ses foyers envahis !
Certes à son retour ce n’est pas sans carnage
Que se sépareront l’époux, les amoureux. »

Il dit, et saintement but le vin généreux,
Puis rendit le calice au princier personnage.
Celui-ci s’éloigna, dans son moral atteint,
Et le front bas ; son cœur sentait proche l’attaque.
Mais il ne put la fuir ; Athéné le retint
Pour le soumettre au bras, au fer de Télémaque.
Il reprit le fauteuil qu’il venait de quitter.

La déesse aux yeux pers, après cette bagarre,
Voulut que Pénélope, enfant du noble Icare,
Se montrât aux Galants, afin de dilater
Leur cœur prétentieux et gagner davantage
Le respect de son fils, l’amour de son époux.
Affectant un souris, la reine eut ce langage :
« Eurynome, à cette heure enfin je me résous
À voir les Prétendants, quoique je les déteste.
Mon fils a grand besoin d’un utile sermon ;
Qu’il ne se mêle plus à cet essaim funeste,

Tout miel en apparence, au dedans tout poison. »

Immédiatement l’intendante Eurynome :
« Ma fille, tu tiens là les propos les plus vrais.
Va prêcher Télémaque, et dis-lui tout, en somme ;
Mais d’abord entre au bain, parfume-toi les traits.
Ne te présente pas les yeux rougis de larmes,
Car on ne gagne rien à pleurer constamment.
Voilà ton fils pubère, orné de tous les charmes
Que des dieux pour sa fleur requit ton dévoûment. »

Pénélope reprit dans sa haute prudence :
« Nourrice, en ton ardeur ne me conseille pas
De me laver le corps et de m’oindre d’essence.
Les dieux olympiens ont flétri mes appas,
Depuis qu’un vaisseau creux emporta mon Ulysse.
Appelle Hippodamie, appelle Autonoé,
Pour me servir d’escorte au sein de l’édifice ;
Seule, j’aurais trop peur de ce monde roué. »

S’élançant aux couloirs, à l’une et l’autre serve
L’intendante ordonna d’accourir aussitôt.
Cependant un doux somme, à l’appel de Minerve,
Sur la fille d’Icare agita son pavot.
Elle de s’assoupir, pressant avec mollesse
Sa chaise longue ; alors l’insigne déité
Lui fit de saints présents, comme une amorce expresse.
Vite elle oignit sa peau de ce fard enchanté
Dont se sert Cythérée à la belle guirlande,
Quand des Grâces l’attend le cortège accompli ;
Puis elle la rendit et plus forte et plus grande,
Plus blanche en même temps que l’ivoire poli.
Après quoi disparut la déité sereine.

Les serves aux bras ronds vinrent, pleines d’entrain,
Du palais ; l’heureux somme abandonna la reine,
Qui dit, en s’essuyant la joue avec la main :
« Hélas ! de quel repos ai-je goûté les leurres ?
Si la chaste Artémis m’envoyait à l’instant
Une aussi douce mort ! Je n’userais mes heures
À gémir en mon sein, sans cesse regrettant
Un mari cher, sublime, et des Grecs le modèle. »

De suite elle quitta ses beaux appartements,
Non seule, mais son couple arrivant derrière elle.
Lorsque la noble femme approcha des Amants,
Elle resta debout au seuil de la grand’salle,
Le visage entouré de son voile soyeux.
À ses côtés veillait chaque ancelle féale.
Eux, les genoux tremblants, l’amour au fond des yeux,
Brûlaient tous d’occuper sa couche ambroisienne.
La reine, tout à coup, à son enfant chéri :
« Télémaque, tu perds ton énergie ancienne ;
Même bambin, ton cœur était plus aguerri.
Ores que, grandelet, commence ta jeunesse,
Que chacun, en voyant ton port et ta beauté,
Te prendrait pour le fils d’un héros respecté,
Tu ne démontres plus ni force ni sagesse.
Comment as-tu permis ce trouble en ton palais,
Cet outrage tombant sur un hôte timide ?
Si l’étranger, qui passe en quête d’un subside,
Doit recevoir chez nous de pareils camouflets,
À quel opprobre immense à jamais tu t’exposes ! »

Le prudent Télémaque adonc de répliquer :
« Mère, de ton discours je ne puis me choquer ;

Bien mieux, je le comprends, car je sais toutes choses,
Le bien comme le mal ; plus ne suis un enfant.
Néanmoins ma science est loin d’être absolue.
En me cernant toujours, cette gent dissolue
Égare mes esprits, et nul ne me défend.
Les intrus toutefois n’ont pas créé la lutte
D’Irus et du forain ; d’ailleurs l’hôte est vainqueur.
Ah père Zeus ! Minerve ! Apollon belliqueur !
Si seulement ces chefs faisaient la culebute,
Entièrement domptés, les uns sous nos lambris,
Les autres dans la cour ! si s’affaissaient leurs membres,
Comme ceux de l’Irus, qui hors des antichambres
Gît, et, branlant la tête ainsi qu’un homme gris,
Ne peut se tenir droit sur ses pieds, ni reprendre
Le chemin de son trou, tant son corps est pâmé ! »

En ces termes émus mère et fils de s’étendre,
Lorsque à la souveraine Eurymaque enflammé :
« Prudente Pénélope, ô fille d’Icarie,
Si te voyaient les Grecs de l’Argos de Jason,
Un surcroît de galants viendrait à la frairie,
Dès l’aube, en ce castel, car en ferme raison,
En stature, en éclat, tu primes toute femme. »

L’excellente icaride, à de tels compliments :
« Eurymaque, les dieux m’ont pris mes agréments,
Tournure et vénusté, depuis que vers Pergame
Marchèrent les Grégeois, mon Ulysse avec eux.
S’il était revenu pour protéger ma vie,
Ma gloire et mes appas s’en porteraient bien mieux.
Mais je souffre : un démon m’a par trop desservie.
Mon époux, au sortir de ses remparts sacrés,

Me dit, en étreignant mes deux mains dans les siennes :
« Femme, je ne crois pas que des rives troyennes
Retournent sains et saufs tous les Grecs bien guêtrés.
En effet les Troyens sont des guerriers de taille,
Habiles à pleuvoir flèches et javelots,
À monter des coursiers dont les rudes galops
Décident promptement le gain d’une bataille.
Serai-je donc là-bas par le Sort épargné,
Ou vaincu ? je l’ignore ; ici, toi, veille austère.
Chéris dans le palais et mon père et ma mère,
Comme à cette heure, et plus, moi restant éloigné.
Quand notre fils aura son poil d’adolescence,
Prends un nouvel époux, et quitte ce pourpris. »
Voilà ce qu’il disait ; mon sacrifice avance.
La nuit vient, où je dois, malgré mes longs mépris,
Subir un autre hymen, puisque Zeus m’abandonne.
Mais mon âme est en proie à des soucis mordants :
Jadis l’honnêteté guidait les prétendants.
Lorsque d’une héritière à la fois riche et bonne
Ils recherchaient la main, rivalisant entre eux,
Eux-mêmes amenaient bœufs et brebis par bandes
Pour fêter ses entours, puis la comblaient d’offrandes,
Sans se faire d’autrui les hôtes désastreux. »

Elle dit ; l’humble Ulysse eut la fibre amusée
De ce qu’elle attirait leurs dons, par un discours
Mielleux, tandis qu’ailleurs s’envolait sa pensée.

Le fils d’Eupithe, Antine, apportant son concours :
« Prudente Pénélope, admirable Icaride,
Reçois donc les présents qu’ici déposera
Chaque Grec ; refuser serait chose insipide.

À son clos, nulle part, aucun de nous n’ira,
Avant qu’à toi, par grâce, un Achéen s’unisse. »

Ainsi parla ce chef ; son dit parut fondé,
Et chacun pour sa part dépêcha son céryce.
Celui d’Antine offrit un grand péplum, brodé
Richement ; il était garni de douze agrappes
D’or massif, s’attachant à de courbes anneaux.
Eurymaque eut du sien un collier des plus beaux,
Vrai soleil où sur l’or l’ambre courait en grappes.
Les gens d’Eurydamas remirent des pendants
À triple perle fine, et d’un travail splendide.
Le héraut de Pisandre, altier Polyctoride,
Fournit un diadème, œuvre sans précédents.
Les autres Achéens ne furent point avares.
L’auguste reine alors regagna son boudoir ;
Ses femmes la suivaient, portant ces cadeaux rares.

Les prétendants joyeux, en attendant le soir,
Goûtèrent les douceurs du chant et de la danse.
Au cours de leurs plaisirs survint l’obscurité.
Vite l’on disposa pour l’ample résidence
Trois brasiers différents ; à l’entour fut jeté
Du bois sec, inflammable, aminci par la hache.
Puis torches de flamber. Les femmes du logis
D’entretenir ces feux se partageaient la tâche.
Le roi leur dit d’emblée, au pied des murs rougis :
« Serves de cet Ulysse à l’absence éternelle,
Vers l’estimable reine ensemble remontez,
Et tournez vos fuseaux, assises auprès d’elle,
Ou peignez des toisons sous ses yeux contentés.
Moi, je saurai fournir à tous de la lumière.

Quand même ils voudraient voir l’Aurore au trône d’or,
Ils ne me vaincront pas ; ma constance est pléniére. »

Les folles, se lorgnant, rirent d’un même essor.
La rose Mélantho le cribla de sottises.
Fille de Dolius, la reine l’élevait
Comme sa propre enfant, faible à ses convoitises.
Elle, insensible au deuil que sa dame éprouvait,
D’amour s’était liée au brillant Eurymaque.
Donc elle l’entreprit, d’un verbe fanfaron :
« Misérable étranger, ton cerveau se détraque.
Au lieu d’aller dormir chez quelque forgeron,
Ou dans quelque parloir, faut-il qu’ici tu restes
À pérorer devant ces preux ? Tu ne crains rien
Dans ton cœur. Le vin pur t’ôte le sens, ou bien
C’est ton état normal ; fous sont tes faits et gestes.
Es-tu si fier du crac d’Irus le vagabond ?
Garde qu’un plus vaillant contre toi ne se lève,
Et, te fendant le crâne, en sa robuste sève,
Du palais ne te chasse à moitié moribond. »

La mirant de travers, l’ingénieux Ulysse :
« Je vais à Télémaque, ô chienne, tout conter,
Afin que par morceaux sa main te démolisse. »

Il dit, et sur-le-champ toutes de trembloter,
De fuir à travers cours ; leurs genoux d’épouvante
Fléchissaient ; le danger leur semblait imminent.
Pour Ulysse, il resta, soignant la flamme ardente,
L’œil fixé sur les chefs ; son courroux permanent
Ruminait des desseins dont l’éclat fut rapide.


Minerve cependant ne cessait d’agiter
La langue des intrus, pour mieux surexciter
Les longs ressentiments d’Ulysse Laërtide.
L’héritier de Polybe, Eurymaque, soudain
Dit pour narguer Ulysse et ranimer la fête :
« Écoutez, poursuiveurs d’une reine parfaite,
Ce qui présentement déborde de mon sein.
Cet homme sans les dieux ne vint au toit d’Ulysse ;
Son cap me semble luire à l’égal des flambeaux,
Car le moindre cheveu n’estompe son cuir lisse. »
Ensuite interpellant le roi, donneur d’assauts :
« Forain, te plairait-il, sûr d’une bonne paie,
De me servir au bout de ma propriété,
Pour tailler les buissons, repeupler la futaie ?
Tu recevrais de moi vivres en quantité,
Solides vêtements, chaussures confortables.
Mais comme tu n’appris qu’à te croiser les bras,
L’ouvrage le fait peur, et tu préféreras
Mendier pour nourrir tes boyaux implacables. »

Le héros répondit, invincible toujours :
« Eurymaque, en un pré si nous luttions de zéle,
Durant le renouveau, quand s’étirent les jours,
L’un et l’autre pourvus d’une faulx peu rebelle,
On saurait qui des deux fait le plus de travail,
En jeûnant jusqu’au soir, tant que ne faudrait l’herbe.
Si nous guidions des bœufs, l’élite d’un bétail,
Roussâtres, bien repus, d’encolure superbe,
Égaux en âge, en force, et vifs à l’aiguillon ;
Qu’on eût là quatre arpents, le soc rasant la terre,
Tu dirais si je peux tracer droit un sillon.
D’autre part, si Kronide allumait une guerre

Maintenant, et que j’eusse un bouclier, deux dards,
Un casque tout d’airain s’adaptant à ma tempe,
Ton œil au premier rang verrait que je me campe,
Et ma faim ne serait l’objet de tes brocards.
Mais tu vas m’insultant, sans cœur sur moi tu baves.
Tu t’ériges sans doute en guerrier capital,
Parce que tu t’assois parmi quelques faux braves.
Qu’Ulysse reparût dans son pays natal,
Ces larges portes-ci te sembleraient étroites,
Quand par le vestibule au loin tu voudrais fuir. »

Eurymaque frémit sous ces réponses droites,
Et, le regard farouche, il dit pour s’assouvir :
« Ah ! drôle, je m’en vais t’écharper, toi qui pestes
Si haut devant ces chefs nombreux. Tu ne crains rien
Dans ton cœur. Le vin pur t’ôte le sens, ou bien
C’est ton état normal ; fous sont tes faits et gestes.
Es-tu si fier du crac d’Irus le polisson ? »

Ce disant, il saisit son escabeau ; mais comme
L’engin partait, le roi s’assit contre Amphinome
De Duliche : le coup atteignit l’échanson
À la dextre ; avec bruit sur le sol chut l’aiguière,
Et son porteur roula dans la poudre en geignant.
Les galants de glapir de la belle manière,
Et tous de s’écrier, l’un l’autre se guignant :
« Que n’est-il mort déjà, dans sa course marine,
Ce vagant ! il n’aurait causé de tels fracas.
Voici que pour des gueux naissent des altercas ;
Adieu nos gais festins, c’est le mal qui domine. »

Aussitôt Télémaque, en sa noble raison :

« Traîtres, vous délirez ; votre âme ne comprime
Les vapeurs du banquet : un dieu vous pousse au crime.
Qu’enfin rassasié, chacun dans sa maison
Se retire, s’il veut ; je ne chasse personne. »

Tous mordirent leur lèvre, en entendant ces mots,
Surpris que Télémaque osât faire un tel prône.
À son tour discourant, le prince Amphinomos,
Rejeton du roi Nise et petit-fils d’Arête :
« Amis, qu’aucun de vous, sottement dépité,
Aigrement ne riposte au blâme mérité.
N’affligez plus ce pauvre, et que l’on ne maltraite
Un seul des serviteurs d’Ulysse le divin.
Or ça, que l’œnophore apporte maint calice,
Puis, qu’on aille dormir après ce dernier vin.
Pour le passant, qu’il reste aux demeures d’Ulysse ;
Télémaque en prend soin ; c’est son hôte adoptif. »

Ce discours eut sur tous un effet salutaire.
Le héros Mulius, de Duliche natif,
Et céryx d’Amphinome, ondoya le cratère,
Servit les commensaux. Lors chacun d’épancher
Sa coupe au nom des dieux, de boire sans contrainte.
La libation faite, et toute soif éteinte,
Les princes lestement allèrent se coucher.

CHANT XIX


CHANT XIX



ENTRETIEN D’ULYSSE ET DE PÉNÉLOPE
EURYCLÉE RECONNAÎT ULYSSE

Resté dans le palais, le divin sceptrigère
Concerte avec Pallas la mort des Prétendants.
Soudain à Télémaque il dit ces mots prudents :
« Mon fils, il faut cacher tous nos engins de guerre,
Oui tous ; quand les intrus te les réclameront,
Tu répondras, soigneux de leur brouiller la voie :
« De l’âtre j’éloignai ces armes, qui ne sont
Ce que les fit Ulysse, en s’embarquant pour Troie.
À la vapeur du feu leurs tas s’étaient rouillés.
J’ai d’ailleurs, grâce au ciel, des raisons plus valables ;
Je crains qu’ayant trop bu vous ne vous querelliez,
Et que dans ce conflit ne se souillent vos tables,
Vos plans d’hymen ; le fer attire tout mortel. »

Au père qu’il adore obéissant d’emblée,
Télémaque requiert sa nourrice Euryclée :
« Mère, enferme-moi donc les femmes du castel,
Pendant que j’irai mettre en haut, dans un thalame,
L’armement paternel dont l’éclat s’est noirci

Depuis vingt ans. J’étais un enfant jusqu’ici ;
Ores je les dérobe aux vapeurs de la flamme. »

Eurycléa réplique, entière à son devoir :
« Plaise aux dieux, mon enfant, que tu deviennes grave,
Pour régir ta maison, conserver ton avoir !
Mais dis, puisqu’il te plaît d’écarter toute esclave,
Qui t’accompagnera comme porte-flambeau ? »

Le prudent Télémaque alors d’une voix vive :
« Ce sera l’étranger. Qui touche à mon boisseau
Ne saurait être oisif, de si loin qu’il arrive. »

Il dit ; Eurycléa, sans répondre un seul mot,
Va clore du logis les portes magnifiques.
Le monarque et son fils, se levant aussitôt,
Transportent les armets, les redoutables piques
Et les écus bombés. Pallas les précédait,
Tenant un fanal d’or à l’éclairage intense.
Adonc l’enfant royal de crier stupéfait :
« Ô mon père, je vois une merveille immense.
Tous les murs du château, les superbes lambris,
Les poutres de sapin et les grêles pilastres,
À mes yeux éblouis ont une clarté d’astres.
Certe un Olympien visite ce pourpris. »

En ces termes repart l’industrieux Ulysse :
« Silence ! contiens-toi, ne m’interroge point ;
Ainsi brille toujours l’ambroisine milice.
Mais va te reposer ; moi, je demeure à point
Pour éprouver encor les femmes — et ta mère
Qui sur tout, dans son deuil, doit me questionner. »


Télémaque, à ces mots, sous une ample lumière,
En traversant la cour, s’empresse de gagner
La chambre qui l’accueille aux heures somnolentes.
Se jetant sur son lit, il espère le jour.
Quant au sublime roi, ferme dans son séjour,
Il règle avec Pallas ses mesures sanglantes.

Pénélope bientôt descend de son boudoir,
Belle comme Artémise ou la blonde Aphrodite.
Près du foyer on met sa chaise favorite
Et d’ivoire et d’argent, due au parfait savoir
D’Icmal, qui pour les pieds l’orna d’une escabelle
Adhérente, où s’étale une peau de brebis.
Là s’assied Pénélope aussi bonne que belle.
Ses filles aux bras blancs accourent des parvis.
Elles ôtent le pain abondant, les trapèzes,
Les coupes qui servaient à chaque écornifleur,
Puis, ranimant les feux, entassent sur les braises
D’autre bois, pour donner et lumière et chaleur.
Cependant Mélantho réinjurie Ulysse :
« Étranger, vas-tu donc passer toute la nuit
À rôder, épiant les femmes de service ?
Sors, traître, n’attends plus un aliment fortuit,
Ou, frappé d’un tison, tu franchiras la porte. »

Le héros, lui lançant un regard irrité :
« Folle, pourquoi me poindre avec tant d’âcreté ?
Est-ce pour mon relent, les haillons que je porte,
La faim que je promène ? Hélas ; c’est mon destin.
Tels sont les vagabonds, les hommes à la gêne.
Jadis riche moi-même, en un manoir hautain
Je vivais, et toujours j’accueillais un égéne,

Quel que fût son état, n’importe son terroir.
Circuit de serviteurs, j’eus tous ces avantages
Qui nous font bienheurer, nous valent mille hommages.
Mais Jupin m’en priva ; tel fut son haut vouloir.
Toi, crains de perdre aussi l’attrait qui te décore
Et t’élève au-dessus d’un personnel charmant,
Soit que la reine un jour t’inflige un châtiment,
Soit qu’Ulysse revienne, — et c’est possible encore.
S’il ne doit plus rentrer, étant mort en chemin,
Télémaque son fils existe, par la grâce
D’Apollon : il est d’âge à voir tout ce que brasse
Le beau sexe du lieu ; ce n’est plus un gamin. »

L’auguste Pénélope entend l’insulte faite ;
De la fille aussitôt réprimandant l’excès :
« Audacieuse, chienne impudente, je sais
Ta mauvaise action ; il y va de ta tête.
Car tu n’ignorais rien ; devant toi clairement
J’exprimai le désir d’interroger cet homme,
Ici, sur mon époux, vu mon profond tourment. »

Ensuite interpellant l’intendante Eurynome :
« Nourrice, apporte un siège, en outre une toison.
Afin que, bien assis, l’hôte puisse sans peine
M’entendre et me fournir des détails à foison. »

Elle dit ; l’intendante avance très soudaine
Un beau siège, couvert d’un lainage moelleux,
Sur lequel humblement l’étranger se colloque.
Et la reine en ces mots commence le colloque :
« Forain, dis-moi d’abord, narrateur scrupuleux,
Ton nom, tes précédents, ta ville et ta famille. »


Le monarque, affectant un calme essentiel :
« Femme, aucun des humains dont la terre fourmille
N’oserait te blâmer ; ta gloire monte au ciel,
Comme celle d’un roi pieux, irréprochable,
Qui, régnant sur un peuple immense et valeureux,
Brille par l’équité. Sous lui, le sol arable
Prodigue orge et froment, l’arbre a des fruits nombreux.
Ses troupeaux sont féconds, sa plage poissonneuse ;
Son sceptre ne régit que sujets florissants.
Donc aujourd’hui sur tout fais-toi questionneuse,
Mais ne cherche ma race et mes aboutissants,
Pour que ce souvenir n’éveille davantage
Mon chagrin ; car mes jours sont bien enfunestés.
Que me sert de pleurer, de gémir en sauvage
Chez autrui ? l’on ne gagne aux soupirs répétés.
Peut-être, me tançant, quelque serve, ou toi-même,
Vous diriez que le vin a provoqué mes pleurs. »

Pénélope reprend, dans sa prudence extrême :
« Bon pérégrin, les Dieux ont flétri mes couleurs,
M’ont pris grâce et beauté, depuis que vers Pergame
Marchèrent les Grégeois, mon Ulysse avec eux.
S’il était revenu pour protéger sa femme,
Mon lustre et mes appas en rayonneraient mieux.
Mais je souffre ; un démon contre moi se déchaîne.
Car les chefs occupant les îles d’alentour,
Dulichium, Samé, Zacynthe la boschaine,
Et ceux qui dans Ithaque ont établi leur cour,
Me briguent malgré moi, pillent ma résidence.
C’est pourquoi je ne soigne hôtes ni suppliants,
Pas plus que les hérauts, ministres d’importance.
J’ai, dans mes longs regrets, les esprits défaillants.

Ces chefs pressent l’hymen ; moi, toujours je les leurre.
Un dieu premièrement, pour m’avoir des délais,
M’inspira de tisser au fond de mon palais
Un voile fin, très grand, et je leur dis sur l’heure :
« Mes jeunes amoureux, puisque Ulysse n’est plus,
Avant de convoler souffrez que je termine
(Puissent mes fils servir jusqu’au dernier inclus ! )
Ce drap que ma tendresse à Laërte destine,
Quand la Kère impiteuse aura frappé l’aïeul.
Après moi clamerait toute grecque matrone,
Si l’opulent héros gisait sans un linceul.
Mon discours convainquit leur âme encore bonne.
Or, ce que j’ourdissais en un tour de soleil,
Mes doigts le défaisaient, la lampe rallumée.
Ce jeu dura trois ans et ne donna d’éveil.
Mais quand l’heure amena la quatrième année,
Qu’avec les mois hâtifs s’épuisèrent les jours,
Instruits par mon essaim de servantes cyniques,
Ils vinrent me surprendre, insolents, tyranniques,
Et je dus achever l’œuvre tardant toujours.
Ores je ne peux fuir cet hymen détestable,
Trouver d’autre biais ; mes parents soucieux
Forcent ma main ; mon fils voit, d’un œil furieux,
Ces gloutons, car déjà c’est un homme capable
De gouverner son toit, d’être honoré de Zeus.
Néanmoins dépeins-nous ton sol, ton origine ;
Tu n’es pas né d’un chêne ou d’un roc, j’imagine. »

En ces termes répond le subtil Odysseus :
« Ô pudique moitié d’Ulysse Laërtide,
À tout prix tu veux donc connaître mon berceau ?
Eh bien ! je le dirai ; mais la douleur rapide

M’envahira d’autant. C’est l’ennui peu nouveau
Des gens qui, comme moi chassés de leur retraite,
Doivent traîner au loin leur lugubre loisir.
Je vais malgré cela complaire à ton désir.

« Il est, au sein des flots, une terre, la Crète.
Féconde, magnifique, elle a des citoyens
En nombre incalculable, et quatre-vingt-dix villes.
Maint langage s’y croise ; on y trouve Achéens,
Cydons, et vieux Crétois, indigènes faciles,
Puis trois camps Doriens, un Pélasge rameau.
La capitale est Gnose, où neuf ans, roi prospère,
Siégea Minos, ami du Dieu lance-carreau.
Le grand Deucalion, son fils, était mon père ;
Mais Idomène fut son premier rejeton.
Idomène à Pergame escorta les Atrides,
Sur ses vaisseaux. J’eus, moi, le nom fameux d’Éthon ;
Lui, l’aîné, possédait des goûts plus intrépides.
Là je connus Ulysse et pour hôte l’admis.
En effet des vents noirs, l’éloignant de Malée,
Comme il allait à Troie, en Crète l’avaient mis.
Il mouilla dans l’Amnise, en une anse troublée,
Près l’antre d’Ilithye, ayant failli périr.
Une fois dans la ville, il demande Idomène,
Qu’il appelait son hôte et témoignait chérir.
Mais, depuis onze jours, sur le houleux domaine
Mon frère et ses bateaux cinglaient vers Ilion.
Menant le preux chez moi, grâce à mes apanages
Je l’aidai, l’entretins avec distinction.
Et je quêtai pour lui, pour tous ses équipages,
Parmi le peuple ému, des farines, du vin,
Plus des bœufs d’abatage et de pur sacrifice.

Douze soleils resta ce contingent divin.
Borée enflait son souffle, et, par un maléfice,
Même à terre empêchait qu’on pût tenir debout.
Enfin le vent se tut, ils larguèrent leurs câbles. »

Ulysse forge ainsi des contes vraisemblables.
Elle, en pleurant, écoute, et sa force est à bout.
Comme, aux pics sourcilleux, la neige, accumulée
Par le Zéphyr, se fond à l’haleine d’Eurus,
Et va grossir le fleuve arrosant la vallée ;
De même en longs ruisseaux coulent ses pleurs accrus,
Au sujet d’un époux assis près d’elle. Ulysse
Déplore dans son cœur ce deuil uxorien ;
Mais ses yeux restent froids, tels que fer ou silice,
Sous leurs paupières ; secs, ils ne trahissent rien.

Rassasiée enfin de soupirs et de larmes,
Pénélope poursuit le colloque entraînant :
« Étranger, je m’en vais éprouver maintenant
Si vraiment mon Ulysse, avec ses frères d’armes,
Logea dans ton palais, comme tu le dépeins.
Dis-moi quels vêtements composaient sa tenue,
Quelle mine il avait, quels étaient ses compains. »

L’ingénieux guerrier, d’une voix ingénue :
« Femme, il est difficile, après un si long temps,
D’entrer dans ces détails ; car notre connaissance,
Son départ de là-bas remontent à vingt ans.
Néanmoins je dirai ce dont j’ai souvenance.
Le divin roi portait un grand manteau pourpré,
Épais et retenu par une double agrappe
D’or massif. On voyait brodé sur cette cape

Un chien qui, piétinant un faon au poil tigré,
Le regardait souffrir. Tous admiraient ce groupe,
Ces animaux en or, l’un serrant le faon pris,
L’autre cherchant à fuir, en vain tordant sa croupe.
Ulysse avait encore une robe de prix ;
Elle était souple et fine autant qu’une pelure
D’ognon, et reluisait à l’instar d’Hélios.
Les femmes l’appelaient une merveille pure.
Mais écoute autre chose, et retiens le propos.
J’ignore si c’était son costume ordinaire,
Ou bien s’il le reçut, en montant sur sa nef,
D’un ami, de quelque hôte ; Ulysse savait plaire
À beaucoup : peu de Grecs égalaient un tel chef.
Je lui donnai moi-même une épée ahénide,
Un beau manteau de pourpre, un podère chiton,
Puis l’escortai dûment jusqu’à son bord solide.
Un fidèle héraut, d’un moins jeune menton,
Le suivait ; sous les yeux je vais te le remettre.
Il était brun, crépu, marchait le dos voûté,
Et répondait au nom d’Eurybate ; son maître
L’honorait entre tous pour sa moralité. »

Il dit, et son discours croît l’ennui de la reine,
Car elle a reconnu les signes qu’il produit.
Lorsque de nouveaux pleurs ont soulagé sa peine,
En ces termes touchants Pénélope poursuit :
« Hôte, jà de pitié tes maux me semblaient dignes ;
À présent tu m’es cher, tu vivras largement.
C’est moi qui lui donnai l’habit que tu désignes ;
De ma chambre il venait ; j’y mis comme ornement
Ce fermail luxueux. Lui, je n’aurai la joie
De le voir émerger de son exil lointain ;

Ulysse fut poussé par un mauvais destin
Vers ces murs de malheur, cette exécrable Troie ! »

À son tour le héros, subtil au dernier point :
« Ô parfaite moitié d’Ulysse Laërtide,
N’use plus ton beau corps ni ton âme candide
À pleurer ton mari. Je ne t’en blâme point.
Toute veuve en effet regrette l’époux tendre
Dont elle eut des enfants, dans ses jours radieux,
Fût-il inférieur à ce rival des Dieux.
Mais calme ton chagrin, à fond daigne m’entendre.
Je te raconterai sans nul déguisement
Ce que je sais déjà sur le retour d’Ulysse.
Chez l’opulent Thesprote il vit présentement,
Et, du peuple choyé, rapporte en bénéfice
Mille objets précieux. Mais dans les sombres flots,
Hors l’île de Thrinacre, il perdit sa galère
Et ses gens. Le coup vint de Zeus et d’Hélios :
Sa troupe avait tué les bœufs du parc solaire.
Tous furent engloutis aux gouffres dévorants.
La vague, quant à lui, le jeta d’une épave
Au sol des Schériens, de Neptune parents.
Ceux-ci, comme un Céleste, honorèrent ce brave,
Le comblèrent de dons, et sur ses propres bords
Voulurent le porter. Piéça l’illustre prince
Y serait ; mais son flair, de province en province,
Le pousse à rechercher un surcroit de trésors.
C’est le plus fin matois que l’univers recèle ;
En fait de stratagème il prime tout humain.
Au roi de Thesprolie, à Phidon j’en appelle.
Il jura devant moi, la sainte coupe en main,
Qu’il tenait préparés bâtiment et pilote

Pour mener le héros à son rocher natal.
Mais vite il m’embarqua sur une nef Thesprote
Cinglant vers Dulichie au terroir fromental.
Il me montra les biens que ton époux moissonne :
Dix générations feraient leur toit cossu
Avec l’ample dépôt en ses caves reçu.
Il ajouta qu’Ulysse espérait dans Dodone
L’oracle jovien du Rouvre aux puissants jets,
Pour voir s’il doit se rendre en sa chère contrée,
Ouvertement ou non, après tant de trajets.
Donc il est sain et sauf, et proche est sa rentrée.
Le preux ne restera plus longtemps loin des siens,
Loin de son doux pays ; hautement je le jure.
J’atteste le grand Zeus, roi des Olympiens,
Et l’insigne foyer où je suis d’aventure :
Tout, comme je l’annonce, ira s’accomplissant.
Ulysse en son château reviendra cette année,
Ce mois ayant pris fin ou l’autre commençant. »

Aussitôt Pénélope, en sa prudence innée :
« Si ta prédiction s’accomplit, ô forain,
De cadeaux je te comble et d’une amitié telle
Que chacun t’enviera ce bonheur souverain.
Mais voici l’avenir que mon cœur me révèle.
Point de retour pour lui, ni pour toi de départ,
Vu que les chefs présents n’ont pas les vertus hautes
Qu’Ulysse possédait, sauf erreur de ma part,
Pour servir, ramener de vénérables hôtes.
Vous, mes filles, lavez l’ancien, faites son lit
Avec manteaux laineux, coussins à molle plume ;
Je veux que jusqu’à l’aube il ait chaud sans répit.
Surtout, au point du jour, qu’on le baigne et parfume,

Afin qu’en pleine salle il prenne son repas
Près de mon fils. Malheur à l’esclave en délire
Qui s’en offenserait ! quelle que fût son ire,
Je l’enverrais ailleurs faire ses embarras.
Étranger, croirais-tu qu’entre toutes les femmes
J’excelle par le cœur et le discernement,
Si tu devais manger, ceint de loques infâmes,
Dans mon palais ? Nos jours ne durent qu’un moment.
Le cruel qui n’agit que de façon cruelle,
Vivant, se trouve en butte à l’animosité,
Et, mort, est un objet d’horreur continuelle.
Par contre l’homme bon pratiquant la bonté,
Au loin les voyageurs, d’une bouche rapide,
Propagent son renom, exaltent sa valeur. »

Immédiatement l’ingénieux parleur :
« Admirable moitié d’Ulysse Laërtide,
Je hais les beaux tapis, les draps avantageux,
Depuis que, m’élançant à bord d’une trirème,
De Crète je laissai les vastes monts neigeux.
Je me coucherai donc suivant mon dur système ;
Car en un piètre lit j’ai dormi bien des fois,
Attendant la clarté de la divine Aurore.
Quant au bain pédial, il me plaît moins encore,
Et des femmes d’atour qu’à tes côtés je vois
Nulle ne touchera mes pieds pour un lavage,
Si ce n’est quelque vieille, aux sens mortifiés,
Ayant autant que moi supporté de dommage.
S’il en est une ainsi, je lui tends mes deux pieds. »

En ces termes répond l’excellente princesse :
« Cher, de tous les passants qu’hébergea ma maison

Aucun n’a témoigné plus que toi de sagesse,
Tellement tes discours respirent la raison.
Une vieille me sert, modèle de prudence,
Qui nourrit et soigna le malheureux absent,
Ses bras l’ayant reçu dès qu’eut lieu sa naissance ;
Elle ondoiera tes pieds, malgré l’âge glaçant.
Lève-toi, viens ici, vertueuse Euryclée,
Et lave de ton roi ce vieux contemporain.
Ulysse ainsi peut-être a le pied et la main ;
Le corps vieillit bientôt, quand l’âme est accablée. »

L’ancienne dans ses mains cache, à ces mots, son front,
Verse des pleurs brûlants et clame gémissante :
« Las ! mon fils, à t’aider, moi, je suis impuissante ;
Quoique tu sois dévot, Jupin t’abhorre à fond.
Jamais prince n’offrit autant de cuisses grasses,
D’hécatombes de choix à ce Dieu fulminant,
Alors que tu voulais des jours longs, pleins de grâces,
Dans le but d’élever ton garçon éminent.
Et loin de ton royaume il fera que tu meures !
Sans doute, à l’étranger, des tendrons glorieux
Le raillent quand il entre en de riches demeures,
Comme ces chiennes-ci t’ont raillé, pauvre vieux.
C’est pour fuir les mépris dont leur fiel t’enveloppe,
Que tu n’admets leurs soins ; moi, j’obéis gaîment
À la fille d’Icar, l’auguste Pénélope.
Oui, j’ondoierai tes pieds, pour elle, et mêmement
Pour toi ; car dans mon sein se réveillent d’antiques
Douleurs. Écoute donc ce que j’affirme ici :
Bien des infortunés vinrent sous ces portiques,
Et je n’en vis pas un qui ressemblât ainsi,
Par l’air, l’accent, la taille, au magnanime Ulysse. »

Sans se déconcerter, l’adroit porte-haillons :
« Tous ceux qui nous ont vus, respectable nourrice,
Assurent volontiers que nous nous ressemblons
Beaucoup, comme tu viens d’en faire la remarque. »

Il dit ; la vieille alors prend le bassin cuivré
Servant aux bains de jambe, y verse par degré
L’eau froide, et puis enfin l’eau chaude. Or le monarque
S’assoit près du foyer, en un recoin discret,
De peur qu’Eurycléa, du passé bien instruite,
Découvre sa blessure et livre son secret.
Elle, approchant du preux, le baigne, et voit de suite
L’entaille que lui fit la dent du sanglier
Qu’au Parnèse il chassa, joint aux fils d’Autolyque,
Son aïeul maternel, homme vraiment unique
Pour la ruse et le vol, par un don péculier
D’Hermès. Ce dieu, flatté de sa dîme odoreuse
De cabris et d’agneaux, l’appuyait constamment.
Autolyque, venu dans l’Ithaque ubéreuse,
De sa fille trouva le fils né récemment.
Sur ses genoux bénis, tout au sortir de table,
Eurycléa le pose, et dit au même instant :
« Maintenant, Autolyque, invente un nom portable
Pour ce cher rejeton que tu désirais tant. »

À ce tendre propos, le sensible grand-père :
« Mon gendre, et toi, ma fille, apprenez ce nom-là :
Quand je vins en ces lieux, contre toute la terre,
Mortelles et mortels, ma poitrine ulula.
Donc qu’il se nomme Ulysse. En sa prime jeunesse,
Au Parnèse il viendra, sous le toit spacieux
De son aïeule, où gît mon énorme richesse :

Il en aura sa part et rentrera joyeux. »

Ulysse alla plus tard quérir ces dons aimables.
Alors Autolycus, ses fils à l’avenant
Lui pressèrent les mains, se montrèrent affables.
Sa grand’mère Amphitée, en ses bras le tenant,
Baisait ses deux beaux yeux, sa tête juvénile.
Mais Autolyque ordonne à ses fils généreux
D’apprêter un festin, ceux-ci, d’un pas docile,
Amènent au logis un taureau vigoureux,
L’égorgent proprement, tout entier le dépècent,
Enfilent les morceaux à la pointe des dards,
Et, les grillant très bien, font ensuite les parts.
Jusqu’au soleil couchant tous dès lors s’en repaissent ;
Rien ne manque aux souhaits des convives dispos.
L’astre du jour éteint, la nuit tout à fait close,
Chacun gagne sa coite et goûte un doux repos.

Sitôt qu’a rayonné l’Aurore aux doigts de rose,
Les enfants d’Autolyque à la chasse s’en vont
Avec leurs chiens ; près d’eux court Ulysse à son aise.
Ils atteignent bientôt les bois du haut Parnése
Et les sombres ravins que bat l’air furibond.
Sorti des profondeurs de l’Océan tranquille,
Hélios sur les champs jetait ses premiers feux.
En un val nos chasseurs pénètrent… devant eux
Quêtent leurs fins limiers ; puis viennent, troupe agile,
Les gars d’Autolycus, parmi lesquels, non loin
Des chiens, Ulysse branle une orgueilleuse lance.
Certain vieux sanglier baugeait là dans un coin,
Dans un fort, qui des vents narguait la violence
Et pouvait défier les plus grosses chaleurs,

Comme toute eau du ciel, tant s’y pressait la ronce.
Mille feuilles jonchaient cette redoute, absconse.
Le solitaire entend les chiens et les veneurs
S’élançant au taillis ; il sort de sa retraite,
Les crins tout hérissés, des flammes dans les yeux,
Et fait face au péril. Ulysse, vite en tête,
Lève énergiquement son fer audacieux,
Jaloux de le percer. Plus prompt, d’un coup oblique,
Au-dessus du genou le porc fend le héros ;
L’ivoire ouvre les chairs, mais sans atteindre l’os.
Ulysse en son flanc droit plonge aussitôt sa pique ;
D’outre en outre le monstre a le corps traversé.
Il roule sur le sol et bruyamment expire.
Les bons fils d’Autolyque entourent le blessé,
Et, bandant avec art l’accroc du jeune Sire,
Arrêtent le sang noir par un enchantement ;
Ensuite l’on retourne au foyer domestique.
Le riche Autolycus, ses fils pareillement,
L’ayant guéri, comblé de maint don mirifique,
Se hâtent de le rendre, entièrement heureux,
À ses doux bords. Son père et sa très noble mère,
Ravis de son retour, sur le coup désastreux
L’interrogent en plein. Lui, de narrer sincère
L’entaille que lui fit la dent du sanglier
Qu’au Parnése il chassa, joint aux fils d’Autolyque.

La vieille a reconnu cette marque authentique ;
Elle en laisse échapper la jambe du guerrier.
Et la jambe retombe au bassin qui résonne,
Puis se renverse ; l’onde à terre se répand.
De joie et de douleur Eurycléa frissonne ;
Son œil s’emplit de pleurs, et sa langue se prend.


À la fin, saisissant le menton de son maître :
« Ulysse ! ô cher enfant ! Aveugle à ton égard,
Seulement au toucher j’ai pu te reconnaître. »
Cela dit, vers la reine elle lance un regard,
Pour montrer que là même est son époux céleste.
Mais celle-ci ne voit ce regard singulier ;
Minerve a détourné ses yeux. D’une main leste
Le héros tient pourtant sa nourrice au gosier,
Et, l’attirant de l’autre, âprement lui murmure :
« Mère, tu veux me perdre ? Et cependant ton sein
M’allaita. Réchappé de mainte autre blessure,
Je rentre, après vingt ans, au sol ithacéen.
Or, puisque tu sais tout par un dieu qui t’éclaire,
Tais-toi, ne me signale à personne au dedans ;
Car je t’en avertis, ce sera ton salaire,
Si Zeus dompte sous moi les hautains Prétendants,
Point ne t’épargnerai, quoique étant ma nourrice,
Quand les serves du lieu seront mises à mort. »

La prudente Euryclée, apaisant ce transport :
« Ô mon fils, de tes dents quelle parole glisse ?
Tu connais ma vigueur et ses effets certains ;
Je serai comme un roc, un fer impénétrable.
Mais écoute et retiens cette offre secourable :
Si Zeus dompte sous toi les Prétendants hautains,
Du coup je t’apprendrai celles de tes servantes
Qui vivent dans le calme ou d’un train dissolu. »

Incontinent le prince aux manœuvres savantes :
« Pourquoi me les citer ? Mère, c’est superflu ;
Des fourbes je saurai distinguer les loyales.
Mais garde le silence, et laisse faire aux dieux. »

Il dit ; Eurycléa court, à travers les salles,
Chercher d’un nouveau bain l’élément copieux.

Après que l’a baigné, parfumé sa complice,
Le roi s’assied plus près du feu réjouissant,
Et de ses penaillons couvre sa cicatrice.
La chaste Pénélope, alors recommençant :
« Bon pérégrin, je veux t’interroger encore,
Car voici le moment de ce tendre sommeil
Qui charme même ceux que le souci dévore.
Moi, le ciel m’affligea d’un chagrin sans pareil.
Le jour, lorsque je brode, en ne cessant d’astreindre
Mes femmes au travail, j’aime à pleurer, gémir ;
Puis, quand l’ombre est venue et que tous vont dormir,
Je m’étends sur ma couche où reviennent m’étreindre
De poignantes douleurs qui m’arrachent des cris.
Comme l’humble Aédon, fille de Pandarée,
Entonne, au renouveau, sa chanson adorée,
Du sein des rameaux verts des arbres refleuris,
Et, répandant sa voix en sonores cadences,
Pleure son cher Ityle, enfant du roi Zéthus,
Qu’elle immola jadis, dans ses inadvertances :
Ainsi de deux côtés j’ai les sens combattus.
Dois-je, au sort de mon fils complètement liée,
Garder mon toit, mes gens, mes terrains de valeur,
Avec l’humain respect ma foi conciliée,
Ou suivre l’Achéen qu’on dira le meilleur,
Et qui, pour m’obtenir, sera le plus prodigue ?
Tout jeune, Télémaque, en sa simplicité,
Mettait à mon hymen, à ma fuite une digue.
Ores qu’il a grandi, que bout sa puberté,
Il presse mon départ hors de cet édifice,

Tant l’indigne des Grecs l’horrible empiètement.
Mais écoute ce songe, explique son caprice.
Vingt jars, en ma maison, me mangent du froment
Trempé d’eau ; je m’amuse à les regarder faire.
Du mont vient tout à coup un grand aigle au bec dur,
Qui les happe, les tue ; et tandis que sur l’aire
Tous gisent, l’assaillant s’élève dans l’azur.
Je pleurais, je criais, bien que ce fût un songe.
Ma suite aux beaux cheveux, groupée en cercle étroit,
Prend part à la détresse où ce tableau me plonge.
L’aigle revient alors, se perche au bord du toit,
Et, pour me rassurer, dit d’une voix humaine :
« Fille du noble Icare, espère, et haut le cœur !
Ton rêve ne ment pas, son issue est prochaine.
Ces jars sont tes galants, et moi, l’aigle vainqueur.
Je suis ton fier époux rentré soudain au gîte,
Afin d’anéantir ces lâches tour à tour. »
Il a dit ; sur-le-champ le doux sommeil me quitte.
Je regarde partout, et je vois dans la cour
Les jars mangeant leur grain à l’auge coutumière. »

L’industrieux héros n’hésite à repartir :
« Reine, ce songe-ci ne peut d’autre manière
S’interpréter ; Ulysse eut soin de t’avertir
Du résultat final. Tout ce monde interlope
Est condamné ; la Mort frappera chacun d’eux. »

En ces termes reprend la sage Pénélope :
« Les songes, cher forain, ont un sens nébuleux ;
Leur accomplissement est chose aléatoire.
Deux portes vont s’ouvrant à ces spectres légers ;
L’une est faite de corne, et l’autre est en ivoire.

Ceux que l’ivoire opaque envoie en messagers
Sont trompeurs, et jamais ils ne se réalisent.
Mais ceux qu’a dépêchés le portail transparent,
Au mortel qui les voit la vérité prédisent.
De ce côté ne sort mon rêve incohérent ;
Pour mon fils et pour moi, sinon, quel vif délice !
Mais écoute et retiens ce projet délicat.
Il vient, le jour fatal qui doit du seuil d’Ulysse
M’éloigner, car j’entends proposer un combat.
Jadis mon beau seigneur alignait sous ces voûtes
Douze haches d’aplomb, comme étais de vaisseaux.
De très loin il dardait sa flèche à travers toutes.
J’imposerai même œuvre aux Prétendants rivaux.
Celui qui tendra l’arc du poing le plus habile
Et raide enfilera les douze creux d’acier,
Je le suis, délaissant pour lui ce cher asile
De mon printemps, ce toit confortable et princier,
Dont je me souviendrai, même en rêvant, oui certe. »

Le monarque subtil de répondre à l’instant :
« Ô prudente moitié du roi, fils de Laërte,
Ne le retarde pas, ce combat palpitant,
Car tu verras surgir l’ingénieux Ulysse
Avant qu’aucun des chefs ait bandé l’arc fameux
Et sillonné le but de sa flèche novice. »

Pénélope réplique au vieillard chaleureux :
« Forain, si tu voulais prolonger l’harmonie
De tes discours, mes yeux ne se fermeraient pas.
Mais le corps n’admet point d’éternelle insomnie.
Aux forces des mortels qui peinent ici-bas
Les dieux ont assigné leur mesure propice.

Je vais donc remonter à mon appartement
Et fouler ce duvet pour moi si peu clément,
Si mouillé de mes pleurs, depuis que mon Ulysse
Partit pour cette Troie au nom tant abhorré.
Je me coucherai là ; toi, dors en notre enceinte,
Soit à la dure, ou bien dans un lit préparé. »

La reine, sur ces mots, gagne sa chambre sainte,
Son féminin cortège accompagnant ses pas.
Rentrée à son étage avec chaque amphipole,
Elle y pleure l’époux dont rien ne la console,
Jusqu’à ce qu’Athéné l’endorme dans ses bras.

CHANT XX




CHANT XX



ÉVÉNEMENTS QUI PRÉCÈDENT LA MORT
DES PRÉTENDANTS

Le héros cependant va coucher au portique.
Sur la dalle il étend le cuir vert d’un taureau,
Et, dessus, des toisons du bercail domestique ;
Après, Eurynomé lui jette un grand manteau.
Ulysse là repense à sa lutte prochaine,
Sans fermer l’œil. Soudain s’échappent du palais
Ces tendrons qu’aux Galants lie une impure chaîne.
Leur gaîté se traduit par des rires follets.
Le cœur du roi s’émeut dans sa chère poitrine ;
De suite il délibère en ses esprits ardents
S’il va trancher les jours de chaque concubine,
Ou s’il les laissera s’unir aux Prétendants
Pour la dernière fois. Toute son âme gronde.
Comme une lice, autour de ses frêles petits,
Jappe contre un passant, le menace iraconde :
Ainsi rugit son être à ces honteux délits.
Mais se frappant le sein, se gourmandant lui-même :
« Patience, ô mon cœur ! tu supportas bien pis,
Dans ce terrible jour où l’affreux Polyphème

Mangeait mes fiers compains ; calme, tu t’assoupis
Jusqu’à ce que ma ruse ouvrît l’antre implacable. »

Il refrène son cœur en ces termes puissants,
Et son cœur reste coi, comme la nef qu’un câble
Force au repos ; mais lui, se retourne en tous sens.
Tel que, de maints côtés, au foyer qui pétille
Un cuisinier présente un ventre de chevreau,
Plein de graisse et de sang, pour que plus vite il grille ;
Tel s’agite le preux, cherchant dans son cerveau
Comment il pourra seul détruire l’amalgame
Des Poursuivants. D’en haut descend alors Pallas,
Qui s’approche de lui sous les traits d’une femme ;
Se penchant sur son front, elle lui dit tout bas :
« Pourquoi veiller encore, inconsolable hère ?
Te voici dans tes murs, auprès de ta moitié
Et d’un fils qui ferait l’orgueil de plus d’un père. »

L’ingénieux Ulysse, à ce mot de pitié :
« Oui, oui, tu parles d’or, véridique déesse ;
Mais dans ma tête en feu je rumine comment
Je pourrai des intrus dompter l’acharnement,
Moi seul, quand au palais formidable est leur presse.
Du reste, bien plus loin vont mes regards experts :
Si, grâce à Zeus, à toi, mon bras les extermine,
Où me réfugier ? Que ton art l’examine. »

Incontinent Pallas, l’immortelle aux yeux pers :
« Insensé, l’on se fie à plus d’un acolyte
Moindre que soi, mortel, de pauvre entendement ;
Et moi je suis déesse, et partout je milite
En ta faveur. Aussi, sache-le pleinement :

Quand même sur nous deux fondraient cinquante loches
De hardis combattants, prêts à nous juguler,
Leurs bœufs, leurs moutons gras iraient garnir tes broches.
Cède donc au sommeil ; il est dur de veiller
Toute la nuit ; bientôt tu sortiras de honte. »

Elle dit, et répand le somme sur ses yeux ;
Puis l’alme déité vers l’Olympe remonte,
Dès qu’au gré des pavots le roi dort, oublieux
De ses chagrins. Pourtant son épouse s’éveille
Et se met à pleurer, assise en son doux lit.
Lorsque son œil royal de pleurs se désemplit,
De Diane en ces mots elle attire l’oreille :
« Diane, auguste dive, enfant de Jupiter,
Oh ! perce-moi la gorge avec une sagette,
À l’instant même, ou bien permets qu’une tempête,
M’emportant de son souffle aux routes de l’éther,
Dans l’Océan rapide enfin me précipite !
Les filles de Pandare ont fait ce noir plongeon.
Leurs parents étaient morts ; elles, dans leur donjon,
Orphelines restaient ; mais la tendre Aphrodite
Les nourrit de caillé, de miel pur, de bon vin.
Junon leur octroya, par-dessus toutes dames,
L’éclat, l’honnêteté ; Diane un port divin ;
Et Pallas leur apprit l’art des superbes trames.
Tandis qu’aux pics d’Olympe Aphrodite venait,
Pour que Zeus darde-foudre à ces aimables filles
Fournît de beaux hymens (Zeus sait tout, il connaît
Le bon, le mauvais sort des terrestres familles),
La Harpye enleva leur couple étincelant,
Et sous l’âpre Érinnys les mit en esclavage.
Qu’ainsi l’Olympe altier me traite en mon veuvage,

Ou ton arc, ô Diane, afin que, contemplant
Ulysse, même au fond du gouffre lamentable,
Je n’aille réjouir un moins parfait mari !
Le fardeau du malheur est encor supportable,
Quand on pleure, le jour, profondément marri,
Et que, la nuit, l’on dort ; car le sommeil efface
Le bien comme le mal, lorsque les yeux sont clos.
Mais, moi, de songes vains un démon me tracasse.
Tout à l’heure en mes bras reposait un héros,
Semblable à mon guerrier ; et j’étais bien heureuse,
Tenant ce rêve faux pour très vrai, cette fois. »

Elle se tait ; l’Aurore éclate radieuse.
De la pleurante reine Ulysse entend la voix ;
Adonc il réfléchit et vite se figure
Qu’il en est reconnu, qu’elle effleure son corps.
Ramassant les toisons et l’ample couverture,
Il va les déposer dans la salle, et dehors
Traîne le cuir taurin ; puis à Zeus, les mains jointes :
« Père Zeus, si ton veuil, à travers terre et flots,
Chez moi m’a ramené, féru de mille pointes,
Qu’à son réveil quelqu’un me flatte d’heureux mots,
Et qu’en l’air de ta gloire un signe se déploie ! »

Telle est son oraison ; le Dieu juste l’entend.
Aussitôt des sommets de l’Olympe éclatant
Il fait bruire sa foudre. Ulysse est dans la joie.
Une servante alors, qui broyait là du grain
Aux meules du héros, dit la phrase opportune.
Douze femmes d’accord mettaient leur pierre en train,
Moulant l’orge et le blé, notre moelle commune.
Mais toutes, leurs sacs pleins, dormaient de bon aloi.

Une seule veillait, se trouvant la plus frêle ;
Elle arrête sa meule et dit, charmant son roi :
« Ô Zeus, père des dieux et de la gent mortelle,
Ta foudre a retenti dans un ciel étoilé,
Complètement serein ; pour quelqu’un c’est un signe.
Accomplis maintenant le souhait d’une indigne.
Que tous les Poursuiveurs, en ce jour signalé,
Mangent leur dernier pain au râtelier d’Ulysse,
Eux qui cruellement me brisent les genoux
À moudre la farine ; oui, meure leur milice ! »

Le preux se réjouit de ce naïf courroux
Et du carreau de Zeus : il vaincra chaque infâme.
Les serves à l’instant peuplent les beaux parvis ;
Leur phalange aux brasiers souffle une ardente flamme.
Télémaque se lève et revêt ses habits ;
D’un air céleste, il ceint sa rapière affilée,
Attache à ses pieds blancs de riches brodequins,
Saisit un dard forgé par d’habiles vulcains,
Et, debout sur le seuil, interpelle Euryclée :
« Chère nourrice, as-tu d’un lit et d’un repas
Honoré l’étranger ? ou gît-il à distance ?
Car ma mère est ainsi, malgré sa compétence ;
De deux solliciteurs, toujours c’est le plus bas
Qu’elle accueille, laissant trimer le plus honnête. »

La prudente Euryclée alors de repartir :
« Fils, ne l’accuse point, sa conscience est nette.
Ton homme, près de l’âtre, a bu sans ralentir,
Mais n’a voulu manger ; il l’a dit à ta mère.
Sitôt que le sommeil de lui s’est emparé,
Pénélope a prescrit qu’un lit fût préparé.

Lui, comme un malheureux, un pur traîne-misère,
A repoussé tapis et couchette à rideau,
Pour dormir au portail sur une peau bovine
Et des toisons ; on l’a recouvert d’un manteau. »

Elle a dit ; Télémaque au dehors s’achemine,
Le dard au poing ; ses chiens suivent d’un prompt essor.
Il gagne l’agora des Grecs aux belles guêtres.
Euryclée, enfant d’Ops issu de Pisénor,
Stimule tout à coup les serves de ses maîtres :
« À l’œuvre ! nettoyez l’ensemble du palais,
Arrosez-le, jetez de purpurines housses
Sur les sièges brillants, frottez d’éponges douces
Chaque trapèze ; vous, lavez les gobelets,
Les cratères profonds ; et vous, à la fontaine
Allez prendre de l’eau, mais rentrez promptement.
Des chefs ne tardera la séquelle hautaine ;
Ils vont venir : pour tous, c’est fête entièrement. »

Les serves d’obéir à ce qu’elles entendent.
Vingt d’entre elles s’en vont vers la source au flot noir ;
Les autres proprement rangent tout au manoir.
Mais des princes voici les serviteurs ; ils fendent
Des bûches avec soin, tandis que du ruisseau
La vingtaine retourne et que le pâtre arrive,
Menant trois porcs ventrus, les meilleurs du troupeau.
Il les laisse herbeiller dans l’enceinte massive,
Et puis salue Ulysse en ces termes mielleux :
« Pérégrin, les Grégeois t’aiment-ils davantage,
Ou toujours au palais subis-tu leur outrage ? »
Immédiatement le guerrier cauteleux :

« Eumée, ah ! si le ciel châtiait l’insolence
De ces gueux que l’on voit s’adonner aux forfaits
Dans la maison d’autrui, sans ombre de décence ! »

Tels étaient les propos de ces amis parfaits.
En ce moment survient le chevrier Mélanthe,
Suivi de deux bergers ; pour la faim des Rivaux
De son parc il conduit les sujets les plus beaux.
Les ayant attachés sous l’arcade ronflante,
Il apostrophe Ulysse en ces termes blessants :
« Forain, vas-tu longtemps ici nous entreprendre,
La main tendue ? ailleurs tu ne veux pas te rendre ?
Nous allons essayer nos biceps, je le sens,
Avant de nous quitter ; en effet tu mendies
Indûment : d’autres Grecs peuvent bien t’héberger. »

Le preux ne répond rien à ces flèches hardies,
Mais, secouant la tête, il songe à se venger.

Vient en troisième lieu le chef d’hommes Philète,
Amenant aux gloutons génisse et lourds cabris.
Des bateliers, passeurs de quiconque les frète,
Avec ses animaux à leur bord l’avaient pris.
Les ayant attachés sous le bruyant portique,
Du porcher il s’approche et l’interroge ainsi :
« Maître porcher, dis-moi quel est cet homme-ci,
Fraîchement débarqué, les gens dont il se pique
De provenir. Où sont sa patrie et ses toits ?
Le pauvre ! l’on dirait un monarque superbe.
Mais les dieux aux vagants font une vie acerbe,
Puisqu’ils rendent amers même les jours des rois. »


Il dit, s’avance, et prend la main droite d’Ulysse,
Lui tenant aussitôt ce langage vibreux :
« Salut, père étranger ! désormais sois heureux,
Car sans doute aujourd’hui ton âme est au supplice.
Grand Zeus, aucun des dieux n’est plus cruel que toi ;
Tu plonges dans le deuil, dans une mer d’alarmes,
Les faibles terriens engendrés par ta loi.
Je sue en te mirant, mon œil s’emplit de larmes
Au souvenir d’Ulysse : il erre à toi pareil,
Couvert de tels haillons parmi la foule inique,
S’il vit encore et voit la clarté du soleil.
Mais s’il est mort, s’il vague au cachot Plutonique,
Que je pleure ce preux qui me fit, tout jeunet,
Le chef de son bétail aux champs des Céphallènes !
Et maintenant les bœufs fourmillent ; nul finet
N’accroîtrait mieux les rangs des vachettes sereines.
Mais quoi ! pour leurs festins d’autres m’ont ordonné
D’y faire brèche ; ils n’ont souci du jeune Sire,
Ni peur des dieux vengeurs ; déjà chacun désire
Se partager les biens du père infortuné.
Moi, je me dis souvent dans mon âme sensible :
Tant que le fils existe, il serait très affreux
D’aller à l’étranger, de conduire ces bœufs
Vers des hommes nouveaux ; mais il est plus terrible
De rester à souffrir pour le bétail d’autrui.
Piéça je me serais chez un autre bon prince
En fuyard retiré, si grand est mon ennui ;
Mais non, j’attends encor que de quelque province
L’absent revienne, et chasse au galop les têtus. »

En ces termes repart l’industrieux Ulysse :
« Bouvier, tu n’as pas l’air d’un gueux ni d’un obtus ;

Je reconnais qu’en toi réside la justice.
Aussi vais-je te faire un serment solennel :
J’atteste le Très-Haut, la table xénienne,
Et la maison d’Ulysse, à cette heure la mienne,
Qu’Ulysse, toi présent, reprendra son castel,
Puis, que tes yeux verront, s’ils aiment ce spectacle,
Massacrer les coquins qui régentent ces lieux. »

En retour, des bouviers le chef judicieux :
« Forain, si Kronion permet cette débâcle,
Tu connaîtras ma force et ce que vaut mon bras. »

À son exemple, Eumée aux Immortels s’adresse,
Pour que son noble maître au plus tôt reparaisse.

Tels furent les discours échangés dans ce cas.
Or les chefs complotaient l’assassinat turpide
De Télémaque. Un aigle à leur gauche soudain
S’envole, en étreignant un tourtereau timide.
Amphinome de dire au sanguinaire essaim :
« Amis, notre projet, la mort de Télémaque,
Ne saurait réussir ; donc, songeons au repas. »

Ainsi parle Amphinome ; on n’y contredit pas.
Entrant tous au pourpris du divin roi d’Ithaque,
Ils posent leurs manteaux sur des sièges vacants ;
Puis, d’immoler chevreaux et brebis lanigères,
Et génisse indomptée et porc des plus marquants.
On grille, on répartit la fressure ; aux cratères
Le vin se mêle ; Eumée offre les cantharus.
Philète sert le pain dans de riches corbeilles,
Et Mélanthe à son tour verse le jus des treilles.

À l’attaque des plats procèdent les intrus.

Cependant Télémaque, en rusant, place Ulysse
Au salon fastueux, tout près du seuil marbré,
Y porte une humble table, un banc qui n’est plus lisse,
Lui sert des intestins, lui verse un vin pourpré
Dans une coupe d’or, et darde ces paroles :
« Siège ici maintenant, bois du vin parmi nous ;
Je te garantirai des coups et des mots drôles
De tous ces chefs. Ce lieu n’est pas un rendez-vous ;
C’est le palais qu’Ulysse acquit pour son usage.
Vous, princes, modérez vos goûts d’emportement,
Afin que nous n’ayons ni rixe ni tapage. »

Il dit ; chacun se mord les lèvres vivement,
Surpris que le jeune homme ait ce langage acide.
Alors Antinoüs, d’Eupithe l’héritier :
« Achéens, acceptons le trait d’Ulysséide,
Quoique dur ; c’est vraiment un défi très entier.
Kronide nous retint ; sinon, on l’eût fait taire
Dans son même palais, ce parleur merveilleux. »

Télémaque, l’air froid, nargue le commentaire.
Entre temps hors des murs l’hécatombe des Dieux
Suit les hérauts ; le peuple à longue chevelure
Court au bois d’Apollon, l’incomparable archer.
Là de rôtir les chairs, de les prendre à mesure,
Puis, tout bien réparti, de boire et de mâcher.
Au castel, les servants mettent devant Ulysse
Part égale à la leur, ainsi qu’avec esprit
Du brave souverain le cher fils l’a prescrit.
Minerve toutefois aiguise la malice

Des chefs audacieux, afin que, renflammé,
Ne décolère pas Ulysse Laërtide.
Parmi les Prétendants se trouvait un perfide :
Ctésippe était son nom ; il habitait Samé.
Se fiant aux effets de sa fortune immense,
Il briguait la moitié de l’éternel absent.
Le premier à parler, sur ce ton il commence :
« Oyez, nobles seigneurs, ce que je vais pensant.
L’étranger, comme il sied, a reçu part égale
À la nôtre ; on ne peut décemment oublier
Les gens qu’en sa maison Télémaque régale.
Çà, qu’aussi je lui fasse un don hospitalier,
Pour qu’il donne un pourboire au baigneur émérite,
Soit à l’un des valets d’Ulysse le divin. »

Cela dit, d’un bras ferme il lance un pied bovin
Qu’il a pris d’un panier ; mais Ulysse l’évite,
En inclinant le front, et sardoniquement
Rit en lui-même : au mur le projectile frappe.

Télémaque semond Ctésippe vertement :
« Ctésippe, à quelque accroc ta propre vie échappe.
Tu n’as pas atteint l’hôte, il a trompé ton coup.
Autrement de mon fer je t’ouvrais les entrailles,
Et ton père aurait vu tourner en funérailles
Ton hymen. Que nul donc chez moi n’agisse en loup
Furieux ; car déjà je comprends toute chose,
Le bien comme le mal, n’étant plus un bambin.
Pourtant nous consentons à voir, tableau morose,
Nos brebis s’immoler, nos blés et notre vin
S’enfuir ; un homme seul ne maîtrise une foule.
Mais ne m’accablez plus, cessez d’être outrageux.

Que si sous votre airain vous voulez que je roule,
Tant mieux pour moi ; périr est plus avantageux
Qu’assister constamment à ces indignes scènes :
Mes hôtes maltraités, et, sous mon toit pieux,
Nos servantes en proie à des viveurs obscènes. »

Il dit, et tous les chefs restent silencieux.
Enfin Agélas, fils de Damastor, s’écrie :
« Frères, qu’aucun de vous, sottement dépité,
Aigrement ne riposte au blâme mérité.
N’affligez plus ce pauvre, et que l’on n’injurie
Un seul des serviteurs d’Ulysse le divin.
Moi, je voudrais blandir Télémaque et sa mère,
Et puisse-je n’avoir un succès éphémère !
Tant qu’il ne parut pas qu’on espérait en vain
Le retour du monarque en son natal parage,
Blâmables vous n’étiez d’attendre et d’ajourner
Les Prétendants ; c’était le parti le plus sage,
Si chez lui sire Ulysse avait pu retourner.
Ores de le revoir il n’est plus d’espérance.
Va donc près de ta mère et dis-lui carrément
D’épouser le plus beau, le plus prodigue amant.
Et tu dépenseras ta paterne chevance
En festins, d’un autre homme elle ayant soin ailleurs. »

Immédiatement le prudent Télémaque :
« Non, par Zeus, Agélas, et par tous les malheurs
De mon père défunt ou vivant loin d’Ithaque,
Je n’empêche l’hymen de ma mère ; bien mieux,
Hâtant son choix, je donne un présent mémorable.
Mais je n’ose d’ici, d’un mot inexorable,
À jamais la chasser : ne le veuillent les Dieux ! »


Télémaque se tait ; vite aux galants Minerve
Souffle un rire nerveux, égare leur raison.
On les voit déployer une lugubre verve,
En dévorant des chairs sanglantes ; à foison
Leurs pleurs coulent à terre ; en eux règne un deuil sombre.
Le preux Théoclyméne apostrophant ces fous :
« Ô malheureux, quel mal vous crispe ? des flots d’ombre
Enveloppent vos fronts, vos seins et vos genoux.
Un sanglot retentit ; mouillée est toute face.
Ces murs et ces lambris se rougissent de sang.
Portique et cour sont pleins de spectres s’élançant
Au ténébreux Érèbe, et le soleil s’efface
Dans les cieux ; sur nous fond l’horrible obscurité. »

Il dit, et l’assistance en le raillant se pâme,
Et le fils de Polybe, Eurymaque, s’exclame :
« Ce nouveau commensal est fol en vérité.
Jeunes gens, venez donc ! qu’à la Place on le mène,
Puisque dans ce palais il trouve qu’il fait nuit. »

En réponse aussitôt le preux Théoclymène :
« Prince, il n’est pas besoin que je sois reconduit ;
J’ai des yeux, j’ai deux pieds, des oreilles parfaites,
Et dans moi vibre un cœur que rien n’oblitéra.
Ils m’aideront à fuir, car je vois sur vos têtes
S’amasser un orage auquel n’échappera
Nul de ces Poursuivants, qui chez le noble Ulysse
S’arrogent sur chaque être un injuste pouvoir. »

Ces mots jetés, il sort du pompeux édifice,
Et se rend chez Pirée heureux de le ravoir.


Voici que les rivaux, pour piquer Télémaque,
Insultent de concert ses hôtes passagers.
Tous ces fats de glapir, dans leur maligne attaque :
« Cher, tu n’as point de chance avec tes étrangers.
Celui-ci n’est qu’un pleutre, un méchant trouble-fête,
Un paresseux, raflant la coupe et le morceau,
Un vaurien, de la terre inutile fardeau ;
Et l’autre s’est levé, se posant en prophète.
Si tu voulais agir d’un mode intelligent,
Nous les embarquerions sur une agile coque,
Pour les mettre en Sicile, en tirer de l’argent. »

Tels étaient leurs discours ; Télémaque s’en moque.
Muet, lorgnant son père, il attend de son œil
Le signal d’écraser cette horde barbare.
Assise en face d’eux dans un brillant fauteuil,
La chaste Pénélope, enfant du noble Icare,
Écoute les propos qu’échangent ces pervers.
Ils s’attardent joyeux à leurs tables opimes,
Car ils ont abattu quantité de victimes :
Mais jamais un souper n’eut des mets plus amers
Que ceux que le héros et la dive aux yeux pers
Vont tantôt leur offrir, en retour de leurs crimes.




CHANT XXI



L’ÉPREUVE DE L’ARC

L’immortelle aux yeux pers, Minerve, alors engage
La chaste Pénélope, enfant d’Icarius,
À montrer aux Rivaux, pendant leurs gais chorus,
L’arc et l’acier, signal des jeux et du carnage.
La reine, du palais gravissant l’escalier,
D’une robuste main prend une clef orine
En forme de crochet, à poignée ivoirine,
Et monte avec sa suite au retrait péculier
Où se garde l’amas des richesses du maître :
L’airain, l’or, et le fer ouvragé lentement.
Là se cachaient aussi l’arc courbe et la pharètre
Renfermant mainte flèche au fatal sifflement,
Don qu’obtint son époux d’un preux de Laconie,
Iphite Eurytidès, mortel semblable aux Dieux.
Ils s’étaient rencontrés tous deux en Messénie,
Chez le sage Orsiloque. Ulysse dans ces lieux
Au peuple réclamait un important dommage ;
Car des Messéniens avaient pris sur leurs nefs
Trois cents brebis d’Ithaque et leurs rustiques chefs.
Ulysse en député faisait ce long voyage ;

Jeune, il représentait son père et ses Vieillards.
Pour Iphite, il cherchait douze juments perdues
Avec un contingent de mulets fort gaillards.
Sa déveine et sa mort plus tard leur furent dues,
Lorsque, entré sous le toit du fils de Jupiter,
Le patient Hercule, artisan indomptable,
Celui-ci follement l’égorgea de son fer,
Sans craindre les Divins, sans respecter la table
Qui les réunissait. Hercule dans son parc
Retint du brave occis les nerveuses cavales.
Iphite vit Ulysse et lui donna cet arc
Que le grand Eurytus, dans ses maisons royales,
Maniait et transmit à son fils en mourant.
Ulysse offrit joyeux beau glaive, pique immense,
En gage d’amitié ; mais ces preux à leur mense
Ne se reçurent pas : l’autre alla massacrant
Iphite Eurytidés, si semblable aux Célestes,
Duquel cet arc provint. À la guerre jamais
Ne l’emportait Ulysse, en ses navires lestes ;
Mais il laissait toujours au fond de son palais
Ce tendre souvenir, n’en usait que dans l’île.

Quand l’admirable femme a de l’appartement
Touché le seuil de chêne, œuvre d’un homme habile,
Et par lui raboté, nivelé savamment,
Pour y mettre un chambranle, une porte splendide,
Détachant la courroie enroulée à l’anneau,
Elle introduit la clef et du battant solide
Fait glisser le verrou. Comme meugle un taureau
Paissant dans la prairie, ainsi mugit la porte,
En s’ouvrant tout à coup sous l’effort du crochet.
Pénélope alors gagne un gradin, qui supporte

Les coffres à tissus parfumés d’un sachet.
Puis d’étendre le bras, de prendre à la muraille
L’arc que tient prisonnier un étui lumineux.
S’asseyant tout en pleurs, elle met, entre-bâille
L’étui sur ses genoux, enfin sort l’arc fameux.
Sitôt que de sa peine elle peut se remettre,
À travers les couloirs, jusqu’aux jeunes Amants
Elle marche, tenant l’arc courbe et la pharètre
Féconde en mainte flèche aux fatals sifflements.
Ses femmes derrière elle apportent une caisse
Pleine de fers, d’airain, servant aux jeux du roi.

Arrivée aux intrus, la divine princesse
Reste au seuil du salon à la riche paroi,
En recouvrant ses traits de son voile superbe.
Deux servantes de choix veillent à ses côtés.
Soudain aux Prétendants elle dit, d’un beau verbe :
« Oyez, nobles seigneurs, qui vous précipitez
Pour boire sans mesure et manger la fortune
D’un souverain toujours absent ; vous n’avez pu
Colorer jusqu’ici l’invasion commune
Qu’en parlant d’autre hymen, mon premier nœud rompu.
Hé bien ! ô Poursuiveurs, voici la lutte ouverte.
J’apporte le grand arc d’Ulysse le parfait :
Celui qui le tendra du poing le plus alerte
Et saura traverser douze haches d’un trait,
Je le suis, délaissant pour lui ce cher asile
De mon printemps, ce lieu, le plus doux des endroits,
Dont je me souviendrai, même en rêve, je crois. »

Elle dit et commande au porcher très docile
D’apprêter pour les chefs l’arc et le fer brillant.

Eumée, avec un pleur, les prend et les dispose ;
Le bouvier pleure aussi devant l’arc grandiose.
Mais vite Antinoüs crie en les houspillant :
« Ô niais campagnards, manants à courte vue,
Par vos pleurs insensés pourquoi remuez-vous
Le cœur de cette femme ? Elle est assez émue,
Depuis qu’elle perdit un adorable époux.
Restez assis, mangez en paix, ou que vos larmes
Aillent couler dehors. Mais laissez l’arc ici.
L’épreuve assurément va causer des alarmes,
Car nul ne le tendra d’un doigté réussi.
Il n’est pas un guerrier, dans toute l’affluence,
Qui vaille Ulysse. Enfant, je connus ce vainqueur ;
Malgré le cours des ans, j’en ai la souvenance. »

Il parle de ce ton, se flattant dans son cœur
De bander seul la corde et d’enfiler les haches.
Mais il doit le premier goûter le trait parti
De la main de ce roi, que d’injures bravaches
Chez lui-même il comblait, avec son dur parti.

À son tour Télémaque, en sa vigueur ardente :
« Oh ! certes Zeus Kronide étouffe ma raison.
Ma bonne mère dit, quoique étant fort prudente,
Qu’elle entend convoler et fuir cette maison ;
Et moi stupidement je ris et je jubile.
Or ça, disputez-vous, Prétendants ébahis,
Celle qui n’a d’égale en l’Achéen pays,
Dans Argos, dans Mycène, et dans la sainte Pyle,
Ni dans Ithaque, ni sur le noir continent.
Mais vous le savez tous ; pourquoi louer ma mère ?
Allons ! ne différez cette épreuve sévère.

Tentez de courber l’arc, qu’on sache le gagnant.
Je vais d’abord moi-même essayer de le tendre ;
Si je puis le bander et traverser le but,
Je n’aurai pas l’ennui qu’une mère aussi tendre
Parte, suive un autre homme, en laissant au rebut
Un fils déjà très apte aux fiers jeux de son père. »

Il dit, et, bondissant, rejette son manteau
De pourpre, et se déceint de sa fine rapière.
Alors, creusant des trous sur le même niveau,
Il y met chaque hache, au cordeau les aligne,
Tasse la terre autour. Et chacun d’admirer
Comment du premier coup il montre un art insigne.
L’enfant retourne au seuil et s’apprête à tirer.
Trois fois il étreint l’arc pour fléchir sa courbure,
Et trois fois l’arc résiste, et cependant il veut
Le bander, puis d’un trait franchir toute échancrure.
Pour un dernier effort, près de vaincre, il se meut,
Quand Ulysse, d’un signe, enchaîne sa vaillance.
Le divin Télémaque, en cédant à regret :
« Dieux ! je serai toujours atteint de défaillance ;
Ou bien je suis trop jeune, et mon bras ne saurait
Repousser d’un gredin l’insolence gratuite.
Vous donc, qui possédez des nerfs plus vigoureux,
Essayez l’arc puissant, et terminons de suite. »

À ces mots, il dépose à terre l’arc du preux
Contre l’un des battants des portes bien jointives ;
Puis, sur le bel anneau son dard aigu penché,
Il retourne au fauteuil dont il s’est arraché.

Alors Antinous, fils d’Eupithe, aux convives :

« Mes amis, levez-vous dans l’ordre coutumier
Que suit notre échanson, conséquemment la droite. »

Antinoüs a dit ; la chose paraît droite.
Liodès, fils d’Énops, s’avance le premier.
C’était leur aruspice ; auprès du grand cratère
Il s’isolait toujours : or, seul il abhorrait
L’injustice, et des chefs blâmait le caractère.
De prime abord il prend l’arc et l’agile trait.
Se campant sur le seuil, au bander il procède,
Mais n’en vient pas à bout ; ses doigts fins, inexperts,
Sont bientôt fatigués ; il dit donc à ses pairs :
« Amis, je n’en peux plus, qu’un autre me succède.
Cet arc-ci privera maint brave chatouilleux
Du souffle et de la vie ; au fait, mieux vaut qu’on meure
Que de vivre frustré du bien qui dans ces lieux
Fait qu’éternellement notre élite demeure.
Maintenant à part soi chacun va se jactant
D’emmener Pénélope, en l’absence d’Ulysse ;
Mais qu’il éprouve l’arc ! soudain, quittant la lice,
Vers toute autre Achéenne au péplum éclatant
Il portera ses dons : la reine alors, sans troubles,
Suivra le plus offrant et l’élu du Destin. »

Cela dit, il dépose à terre l’arc mutin,
Contre l’un des battants des belles portes doubles ;
Puis, sur le riche anneau son dard aigu penché,
Il retourne s’asseoir à sa place constante.

De suite Antinoüs le gourmande, fâché :
« Liodès, quel propos de ta bouche mordante
S’échappa ? Je frémis de l’avoir entendu.

Quoi ! cet arc doit priver maint brave de la vie,
Par la seule raison que tu ne l’as tendu ?
C’est qu’au flanc maternel tu ne puisas l’envie
De manier les arcs, les flèches du guerrier ;
Mais d’autres bras plus forts vont le bander sur l’heure. »

Aussitôt s’adressant au maître chevrier :
« Mélanthe, allume donc du feu dans la demeure ;
Avance un large banc recouvert d’une peau ;
Ensuite apporte-nous du suif en boule épaisse,
Afin que par nos preux chauffé, frotté de graisse,
L’arc plie, et que le tir s’achève bien et beau. »

Il a dit, et Mélanthe allume un feu vivace,
Avance un large banc d’une peau recouvert,
Et rapporte de suif une sphérique masse.
Les galants chauffent l’arc, l’éprouvent de concert.
Mais aucun ne le tend ; tous s’épuisent en râles.
Cependant Eurymaque et l’âpre Antinoüs
Se réservent ; ce sont les chefs et les plus mâles.

Eumée en ce moment avec Philétius
S’éloigne des arceaux du divin Laërtide ;
Incontinent le roi se coule derrière eux.
Quand ils ont dépassé le seuil de la cour vide,
Le héros les aborde, et, d’un ton doucereux :
« Bouvier, et toi, porcher, faut-il que je vous glisse
Un mot, ou non ? Ma fibre à parler m’enhardit.
Que feriez-vous céans pour seconder Ulysse,
S’il rentrait tout à coup, qu’un dieu vous le rendît ?
Seriez-vous pour ces chefs ou bien pour votre maître ?
Selon vos sentiments répondez tous les deux. »


À cette question, l’homme du parc champêtre :
« Père Zeus, accomplis le plus cher de mes vœux !
Qu’il rentre ce héros, qu’un démon nous le rende ;
Tu connaîtras ma force et ce que vaut mon bras. »

Pareillement Eumée à tous les dieux demande
Que son doux souverain revienne en ses États.
De leur sincérité quand il a bien les preuves,
Le monarque en ces mots se découvre aux valets :
« Votre maître, c’est moi ! j’arrive en mon palais
Après vingt ans d’absence, une foule d’épreuves.
Seuls de mes serviteurs, vous avez, je le vois,
Désiré mon retour ; je n’en ouïs pas d’autre
Souhaiter qu’en ces murs je reprisse mes droits.
Donc, sachez nettement quel avenir est vôtre.
Si Zeus dompte sous moi ces Prétendants mauvais,
Je vous donne à chacun une épouse, des terres,
Puis un beau toit non loin du mien ; et, désormais,
Vous serez pour mon fils deux compagnons, deux frères.
Mais allons, que j’exhibe un signe familier
Qui frappe votre cœur, m’affirme sans réplique :
C’est l’accroc que me fit la dent du sanglier
Qu’au Parnès je chassai prés des fils d’Autolyque. »

Lors ouvrant ses haillons, il montre l’affreux coup.
Dès que tous deux ont vu, palpé la cicatrice,
Pleurant, jetant les bras autour du sage Ulysse,
Ils couvrent de baisers et sa tête et son cou.
Ulysse baise aussi leurs mains, leur chevelure,
Et l’on aurait versé des larmes jusqu’au soir,
Si le héros n’eût dit, pour vitement conclure :
« Trêve aux pleurs, aux sanglots ! de peur que du manoir

Ne surgisse un témoin qui s’en irait nous vendre.
Rentrons donc un par un, et non tous à la fois ;
Moi d’abord, vous après. Mais il faut nous entendre.
Nul ne voudra permettre, en ce milieu grivois,
Qu’on m’abandonne l’arc et les flèches guerrières.
Or toi, divin Eumée, emporte l’instrument
Et mets-le dans mes mains ; puis, dis aux chambrières
De clore l’huis épais de leur département.
Si quelqu’une perçoit des cris et du tapage
Dans la salle des chefs, qu’elle ne sorte pas,
Mais demeure en silence auprès de son ouvrage.
Quant à toi, cher Philète, à clef tu fermeras
Les portes de la cour, et les lieras d’un câble. »

Cela dit, il retourne au pompeux bâtiment
Et de nouveau s’assied sur son rugueux érable.
Ses deux bons serviteurs rentrent subséquemment.

Eurymaque déjà maniait l’arc rebelle,
Au feu le tournaillant, sans pouvoir même ainsi
Le tendre ; il gémissait dans son cœur endurci.
À la fin il s’exclame, en geignant de plus belle :
« Grands dieux ! pour moi, pour vous, quelle calamité !
L’hymen me touche moins, quoique je le regrette ;
Il existe en effet plus d’une femme prête
Dans la marine Ithaque ou telle autre cité.
Mais je rage de voir que nous n’avons la force
Du divin Ulyssès, puisqu’on ne peut dompter
Son arc ; à notre honneur nous donnons une entorse. »

Antine, fils d’Eupithe, alors de riposter :
« Frère, cela n’est point, tu le sais bien toi-même.

C’est en ville aujourd’hui le festival du dieu ;
Aussi qui tendrait l’arc ? Donc, plus d’effort extrême.
Laissons également les haches au milieu
Du champ clos : sous le toit du Laërtide Ulysse
Aucun de ces objets ne sera détourné.
Ores, que l’échanson apporte maint calice ;
À Phœbus l’on boira, cet arc abandonné.
Et que Mélanthius, qui soigne bouc et bique,
Amène, au point du jour, la fleur de son troupeau.
On cuira les fémurs pour l’archer olympique,
Et, l’arc repris, le tir finira bel et beau. »

Antinoüs se tait ; à ses vœux l’on défère.
Les hérauts font aux mains l’ondoiement édicté ;
Puis de jeunes garçons, empourprant tout cratère,
Passent les gobelets auxquels ils ont goûté.

La libation faite, et chaque soif éteinte,
L’humble Ulysse s’écrie insidieusement :
« Écoutez, poursuiveurs d’une reine très sainte,
Ce que mon simple esprit m’inspire en ce moment.
J’en adjure Eurymaque, et l’immortel Antine
Dont le sage conseil a tantôt prévalu :
Oui, laissez l’arc, songez à la fête divine.
Un dieu fera demain connaître son élu.
Mais confiez-moi donc cette arme, que j’éprouve
Mes forces devant vous, pour voir si dans mon corps
Ma vigueur d’autrefois maintenant se retrouve,
Ou si courses et maux ont brisé mes ressorts. »

Il dit, et la fureur transporte l’assistance ;
Tous craignent que son bras ne tende l’arc poli.

Antine, s’exaltant, en ces termes le tance :
« Étranger de malheur, ton crâne est affaibli.
Ne te suffit-il pas de t’asseoir à la table
Des Principaux, d’y vivre abondamment, d’ouïr
Nos phrases, nos discours, lorsque nul misérable
De si hauts entretiens n’est admis à jouir ?
Le vin doux t’abrutit, car son miel qui restaure
Est nuisible au cerveau, quand on en fait abus.
Le vin, sous les lambris du fier Pirithoüs,
Perdit Eurytion, le célèbre centaure.
Hôte du roi Lapithe, aviné, furibond,
Il perpétra chez lui des horreurs sans pareilles.
Courroucés, les héros le traînèrent d’un bond,
Du portique au dehors, le nez et les oreilles
Tranchés d’un fer cruel. Pour lui, l’esprit dément,
Au loin il emporta ses tristesses dépites.
Dés lors furent brouillés Centaures et Lapithes ;
Mais l’ivrogne d’abord reçut son châtiment.
C’est pourquoi je t’annonce un terrible déboire,
Si tu tends l’arc ; n’espère un aide accidentel
Parmi le peuple, non ! sur une coque noire,
Au despote Échétus, fléau de tout mortel,
Nous t’enverrons ; et, là, rien ne rompra ta chaîne.
Bois donc en paix, ne lutte avec de jeunes preux. »

Immédiatement la juste souveraine :
« Antinoüs, il n’est ni beau ni généreux
D’insulter les forains qu’héberge Télémaque.
Crois-tu, si l’étranger, à son bras se fiant,
D’Ulysse par hasard tend l’arc terrifiant,
Qu’il se pose en mari, m’emmène en sa baraque ?
Lui-même ne se livre à ce calcul profond.

Qu’un penser de ce genre adoncques ne circule
Entre vous, commensaux ; ce serait ridicule. »

L’héritier de Polybe, Eurymaque, répond :
« Pénélope Icaride, ô reine de nos âmes,
Nul ne pense indûment qu’il veuille t’épouser ;
Mais on tremble aux brocards des hommes et des femmes.
Quelque minable Grec pourrait ainsi jaser :
Qu’infimes sont ces gens qui briguent la compagne
D’un guerrier ! ils n’ont su bander son arc lustreux,
Tandis qu’un mendiant, venu de la campagne,
L’a dominé sans peine, a traversé les creux.
— Ce langage public nous couvrirait de honte. »

La ferme Pénélope incontinent repart :
« Eurymaque, jamais la louange ne monte
Vers ceux qui, l’outrageant, pillent de part en part
La maison d’un héros. Pourquoi tant de bassesse ?
Quant à ce pérégrin, il est grand, bien tourné,
Et d’un père fameux se brave d’être né.
Donc prêtez-lui l’arc rude, et voyons son adresse.
Car, je vous le promets, et du coup je le tiens :
S’il tend l’arc, si Phœbus lui donne cette gloire,
Je lui baille un chiton, un manteau méritoire,
Un javelot, terreur des hommes et des chiens,
Plus un glaive à deux fils, d’élégantes chaussures,
Et je le fais conduire où bon lui semblera. »

Télémaque, en réponse à ces larges mesures :
« Ma mère, seul des Grecs, et comme il me plaira,
J’ai le droit d’accorder ou d’ôter l’arc rigide.
Ni les princes d’Ithaque au terroir épineux,

Ni ceux des ports voisins, près de l’hippique Élide,
Ne peuvent arrêter mon élan, si je veux
Le remettre au vieillard, même pour son usage.
Mais remonte chez toi, va reprendre ton lin,
Tes rapides fuseaux, et de ton entourage
Surveille le travail. Au groupe masculin,
À moi, le soin de l’arc : en ces lieux je commande. »

Pénélope, sans voix, se retire aussitôt,
Méditant de son fils la sage réprimande.
Rendue avec sa suite aux étages du haut,
Elle y pleure à loisir son cher époux Ulysse,
Jusqu’à ce que Pallas l’endorme doucement.

Or, Eumée a pris l’arme et court dans l’édifice ;
Tous les galants vexés l’en blâment vertement.
Chacun de ces faquins dans sa rage s’écrie :
« Où donc portes-tu l’arc, vil gardien de pourceaux ?
Là-bas bientôt tes chiens, meute par toi nourrie,
Sans espoir de secours te mettront en morceaux,
Si Phœbus et l’Olympe à nos vœux sont faciles. »

Ils disent… le porcher lâche l’arc à l’instant,
Ahuri du fracas de tant de voix hostiles.
Mais, d’un autre côté, Télémaque, éclatant :
« Père, en avant ! ne cède à leur multiple audace ;
Sinon, à coups de pierre, aux champs je t’enverrai.
Quoique je sois plus jeune, en vigueur je te passe.
Ô ciel ! si je pouvais, de ma force assuré,
L’emporter aussi bien sur ces chefs malévoles !
Je les chasserais tous, honteux et pantelants,
De ce castel souillé par leurs affronts sanglants. »


Il dit, et les Rivaux de rire à ces paroles ;
Leur violent courroux s’est apaisé soudain.
Le pasteur, portant l’arc à travers l’assemblée,
Se rapproche d’Ulysse et le met dans sa main ;
Puis il monte avertir la nourrice Euryclée :
« Prudente Eurycléa, Télémaque t’enjoint
De clore l’huis épais des chambres ancillaires.
Si quelque femme entend du bruit, des pas célères,
Dans la salle des chefs, qu’elle ne sorte point,
Mais demeure en silence auprès de son ouvrage. »

Cet ordre n’est pas vain ; la vieille, sans délais,
Ferme les lourds battants du féminin étage.
Philète, en tapinois s’échappant du palais,
Ferme aussi de la cour le portail tutélaire.
Sous le porche gisait un câble en papyrus :
Il en étreint la porte et rejoint les intrus ;
Ensuite il se rassoit à sa place ordinaire,
L’œil fixé sur Ulysse. Et déjà le héros
Tournait, retournait l’arc, mirant si d’aventure
Les vers n’auraient piéça rongé sa corne dure.
Et l’un des Poursuivants guignait, jetant ces mots :
« Cet homme assurément est un archer illustre ;
Il a des arcs pareils au toit de ses aïeux,
Ou bien il veut en faire. Ah ! comme le vieux rustre
Tripote celui-ci de ses doigts anxieux ! »

Un autre de ces fats disait, plein de malice :
« Puisse-t-il parvenir à la prospérité,
Aussi vrai qu’il tendra cet engin révolté ! »

Les gueux raillaient ainsi ; mais le subtil Ulysse

A pesé, visité son arc prodigieux.
Soudain, comme un aède expert à la cithare,
Au moyen d’une clef, de sa corde s’empare
Et raidit aisément le boyau précieux,
Ulysse sans efforts bande l’arme cruelle.
De sa dextre il a pris le nerf pour l’essayer,
Et le beau son qu’il rend semble un cri d’hirondelle.
Les Amants réunis vite de s’effrayer,
De changer de couleur. Zeus tonne, avis notable ;
Le patient Ulysse en lui-même bénit
L’annonce qu’à propos Kronide lui fournit.
Il empoigne un dard nu, placé près de sa table ;
Les autres sont restés dans le vaste carquois,
Et les Grecs tout à l’heure en sentiront l’approche.
Tenant l’arc à plein poing, il tire nerf et coche,
Sans bouger de son siège, et lance, l’œil narquois,
Le long trait. Il ne manque aucun trou des bipennes,
Du premier au dernier ; mais sa flèche d’airain
Franchit tout. À son fils alors, avec entrain :
« Ton hôte n’a voulu te susciter des peines,
Ô Télémaque ! il a courbé l’arc sans rater
Et donné dans le but. Ma force existe entière ;
Donc ces fiers Prétendants ont tort de m’insulter.
Mais, tandis qu’il fait jour, préparons la matière
Du souper, puis songeons à nous bien divertir
Par le chant et la lyre, ornements d’une fête. »

Il dit, meut les sourcils ; de sa lame parfaite
Son cher fils aussitôt a soin de se nantir.
Ensuite il prend sa lance, et, relevant la tête,
Près du banc paternel il la fait retentir.

CHANT XXII




CHANT XXII



MASSACRE DES PRÉTENDANTS

Cependant le grand roi dépouille ses haillons
Et bondit vers le seuil, tenant l’arc, puis l’archière.
Il répand à ses pieds la masse meurtrière
Des dards qu’elle renferme, et crie aux princillons :
« Le voici terminé, ce léger exercice !
Je vise un autre but que nul ne tenterait ;
Voyons si je l’atteins, si Phœbus m’est propice. »

Contre Antine, à ces mots, il lance un rude trait.
Ce prince allait humer une coupe à deux anses,
Superbe, d’or massif ; pour boire le bon vin
En l’air il l’élevait, sans songer aux licences
De la Mort. Qui jamais eût dit qu’en ce festin
Un seul homme, entre cent, si brave qu’il pût être,
L’aurait soudain plongé dans l’infernal État ?
La flèche odysséenne en sa gorge pénètre
Et traverse les chairs de son cou délicat.
Il tombe de côté, la coupe délectable
Quitte ses doigts ; bientôt de sa bouche un sang noir
Jaillit à flots épais ; son pied frappe la table
Qui du coup se renverse, et tous les mets de choir.

Viande et pain sont souillés. La troupe commensale,
À voir l’être expirant, s’agite en désarroi.
On s’enfuit des fauteuils, on roule par la salle,
Interrogeant des yeux chaque riche paroi ;
Mais plus de boucliers, de lances pour leurs paumes !

Et les chefs d’entreprendre Ulysse avec courroux :
« Malheur à toi, forain, qui transperces les hommes !
C’en est fait de tes jeux, tu vas périr par nous.
Car tu viens de faucher la fleur la plus exquise
D’Ithaque ; aussi ton corps repaîtra les vautours. »

Chacun parlait ainsi, croyant que par méprise
Le meurtre avait eu lieu ; ces esprits à rebours
Ne sentaient pas sur eux planer l’heure fatale.

Les mirant de travers, le terrible matois :
« Chiens, vous ne pensiez point qu’à ma rive natale
Ilion me rendrait, vous qui pilliez mes toits,
À mes serves donniez lubriquement la chasse,
Et convoitiez de plus ma femme, moi vivant,
Sans redouter les dieux, souverains de l’espace,
Ni l’humaine vengeance à jamais vous suivant.
Aujourd’hui sur vous tous la Kère étend ses ailes.

Il dit, et dans leur sein court la pâle terreur ;
Tous cherchent comment fuir ses atteintes mortelles.
Eurymaque lui seul se campe en discoureur :
« S’il est vrai que tu sois l’errant monarque Ulysse,
À bon droit tu te plains des actes déloyaux
Consommés dans tes champs et dans cet édifice.
Mais voilà terrassé le fauteur de ces maux,

Antinoüs ; c’est lui qui se fit notre guide,
Bien moins pour s’assurer un hymen savoureux
Que pour une autre fin dont l’a frustré Kronide.
Il voulait sur Ithaque, au peuple vigoureux,
Régner seul, et tuer ton enfant par avance.
Ore il meurt justement, épargne tes sujets.
Humbles nous te paierons, collectant mille objets,
Tout ce que l’on a bu, mangé de ta chevance.
Chacun t’apportera la valeur de vingt bœufs
En airain, comme en or, jusqu’à ce que s’apaise
Ta rancœur : on comprend que tu fusses nerveux. »

Le roi, lui décochant une œillade mauvaise :
« Eurymaque, j’aurais tous vos biens paternels,
Et vos propres trésors, et tout autre apanage,
Que je ne suspendrais l’implacable carnage,
Avant d’avoir puni ce tas de criminels.
Votre unique ressource est de combattre en face,
Ou de fuir, si l’on veut se soustraire au trépas.
Mais nul n’évitera son destin, quoi qu’il fasse. »

Leurs genoux de trembler alors comme leurs bras.
Eurymaque repart, tâchant de les remettre :
« Amis, cet indompté n’arrêtera ses coups ;
Maintenant qu’il a pris l’arc courbe et la pharètre,
Depuis le seuil luisant il nous flèchera tous,
Jusqu’au dernier. Sus donc ! au combat qu’on se porte.
Dégainez votre airain, à ses dards acérés
Opposons les tréteaux ; fondons à rang serrés
Sur lui, pour l’écarter du seuil et de la porte,
Nous sauver dans la ville, appeler du renfort.
Et son arc aura fait son ultime prouesse. »


Ces mots à peine dits, il tire avec prestesse
Son glaive à deux tranchants, pousse des cris de mort,
Marche contre le roi. Prévenant son attaque,
Celui-ci près du sein lui darde un trait bruyant ;
La pointe s’introduit dans le foie. Eurymaque
Laisse échapper sa lame, et tombe, en tournoyant,
Sur une table ; il fait rouler dans la poussière
Les plats, un grand calice ; il heurte de son front
Le parquet ; des deux pieds, dans sa douleur, il rompt
Une chaise, et la nuit voile enfin sa paupière.

Amphinome à son tour sur le fier souverain
Se précipite ; il croit par un bon coup d’épée
Le déloger du seuil. Espérance trompée !
Télémaque en plein dos de sa pique d’airain
Le navre au même instant, lui perce la poitrine.
Il tombe avec fracas, cognant sa tête au sol.
L’enfant recule alors, laissant l’arme assassine
Dans le corps d’Amphinome : un Grec, fondant au vol,
Pourrait bien le frapper ou d’estoc ou de taille,
Tandis qu’il reprendrait sa haste, en s’inclinant.
Près d’Ulysse il retourne, esquivant la bataille,
Et s’approchant de lui, murmure incontinent :
« Père, je vais pour toi descendre deux dardelles,
Une rondache, un casque en métal bien coiffant.
Je m’armerai moi-même, ainsi que nos fidèles,
Le pâtre, le bouvier : bonne armure défend. »

En ces termes répond l’ingénieux Ulysse :
« Va les prendre ; de traits je suis encor nanti.
Mais cours, j’ai peur de rompre, étant seul dans la lice.

Télémaque docile au galop est parti.
Il monte au magasin où sont les belles armes,
Cueille huit javelots, quatre écus résistants,
Quatre casques de bronze aux panaches flottants,
Et les apporte au père, objet de ses alarmes.

L’adolescent d’abord songe à se harnacher ;
Puis les deux serviteurs, se protégeant de même,
Vont flanquer le héros riche en maint stratagème.
Quant à lui, tant qu’il a des flèches à lâcher,
Il perce tour à tour, visant d’un œil rapide,
Tel ou tel des intrus ; et leurs morts sont nombreux.
Mais quand l’illustre archer voit sa pharétre vide,
Déposant l’arc vengeur contre le mur lustreux,
Il l’appuie au montant de la porte princiére,
Empoigne un bouclier formé de quatre peaux,
Couvre son front puissant d’un beau casque à crinière,
Dont l’aigrette effrayante ondule sans repos,
Et prend de chaque main un long dard ahénide.

Dans la forte muraille une porte à degrés
Touchait l’extrême seuil du cénacle solide ;
Elle ouvrait sur la rue, avait ses bois ferrés.
Ulysse sur-le-champ au divin pâtre ordonne
De garder l’huis étroit ; seul il mène au dehors.

Entre-temps Agélas en avis s’époumone :
« Chers, quelqu’un ne peut-il par là couler son corps,
Héler les citadins et réclamer de l’aide ?
Pour la dernière fois l’arc eût vomi des traits. »

Le chevrier Mêlanthe à ce projet n’accède :

« Impossible, ô céleste Agélas ! car trop près
Sont les portes de l’aule, et la poterne est rude ;
Un preux l’interdirait à mille brétailleurs.
Mais que j’aille quérir, pour votre quiétude,
Des armes au grenier ; c’est là-haut, non ailleurs,
Qu’Ulysse et son cher fils ont caché les armures. »

Mélanthe, sur ces mots, par d’obscurs escaliers,
Aborde le dépôt placé sous les toitures.
Il y prend douze dards, autant de boucliers,
Autant d’armets de guerre à la crinière épaisse,
Et, revenant soudain, les donne aux Prétendants.
Ulysse alors chancelle, et sa valeur s’affaisse,
Quand il les voit s’armer, brandir, outrecuidants,
D’immenses javelots : un grand labeur s’impose.
De suite à Télémaque il dit d’un ton vibreux :
« Mon fils, c’est quelque femme au courant de la chose,
Ou bien le chevrier qui nous trahit tous deux. »

Immédiatement le prince juvénile :
« Bon père, c’est moi seul le coupable tantôt.
Au retour, j’ai laissé l’huis de notre dépôt
Ouvert ; leur espion s’est montré plus habile.
Mais va, noble Euméos, ferme l’appartement,
Et vois si l’action provient d’une amphipole ;
Moi, je soupçonne fort Mélanthe, fils de Dole. »

Tels étaient leurs discours, échangés vivement.
Au thalame pourtant le chevrier Mélanthe
Court fouiller de nouveau. Le porcher l’aperçoit,
Et dit vite au héros prés duquel il se plante :
« Laërtiade Ulysse, ô souverain adroit,

L’homme pernicieux, que notre flair soupçonne,
En haut est retourné. Dis-moi donc bien ceci :
Dois-je, ayant le dessus, l’immoler en personne,
Ou bien le ramener, pour qu’il te paie ici
Tout ce qu’en ton palais il commit d’insolences ? »

L’industrieux Ulysse en ces termes repart :
« Mon Télémaque et moi, malgré leurs violences,
Nous saurons contenir les chefs de toute part.
Vous deux, repliez-lui pieds et mains en arrière,
Jetez-le dans la chambre, et fermez-vous d’un bond ;
Ensuite, l’enlaçant d’une corde grossière,
Que par un haut pilier on le hisse au plafond,
Afin que, sans mourir, il soit à la torture. »

L’un et l’autre pasteur d’obéir lestement.
Ils gagnent l’arsenal, à l’insu du parjure
Qui cherchait tout au fond un surcroît d’armement.
Auprès des deux montants chacun reste immobile.
Comme le chevrier refranchissait le seuil,
Emportant d’une main un casque encore utile,
De l’autre un vieux pavois, déchu de son orgueil
(Il servit au héros Laërte, en sa jeunesse,
Et gisait oublié, ses cuirs tout décousus),
Le couple fond sur lui, l’entraîne dans la pièce
Par les cheveux, l’abat gémissant et confus,
Et d’un lien cuisant en arrière lui bride
Les pieds et les poignets, suivant l’ordre pressé
Du vigilant monarque Ulysse Laërtide ;
Ensuite, l’entourant d’un gros chanvre tressé,
Le long d’une colonne au plafond il le hisse.

Pasteur Eumée, alors tu dis ces mots narquois :
« Mélanthe, maintenant, c’est de toute justice,
Tu vas passer la nuit sur ce lit des plus cois.
De là tes yeux verront des flux océaniques
Surgir l’Aube dorée, à l’heure où tu conduis
Tes chèvres aux galants pour leurs repas gratuits. »

Les pasteurs, le laissant dans ces nœuds tyranniques,
Revêtent leur armure, enchaînent l’huis brillant,
Puis rejoignent leur maître au cœur opiniâtre.
Ils l’assistent, hardis : sur le seuil ils sont quatre,
Cependant que la salle a maint guerrier vaillant.

Or la fille de Zeus, Minerve, les aborde ;
De Mentor elle affecte et le port et la voix.
Ulysse à son aspect sourit, et, comme exorde :
« Mentor, préserve-nous ; songe à l’ami courtois
Qui t’a comblé d’égards ; nous sommes du même âge. »

Il dit, devinant bien sa patronne Athéné.
D’autre part, les intrus éclatent, pleins de rage ;
Le fils de Damastor, Agélas, effréné :
« Ô Mentor, ne va pas, souple aux appels d’Ulysse,
Combattre les Amants, appuyer ses défis.
Car voici notre plan, je veux qu’il réussisse :
Quand nous aurons tué le père avec le fils,
Comme eux tu périras, toi qui de nos affaires
Viens te mêler ; ton sang expiera tes efforts.
L’airain ayant vaincu vos assauts mortifères,
Nous joindrons tous tes biens du dedans, du dehors,
À ceux d’Ulysse ; et puis, ton épouse tranquille,
Tes filles et tes fieux, nous les expulserons

De ton propre palais, et même de la ville. »

Minerve, exaspérée à ces mots fanfarons,
Adresse au souverain un reproche sévère :
« Ulysse, tu n’as plus ce nerf, ces beaux moyens
Qu’on te vit déployer, neuf ans, chez les Troyens,
Pour Hélène aux bras blancs, au clarissime père,
Lorsque, en d’horribles chocs, tu lardais tant de preux,
Et par ruse emportais la cité Priamide.
Pourquoi donc, de retour aux murs de tes aïeux,
Rechignes-tu devant une horde stupide ?
Suis-moi, de ma valeur regarde les effets,
Et tu sauras comment, dans un péril notoire,
Alcimide Mentor rembourse tes bienfaits. »

Elle dit, sans pourtant lui donner la victoire ;
La dive éprouve encor la force et les esprits
Du magnanime Ulysse et de son fils modèle.
Soudain elle s’éclipse, et se perche aux lambris
Du salon fastueux, changée en hirondelle.

Mais viennent, s’excitant, le fils de Damastor,
Eurynome, Amphimède, en plus Démoptolème,
Et Polybe, et Pisandre issu de Polyctor ;
Ils priment tous les chefs par leur courage extrême,
Du moins les survivants qui luttent pour leurs jours.
Les autres ont péri sous les flèches sauvages.
Agélas à ses pairs tient ce nouveau discours :
« Chers, cet homme bientôt cessera ses ravages.
Mentor a pris la fuite après son propos vain ;
Nos haineux restent seuls près des premières portes.
Donc n’envoyez pas tous vos javelines fortes ;

Que six partent d’abord : voyons si Zeus enfin
D’atteindre le héros nous donnera la gloire.
Ulysse une fois mort, des autres je me ris. »

De suite vers le roi les javelots prescrits
Volent ; mais Athéné trompe leur trajectoire.
L’un du seuil résonnant frappe le marbre dur,
L’autre touche la porte à l’armature large ;
Alourdi par son fer, tel frêne tombe au mur.

Dès qu’ils ont de ces traits évité la décharge,
Le patient Ulysse exhorte ses compains :
« Amis, à notre tour expédions nos piques
Contre ce ramassis de Prétendants hautains
Qui veut joindre le meurtre à tant d’actes cyniques. »

Il dit ; tous d’un accord lancent leurs dards pointus,
Visant en face : Ulysse atteint Démoptolème,
Télémaque Euryade, et le pâtre Élatus ;
Le bouvier sur Pisandre a réussi de même.
Ceux-là mordent le sol du salon spacieux ;
À son extrémité le reste se recule.
Les vainqueurs, s’élançant, retirent leurs épieux.

Revenue au combat, la horde leur jacule
Six traits d’aplomb ; Minerve en détourne une part.
L’un du seuil résonnant frappe la pierre dure ;
L’autre touche la porte à la large armature ;
Tel frêne au mur retombe, alourdi par son dard.
Amphimède pourtant effleure Télémaque
Au poignet, et la pointe égratigne sa peau.
Le long fer de Ctésippe, en haut de sa casaque,

Blesse Eumée à l’épaule, et meurt sur le carreau.

Adonc les quatre preux, dont la vigueur s’exhibe,
Redardent leurs piquants parmi le vil ramas.
Ulysse, l’assiégeur, transperce Eurydamas,
Télémaque Amphimède, et le porcher Polybe.
Quant au pasteur de bœufs, il navre rudement
Ctésippe à la poitrine, et lui dit, l’air superbe :
« Ô fils de Polytherse, insulteur véhément,
Tu ne parleras plus d’un haïssable verbe.
Laisse aux Dieux, plus puissants, toute terminaison.
C’est un don xénien, en retour du pied lisse
Que tu fournis au maître errant dans sa maison. »

Ainsi le bouvier tonne ; en même temps Ulysse
Porte à Damastoride un coup de lance affreux.
Télémaque au bas-ventre attrape Léocrite,
Fils d’Évenor ; le trait par l’échine le quitte,
Il tombe, et de son front bat le parquet poudreux.

Alors Pallas brandit sa formidable égide,
Du haut des murs ; les chefs en sont épouvantés.
Ils courent éperdus, comme un troupeau timide
De génisses qu’un taon mord de coups répétés,
Durant le renouveau, lorsque les jours s’allongent.
Ainsi que des vautours, à l’ongle, au bec tranchants,
De leurs sommets rocheux sur un vol d’oiseaux plongent
(Ceux-ci, crainte des rets, veulent fuir hors des champs ;
Mais dans l’air, sans pitié, les guerroyeurs avides
Exterminent leur bande, aux bravos des semeurs) :
Ainsi le roi, les siens, fondent sur les perfides,
Les taillent à l’envi ; ce ne sont que clameurs,

Que crânes fracassés : partout le sang ruisselle.

Liodès joint Ulysse et lui prend les genoux,
Lui darde en suppliant ces mots à tire-d’aile :
« Roi, je baise tes pieds ; sois-moi facile et doux.
Jamais dans ton castel je n’outrageai de femme,
Par actes ni discours ; bien plus, je m’efforçais
D’arrêter les Galants au cours de leurs excès.
Eux, ne m’écoutant pas, suivaient leur pente infâme.
Aussi ces criminels gisent-ils abattus.
Et je mourrais comme eux, moi, leur simple aruspice ?
Quel loyer désormais pour les saintes vertus ! »

Le mirant courroucé, l’ingénieux Ulysse :
« Puisque ainsi d’oblateur à ces gens tu servis,
Tu dois avoir souvent prié dans ma demeure,
Pour que du gai retour onc je ne visse l’heure,
Et pour que ma moitié t’enfantât plusieurs fils.
Or donc au noir trépas tu ne peux te soustraire. »

Sur ces mots, il saisit de sa robuste main
Le glaive qu’Agélas a laissé choir à terre,
En mourant ; dans son col il l’enfonce soudain.
Liodès parle encor qu’au loin sa tête roule.

Mais Phème Terpiade échappait anxieux,
Lui, le chantre forcé de la gourmande foule.
Il restait, étreignant son luth harmonieux,
Auprès de la poterne, et, là, cherchait inerte
S’il valait mieux sortir pour s’asseoir à l’autel
Du grand Zeus Hercéen, dont Ulysse et Laërte
Parfumaient tant jadis le granit solennel,

Ou bien demander grâce au tueur intrépide.
Il lui sembla meilleur, le cas bien médité,
D’embrasser les genoux d’Ulysse Laërtide.
Donc, entre le cratère et son trône argenté,
Au sol il déposa sa lyre magnifique ;
Puis, courant vers Ulysse et prenant ses genoux,
Il le sollicita de ce mode énergique :
« Roi, je baise tes pieds ; sois-moi facile et doux.
Tu gémirais plus tard d’avoir tourné ta lame
Contre un homme chantant les héros et les dieux.
Je fus mon maître unique ; un dieu mit dans mon âme
Divers accents ; je puis, comme un hôte des cieux,
Te célébrer ; parlant ne me coupe la tête.
Ton cher fils Télémaque ici peut l’attester :
Ce n’est ni par besoin ni par amour de fête
Qu’aux banquets des Rivaux je m’en allais chanter ;
Mais le nombre et la force y conduisaient l’aède. »

Il dit, et le divin Télémaque l’entend.
S’adressant aussitôt au bon père qu’il aide :
« Arrête, que ton fer n’égorge un innocent.
Sauvons aussi Médon, le héraut très honnête,
Qui pendant mon enfance eut toujours soin de moi,
S’il n’a déjà péri sous Eumée ou Philète,
Ou de ta propre main, quand tu semais l’effroi. »

L’estimable Médon a saisi l’heureux prêche,
Car il s’était blotti sous un siège, et, pour fuir
La mort, s’enveloppait d’une peau toute fraîche.
Il sort de son abri, se dépouille du cuir,
Et court à Télémaque, et, d’une voix célère,
En prenant ses genoux, crie à ce généreux :

« Mon prince, me voici ; grâce ! dis à ton père
De ne pas m’accabler de son fer valeureux,
Par haine des pervers ligués dans leur délire
Pour dévorer ses biens, t’outrager constamment. »

L’industrieux Ulysse, après un doux sourire :
« Rassure-toi ! mon fils te sauve entièrement.
Par ceci reconnais, aux autres sache apprendre
Combien l’honneur sert mieux que la déloyauté.
Mais quitte le salon, dans l’aule va t’étendre,
Loin du carnage, avec l’aède si vanté.
Moi, je vais achever ce qu’il me reste à faire. »

Dehors incontinent marche le couple absous ;
Il s’assied à l’autel du grand Zeus tutélaire,
Mais les yeux effarés, craignant toujours des coups.

Le roi scrute partout, d’une intense prunelle,
Si quelque chef survit à l’atroce moisson.
Il les aperçoit tous étendus pêle-mêle
Dans la poudre et le sang, à l’instar du poisson
Tiré par le pêcheur de l’abîme à la côte,
Aux mailles d’un filet ; en regrettant le flot,
L’écailleuse tribu sur le sable tressaute,
Mais le soleil brûlant la suffoque bientôt :
Ainsi des Poursuiveurs gît la horde criblée.

À son fils tout à coup le sublime vainqueur :
« Télémaque, avertis ma nourrice Euryclée
D’accourir pour savoir ce que j’ai dans le cœur. »

Télémaque obéit au père qu’il adore,

Et, secouant sa porte, à la nourrice il dit :
« Viens, Euryclée, ô toi qu’un long âge décore,
De qui le gynécée en tout temps dépendit.
Mon père te demande, accours, c’est nécessaire. »

Il dit ; Eurycléa, docile à son appel,
Ouvre les deux battants de l’étage ancillaire,
Et court sur les talons du bouillant jouvencel.
Elle trouve le roi dans le sang et l’ordure,
Parmi les corps gisants, comme un lion repu
Près des restes du bœuf, sa récente pâture.
La gueule et le poitrail de l’animal trapu
Sont tout ensanglantés, sa vue est effrayante :
Tel Ulysse a les mains, les pieds couverts de sang.
Dès qu’elle voit les morts, l’arène rougeoyante,
La vieille ulule, admire un œuvre si puissant.

Mais Ulysse contient ses élans d’allégresse,
En lui jetant ces mots dûment accentués :
« Mère, réjouis-toi, mais cache ton ivresse ;
L’orgueil est une insulte aux ennemis tués.
Ceux-ci tombent vaincus par le ciel et leurs fautes ;
Ils n’honoraient aucun des vivants d’ici-bas,
Ni les fiers, ni les doux, méprisant tous les hôtes.
Aussi leur récompense est un sombre trépas.
Mais fais-moi sur-le-champ connaître les servantes
Qui trahirent leur maître, ou l’ont bien respecté. »

L’alme vieille répond les paroles suivantes :
« Mon fils, je te dirai l’exacte vérité.
Le groupe féminin compte cinquante esclaves
Instruites lentement à différents emplois,

À préparer la laine, à goûter leurs entraves.
Douze de la pudeur ont transgressé les lois,
Sans respect pour moi-même et surtout pour la reine.
Télémaque est adulte, et le sens maternel
Soustrait le gynécée à sa main souveraine.
Mais vite, que je monte en son coin personnel
Tout dire à ton épouse à propos endormie. »

Le patient guerrier, qui veut d’abord punir :
« Diffère son réveil, mais ici fais venir
Celles qui sous mon toit pratiquaient l’infamie. »

La nourrice, enfilant les degrés du manoir.
Appelle, pousse en bas la douzaine folâtre,
Pendant qu’à Télémaque, au bouvier, comme au pâtre,
Ulysse marque ainsi la fin de leur devoir :
« Faites prendre avant tout les corps par ces coureuses,
Puis sur chaque trapèze et chaque beau fauteuil
Qu’elles passent de l’eau, des éponges poreuses.
Quand aura disparu toute trace de deuil,
Vous les emmènerez hors la salle commune,
Entre le pavillon et le mur de la cour,
Pour les frapper du fer, jusqu’à ce que chacune
Expire, et dans la mort oublie un lâche amour
Avec ces Prétendants enivrés de leurs charmes. »

Les serves, comme il parle, entrent à pas tremblants,
Des sanglots à la bouche et les yeux pleins de larmes.
Elles prennent d’abord les cadavres sanglants
Et vont les déposer tout le long du portique,
L’une soutenant l’autre. Ulysse, l’indompté,
Les presse : son vouloir fait leur activité.

Ensuite, avec l’eau pure et l’éponge élastique,
L’essaim nettoie à fond beaux sièges et tréteaux.
De leur côté, le prince et ses aides propices
Raclent le sol fangeux, munis de fins râteaux ;
Et les femmes dehors portent les immondices.
Lorsque tout est en ordre au milieu du salon,
Loin des riches lambris ils les mènent de suite,
Entre le mur de l’aule et ledit pavillon,
Les parquant à l’étroit pour empêcher leur fuite.

Sur leur sort Télémaque aussitôt statuant :
« Je n’accorderai point une fin honorable
À celles qui sur moi, sur ma mère admirable,
Ont déversé l’outrage en se prostituant. »

Il dit, et déroulant un câble de navire,
Le tend du pavillon au sommet d’un pilier,
Afin que jusqu’au sol aucun pied ne s’étire.
Comme dans le panneau raidi près d’un hallier
Donnent la grive lourde et la colombe agile ;
Leur aile, au lieu du nid, trouve un piège impiteux :
Ces folles mêmement pendillent à la file
Et râlent, le cou pris dans des lacets honteux.
Leurs pieds dansent un brin, puis adieu concubines !

Mélanthe est dévalé dans la cour du ménil :
L’airain cruel lui tranche oreilles et narines ;
On coupe, on jette aux chiens son organe viril.
Perte des mains, des pieds, complète son supplice.

Le groupe exécuteur, s’étant vite lavé,
Rejoint le souverain : l’ouvrage est achevé.

Ulysse alors de dire à sa chère nourrice :
« Mère, apporte du feu, du soufre ranimant,
Que j’épure mon toit ; puis, fais que Pénélope
Avec son personnel vienne ici promptement.
Oui, que toute servante à sa suite galope. »

La bonne Eurycléa réplique de ce ton :
« Mon fils, tu me requiers selon la convenance ;
Mais je vais te chercher une chlène, un chiton.
Tu ne peux au palais te mettre en évidence,
Des haillons sur le dos ; ce serait dégradant.

En ces termes repart l’ingénieux Ulysse :
« Ce qu’il me faut d’abord, c’est un brasier ardent.»
À l’ordre cette fois obéit la nourrice ;
Elle apporte le feu, puis du soufre. Le roi
Purifie et salon, et cour, et vestibule.

Remontée aux boudoirs, l’ancienne en bel émoi,
Renseigne chaque femme, à venir la stimule.
Toutes sortent, tenant des flambeaux radieux,
Et courant vers Ulysse, entourant ce cher maître,
Elles baisent sa tête et ses bras glorieux,
En le félicitant. Prompt à les reconnaître,
Le héros sent son cœur se fondre avec ses yeux.

CHANT XXIII




CHANT XXIII



RECONNAISSANCE D’ULYSSE PAR PÉNÉLOPE

Euryclée, exultant, remonte vers la reine,
Pour lui dire qu’enfin son cher époux est là ;
Ses genoux sont moins lourds, un pied plus vif l’entraîne.
Penchée à son chevet, la vieille ainsi parla :
« Lève-toi, Pénélope ! ô mon enfant, sur l’heure
De tes yeux tu verras tes désirs assouvis.
Le trop errant Ulysse a rejoint sa demeure ;
Il a tué ces fats qui souillaient ses parvis,
Dévoraient sa fortune et vexaient Télémaque. »

La prudente Icaride immédiatement :
« Bonne mère, le ciel à coup sûr te détraque,
Lui qui peut transformer le sage en un dément
Et convertir aussi la démence en sagesse.
Il égare tes sens, toi qu’on ne vit broncher.
Pourquoi te divertir à doubler ma tristesse
Par des récits menteurs ? pourquoi donc m’arracher
Au sommeil qui berçait ma paupière et mes membres ?
Je n’avais mieux dormi depuis que mon époux
Partit pour cette Troie, objet de mes dégoûts.

Mais allons, redescends, retourne aux basses chambres.
Si toute autre, parmi la domesticité,
Pour un pareil message avait troublé mon somme.
Je l’aurais en courroux renvoyée au prodome,
Sur-le-champ ; toi, ton âge est ta sécurité. »

L’aimante Eurycléa lui fit cette réponse :
« Je ne ris point, ma fille ; oui, véritablement
Ulysse est de retour, comme je te l’annonce.
C’est l’étranger qu’en bas tous traitaient méchamment.
Longtemps a, Télémaque en avait connaissance ;
Mais, calme, de son père il cachait les desseins,
Pour que des Prétendants il punît l’arrogance. »

Pénélope hors d’elle a quitté ses coussins ;
Elle embrasse la vieille, et, pleurant d’allégresse,
Articule aussitôt ce langage empenné :
« Eh bien, conte-moi tout, nourrice enchanteresse.
S’il est, comme tu dis, au palais retourné,
Comment donc, étant seul, a-t-il pu les détruire,
Ces Poursuivants hautains massés dans le pourpris ? »

L’excellente nourrice ainsi de l’en instruire :
« Je n’ai rien vu, rien su, mais j’entendais les cris
Des mourants ; car pour nous, nous restions, le front pâle,
Tout au fond du thalame exactement fermé,
Jusqu’à l’heure où ton fils m’appela de la salle,
Suivant un ordre exprès par son père intimé.
Au milieu des occis, je trouvai ton Ulysse
Debout ; sur le parquet l’infâme bataillon
Gisait autour de lui : ton œil avec délice
Dans le sang et la poudre aurait vu ce lion.

Maintenant ils sont tous entassés sous la porte
De l’aule ; quant au roi, de soufre crépitant
Il parfume l’enceinte, et te mande à l’instant.
Viens donc, et que la joie ensemble vous transporte,
Après les longs malheurs qui vous ont abreuvés.
Vos souhaits persistants sont exaucés de reste :
Il rentre plein de vie, il retrouve sauvés
Sa femme et son enfant ; puis, tout ce camp funeste,
Dans sa propre maison il l’a broyé d’un trait. »

La sage Pénélope hésitant à la croire :
« Oh ! mère, ne va pas trop tôt chanter victoire !
Tu sais combien sa vue ici nous charmerait,
Moi surtout et le fils que nous deux engendrâmes.
Or, ce que tu prétends n’est point la vérité.
C’est un dieu qui faucha ces brillants philogames,
Indigné de leur morgue et de leur cruauté.
À nul homme ici-bas ils ne rendaient service,
Qu’un bon ou qu’un mauvais les priât tour à tour ;
Aussi leur déraison les perdit. Pour Ulysse,
Loin du sol achéen il est mort sans retour. »

En ces termes repart la nourrice fidèle :
« Ma fille, quel propos de tes lèvres a fui ?
Tu dis que ton époux, quand son toit le recèle,
Ne reviendra jamais ? Ta foi pèche aujourd’hui.
Mais je veux te donner un signe plus sensible,
L’entaille que lui fit la dent d’un sanglier.
Je la vis, le baignant, j’allais te le crier,
Lorsque, lui, tout à coup, dans son rôle inflexible,
Me saisit à la gorge, y mit empêchement.
Suis-moi ; pour caution, je t’engage ma tête.

Si j’ai menti, fais-moi périr vilainement. »

À ce ton résolu, la reine très discrète :
« Chère, tu ne saurais, quel que soit ton esprit,
Pénétrer les desseins de la cour nectarine.
Mais marchons vers mon fils, afin que j’examine,
Avec les galants morts, l’homme qui les meurtrit. »

Pénélope, à ces mots, descend et délibère
S’il faut interroger de loin le pérégrin,
Ou lui baiser la joue et les mains à grand’erre.
Elle arrive au salon, passe le seuil marbrin,
S’assied devant Ulysse, aux lueurs de la flamme,
Prés du mur opposé. Le preux contre un pilier
Siégeait, baissant les yeux, attendant que sa femme
Le reconnût, lui dît un mot particulier.
Ains la reine se tait, l’effroi glace son être :
Tantôt elle le mire en face longuement,
Tantôt, sous ses haillons, n’ose le reconnaître,
Télémaque à la fin s’écrie amèrement :
« Mère, méchante mère à l’âme impitoyable,
Pourquoi fuir mon auteur, au lieu de l’approcher
Afin d’en obtenir un récit profitable ?
Quelle autre aurait l’aplomb d’ainsi se détacher
De l’époux qui revient dans sa terre natale,
Après vingt ans d’absence et de rudes parcours ?
Mais toi, ton cœur sans cesse est plus dur qu’une dalle. »

La reine, avec douceur relevant ce discours :
« Mon fils, le cœur me manque au fond de la poitrine ;
Je ne peux ni parler, ni le questionner,
Ni le dévisager. Si, par faveur divine,

Ulysse est devant moi, tous deux, sans raisonner,
Nous nous reconnaîtrons ; car il est plus d’un signe
Entre nous convenu, des autres ignoré. »

Elle dit, et le preux eut un sourire digne ;
Puis dardant à son fils ce langage assuré :
« Télémaque, permets que ta mère m’éprouve
En cet endroit ; bientôt on me connaîtra mieux,
Parce que je suis sale et couvert d’habits vieux,
Ce n’est plus — triste affront ! — Ulysse qu’on retrouve.
Réfléchissons pourtant au meilleur des moyens.
Quand quelqu’un chez un peuple a tué son semblable.
N’eût-il à redouter de vengeur implacable,
Il fuit, laissant son toit et ses concitoyens.
Nous, nous avons détruit les colonnes d’Ithaque,
J’entends ses plus beaux fils : que faire dans ce cas ? »

À cette question, le prudent Télémaque :
« Bon père, tire-nous toi-même d’embarras.
Ta sagesse, dit-on, n’a point d’égale au monde ;
Aucun mortel sur toi ne saurait l’emporter.
Marche, nous te suivons, et, moi, je te seconde,
Tant qu’il me restera des forces pour lutter. »

En retour le héros aux multiples mesures :
« Bien ! je vous guiderai sans aller à tâtons.
Baignez-vous tout d’abord, prenez de blancs chitons,
Invitez chaque ancelle à mettre ses parures ;
Puis, que le divin chantre, ayant sa lyre en main,
Nous incite à former une danse joyeuse,
De façon qu’au dehors l’oreille curieuse
Des voisins, des passants, pense ouïr un hymen,

Et que l’on ne publie en ville la défaite
Des jeunes amoureux, avant que dans mes bois
Nous soyons remisés : on verra sous leur faîte
Quel bon avis nous vient de l’Olympique voix. »

Il dit ; à son vouloir la compagnie accède.
Les hommes vont au bain, changent d’habillement ;
Chaque femme se pare ; et le divin aède,
Préludant sur son luth, leur souffle promptement
Le désir du chant doux, de la danse parfaite.
L’ample toit retentit sous les pieds des danseurs
Et des vives beautés aux ceintures de fête.
Dehors ces mots perçaient au milieu des rumeurs :
« Certes, quelqu’un épouse aujourd’hui notre reine ;
De son premier mari la pauvre jusqu’au bout
N’a su guetter la voile et garder le domaine. »
Plus d’un jasait ainsi, car l’on ignorait tout.

Cependant au palais l’intendante Eurynome
Lave le noble Ulysse et le frotte d’onguent,
Puis le vêt d’un chiton, d’un pharos élégant.
À son tour Minerva le rend un plus bel homme,
De grâce le pétrit, et sur son torse altier,
Comme fleurs d’hyacinthe, épand sa chevelure.
De même qu’un orfèvre, instruit dans son métier
Par Hépheste et Pallas, verse d’une main sûre
L’or autour de l’argent, parfait une œuvre d’art :
De même elle embellit son regard et ses gestes.
Des étuves le roi sort pareil aux Célestes ;
Ensuite reprenant son fauteuil à l’écart,
Vis-à-vis de sa femme, il lui dit ces paroles :
« Démonne, les tenants de l’Olympien rocher

Plus qu’à toutes t’ont fait les fibres malévoles.
Quelle autre aurait l’aplomb d’ainsi se détacher
De l’époux qui revient dans sa terre natale,
Après vingt ans d’absence et d’un lugubre train ?
Nourrice, allons, prépare un lit, que je m’étale
Dessus ; car sa poitrine enferme un cœur d’airain. »

Alors la souveraine, avisée à l’extrême :
« Démon, je ne suis pas de fer, mais un tantet
Sceptique ; je sais trop comment Ulysse était,
Quand d’Ithaque il partit sur sa fière trirème.
Allons, Eurycléa, dresse un coucher moelleux
Dans la chambre d’hymen que lui-même a construite.
Son lit rapporté là, qu’on y jette de suite
Des toisons, des manteaux et des tapis lustreux. »

Cet ordre était un piège ; affecté, vite Ulysse
À sa chaste moitié tient le discours suivant :
« Ô femme, ton parler met mon âme au supplice !
Qui donc ôta mon lit ? le bras le plus savant
N’aurait pu le mouvoir ; seul un dieu volontaire
Tout à coup de sa base est venu l’enlever.
Même dans sa verdeur aucun homme sur terre
Ne le déplacerait ; je vais te le prouver :
Ce chef-d’œuvre est de moi, non d’une autre personne.
Un olivier jadis fleurissait dans la cour,
Plein de sève, touffu, gros comme une colonne.
Je traçai, je bâtis ma chambre tout autour,
Avec d’épais moellons ; je posai la toiture,
J’établis une porte en bois bien agencé.
Après de l’olivier je tondis la ramure.
Au bas coupant le tronc, du fer je l’écorçai ;

Puis, m’aidant du cordeau, creusant de la tarière,
J’en fis le pied du lit, dans mon art diligent.
Sur ce pied je montai ma couche tout entière,
Qu’à la fin j’enrichis d’or, d’ivoire et d’argent,
Et bordai d’un réseau de lanières pourprines.
Telle est ma preuve, femme ! à présent, je ne sais
Si mon lit est en place, ou si des gens mauvais
Ont, pour le déloger, tranché l’arbre aux racines. »

Il dit ; la reine éprouve un tremblement nerveux,
Car Ulysse a fourni l’indéniable marque.
Elle pleure, et soudain bondit vers le monarque,
Et, lui sautant au cou, baisant ses longs cheveux :
« Pardonne, cher Ulysse, ô toi de la prudence
Le modèle accompli ! Les dieux nous ont frappés,
Car ils n’ont pas voulu combler notre jouvence
Et nous laisser vieillir l’un de l’autre occupés.
Ne m’accable donc point, n’éclate de colère,
Si, dès que je te vis, je ne t’embrassai pas.
Sans cesse ma raison craignait que quelque hère
Ne vînt par ses discours m’induire en un faux pas :
Il est tant d’ourdisseurs de ruse et de malice !
Jamais l’argive Hélène, enfant de Jupiter,
D’un hôte n’eût été l’adultère complice,
Si la belle avait su que les Grecs, par le fer,
Devaient la ramener sur sa grève et chez elle.
Certe un dieu l’a poussée à ce crime honteux ;
Son esprit ne couva cette faute cruelle
Dont il advint pour nous un deuil calamiteux.
Ores que tu m’as fait la peinture vivante
De ce lit nuptial que nul ne soupçonna,
Que nous connûmes seuls, toi, moi, puis la servante

Actoris, qu’au début mon père me donna,
Et qui gardait le seuil de notre heureux thalame,
Mon cœur si méfiant, tu l’as persuadé. »

L’alme épouse a conclu : lui sent fondre son âme ;
Il l’embrasse ardemment, l’œil de pleurs inondé.
De même que la terre apparaît plus charmante
Aux marins dont Neptune au large a fracassé
Le robuste vaisseau battu par la tourmente ;
Peu d’entre eux en nageant du noir gouffre ont passé,
Transis, couverts d’écume, au rivage placide ;
Ils le foulent joyeux, ayant fui le trépas :
Ainsi voir son époux enchante l’Icaride,
Qui ne peut de son col détacher ses beaux bras.

L’Aube les eût surpris pleurant, pleurant encore,
Si Pallas à l’œil vif n’eût tout changé d’un clin :
Elle arrêta la nuit déjà sur son déclin,
Et retint sous les flots la blonde et riche Aurore,
L’empêchant d’atteler ses rapides chevaux,
Lampos et Phaéton, au char porte-lumière.
À sa compagne enfin l’homme aux rusés travaux :
« Femme, ce n’est point là notre épreuve dernière.
L’avenir me réserve un grand labeur final,
Que je dois accomplir dans ses détails sans nombre.
C’est de Tirésias ce que m’a prédit l’ombre,
Lorsque je descendis au royaume infernal,
Quêtant un retour sûr pour mes gens et moi-même.
Mais viens, gagnons ma couche, et d’un somme profond,
Étroitement unis, goûtons la paix suprême. »

La chaste Pénélope incontinent répond :

« À ton gré s’ouvrira la chambre nuptiale,
Puisque le ciel clément t’a permis de revoir
Ton superbe palais, ta terre patriale.
Mais à propos, dis-moi, quel est ce grand devoir
Dont un dieu t’a chargé ? je dois un jour l’apprendre ;
Autant vaut, je le crois, m’en instruire à présent. »

L’ingénieux Ulysse ainsi de la reprendre :
« Folle, pourquoi vouloir que j’aille précisant ?
Soit ! je m’expliquerai d’une façon limpide ;
Mais ton cœur ni le mien n’en seront pas flattés.
Le devin m’a prescrit de courir les cités,
De parvenir muni d’une rame solide,
Jusqu’au terroir d’un peuple ignorant de la mer,
Qui n’avive de sel ses cuisines malsaines,
Et n’a point vu de nefs rougir l’espace amer,
Ni jouer d’avirons, ces ailes des carènes.
Voici le signe exact qui doit me gouverner :
Dès qu’un passant dira, me croisant solitaire,
Qu’à mon épaule brille une pelle à vanner,
Alors j’enfonce au sol ma rame d’insulaire,
J’offre en beau sacrifice au roi Poséidon
Un bélier, un bouvart, suivis d’un porc agreste ;
Puis, chez moi revenant, j’immole en ma maison
Mainte hécatombe aux dieux de la voûte céleste,
Sans en oublier un. Et doucement la Mort
Hors des mers me prendra, dénoûment fort tranquille
D’une longue vieillesse ; autour de mon asile
Les peuples floriront. C’est, m’a-t-il dit, mon sort. »

Immédiatement la reine magnanime :
« Si l’Olympe en retour t’accorde un doux vieillir,

Espère un bon succès de ton épreuve ultime. »

De leurs lèvres ainsi les phrases de jaillir.
Entre-temps Eurynome et la tendre Euryclée
Garnissent le chevet, à l’éclat des flambeaux.
Quand par leurs doubles soins la couche est bien réglée,
La vieille en son réduit va chercher le repos.
Un candélabre aux doigts, la camériste souple
Précède les époux dans leur appartement.
Ses maîtres introduits, elle part, et le couple
De son antique lit s’approche allègrement.

D’autre part Télémaque, Euméos et Philète
Faisaient cesser la danse et les pieds féminins ;
Eux-mêmes se couchaient par une nuit complète.

Après de longs transports sous leurs rideaux bénins,
Les époux sont ravis de se conter leurs peines.
La sainte femme dit les maux qu’elle a soufferts,
En voyant sa demeure en proie à des pervers
Qui, pour mieux l’assiéger, dévoraient par centaines
Ses bœufs, ses moutons gras, vidant sa cave en sus.
Le preux narre à son tour sa vie aventurière,
Les coups qu’il a portés et ceux qu’il a reçus.
Pénélope y prend goût : sa mobile paupière
Ne se fermera point, qu’il n’ait tout raconté.

D’abord il dit sa guerre aux Cicones sauvages,
Ensuite son escale au sol des Lotophages ;
Ce que fit le Cyclope, et comment, révolté,
Il vengea ses compains mangés par ce féroce ;
Comment il aborda chez Éole au bon cœur

Qui l’avait reconduit ; mais un destin atroce
L’éloigna de sa terre, et l’ouragan vainqueur
De nouveau l’entraîna sur la mer poissonneuse ;
Puis comment Télépyle, abri des Lestrygons,
Fut fatale à sa flotte, à ses chers compagnons,
Tandis qu’il s’échappait dans sa barque poisseuse.
Il conte aussi le dol et les tours de Circé ;
Comment il débarqua près des rives d’Érèbe,
Afin de consulter Tirésias de Thèbe ;
Comment il revit là ses amis du passé,
Et sa mère au doux sein, qui nourrit son enfance.
Des Sirènes il peint les accords langoureux,
De plus les rocs Errants, Charybde au bruit affreux,
Et Scylla, dont toujours quelqu’un subit l’offense ;
Les troupeaux du Soleil par sa troupe immolés ;
Sa carène rompue, aux décharges colères
De Jupiter tonnant ; tous ses braves roulés
Dans l’abîme, et lui seul sauvé des sombres Kères ;
Puis l’île Ogygia, la nymphe Calypso
Le voulant pour époux, et dans sa grotte aimable
L’enchaînant, l’hébergeant, l’assurant tout de go
De l’immortalité, sans qu’un déchet l’accable,
Promesse qui ne put l’ébranler tant soit peu.
Enfin il arriva chez le peuple Phéaque,
Qui, l’accueillant meurtri, l’honora comme un dieu
Et sur un prompt bateau le remit dans Ithaque,
Amplement pourvu d’or, d’airain, de vêtements.
Il se tait, cela dit, et sa tête lassée
Cède au poids du sommeil, baume de nos tourments.

Or, la dive aux yeux pers forme une autre pensée :
Quand elle a calculé que le cœur du héros

Est saturé d’amour et de douce atonie,
À l’onde elle reprend la rose Érigénie,
Pour éclairer le monde. Ulysse aux lourds pavots
S’arrache brusquement et dit à son épouse :
« Ô femme, nous avons bien souffert tous les deux !
Toi, tu pleurais ici sur mon retour douteux,
Et moi, loin de mon sol, Zeus et sa cour jalouse
Me retenaient toujours, quand je me désolais.
Puisque nous retrouvons notre couche adorée,
Surveille les trésors restés dans le palais.
Quant à la brebiaille en festins dévorée,
J’en ravirai mainte autre, et les Grégeois d’ailleurs
Me donneront de quoi remplir mes bergeries.
Présentement je vais dans nos terres fleuries,
Pour revoir mon bon père, abréger ses douleurs.
Mais toi, bien que sensée, écoute un mot utile :
Dès le soleil paru, l’affaire des Amants,
Qu’hier j’exterminai, se saura dans la ville.
Monte avec ton cortège en tes départements ;
Assieds-toi, ne regarde et n’appelle personne. »

Lors d’une riche armure il court se harnacher,
Et, réveillant son fils, le pâtre et le porcher,
Leur enjoint de vêtir l’appareil de Bellone.
Dociles, tous les trois s’arment pour les hasards,
Ouvrent la porte et vont, précédés par Ulysse.
Déjà brillait le jour, mais Athéné propice
Les pousse, entourés d’ombre, en dehors des remparts.

CHANT XXIV




CHANT XXIV



MERCURE ET LES AMES DES PRÉTENDANTS
ULYSSE CHEZ SON PÈRE
DERNIERS COMBATS — CONCLUSION DE LÀ PAIX

Hermès Cyllénien de son côté rassemble
Les âmes des Galants ; le dieu porte en ses mains
La belle verge d’or qui peut, quand bon lui semble,
Tour à tour éveiller, endormir les humains.
Il part ; toutes de suivre, en poussant des cris grêles.
Comme, en un antre obscur, mille chauves-souris
Voltigent bruyamment, dès que l’une d’entre elles
Se dégrappe du roc où leurs ongles sont pris,
Tels les chefs vont plaintifs ; sans la moindre saccade,
Au sein de l’air humide Hermès les fait nager.
Ils passent l’Océan, la roche de Leucade,
Les portes du Soleil, le pays du Songer,
Et les voilà soudain dans le pré d’asphodèle
Qu’habitent des défunts les spectres funébreux.

Là se trouvait Achille, issu du noble Pèle,
Et ses amis Patrocle, Antiloque le preux,
Puis Ajax, le premier, par la taille et la mine,
Du camp grégeois, après le Phtien de renom.

Tous les trois l’entouraient. Or, vers eux s’achemine
L’esprit toujours en deuil d’Atride Agamemnon,
Accompagné de ceux qui sous le toit d’Égisthe
Roulèrent près de lui, marqués par Atropos.

L’âme du Péléion s’écrie à l’improviste :
« Atride, j’avais cru qu’entre tous les héros
Te choyait constamment Zeus, le fulminant Sire,
Parce que tu menais d’intrépides guerriers
Devant ces murs troyens pour nous si meurtriers.
Pourtant tu devais choir, renversé par la Mire
Que nul n’évite, hélas ! du moment qu’il naquit.
Ah ! mieux aurait valu qu’en ta gloire pléniére
Aux plaines d’Ilion le trépas te conquît !
L’ost des Panachéens eût élevé ta pierre,
Et ton lustre eût dès lors rehaussé ton enfant ;
Mais tu devais mourir d’une mort exécrable. »

L’ombre d’Agamemnon, à ces mots s’échauffant :
« Heureux fils de Pélée, Achille aux dieux semblable,
Mort sous Pergame, loin d’Argos ! de toutes parts
Tombait la fleur des Grecs, de la Troade entière.
Se disputant ton corps : toi, grand, sur la poussière
Tu gisais grandement, oublieux de tes chars.
Nous combattîmes tous jusqu’à la nuit, et même
Le combat n’eût cessé, sans Zeus et ses carreaux.
Mais lorsque, hors des chocs, le reçurent les naux,
On te mit sur ta couche, on baigna ton corps blême
D’eau tiède et de parfums ; les Grecs à tes côtés
S’arrachaient les cheveux, pleuraient à chaudes larmes.
Ta mère, à la nouvelle, avec ses déités
Accourut de la mer ; une clameur d’alarmes

Troubla les flots ; d’horreur les soldats frémissants
S’ébranlent, veulent fuir dans leurs creuses galères.
Un homme les retint, un sage au vieux bon sens,
Nestor, dont les conseils étaient si populaires.
Vite il les harangua du ton le plus accort :
« Arrêtez, Argiens ; retournez, fils de Grèce !
C’est Thétis qui vers nous du fond des eaux s’empresse,
Avec ses dives sœurs, pour voir son enfant mort. »
Il dit ; les Achéens suspendirent leur fugue.
Les filles de Nérée, en cercle te pleurant,
D’une ambrosine étoffe allèrent te couvrant.
Les neuf Muses en chœur, de leur voix qui subjugue,
Te regrettaient ; nul œil qui n’eût des pleurs réels,
Tellement leur chant triste attendrissait les âmes.
Dix-sept jours, dix-sept nuits, trétous nous te pleurâmes,
Tant ces divins témoins que nous, faibles mortels.
Le dix-huitième jour vit ton bûcher funèbre ;
Autour on immola gros bœufs, grasses brebis,
Puis ton corps fut brûlé dans ses divins habits,
Oint de baume et de miel. Une foule célèbre
D’écuyers, de piétons sous tes restes fumants
Alors de défiler : toute l’armée acclame.
D’Hépheste cependant quand t’eut dissous la flamme,
Dès l’aube, ô Péléide, on prit tes ossements,
On les arrosa d’huile et de vin pur. Ta mère
Fournit une urne d’or, chef-d’œuvre de Vulcain,
Qu’elle disait tenir du dieu pampinifère.
Dans cette urne est ta cendre, Achille souverain,
Et celle de Patrocle engendré par Ménète.
À part sont déposés les os d’Antilochus,
Auquel, Patrocle éteint, passa ta faveur nette.
Les bataillons sacrés des Grégeois invaincus

Coiffèrent ces débris d’un monument sublime,
Érigé sur un cap, près du large Hellespont,
Pour qu’il frappât de loin, sur l’onde maritime,
Les hommes d’aujourd’hui, comme ceux qui naîtront.
L’Olympe consulté, ta mère aux troupes grecques
Apporta pour les Jeux de magnifiques prix.
Jà de bien des héros je suivis les obsèques ;
J’ai vu, pour plus d’un roi que la mort avait pris,
Les jeunes gens se ceindre et prendre part aux luttes ;
Mais onc je n’admirai d’objets plus merveilleux
Que ceux qu’en ton honneur offrit à nos disputes
Thétis aux pieds d’argent : c’est que t’aimaient les dieux.
Donc, quoique tu sois mort, ton renom ne meurt guère ;
À la postérité, prince, tu passeras.
Mais moi, que m’a servi de terminer la guerre ?
Au retour, Zeus m’inflige un horrible trépas,
Sous le poignard d’Égisthe et d’une épouse vile. »

Tandis qu’en ces discours ils étaient engagés,
S’approche l’Argiphonte, amenant à la file
Les mânes des intrus par Ulysse égorgés.
Ambedeux vont, surpris, au groupe diaphane.
L’âme du fils d’Atrée aussitôt reconnaît
Le noble Amphimédon, cher enfant de Mélane,
Qui dans Ithaque un jour l’accueillit à souhait.

Atride Agamemnon lui tient ce prompt langage :
« Amphimède, d’où vient qu’au pays ténébreux
Vous descendez ainsi, tous beaux et du même âge ?
Nulle cité n’abonde en héros si nombreux.
Neptune, en excitant le souffle des tempêtes,
Vous a-t-il fait périr sur vos ponts fracassés ?

Ou bien des ennemis vous ont-ils terrassés,
Quand vous donniez la chasse à leurs rustiques bêtes,
Menaciez leurs remparts et leurs foyers chéris ?
Réponds, car je suis fier d’avoir été votre hôte.
Ne sais-tu qu’autrefois j’allai dans vos pourpris,
Flanqué de Ménélas, afin qu’avec sa flotte
Ulysse nous suivît vers les Troïques bords ?
Il nous fallut un mois pour franchir la mer vaste,
Et mille efforts pour vaincre Ulysse le retors. »

L’ombre d’Amphimédon réplique au grand dynaste :
« Atride, chef illustre, incomparable roi,
Je me souviens de tout, ô nourrisson céleste !
Et je veux te narrer, te rendre manifeste
Notre massacre abject, tel qu’il eut lieu, ma foi.
D’Ulysse, au loin perdu, nous recherchions la femme ;
Sans fuir ni consommer ce détestable hymen
La belle nous gardait un trépas inhumain.
De ce cœur entêté sache la ruse infâme.
Elle entreprit d’ourdir dans sa chambre aux tissus
Un voile fin, immense, et nous dit, calme et brève :
« Mes jeunes amoureux, puisque Ulysse n’est plus,
Avant de convoler, permettez que j’achève
(Puisse mon fil servir jusqu’au moindre écheveau !)
Ce drap que ma tendresse à Laërte destine,
Lorsque le Sort fatal l’aura mis au tombeau.
Contre moi gronderait toute voix féminine,
Si l’opulent héros gisait sans un linceul. »
Son discours séduisit notre âme ranimée.
Or, ce qu’elle tissait, au soleil, pour l’aïeul,
Ses mains le défaisaient, la lampe rallumée.
Ce jeu dura trois ans et nous berna toujours.

Pourtant dès que surgit l’heure du quatrième,
Que, les mois écoulés, s’accomplirent les jours,
Une esclave aux aguets nous dit son stratagème.
Nous la trouvâmes donc détruisant son labeur :
À regret, elle dut parachever la toile.
Quand elle nous montra, bien lavé, ce grand voile,
Qui des sphères du ciel égalait la splendeur,
Du large un noir démon ramena le monarque
À la pointe de l’île, au buron du porcher.
Bientôt son très cher fils accourut l’y chercher ;
De Pylos la sableuse il rentrait sur sa barque.
Après avoir réglé la misérable mort
Des Prétendants, tous deux gagnèrent l’ample ville :
Ulysse le dernier, Télémaque d’abord.
Le porcher conduisait son maître à l’air sénile,
En pauvre transformé, s’étayant d’un gourdin,
Et n’ayant sur la peau qu’une loque champêtre.
Aucun des chefs présents ne sut le reconnaître,
Même les plus âgés, lorsqu’il parut soudain.
D’emblée on l’assaillit et de coups et d’outrages.
Lui, d’un cœur résigné, sous ses propres lambris,
Endurait nos brocards, nos traitements sauvages.
Mais quand Zeus Égioque eut piqué ses esprits,
Aidé de Télémaque, il enleva les armes
Et sous clef les plaça tout en haut des degrés ;
Puis il fit que la reine aux brigueurs de ses charmes
Apportât son grand arc et les fers échancrés,
Signal immédiat des jeux et du carnage.
Hélas ! aucun de nous ne put de l’arc puissant
Tendre la corde ; en vain nous nous mîmes en nage.
Mais lorsque aux mains d’Ulysse il passait, menaçant,
Nous prohibâmes tous, causant un vif esclandre,

Qu’on le lui confiât, quoi qu’il vînt objecter.
Son Télémaque seul l’incitait à le prendre.
Le patient Ulysse alors de l’accepter,
De le tendre aisément, d’enfiler toute hache ;
Puis il court vers le seuil, verse à terre les traits,
Nous mire d’un œil torve et frappe Antine exprès.
Ensuite, visant droit, sur les autres il lâche
Ses flèches de malheur, et ceux-ci tombent dru.
Certe un dieu soutenait le monarque et ses aides,
Car, se lançant partout, assénant des coups raides,
Ils ne font que tuer : c’est un tumulte accru
D’appels, de fronts craquants ; le sang rougit la lice.
Nous pérîmes ainsi, noble Atride, et nos corps
Gisent sans sépulture aux demeures d’Ulysse.
Nos amis personnels n’en ont rien su dehors ;
Chacun d’eux eût lavé nos sinistres blessures
El mené notre deuil : des défunts c’est la part. »

L’esprit d’Agamemnon en ces termes repart :
« Fortuné Laërtide, Ulysse aux mains si sûres !
Tu reconquis ta femme en ton mâle courroux.
Ô les beaux sentiments de la fille d’Icare !
Comme elle sut chérir son légitime époux !
Aussi n’oubliera-t-on cette vertu si rare.
De l’alme Pénélope à tout jamais les dieux
Feront chanter la gloire à la race terrestre.
Elle n’a pas forfait ainsi que Clytemnestre
Qui, tuant son mari, va d’un chant odieux
Contrister l’avenir et sur toute femelle
Déverser le mépris, n’agît-elle que bien. »

De ces spectres navrés tel était l’entretien

Dans le séjour d’Hadès, que la Terre recèle.

Lorsque Ulysse et les siens eurent fui la cité,
Ils arrivèrent vite au jardin magnifique
Qu’après bien des soucis Laërte avait planté.
Là se trouvait son toit, entouré d’un portique,
Où mangeait, s’asseyait, dormait également
Sa troupe de captifs d’un doux labeur chargée.
Auprès de lui vivait une Sicule âgée
Qui, loin des bruits mondains, le soignait tendrement.

À son fils, aux pasteurs, alors le roi célère :
« Vous, dans le beau manoir pénétrez de ce pas,
Et du meilleur des porcs faites-nous un repas.
Quant à moi, je m’en vais éprouver mon vieux père,
Pour savoir si ses yeux vont, en m’apercevant,
Me reconnaître ou non, au bout de tant d’années. »

Il dit, et leur remet ses armes raffinées.
Eux, d’entrer au logis, tandis que, poursuivant,
L’inquisitif Ulysse en plein verger s’enfonce.
Il ne discerne, au cours d’un examen complet,
Ni Dole, ni ses fils, ni le moindre valet.
Tous, guidés par l’ancien, cherchaient au loin la ronce
Destinée à couvrir le mur de ses réseaux.
Laërte seul est là, dans l’enceinte rurale,
À sarcler une plante ; il porte un chiton sale,
Laid, recousu ; sa jambe est prise en des houseaux
De cuir tout rapiécé, crainte des écorchures.
Des gants sauvent ses doigts des contacts épineux ;
Un casque en peau de chien rembrunit ses allures.


Quand le héros a vu ce père si fameux
Affaissé par les ans, rongé par la tristesse,
Sous un arbre il s’arrête et se met à pleurer.
Ensuite il délibère, en sa haute sagesse,
S’il doit voler à lui, dans ses bras le serrer,
Et l’informer comment il rentre en sa patrie,
Ou bien l’interroger, l’éprouver avant tout.
Celui des deux moyens auquel il se résout,
C’est de l’aborder net par une piquerie.
Dans ce but le bon preux court à son géniteur
Qui, la tête baissée, opérait son sarclage ;
Alors l’apostrophant en hardi visiteur :
« Vieillard, tu n’es pas sot dans l’art du jardinage ;
Tout prospère en ces lieux, oui, tout absolument,
Les poires, les figuiers, l’olivette et la vigne,
Le légumage vert, les plantes d’agrément.
Mais je dois te le dire, et pour ce ne t’indigne,
De toi tu n’as nul soin ; sous les ans trop courbé,
Tu traînes, négligent, une immonde vêture.
Or, tu n’es point un serf en disgrâce tombé ;
Rien n’annonce à ton galbe, à ta noble stature,
Un servile destin. Non, tu parais un roi.
On dirait d’un mortel qui peut avec mollesse
Se baigner, festiner, doux lot de la vieillesse.
Mais parle franchement, vite renseigne-moi :
Quel est le possesseur du sol que tu cultives ?
Daigne m’apprendre aussi, le cas est fort pressant,
Si vraiment d’Ithacus mon pied foule les rives,
Ainsi que me l’a dit tout à l’heure un passant,
Qui m’avait l’air d’un fou, car il s’est tu sans gêne,
N’écoutant même plus, quand je lui demandais
S’il connaissait ici mon hôte, un indigène,

À moins qu’il ne fût mort et comparse d’Hadès.
Prête-moi là-dessus une attentive oreille :
Jadis en ma demeure il m’advint d’héberger
tin homme voyageant, et jamais étranger
Ne m’inspira chez moi de tendresse pareille.
Aux bords Ithacéens il disait être né
Et se déclarait fils de Laërte Arcéside.
J’eus soin de le conduire au toit où je réside
Et je le traitai bien, étant très fortuné.
Je lui fis décemment mes offrandes xéniques.
Il eut sept talents d’or, d’un superbe travail,
Un cratère d’argent tout fleuronné d’émail,
Douze simples manteaux, douze longues tuniques,
Autant de fins tapis, autant de draps lustreux,
Enfin quatre beautés, habiles à l’extrême
Aux travaux de l’aiguille, et qu’il choisit lui-même. »

Son père lui répond de suite, l’œil pleureux :
« Étranger, c’est bien là le sol que tu demandes ;
Mais il est occupé par d’orgueilleux coquins.
En vain conséquemment eurent lieu tes offrandes.
S’il respirait encor dans ses murs Ithaquins,
Il t’eût comblé de dons, il t’eût servi d’escorte
Au moment du départ ; tu l’avais mérité.
Mais allons, conte-moi l’exacte vérité.
À quelle époque as-tu maisonné de la sorte
Cet hôte malheureux, mon fils, si j’en eus un ?
Sans doute, loin des siens et de sa douce terre,
Le poisson l’engloutit, ou des fauves à jeun,
Des vautours il devint la proie. Ah ! ni sa mère,
Ni son auteur en deuil ne l’ont ensuairé,
Et sa riche moitié, la sage Pénélope,

N’a gémi, comme il sied, sur sa froide enveloppe,
En lui fermant les yeux, dernier honneur sacré.
Mais dis-moi clairement, afin que je le sache :
Qui donc es-tu ? Quels sont tes parents, ton berceau ?
Où s’arrêta la nef qui t’amène en relâche
Avec tes fiers compains ? viendrais-tu d’un vaisseau
Reparti sur-le-champ après quelque salaire ? »

Le prince ingénieux d’un air très naturel :
« Sur chacun de ces points je vais te satisfaire.
Je proviens d’Alybante, où j’habite un castel ;
On me nomme Épérite, et je tiens ma naissance
D’Aphidas, l’héritier du roi Polypémon.
Ici, des bords Sicans, m’aventure un démon ;
Ma nef contrariée est à peu de distance.
Voici déjà cinq ans qu’Ulysse par malheur
Est sorti de là-bas, a laissé ma contrée.
Sur sa droite pourtant, le jour de sa rentrée,
Volaient de bons oiseaux ; je l’embarquai sans peur,
Et lui fila joyeux : nous gardions l’espérance
De nous revoir bientôt, d’échanger de beaux dons. »

À ces mots, du vieillard éclate la souffrance ;
Prenant dans ses deux mains un amas de sablons,
Il l’épanche, en geignant sur sa tête chenue.
Le cœur du roi tressaille, un violent prurit
Chatouille sa narine, à si poignante vue.
Vers son père il s’élance, et l’embrasse, et lui dit :
« Père, je suis ce fils pour qui tu te lamentes !
Je rentre après vingt ans au sol de mes aïeux.
Mais toi, plus de sanglots, de plaintes véhémentes,
Car il faut se hâter, le temps est précieux.

Des Amants, au palais, j’ai massacré la clique,
Châtiant ses propos, ses cruels attentats. »

Immédiatement Laërte lui réplique :
« Si c’est toi mon Ulysse, enfin dans ses États,
De grâce, donne-m’en un signe irréfutable. »

En ces termes repart l’industrieux guerrier :
« Vois d’abord de tes yeux la blessure notable
Qu’au Parnese me fit la dent d’un sanglier,
Quand j’allai, par ton ordre et celui de ma mère,
Chez son père adoré, le noble Autolycos,
Quérir les dons promis à mon âge pubère.
De plus je te dirai les arbres de l’enclos
Qu’un jour tu m’octroyas sur ma demande expresse,
Lorsque je te suivais, tout jeune, en ces sentiers.
Nous les comptions, et toi, tu nommais chaque espèce.
J’obtins treize poiriers, ensuite dix pommiers
Et quarante figuiers ; tu me promis encore
Cinquante rangs de ceps, alternés de froment,
Dont la totalité de grappes se décore,
Dès que l’heure divine a gonflé le sarment. »

Il a dit ; le vieillard et chancelle et défaille,
Aux signes évidents de son fils bien-aimé.
De ses tremblantes mains il enlace sa taille,
Et le preux contre lui le serre inanimé.
Laërte de ses sens reprend enfin l’usage ;
Son vif bonheur s’exhale en cet élan pieux :
« Zeus père, dans l’Olympe il est encor des dieux,
Puisque les Prétendants ont payé leur outrage.
Mais, hélas ! en mon cœur je crains fort maintenant

Que tous les Ithacins ne dévalent hostiles,
Et n’instruisent du fait les Céphallènes villes. »

Sans se déconcerter, le stratège éminent :
« Courage, ne te mets l’esprit à la torture.
Allons dans ta maison contiguë au verger,
Où déjà Télémaque, Eumée et le berger
Nous préparent en hâte un brin de nourriture. »

Cet entretien fini, tous deux vont au manoir.
Une fois parvenus à la case proprette,
Ils trouvent Télémaque, Euméos et Philète
Qui découpaient la viande et mêlaient le vin noir.

Cependant au logis la Sicule amphipole
Baigne l’heureux Laërte et le frotte d’onguents.
D’une chlène superbe elle orne son épaule.
Pallas de son côté marche au pasteur de gens,
Vigorise son corps, le rend plus droit, plus leste.
Il sort de sa baignoire, et son fils étonné
Le contemple, à l’instar d’un habitant céleste.
Aussitôt il lui tient ce langage empenné :
« Mon père, assurément un Immortel te donne
Cet air majestueux, ce port olympien. »

Le sage Arcésidès que l’éloge aiguillonne :
« Ô père Zeus ! Minerve ! Apollon Pythien !
Si, fort comme jadis, lorsque, chef des Céphalles,
J’emblai l’âpre Nérice assise au continent,
Hier j’eusse paru prés de toi dans nos salles,
Le thorax cuirassé, pour fondre incontinent
Sur ces jeunes pervers, j’aurais de plus d’un être

Détendu les genoux, et ton âme eût joui. »

C’est ainsi qu’ils causaient à cœur épanoui.
Mais le couvert est mis, la viande d’apparaître ;
À la file on s’assied aux trônes, aux pliants.
Et d’attaquer les plats. À l’instant le vieux Dole
Arrive avec ses fils, de mangeaille friands.
Ils venaient, rappelés de leur tâche agricole
Par la vieille, leur mère, ardente à les servir,
Ainsi qu’à prendre soin de leur père débile.
À l’aspect du héros frappant leur souvenir,
Tous s’arrêtent saisis, cloués au péristyle.
Mais Ulysse leur dit ces paroles de miel :
« Ancien, attable-toi ; remettez-vous, jeunesse.
Affamés dès longtemps d’un mets substantiel,
Nous n’osions commencer, vous espérant sans cesse. »

Il dit, et Dolius, étendant ses deux bras,
D’Ulysse prend la main, sur le poignet l’embrasse,
Et profère ces mots d’une touchante grâce :
« Ami, toi qui reviens et qu’on n’attendait pas,
Tout en le désirant, puisque Zeus te ramène,
Salut, au nom des dieux, et bonheur continu !
Mais parle exactement, afin que je l’apprenne :
L’auguste Pénélope a-t-elle déjà su
Ton retour, ou faut-il lui passer un message ? »

À cette question le monarque accompli :
« Bonhomme, elle le sait : que vouloir davantage ? »
Dolius, se taisant, prend un siège poli.
Ses enfants à leur tour au glorieux Ulysse
Présentent leurs devoirs, lui caressent la main,

Et se rangent auprès du paternel calice.

Tandis qu’à la campagne ils soulagent leur faim,
L’active Renommée en tous sens par la ville
Annonce des Galants le terrible trépas.
Soudain la multitude au royal domicile,
Criant et gémissant, précipite ses pas.
On emporte les corps, à part on les enterre ;
Puis sur de prompts bateaux on met ceux des forains,
En chargeant des pêcheurs de leur remise austère.
Ensuite à l’Agora tous se rendent chagrins.

Dès qu’ils sont rassemblés, que chacun a pris place,
Eupithès, se levant, s’adresse au peuple assis.
Ce magnat déplorait, dans sa douleur vivace,
Son fils Antinoüs, le premier prince occis.
En répandant des pleurs, il jette ces mots graves :
« Amis, des Achéens cet homme est le fléau.
Emmenant sur sa flotte un grand nombre de braves,
Il perd ses combattants, n’a plus même un radeau,
Puis il fauche, au retour, les meilleurs Céphallènes.
Marchons, avant qu’il aille à Pylos se cacher,
Ou dans la sainte Élide aux forces Épéennes,
Sinon le déshonneur va sur nous s’attacher.
Oui, nous serons honnis des âges qui vont suivre,
Si nous ne vengeons pas nos fils et nos parents.
Quant à moi, je n’aurais aucun plaisir à vivre,
Et j’irais de nos morts tantôt joindre les rangs.
Sus donc ! que nul tueur ne sorte du royaume. »

Ce discours larmoyant émeut chaque auditeur.
Or vers eux du palais, ayant fini leur somme,

Se dirigent Médon et le divin chanteur.
Au centre les voici ; l’assemblée est surprise.
Alors l’interpellant, le sagace héraut :
« Gens d’Ithaque, écoutez ! D’Ulysse l’entreprise
N’eut pas son plein succès contre le gré d’en haut.
J’ai vu moi-même un dieu du céleste parage
Assister notre roi sous les traits de Mentor.
Tantôt il le flanquait, ranimant son courage ;
Tantôt par les salons, en un rapide essor,
Il troublait les Rivaux tombant à la renverse. »

Il dit ; d’un sombre effroi chacun se sent glacé.
Après Médon surgit Mastoride Halitherse ;
Ce vieux brave voit seul l’avenir, le passé.
Sermonnant le public d’une bouche opportune :
« Oyez, chers Ithaquins, ce que je vous dirai.
À votre entêtement se doit cette infortune.
En vain avec Mentor, autre chef vénéré,
De vos fils j’ai voulu réprimer l’œuvre infâme.
Ces fous ont mis le comble à leurs jeux dissolus
En déprédant les biens, en outrageant la femme
D’un héros ; ils pensaient qu’il ne reviendrait plus.
Maintenant puissiez-vous et m’entendre et me croire !
Ne marchons pas, craignez un désastre plus grand. »

En majeure partie, à ces mots, l’auditoire
Se dissipe houleux ; l’autre part, demeurant,
Abandonne Halitherse et suit la voix d’Eupithe.
Les mutins belliqueux courent ceindre leurs reins ;
Sitôt qu’ils ont vêtu de splendides airains,
Hors des vastes remparts leur ost se précipite.
Eupithès les commande : en son opinion,

Il va de son enfant venger la mort précoce ;
Mais lui-même mourra, le Sort creuse sa fosse.

Athéné cependant dit à Zeus Kronion :
« Kronide, notre père, ô le maître du monde,
Réponds, dévoile-moi les plans que tu bâtis.
Veux-tu rouvrir la guerre et son horreur profonde,
Ou cimenter la paix entre les deux partis ? »

Répondant aussitôt, l’amasseur de tempêtes :
« Ma fille, à ce sujet pourquoi m’interroger ?
N’as-tu pas décidé, dans tes propres enquêtes,
Qu’Ulysse, en revenant, irait les déloger ?
Choisis ; mais il siérait que ceci tu préfères :
Puisque le noble Ulysse a puni les Amants,
Qu’il règne, garanti par de pieux serments.
Pour nous, sur ce massacre et de fils et de frères
Faisons peser l’oubli : que tous s’aiment entre eux
Et vivent, comme avant, riches et pacifiques. »
Zeus dit ; à son discours, stimulant généreux,
Pallas descend d’un bond des sommets Olympiques.

Chez Laërte pourtant, vers la fin du repas,
Le patient monarque ainsi rompt le silence :
« Qu’un de vous aille voir s’ils ne s’avancent pas. »
À cet ordre, un Dolide au prodome s’élance.
Il aperçoit, du seuil, l’ennemi s’approcher,
Et décoche à son roi cette phrase subite :
« Les voilà près de nous ; que l’on s’arme au plus vite ! »
Il dit ; pour le combat tous de se harnacher,
Les quatre autour d’Ulysse, et les six fils de Dole.
Laërte et celui-ci s’équipent de concert,

Polémistes forcés, quoique l’âge les dole.
Quand de l’airain brillant leur torse est recouvert,
Ouvrant la porte, ils vont, précédés par Ulysse.
Pallas, fille de Zeus, s’adjoint au peloton,
En prenant de Mentor le visage et le ton.
L’ingénieux héros la mire avec délice
Et dit incontinent à son enfant chéri :
« Télémaque, en ce jour de luttes meurtrières,
Où se reconnaîtra le cœur le mieux pétri,
Garde-toi d’avilir la race de tes pères,
Car toujours on vanta son élan, sa vigueur. »
En ces termes repart le sage Télémaque :
« Cher père, si tu veux, lu verras que mon cœur
Ne déshonore pas le sang des rois d’Ithaque. »
Laërte alors jubile et s’écrie impromptu :
« Quel beau jour, dieux cléments ! je frémis d’allégresse ;
Mon fils, mon petit-fils disputent de vertu. »
Minerve aux yeux d’azur, secondant son ivresse :
« Arcésiade, ô toi mon ami le plus cher,
Invoque de Jupin la fille glaucopide,
Puis, lance à tour de bras ton redoutable fer. »

Pallas dit, et lui souffle une force rapide.
Lui donc, priant la vierge au regard azural,
De brandir, de lancer sa pique redoutable.
D’Eupithe il fend le casque à jottes de métal ;
Son crâne est traversé par ce coup formidable.
Bruyamment le chef tombe, et le sol tremble autour.
Ulysse et son bon fils, courant aux premiers hommes,
Les transpercent du glaive et des lances distomes.
Trétous auraient péri, frustrés dans leur retour,
Si Minerve-Pallas, enfant du Porte-égide.

N’eût crié fortement pour suspendre les coups :
« Cessez, peuples d’Ithaque, un combat fratricide ;
Sans répandre le sang, allons, séparez-vous. »

Minerve a dit ; de tous le pâle effroi s’empare.
D’épouvante frappés à la divine voix,
Ensemble ils laissent choir les armes de leurs doigts
Et décampent, heureux d’éviter la bagarre.
Ulysse toutefois pousse un cri menaçant
Et, s’étant ramassé, fond sur eux comme un aigle.
Mais soudain Kronion, qui toute chose règle,
Rue aux pieds de sa fille un foudre rougissant.
Lors la dive à l’œil pers dit au prince émérite :
« Subtil Laërtiade, Ulysse dieudonné,
Arrête, finis donc ce pourchas effréné,
De peur que contre toi le grand Zeus ne s’irrite. »

Le monarque obéit, tranquille désormais.
Bientôt Pallas-Minerve, enfant du Porte-égide,
Empruntant de Mentor les traits, l’accent rigide,
Entre les deux partis met les gages de paix.