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J. Hetzel et Compagnie (p. 29-43).

III

l’évasion.


Après le départ des deux officiers, du maréchal des logis-chef et des spahis, Horeb se glissa le long de la margelle du puits et vint en observer les approches.

Lorsque le bruit des pas se fut éteint, en haut comme en bas du sentier, le Targui fit signe à ses compagnons de le suivre.

Djemma, son fils et Ahmet le rejoignirent aussitôt en remontant une sinueuse ruelle, bordée de vieilles masures inhabitées, qui obliquait vers le bordj.

De ce côté, l’oasis était déserte et rien ne s’y répercutait du tumulte des quartiers plus populeux. Il faisait nuit noire sous l’épais dôme des nuages immobilisés en cette calme atmosphère. C’est à peine si les derniers souffles du large apportaient le murmure du ressac sur les plages du littoral.

Un quart d’heure suffit à Horeb pour gagner le nouveau lieu de rendez-vous, la salle basse d’une sorte de café ou de cabaret tenu par un mercanti levantin. Ce mercanti était dans l’affaire et on pouvait compter sur sa fidélité, assurée par le payement d’une forte somme, qui serait doublée après la réussite. Son intervention avait été utile en cette occurrence.

Parmi les Touareg réunis en ce cabaret, se trouvait Harrig. C’était un des plus fidèles et des plus audacieux partisans de Hadjar. Quelques jours avant, à propos d’une rixe dans les rues de Gabès, il s’était fait arrêter et enfermer à la prison du bordj. Pendant les heures passées dans la cour commune, il ne lui fut pas difficile d’entrer en communication avec son chef. Quoi de plus naturel que deux hommes de même race fussent attirés l’un vers l’autre ? On ignorait que ce Harrig appartînt à la bande de Hadjar. Il avait pu s’échapper, lors de la lutte, et accompagner Djemma dans sa fuite. Puis, revenu à Gabès, conformément au plan convenu avec Sohar et Ahmet, il mit à profit son incarcération pour combiner l’évasion de Hadjar.

Toutefois, il importait qu’il fût libéré avant l’arrivée du croiseur qui devait emmener le chef touareg, et voici que ce navire, signalé à son passage au cap Bon, allait mouiller dans le golfe de Gabès. Donc nécessité que Harrig pût quitter le bordj à temps pour se concerter avec ses compagnons. Il fallait que l’évasion s’accomplît cette nuit, ou, le jour venu, il serait trop tard. Au lever du soleil, Hadjar aurait été transporté à bord du Chanzy, et il ne serait plus possible de l’arracher à l’autorité militaire.

C’est dans ces conditions que le mercanti intervint : il connaissait le gardien chef de la prison du bordj. À la suite de la rixe, la peine légère prononcée contre Harrig était achevée depuis la veille, mais Harrig, si impatiemment attendu, n’avait pas été mis en liberté. Avait-il donc encouru une aggravation pour un manquement quelconque au règlement de la prison, ce n’était guère supposable, il fallait savoir à quoi s’en tenir et surtout obtenir que les portes du bordj se fussent ouvertes devant Harrig avant la nuit.

Le mercanti résolut donc de se rendre près du gardien, lequel, pendant ses heures de loisir, venait volontiers s’attabler à son café. Il se mit en route dès le soir et prit le chemin du fort.

Cette démarche près du gardien ne fut pas nécessaire, démarche qui, plus tard, l’évasion accomplie, aurait pu sembler suspecte. Comme le mercanti approchait de la poterne, un homme le croisa sur le chemin.

C’était Harrig qui reconnut le Levantin. Tous deux, seuls alors sur le sentier qui descend du bordj, ils n’avaient à craindre ni d’être vus, ni d’être entendus, ni même d’être épiés ou suivis. Harrig n’était point un prisonnier qui se sauve, mais un prisonnier auquel, sa peine finie, on a rendu la clef des champs.

« Hadjar ?… demanda le mercanti tout d’abord.

— Il est prévenu, répondit Harrig.

— Pour cette nuit ?…

— Pour cette nuit. Et Sohar… et Ahmet, et Horeb ?…

— Ils ne tarderont pas à te rejoindre. »

Dix minutes plus tard, Harrig se rencontrait avec ses compagnons dans la salle basse du café, et, par surcroît de précaution, l’un d’eux se tint au-dehors pour surveiller la route.

Ce fut une heure après seulement que la vieille Targui et son fils, conduits par Horeb, entrèrent dans le café, où Harrig les mit au courant de la situation.

Pendant les quelques jours de son incarcération, Harrig avait donc communiqué avec Hadjar. Cela ne pouvait sembler suspect que deux Touareg, enfermés dans la même prison, se fussent mis en rapport l’un avec l’autre. D’ailleurs, le chef touareg devait être prochainement emmené à Tunis, tandis que Harrig serait bientôt relâché.

La première question qui fut posée à ce dernier, lorsque Djemma et ses compagnons arrivèrent chez le mercanti, ce fut Sohar qui la formula en ces termes :

« Et mon frère ?…

— Et mon fils ?… ajouta la vieille femme.

— Hadjar est averti, répondit Harrig. Au moment où je sortais du bordj, nous avons entendu le coup de canon du Chanzy… Hadjar sait qu’il y sera embarqué demain matin, et, cette nuit même, il tentera de s’enfuir…

— S’il tardait de douze heures, dit Ahmet, il ne serait plus temps…

— Et s’il n’y réussissait pas ? murmura Djemma, d’une voix sourde.

— Il réussira, n’hésita point à déclarer Harrig, avec notre aide…

— Et comment ?… » demanda Sohar.

Voici les explications qui furent alors données par Harrig.

La cellule dans laquelle Hadjar passait les nuits occupait un angle du fort, dans la partie de la courtine qui s’élevait du côté de la mer, et dont les eaux du golfe baignaient la base. À cette cellule attenait une étroite cour dont l’accès demeurait libre pour le prisonnier, entre de hautes murailles qui n’auraient pu être franchies.

Dans un coin de cette cour s’ouvrait un passage, sorte d’égout qui aboutissait à l’extérieur de la courtine. Une grille métallique fermait cet égout qui débouchait à une dizaine de pieds au-dessus du niveau de la mer.

Or, Hadjar avait constaté que la grille était en mauvais état et que la rouille rongeait ses barres oxydées par l’air salin. Il ne serait pas difficile de la desceller pendant la nuit qui venait, et de ramper jusqu’à l’orifice extérieur.

Il est vrai, comment s’effectuerait alors l’évasion de Hadjar ? En se jetant à la mer lui serait-il possible de gagner la grève la plus proche, après avoir contourné l’angle du bastion ?… Était-il d’âge et de force à se risquer au milieu des courants du golfe qui portaient au large ?…

Le chef touareg n’avait pas encore quarante ans. C’était un homme de haute taille, la peau blanche, bronzée par le soleil de feu des zones africaines, maigre, fort, rompu à tous les exercices corporels, destiné à rester longtemps valide, étant donnée la sobriété qui distingue les indigènes de sa race, auxquels grains, figues, dattes, laitages assurent certes une nourriture qui les fait robustes et endurants.

Ce n’était pas sans raison que Hadjar avait acquis une réelle influence sur ces Touareg nomades du Touat et du Sahara, rejetés maintenant vers les schotts de la basse Tunisie. Son audace égalait son intelligence. Ces qualités, il les tenait de sa mère comme tous ces Touareg qui suivent le sang maternel. Parmi eux, en effet, la femme est l’égale de l’homme, si même elle ne l’emporte. C’est à ce point qu’un fils de père esclave et de femme noble est noble d’origine, et le contraire n’existe pas. Toute l’énergie de Djemma se retrouvait en ses fils, toujours restés près d’elle depuis vingt années de veuvage. Sous son influence, Hadjar avait acquis les qualités d’un apôtre, dont il avait la belle figure à barbe noire, les yeux ardents, l’attitude résolue. Aussi, à sa voix, les tribus l’auraient-elles suivi à travers les immensités du Djerid s’il eût voulu les entraîner contre les étrangers et les pousser à la guerre sainte.

C’était donc un homme dans toute la vigueur de l’âge, mais il n’aurait pu mener à bien sa tentative d’évasion s’il n’eût été aidé du dehors. En effet, il ne suffisait pas d’arriver à l’orifice de l’égout après en avoir forcé la grille. Hadjar connaissait le golfe ; il savait qu’il s’y forme des courants de grande violence, bien que les marées y soient faibles, ainsi qu’il en est dans tout le bassin de la Méditerranée ; il n’ignorait pas qu’aucun nageur ne peut leur résister, et qu’il serait emporté au large sans avoir pu prendre pied sur une des grèves en amont ou en aval du fort.

Donc, il fallait qu’il trouvât une embarcation à l’extrémité de ce passage dans l’angle de la courtine et du bastion.

Tels furent les renseignements que donna Harrig à ses compagnons.

Lorsqu’il eut achevé, le mercanti se contenta de dire :

« J’ai là-bas un canot à votre disposition…

— Et tu me conduiras ?… demanda Sohar.

— Quand le moment sera venu…

— Tu auras rempli tes conditions… nous remplirons les nôtres, ajouta Harrig, et nous doublerons la somme qu’on t’a promise, si nous réussissons…

— Vous réussirez », affirma le mercanti, qui, en sa qualité de Levantin, ne voyait dans tout cela qu’une affaire dont il espérait retirer de gros bénéfices.

Sohar s’était relevé et dit :

« À quelle heure Hadjar nous attend-il ?

— Entre onze heures et minuit, répondit Harrig.

— Le canot sera là bien avant, répliqua Sohar, et, mon frère embarqué, nous le conduirons au marabout, où les chevaux sont prêts…

— Et en cet endroit, observa le mercanti, vous ne risquerez point d’être vus, vous accosterez la grève qui sera déserte jusqu’au matin…

— Mais le canot ?… fit observer Horeb.

— Il suffira de le tirer sur le sable où je le retrouverai », répondit le mercanti.

Il ne restait plus qu’une question à résoudre.

« Qui de nous ira prendre Hadjar ?… demanda Ahmet.

— Moi, répondit Sohar.

— Et je t’accompagnerai, dit la vieille Targui.

— Non, ma mère, non, déclara Sohar. Il suffit que nous soyons deux pour conduire le bateau au bordj… En cas de rencontre, votre personne pourrait paraître suspecte… C’est au marabout qu’il faut aller… Horeb et Ahmet s’y rendront avec vous… C’est Harrig et moi, avec le canot, qui ramènerons mon frère… »

Sohar avait raison, Djemma le comprit et dit seulement :

« Quand nous séparons-nous ?…

— À l’instant, répondit Sohar. Dans une demi-heure vous serez au marabout… Avant une demi-heure, nous serons au pied du fort avec le canot, dans l’angle du bastion où il ne risque pas d’être aperçu… Et, si mon frère ne paraissait pas à l’heure convenue… j’essaierais… oui ! j’essaierais de pénétrer jusqu’à lui…

— Oui, mon fils, oui !… car, s’il n’a pas fui cette nuit, nous ne le reverrons jamais… jamais ! »

Le moment était venu. Horeb et Ahmet prirent les devants, en descendant l’étroite route qui se dirige vers le marché. Djemma les suivait, se dissimulant dans l’ombre lorsque quelque groupe les croisait. Le hasard aurait pu les mettre en présence du maréchal des logis-chef Nicol et il ne fallait pas qu’elle fût reconnue de lui.

Au-delà des limites de l’oasis il n’y aurait plus de danger et, à suivre la base des dunes, on ne rencontrerait âme qui vive jusqu’au marabout.

Un peu après, Sohar et Harrig sortirent du cabaret. Ils savaient en quel endroit se trouvait le canot du mercanti et ils préféraient que celui-ci ne les accompagnât point : il aurait pu être aperçu de quelque passant attardé.

Il était environ neuf heures. Sohar et son compagnon remontèrent vers le fort, dont ils longèrent l’enceinte dans la partie orientée vers le sud.

À l’intérieur comme à l’extérieur, le bordj paraissait tranquille et tout tumulte se fût fait entendre au milieu de cette atmosphère si calme que ne traversait pas le moindre souffle, si obscure aussi, car d’épais nuages immobiles et lourds couvraient le ciel d’un horizon à l’autre.

Ce fut seulement à leur arrivée sur la grève que Sohar et Harrig retrouvèrent quelque animation. Des pêcheurs passaient, les uns revenant avec le produit de leur pêche, les autres rejoignant leurs embarcations pour gagner le milieu du golfe. Çà et là des feux piquaient l’ombre et se croisaient en tous sens. À un demi-kilomètre la présence du croiseur Chanzy s’indiquait par ses puissants fanaux qui traçaient des traînées lumineuses à la surface de la mer.

Les deux Touareg prirent soin d’éviter les pêcheurs et se dirigèrent vers un môle en construction à l’extrémité du port.

Au pied du môle était amarrée l’embarcation du mercanti. Ainsi qu’il avait été convenu, Harrig, une heure avant, s’était bien assuré qu’elle se trouvait à cette place. Deux avirons s’allongeaient sous les bancs, et il n’y avait plus qu’à embarquer.

Au moment où Harrig allait retirer le grappin, Sohar lui saisit le bras. Deux hommes de la douane en surveillance sur cette partie de la grève s’avançaient de ce côté. Peut-être connaissaient-ils le propriétaire du canot et se fussent-ils étonnés à voir Sohar et son compagnon en prendre possession. Mieux valait ne point éveiller de soupçons et laisser à cette tentative tout le mystère possible. Ces douaniers auraient sans doute demandé à Sohar ce qu’ils voulaient faire d’une embarcation qui ne leur appartenait pas, et, sans attirail de pêche, les deux Touareg n’auraient pu se donner pour des pêcheurs.

Ils remontèrent donc la grève et se blottirent au pied du môle sans avoir été aperçus.

Ils n’y restèrent pas moins d’une grande demi-heure et l’on se figure ce que devait être leur impatience en voyant les préposés s’attarder en cet endroit. Est-ce qu’ils y seraient de faction jusqu’au matin ?… Non, et ils s’éloignèrent enfin.

Alors Sohar s’avança sur le sable et, dès que les douaniers se furent perdus au milieu de l’obscurité, il appela son compagnon qui vint le rejoindre.

Le canot fut halé jusqu’à la grève. Harrig s’y embarqua ; puis Sohar, déposant le grappin à l’avant, embarqua à son tour.

Aussitôt les deux avirons furent ajustés dans les tolets et, manœuvrés doucement, entraînèrent le canot qui doubla le musoir du môle et longea la base de la courtine baignée par les eaux du golfe.

En un quart d’heure, Harrig et Sohar tournaient l’angle du bastion et s’arrêtaient sous l’orifice de l’égout par lequel Hadjar allait tenter de s’enfuir…

Le chef touareg était seul alors dans la cellule où il devait passer cette dernière nuit. Une heure avant, le gardien l’avait quitté en fermant à gros verrous la porte de cette petite cour sur laquelle s’ouvrait ladite cellule. Hadjar attendait le moment d’agir avec cette extraordinaire patience de l’Arabe si fataliste, et d’ailleurs si maître de lui-même en toutes circonstances. Il avait entendu le coup de canon tiré par le Chanzy ; il n’ignorait point l’arrivée du croiseur ; il savait qu’il y serait embarqué le lendemain et ne reverrait jamais ces régions des sebkha et des chotts, ce pays du Djerid ! Mais, à sa résignation toute musulmane se joignait l’espérance de réussir dans sa tentative. Qu’il parvînt à s’échapper en traversant cet étroit passage, il en était assuré ; mais ses compagnons auraient-ils pu se procurer une embarcation et seraient-ils là, au pied de la muraille ?…

Une heure s’écoula. De temps en temps, Hadjar sortait de la cellule, se plaçait à l’entrée de l’égout et prêtait l’oreille. Le bruit d’un canot frôlant la courtine fût distinctement parvenu jusqu’à lui. Mais il n’entendait rien et reprenait sa place où il gardait une immobilité absolue.

Parfois aussi il venait écouter près de la porte de la petite cour, épiant le pas d’un gardien, craignant qu’on ne voulût procéder à son embarquement dès la nuit même ; le silence le plus complet régnait dans l’enceinte du bordj, et, seul, le pas d’une sentinelle placée sur la plate-forme du bastion l’interrompait par instants.

Cependant minuit approchait, et il était convenu avec Harrig qu’une demi-heure avant, Hadjar aurait gagné l’extrémité du passage après en avoir dégagé la grille. Si, à ce moment, l’embarcation se trouvait là, il y embarquerait aussitôt. Si elle n’était pas arrivée, il attendrait jusqu’aux premières lueurs de l’aube, et, qui sait ? ne tenterait-il pas alors de s’enfuir à la nage, au risque d’être entraîné par les courants à travers le golfe de la Petite-Syrte ? Ce serait la dernière, la seule chance qu’il aurait d’échapper à une condamnation capitale.

Hadjar sortit donc s’assurer que personne ne se dirigeait vers la cour, rajusta ses vêtements de manière à les serrer autour de son corps et se glissa dans le passage.

Ce boyau mesurait environ une trentaine de pieds en longueur, et sa largeur était tout juste pour qu’un homme de taille moyenne pût s’y introduire. Hadjar dut en frôler les parois contre lesquelles se déchirèrent quelques plis de son haïk ; mais, en rampant, et au prix de multiples efforts, il atteignit la grille.

Cette grille, on le sait, était en fort mauvais état. Les barreaux ne tenaient pas dans la pierre qui s’effritait sous la main. Il suffit de cinq ou six secousses pour la dégager, et puis, lorsque Hadjar l’eut retournée contre la paroi, le passage fut libre.

Le chef touareg n’avait qu’à ramper pendant deux mètres pour atteindre l’orifice extérieur, et ce fut là le plus pénible, car le boyau se rétrécissait jusqu’à son extrémité. Hadjar y parvint cependant et, là, n’eut pas même besoin d’attendre.

Presque aussitôt, ces mots étaient parvenus à son oreille :

« Nous sommes là, Hadjar… »

Hadjar fit un dernier effort et la partie antérieure de son corps sortit de l’orifice à la hauteur de dix pieds au-dessus des eaux.

Harrig et Sohar se dressèrent vers lui, et, au moment où ils allaient le tirer, un bruit de pas se fit entendre. Ils purent croire que ce bruit venait de la petite cour, qu’un gardien était envoyé près du prisonnier, qu’on voulait procéder à son départ immédiat… Le prisonnier disparu, l’éveil serait donné dans le bordj…

Heureusement, il n’en était rien. La sentinelle, en se promenant près du parapet du donjon, avait fait ce bruit. Peut-être son attention avait-elle été éveillée à l’approche du canot. Mais, de la place que le factionnaire occupait, il ne pouvait l’apercevoir, et, d’ailleurs, cette petite embarcation n’eût pas été visible au milieu de l’obscurité.

Toutefois, il fut nécessaire d’agir avec prudence. Après quelques instants, Sohar et Harrig saisirent Hadjar par les épaules, le dégagèrent peu à peu, et il prit enfin place près d’eux.

D’un coup vigoureux, le canot fut repoussé au large. Il était préférable de ne longer ni les murs du bordj ni la grève ; mieux valait remonter le golfe jusqu’à la hauteur du marabout. Il y eut lieu d’éviter, d’ailleurs, plusieurs barques qui sortaient du port ou y rentraient, car cette nuit calme favorisait les pêcheurs. En passant par le travers du Chanzy, Hadjar se redressa, et, les bras croisés, lança un long regard de haine… Puis, sans
Il fut nécessaire d’agir avec prudence. (Page 39.)


prononcer une parole, il se rassit à l’arrière de l’embarcation.

Une demi-heure après, le débarquement s’effectuait sur le sable ; puis, le canot tiré à sec, le chef touareg et ses deux compagnons se dirigeaient vers le marabout, qu’ils atteignirent sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.

Djemma s’était avancée vers son fils, qu’elle pressa dans ses bras, et ne dit que ce mot : « Viens ! »

« Va ! » dit Djemma. (Page 42.)

Puis, tournant l’angle du marabout, elle rejoignit Ahmet et Horeb.

Trois chevaux attendaient, prêts à s’élancer sous l’éperon de leurs cavaliers.

Hadjar se mit en selle ; Harrig et Horeb le firent après lui.

« Viens », avait dit Djemma en revoyant son fils, et, cette fois encore, elle ne prononça qu’un seul mot :

« Va », dit-elle, en tendant la main vers les sombres régions du Djerid.

Un moment après, Hadjar, Horeb et Harrig avaient disparu au milieu de l’obscurité.

Jusqu’au matin, la vieille Targui demeura avec Sohar dans le marabout. Elle avait voulu qu’Ahmet retournât à Gabès. L’évasion de son fils était-elle connue ?… La nouvelle se répandait-elle dans l’oasis ?… Les autorités avaient-elles envoyé des détachements à la poursuite du fugitif ?… En quelle direction à travers le Djerid irait-on le chercher ?… Enfin allait-on recommencer contre le chef touareg et ses partisans la campagne qui avait déjà été entreprise, et avait amené sa capture ?…

Voilà ce que Djemma tenait tant à savoir avant de reprendre la route vers le pays des chotts. Mais Ahmet ne put rien apprendre, tandis qu’il rôdait aux approches de Gabès. Il s’avança même jusqu’en vue du bordj ; il repassa par la maison du mercanti, lequel sut alors que la tentative avait réussi et que, libre enfin, Hadjar courait à travers les solitudes du désert.

D’ailleurs, le mercanti n’avait pas encore entendu dire que cette nouvelle de l’évasion eût été ébruitée, et, assurément, il devait être un des premiers à l’apprendre.

Cependant, les premières lueurs de l’aube ne tarderaient pas à éclaircir l’horizon à l’est du golfe. Ahmet ne voulut pas s’attarder plus longtemps. Il importait que la vieille femme eût quitté le marabout avant le jour, car elle était connue et, à défaut de son fils, elle aurait été de bonne prise.

Ahmet la rejoignit donc lorsque l’obscurité était profonde encore et, guidée par lui, elle reprit le chemin des dunes.

Le lendemain, un des canots du croiseur se rendit au port pour effectuer le transport du prisonnier à bord.

Lorsque le gardien eut ouvert la porte de la cellule occupée par Hadjar, il ne put que signaler la disparition du chef touareg. Dans quelles conditions l’évasion s’était-elle produite, cela ne fut que trop facile à constater, après une recherche à travers cet égout dont la grille était démontée. Hadjar avait-il donc tenté de s’échapper à la nage et, dans ce cas, n’était-il pas probable qu’il eût été entraîné au large par les courants du golfe ?… Ou bien, une embarcation, amenée par des complices, l’avait-elle transporté sur quelque point du littoral ?…

Cela ne put être établi.

C’est en vain, d’ailleurs, que des recherches furent faites aux environs de l’oasis. Aucune trace du fugitif ne put être relevée. Ni les plaines du Djerid, ni les eaux de la Petite-Syrte ne le rendirent vivant ou mort.