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J. Hetzel et Compagnie (p. 146-160).


XI
UNE EXCURSION DE DOUZE HEURES.


À sept heures du matin, le lieutenant Villette et ses hommes quittaient le campement. La journée s’annonçait lourde et chaude, avec menace d’orage, un de ces violents météores qui assaillent souvent les plaines du Djerid. Mais il n’y avait pas de temps à perdre, et M. de Schaller, avec raison, tenait à retrouver Pointar et son personnel.

Il va sans dire que le marchef montait Va-d’l’avant, et que Va-d’l’avant était accompagné de Coupe-à-cœur.

Au départ, les spahis avaient chargé sur leurs chevaux des vivres pour la journée, et, d’ailleurs, sans pousser jusqu’à Zeribet, à l’oasis de Gizeb la nourriture eût été assurée.

En attendant le retour du lieutenant Villette, l’ingénieur et le capitaine Hardigan commenceraient à organiser le campement avec le concours du brigadier Pistache, de M. François, des quatre spahis ne faisant pas partie de l’escorte du lieutenant Villette et des conducteurs de chariots. Les pâturages de l’oasis étaient abondamment pourvus d’herbe et arrosés par un petit oued qui se déversait dans le chott.

L’excursion du lieutenant Villette ne devait durer qu’une douzaine d’heures. En effet, la distance comprise entre le kilomètre 347 et Gizeb ne dépassait pas vingt kilomètres. Sans trop presser les chevaux, cette distance pourrait être franchie dans la matinée. Puis, après une halte de deux heures, l’après-midi suffirait à ramener le détachement avec Pointar, le chef du chantier.

Un cheval avait été donné à Mézaki, et l’on vit qu’il était bon cavalier, comme le sont tous les Arabes. Il trottait en tête, près du lieutenant et du maréchal des logis-chef, en direction du nord-est qu’il prit dès que l’oasis eut été laissée en arrière.

Une longue plaine semée çà et là de maigres bouquets d’arbres, et que sillonnait le ruisseau, s’étendait à perte de vue. C’était bien l’« outtâ » algérienne dans toute son aridité. À peine quelques touffes jaunâtres de drif émergeaient de ce sol surchauffé, où les grains de sable brillaient comme des gemmes sous les rayons du soleil.

Cette portion du Djerid était entièrement déserte. Aucune caravane ne la traversait alors pour gagner quelque importante ville saharienne, Ouargla ou Touggourt sur la limite du désert. Nulle harde de ruminants ne venait se plonger dans les eaux de l’oued. Ce que faisait précisément Coupe-à-cœur, sur lequel Va-d’l’avant jetait des regards d’envie lorsqu’il le voyait bondir tout ruisselant de gouttelettes.

C’était la rive gauche de ce cours d’eau que remontait la petite troupe. Et à une question posée par l’officier, Mézaki avait répondu :

« Oui… nous suivrons l’oued jusqu’à l’oasis de Gizeb, qu’il traverse dans toute sa longueur…

— Est-ce que cette oasis est habitée ?…

— Non, répondit l’indigène. Aussi, en quittant la bourgade de Zeribet, avons-nous dû emporter des vivres, puisqu’il ne restait plus rien au chantier de Goléah…

— Ainsi, dit le lieutenant Villette, l’intention de Pointar, votre chef, était bien de revenir sur la section au rendez-vous donné par l’ingénieur…

— Sans doute, déclara Mézaki, et j’étais venu m’assurer si les Berbères l’avaient ou non abandonnée…

— Tu es certain que nous retrouverons l’équipe à Gizeb…

— Oui… là où je l’ai laissée, et où il est convenu que Pointar doit m’attendre… En pressant nos chevaux, nous serons arrivés dans deux heures. »

Hâter la marche n’était guère possible par cette accablante chaleur et le maréchal des logis-chef en fit l’observation. Du reste, même à une allure modérée, l’oasis serait atteinte pour midi, et, après un repos de quelques heures, le lieutenant aurait regagné Goléah avant la nuit.

Il est vrai, à mesure que montait le soleil, à travers les buées chaudes de l’horizon, la chaleur devenait de plus en plus intense et les poumons ne respiraient qu’un air embrasé.

« De par tous les diables, mon lieutenant, répétait le marchef, je ne crois pas avoir jamais eu si chaud depuis que je suis africain !… C’est du feu qu’on respire et l’eau qu’on avalerait se mettrait à vous bouillir dans l’estomac !… Et encore, si, comme Coupe-à-cœur, on pouvait se soulager en tirant la langue !… Le voyez-vous avec sa loque rouge qui lui pend jusqu’au poitrail…

— Faites-en autant, maréchal des logis, répondit en souriant le lieutenant Villette, faites-le, bien que ce ne soit pas d’ordonnance !…

— Ouf !… je n’en aurais que plus chaud, répliqua Nicol. Mieux vaudrait fermer la bouche et s’interdire de respirer !… Mais le moyen !…

— Certainement, observa le lieutenant, cette journée ne finira pas sans que l’orage ait éclaté…

— Je le pense », répondit Mézaki, lequel, en qualité d’indigène, souffrait moins de ces températures excessives si fréquentes au désert.

Et il ajouta :

« Peut-être serons-nous auparavant à Gizeb… Là… on trouvera l’abri de l’oasis et nous pourrons laisser passer l’orage…

— C’est à souhaiter, reprit le lieutenant. À peine si les gros nuages commencent à déborder dans le nord, et jusqu’ici le vent ne se fait point sentir.

— Eh, mon lieutenant, s’écria le maréchal des logis-chef, ces orages d’Afrique, ça n’a guère besoin de vent, et ça marche tout seul comme les paquebots de Marseille à Tunis !… à croire qu’ils ont une machine dans le ventre ! »

Quelle que fût l’ardeur de la température et quelque fatigue qu’il dût en résulter, le lieutenant Villette pressait la marche. Il avait hâte d’avoir achevé cette étape – une étape de vingt kilomètres, sans arrêt à travers cette plaine sans abri. Il espérait devancer l’orage, qui aurait tout le temps de se déchaîner pendant la halte de Gizeb. Ses spahis s’y reposeraient, ils se referaient avec les provisions emportées dans leur sac-musette. Puis, la grande chaleur méridienne passée, ils se remettraient en route vers quatre heures de l’après-midi, et, avant le crépuscule, ils seraient de retour au campement.

Cependant, les chevaux souffrirent tellement durant cette étape que leurs cavaliers ne purent les maintenir à l’allure du trot. L’air devenait irrespirable sous l’influence de cet orage menaçant. Ces nuages, qui auraient pu voiler le soleil, épais et lourds, ne montaient qu’avec une extrême lenteur, et le lieutenant aurait certainement atteint l’oasis bien avant qu’ils eussent envahi le ciel jusqu’au zénith. Là-bas, derrière l’horizon, ils n’échangeaient pas encore leurs décharges électriques et l’oreille n’entendait point les roulements lointains du tonnerre…

On allait, on allait toujours, et la plaine, brûlée de soleil, restait déserte, comme elle paraissait être sans fin.

« Eh ! l’Arbico, répétait le maréchal des logis-chef, en interpellant le guide, mais on ne l’aperçoit pas ta satanée oasis ?… Bien sûr, elle est là-haut, au milieu de ces nuages, et nous ne la verrons qu’au moment où ils crèveront sur nous…

— Tu ne t’es pas trompé de direction ?… demanda le lieutenant Villette à Mézaki.

— Non, répondit l’indigène, et l’on ne peut se tromper, puisqu’il n’y a qu’à remonter l’oued jusqu’à Gizeb…

— Nous devrions maintenant l’avoir en vue, puisque rien ne gêne le regard… observa l’officier.

— Voici », se contenta de répondre Mézaki, en tendant la main vers l’horizon.

En effet, quelques massifs se dessinaient alors à la distance d’une lieue. C’étaient les premiers arbres de l’oasis et en un temps de galop la petite troupe en aurait atteint la lisière. Mais demander aux chevaux ce dernier effort, c’était impossible, et Va-d’l’avant lui-même eût mérité d’être appelé « Va-d’l’arrière », quelle que fût son endurance, tant il se traînait lourdement sur le sol.

Aussi était-il près de onze heures lorsque le lieutenant dépassa la lisière de l’oasis.

Ce qui pouvait paraître assez étonnant, c’est que la petite troupe n’eût pas été aperçue, et de loin, sur cette plaine, par le chef de chantier et ses compagnons, lesquels, au dire de Mézaki, devaient l’attendre à Gizeb. Et, comme le lieutenant en faisait la remarque :

« Est-ce qu’ils ne seraient plus là ? répondit l’Arabe, qui feignit tout au moins la surprise.

— Et pourquoi n’y seraient-ils plus ?… demanda l’officier.

— C’est ce que je ne m’explique pas, déclara Mézaki. Ils y étaient encore hier… Peut-être, après tout, par crainte de l’orage, auront-ils cherché refuge au milieu de l’oasis !… Mais je saurai bien les y retrouver…

— En attendant, mon lieutenant, dit le maréchal des logis-chef, je crois qu’il sera bon de laisser souffler nos hommes…

— Halte ! » commanda l’officier.

À cent pas de là s’ouvrait une sorte de clairière entourée de hauts palmiers où les chevaux pourraient se refaire. Il n’y avait point à craindre qu’ils voulussent en sortir et, quant à l’eau, elle leur serait abondamment fournie par l’oued qui la limitait sur l’un de ses côtés. De là, il se dirigeait vers le nord-est et contournait l’oasis en direction de Zeribet.

Après s’être occupés de leurs montures, les cavaliers s’occupèrent d’eux-mêmes et prirent leur part du seul repas qu’ils dussent faire à Gizeb.

Entre-temps, Mézaki, remontant la rive droite de l’oued, s’était éloigné de quelques centaines de pas en compagnie du maréchal des logis-chef, que devançait Coupe-à-cœur. À en croire l’Arabe, l’équipe de Pointar devait s’être établie dans le voisinage, en, attendant son retour.

« Et c’est bien ici que tu as quitté tes camarades ?…

— Ici, répondit Mézaki. Nous étions à Gizeb depuis quelques jours et, à moins qu’ils n’aient été forcés de regagner Zeribet ?…

— Mille diables ! déclara Nicol, s’il fallait nous trimbaler jusque-là !…

— Non, je l’espère, répondit Mézaki, et le chef Pointar ne peut être loin…

— En tout cas, dit le marchef, revenons au campement… Le lieutenant serait inquiet si notre absence se prolongeait… et allons manger… Après, on parcourra l’oasis et, si l’équipe y est encore, on saura bien mettre la main dessus… »

Puis, s’adressant à son chien :

« Tu ne sens rien, Coupe-à-cœur ?… »

L’animal se redressa à la voix de son maître qui répétait :

« Cherche… cherche… »

Le chien se contenta de gambader, et rien n’indiquait qu’il fût tombé sur une piste quelconque. Puis, sa gueule s’ouvrit en un long bâillement sur la signification duquel le marchef ne pouvait se tromper.

« Oui… compris, dit-il, tu meurs de faim, et tu mangerais volontiers un morceau… et moi aussi… J’ai l’estomac dans les talons et je finirais par marcher dessus !… C’est égal, je m’étonne, si Pointar et ses hommes ont campé par ici, que Coupe-à-cœur n’en ait pas retrouvé quelque trace ?… »

L’Arabe et lui, redescendant la berge de l’oued, revinrent sur leurs pas. Lorsque le lieutenant Villette fut mis au courant, il ne parut pas moins surpris que ne l’avait été Nicol.

« Mais enfin, demanda-t-il à Mézaki, tu es sûr de ne point avoir fait erreur ?…

— Non… puisque j’ai suivi, pour venir de ce que vous appelez le kilomètre 347, la même route que j’avais prise pour y aller…

— Et c’est bien ici l’oasis de Gizeb ?…

— Oui… Gizeb, affirma l’Arabe, et, en longeant l’oued qui descend vers le Melrir, je ne pouvais me tromper…

— Alors… où seraient Pointar et son équipe ?…

— Dans une autre partie des bois, car je ne comprendrais pas qu’ils fussent retournés à Zeribet…

— Dans une heure, conclut le lieutenant Villette, nous parcourrons l’oasis… »

Mézaki alla tirer de sa musette les vivres qu’il avait apportés, puis, s’étant assis à l’écart sur le bord de l’oued, il se mit à manger.

Le lieutenant et le maréchal des logis-chef, tous deux accotés au pied d’un dattier, prirent leur repas en commun, tandis que le chien guettait les morceaux que lui jetait son maître.

« C’est pourtant singulier, répétait Nicol, que nous n’ayons encore aperçu personne, ni relevé aucun vestige de campement…

— Et Coupe-à-cœur n’a rien senti ?… demanda l’officier.

— Rien…

— Dites-moi, Nicol, reprit le lieutenant en regardant du côté de l’Arabe, est-ce qu’il y aurait quelque raison de suspecter ce Mézaki ?…

— Ma foi… mon lieutenant, on ne sait d’où il vient ni qui il est que par lui… Au premier abord, je me suis défié de lui, et je n’ai pas caché ma pensée. Mais… jusqu’ici… je n’ai pas remarqué qu’il y eût lieu de se défier… Et, d’ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à nous tromper ?… Et pourquoi nous eût-il amené à Gizeb… si le chef Pointar et ses hommes n’y ont jamais mis le pied ?… Je sais bien… avec ces diables d’Arbicos… on n’est jamais sûr… Enfin… c’est de lui-même qu’il est venu dès notre arrivée à Goléah. Ce n’est pas douteux qu’il a reconnu l’ingénieur pour l’avoir déjà vu… Tout donne à croire qu’il était un des Arabes embauchés par la Compagnie ! »

Le lieutenant Villette laissait parler Nicol, dont l’argumentation paraissait plausible en somme… Et cependant, d’avoir trouvé déserte cette oasis de Gizeb, alors que, d’après l’Arabe, de nombreux ouvriers y étaient réunis… cela devait sembler au moins singulier. Si, hier encore, Pointar y était avec une partie de son personnel, en attendant Mézaki, comment n’avait-il pas guetté son retour ?… Comment n’était-il pas venu au-devant de ce petit groupe de spahis, qu’il aurait dû apercevoir de loin ?… Et, s’il s’était retiré au plus profond des bois, est-ce donc qu’il y avait été contraint et pour quelle raison ?… Pouvait-on admettre qu’il eût remonté jusqu’à Zeribet ?… Et, en ce cas, le lieutenant devrait-il pousser sa reconnaissance jusque-là ?… Non, assurément, et, l’absence de Pointar et de son équipe constatée, il n’aurait qu’à rejoindre au plus vite l’ingénieur et le capitaine Hardigan. Ainsi, pas d’hésitation ; quel que fût le résultat de son expédition à Gizeb, le soir même, il serait de retour au campement…

Il était une heure et demie, lorsque le lieutenant Villette, restauré et reposé, se releva. Après avoir observé l’état du ciel que les nuages envahissaient plus largement, il dit à l’Arabe :

« Je vais visiter l’oasis avant de repartir… tu nous guideras…

— À vos ordres, répondit Mézaki, prêt à se mettre en route.

— Chef, ajouta l’officier, prenez deux de nos hommes et vous nous accompagnerez… Les autres attendront ici…

— Entendu, mon lieutenant », répliqua Nicol qui fit signe à deux spahis de venir.

En ce qui concerne Coupe-à-cœur, il allait de soi qu’il suivrait son maître, sans qu’il fût nécessaire de lui en donner l’ordre.

Mézaki, qui précédait l’officier et ses compagnons, prit direction vers le nord. C’était s’éloigner de l’oued, mais, en revenant, on en descendrait la rive gauche, de telle sorte que l’oasis aurait été visitée dans toute son étendue. Elle ne couvrait pas d’ailleurs plus de vingt-cinq à trente hectares et, jamais habitée par des indigènes sédentaires, n’était que lieu de halte pour les caravanes, qui se rendaient de Biskra au littoral.

Le lieutenant et son guide marchèrent en cette direction pendant une demi-heure. La ramure des arbres n’était pas tellement épaisse qu’elle empêchât d’apercevoir le ciel où roulaient lourdement de grosses volutes de vapeur qui atteignaient maintenant le zénith. Déjà même, à l’horizon, se propageaient de sourdes rumeurs d’orage, et quelques éclairs sillonnaient les lointaines zones du nord.

Arrivé de ce côté, à l’extrême limite de l’oasis, le lieutenant s’arrêta. Devant lui s’étendait la plaine jaunâtre silencieuse et déserte. Si l’équipe avait quitté Gizeb où, d’après son affirmation, Mézaki l’avait laissée la veille, elle devait être loin déjà, que Pointar eût pris le chemin de Zeribet ou celui de Nefta. Mais il fallait s’assurer qu’elle n’était pas campée en quelque autre partie de l’oasis, ce qui paraissait assez improbable, et les recherches continuèrent en revenant vers l’oued.

Pendant une heure encore, l’officier et ses hommes s’engagèrent entre les arbres, sans rencontrer trace de campement. L’Arabe semblait très surpris. Et, aux regards interrogateurs qui s’adressaient à lui, il répondait invariablement :

« Ils étaient là… hier encore… le chef et les autres… C’est Pointar qui m’a envoyé à Goléah… Il faut qu’ils soient partis depuis ce matin…
l’officier et ses hommes s’engagèrent sous les arbres. (Page 154.)

— Pour aller… où ?… à ton idée ?… demanda le lieutenant Villette.

— Peut-être au chantier…

— Mais nous les aurions rencontrés en venant, j’imagine…

— Non… s’ils n’ont pas descendu le long de l’oued…

— Et pourquoi auraient-ils pris un autre chemin que nous ?… »

Mézaki ne put répondre.

Il était près de quatre heures lorsque l’officier fut de retour au lieu de halte. Les recherches avaient été infructueuses. Le chien ne s’était lancé sur aucune piste. Il paraissait bien que l’oasis n’eût pas été fréquentée depuis longtemps, pas plus par l’équipe que par le personnel d’une kafila.

Et, alors, le maréchal des logis-chef, ne résistant point à une pensée qui l’obsédait, s’approchant de Mézaki, et le regardant bien en face :

« Eh ! l’Arbico… dit-il, est-ce que tu nous aurais mis dedans ?… »

Mézaki, sans baisser les yeux devant ceux du marchef, eut un mouvement d’épaules tellement dédaigneux que Nicol l’aurait saisi à la gorge si le lieutenant Villette ne l’avait retenu.

« Silence, Nicol, dit-il. Nous allons retourner à Goléah, et Mézaki nous suivra…

— Entre deux de nos hommes alors…

— Je suis prêt », répondit froidement l’Arabe dont le regard, un instant enflammé par la colère, reprit son calme habituel.

Les chevaux refaits dans le pâturage, abreuvés aux eaux de l’oued, étaient en mesure de franchir la distance qui séparait Gizeb du Melrir. La petite troupe serait certainement de retour avant la nuit.

Sa montre marquait quatre heures quarante lorsque le lieutenant donna le signal du départ. Le marchef se plaça près de lui, et l’Arabe prit rang entre deux spahis qui ne le perdraient pas de vue. Il convient de l’observer, les compagnons de Nicol partageaient maintenant ses soupçons à l’égard de Mézaki, et, si l’officier n’en voulait rien laisser voir, nul doute qu’il n’éprouvât la même défiance. Aussi avait-il hâte d’avoir rejoint l’ingénieur et le capitaine Hardigan. On déciderait alors ce qu’il conviendrait de faire, puisque l’équipe ne pouvait dès le lendemain être remise au chantier.

Les chevaux allaient rapidement. On les sentait surexcités par l’orage qui ne tarderait pas à se déchaîner. La tension électrique était extrême, et maintenant les nuages s’étendaient d’un horizon à l’autre. Des éclairs les déchiraient, s’entrecroisant à travers l’espace, et la foudre grondait avec ces éclats terribles, particuliers aux plaines du désert, où elle ne trouve aucun écho pour les répercuter. Du reste, pas le plus léger souffle de vent, ni une seule goutte de pluie. On étouffait au milieu de cette atmosphère brûlante, et les poumons ne respiraient qu’un air de feu.

Cependant, le lieutenant Villette et ses compagnons, au prix de grandes fatigues, effectueraient leur retour, sans trop de retard, si l’état atmosphérique n’empirait pas. Ce qu’ils devaient surtout craindre, c’était que l’orage ne tournât à la tempête. Le vent d’abord, la pluie ensuite, pouvaient survenir, et où chercheraient-ils refuge au milieu de cette plaine aride, qui n’offrait pas un arbre ?

Il importait donc d’avoir rallié le kilomètre 347 dans le plus bref délai. Mais les chevaux étaient incapables de répondre aux appels de leurs cavaliers. En vain l’essayaient-ils ! Par instant, ils s’arrêtaient comme si leurs pieds eussent été entravés, et leurs flancs saignaient sous l’éperon. D’ailleurs, les hommes eux-mêmes ne tardèrent pas à se sentir impuissants, hors d’état de franchir les derniers kilomètres du parcours. Va-d’l’avant, si vigoureux, cependant, était épuisé, et, à chaque pas, son maître pouvait craindre qu’il ne s’abattît sur le sable surchauffé du sol !

Toutefois, avec les encouragements, avec les excitations du lieutenant, vers six heures du soir, les trois quarts de la route avaient été dépassés. Si le soleil, très abaissé sur l’horizon de l’ouest, n’eût pas été voilé d’une épaisse couche de nuages, on eût aperçu à une lieue de là les scintillantes efflorescences du chott Melrir. À sa pointe, s’arrondissaient vaguement les massifs de l’oasis, et, en admettant qu’il fallût encore une heure pour l’atteindre, la nuit ne serait pas complètement close, lorsque la petite troupe en franchirait les premiers arbres.

« Allons, mes amis, courage, répétait l’officier. Un dernier effort ! »

Mais, si endurants que fussent ses hommes, il voyait venir le moment où le désordre se mettrait dans sa petite troupe. Déjà, plusieurs cavaliers demeuraient en arrière, et, pour ne point les abandonner, force était de les attendre.

Il était vraiment à souhaiter que l’orage se manifestât autrement que par un échange d’éclairs et de roulements de foudre. Mieux aurait valu que le vent rendît l’air plus respirable et que ces énormes masses de vapeurs ne résolussent en pluie ! C’était l’air qui manquait, et les poumons ne fonctionnaient plus que très difficilement au milieu de cette asphyxiante atmosphère.

Le vent s’éleva enfin, mais avec toute la violence que devait déterminer l’extrême tension électrique de l’espace. Ces courants d’une extraordinaire intensité furent doubles, et des tourbillons se formèrent à leur point de rencontre. Un bruit assourdissant se joignit aux éclats du tonnerre, des sifflements d’une incroyable acuité. Comme la pluie n’alourdissait pas les poussières du sol, il se forma une immense toupie qui, tournant sur sa pointe avec une invraisemblable vitesse, sous l’influence du fluide électrique, déterminait un appel d’air auquel il serait impossible de résister. On entendait crier les oiseaux entraînés dans ce tourbillon dont les plus puissants ne parvenaient pas à s’arracher.

Les chevaux se trouvaient sur le chemin de cette trombe. Saisis par elle, ils furent séparés les uns des autres, et plusieurs hommes ne tardèrent pas à être désarçonnés. On ne se voyait plus, on ne s’entendait plus, on ne s’appartenait plus. Le tourbillon enveloppait tout, en se dirigeant vers les plaines méridionales du Djerid.

La route que le lieutenant Villette suivait dans ces conditions, il ne pouvait s’en rendre compte. Que ses hommes et lui eussent été poussés vers le chott, c’était vraisemblable, mais en s’éloignant du campement. Heureusement une pluie torrentielle survint. La trombe, sous les coups des rafales, s’anéantit, au milieu d’une obscurité déjà profonde.

La petite troupe était alors dispersée. Il fallut la rallier non sans peine. D’ailleurs, à la lueur des éclairs, le lieutenant avait reconnu que l’oasis ne se trouvait pas à plus d’un kilomètre un peu dans le sud-est.

Enfin, après des appels réitérés dans les courtes accalmies, hommes et chevaux étaient rassemblés, lorsque soudain le maréchal des logis-chef de s’écrier :

« Où est donc l’Arbico ?… »

Les deux spahis chargés de surveiller Mézaki ne purent répondre. Ce qu’il était devenu, ils ne le savaient, ayant été séparés violemment l’un de l’autre au moment où la trombe les entraînait dans ses tourbillons.

« Le gueux !… il a filé !… répétait le maréchal des logis-chef. Il a filé, et son cheval… ou plutôt notre cheval avec lui… Il nous a trompés, l’Arbico, il nous a trompés !… »

L’officier, réfléchissant, se taisait.

Presque aussitôt éclatèrent des aboiements furieux, et, avant que Nicol songeât à le retenir, le chien s’élançait et disparaissait en bondissant vers le chott.

« Ici… Coupe-à-cœur… ici !… » criait le marchef, très inquiet.

Mais, soit qu’il ne l’eût pas entendu, soit qu’il n’eût pas voulu l’entendre, le chien disparut au milieu de l’obscurité.

Après tout, peut-être Coupe-à-cœur s’était-il jeté sur les traces de Mézaki, et cet effort, Nicol n’aurait pu le demander à son cheval, rompu de fatigue comme les autres.

C’est alors que le lieutenant Villette se demanda si un malheur n’était pas arrivé, si, pendant qu’il remontait vers Gizeb, quelque danger ne menaçait pas l’ingénieur, le capitaine Hardigan, et les hommes restés à Goléah. L’inexplicable disparition de l’Arabe rendait plausibles toutes les hypothèses, et le détachement n’avait-il pas eu affaire à un traître, ainsi que le répétait Nicol ?…

« Au campement, commanda le lieutenant Villette, et aussi vite que possible ! »

En ce moment, l’orage faisait encore rage, bien que le vent fût à peu près calmé, comme on l’a vu plus haut ; mais la pluie, de plus en plus violente, creusait de larges et nombreuses fondrières à la surface du sol. Il faisait pour ainsi dire nuit noire, bien que le soleil eût à peine disparu derrière l’horizon. Se diriger vers l’oasis devenait difficile et aucun feu n’indiquait la position du campement.

Et, cependant, c’était là une précaution que l’ingénieur n’eût point négligée pour assurer le retour du lieutenant. Le combustible ne manquait pas… Le bois mort abondait dans l’oasis… Malgré le vent, malgré la pluie, on aurait pu entretenir un foyer dont l’éclat eût été visible à moyenne distance, et la petite troupe ne devait plus être qu’à un demi-kilomètre.

Aussi de quelles craintes était assiégé le lieutenant Villette, craintes que partageait le maréchal des logis-chef et dont il dit un mot à l’officier.

« Marchons, répondit celui-ci, et Dieu veuille que nous n’arrivions pas trop tard !… »

Or, précisément, la direction suivie n’avait pas été exactement la bonne, et c’est sur la gauche de l’oasis que la petite troupe atteignit le chott. Il fut nécessaire de revenir vers l’est en longeant sa rive septentrionale, et, il n’était pas moins de huit heures et demie, lorsque l’on fit halte à l’extrémité du Melrir.

Personne n’avait encore paru, et, cependant, les spahis venaient de signaler leur retour par des cris répétés.

À quelques minutes de là, le lieutenant atteignit la clairière où devaient se trouver les chariots, se dresser les tentes…

Personne encore, ni M. de Schaller, ni le capitaine, ni le brigadier, ni aucun des hommes laissés avec eux.

On appela, on tira des coups de fusil… Pas une réponse ne se fit entendre. Plusieurs branches résineuses furent allumées et jetèrent leur éclat blafard à travers les massifs…

De tentes, il n’y en avait pas, et, quant aux chariots, il fallut reconnaître qu’ils avaient été pillés et mis hors d’usage. Mules qui les traînaient, chevaux du capitaine Hardigan et de ses compagnons, tout avait disparu.

Ainsi le campement avait été attaqué, et, à n’en pas douter, Mézaki n’était intervenu que pour favoriser cette nouvelle attaque au même endroit, en entraînant le lieutenant Villette et ses spahis dans la direction de Gizeb…

Il va de soi que l’Arabe n’avait pas rejoint. Quant à Coupe-à-cœur, le maréchal des logis-chef l’appela vainement, et toutes les heures de la nuit s’écoulèrent sans qu’il eût reparu au campement de Goléah.