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J. Hetzel et Compagnie (p. 44-56).


IV
LA MER SAHARIENNE.


Après avoir adressé ses sincères compliments à l’assistance qui avait répondu à son appel, après avoir remercié les officiers, les fonctionnaires français et tunisiens qui, avec les notables de Gabès, honoraient l’assemblée de leur présence, M. de Schaller parla comme il suit :


« Il faut en convenir, Messieurs, grâce aux progrès de la science, toute confusion entre l’histoire et la légende tend à devenir de plus en plus impossible. L’une finit par faire justice de l’autre. Celle-ci appartient aux poètes, celle-là appartient aux savants et chacun d’eux possède une clientèle spéciale. Tout en reconnaissant les mérites de la légende, aujourd’hui je suis obligé de la reléguer dans le domaine de l’imagination et d’en revenir aux réalités prouvées par les observations scientifiques. »


La nouvelle salle du Casino de Gabès eût difficilement réuni un public mieux disposé à suivre le conférencier dans ses démonstrations intéressantes. L’auditoire était acquis d’avance au projet dont il allait l’entretenir. Aussi ses paroles furent-elles, dès le début, accueillies par un murmure flatteur. Seuls quelques-uns des indigènes, mêlés à ce public, semblaient garder une réserve prudente. C’est que, en effet, le projet dont M. de Schaller se préparait à faire l’historique n’était point vu d’un bon œil depuis un demi-siècle par les tribus sédentaires ou nomades du Djerid.

« Nous le reconnaîtrons volontiers, reprit M. de Schaller, les anciens étaient gens d’imagination et les historiens ont habilement servi leurs goûts en faisant histoire ce qui n’était que traditions. Ils s’inspiraient dans ces récits d’un souffle purement mythologique.

« N’oubliez pas, Messieurs, ce que racontent Hérodote, Pomponius Mélas et Ptolémée. Le premier, dans son Histoire des Peuples, ne parle-t-il pas d’un pays qui s’étend jusqu’au fleuve Triton, lequel se jette dans la baie de ce nom ?… Ne raconte-t-il pas, comme un épisode du voyage des Argonautes, que le navire de Jason, poussé par la tempête sur les côtes lybiennes, fut rejeté à l’ouest jusqu’à cette baie du Triton, dont on n’apercevait pas la limite occidentale ?… Il faudrait donc conclure de ce récit que ladite baie communiquait alors avec la mer. C’est, d’ailleurs, ce que rapporte Scylax dans son Périple de la Méditerranée, relativement à ce lac considérable dont les côtes étaient habitées par différents peuples de la Lybie et qui devait occuper l’emplacement actuel des sebkha et des chotts, mais ne se raccordait plus avec la Petite-Syrte que par un étroit canal.

« Après Hérodote, c’est Pomponius Mélas, qui, presque au début de l’ère chrétienne, note encore l’existence de ce grand lac Triton, nommé aussi lac Pallas, dont la communication avec la Petite-Syrte, qui est le golfe de Gabès moderne, a disparu par suite de l’abaissement des eaux dû à leur évaporation.

« Enfin, d’après Ptolémée, le niveau continuant à se déprimer, les eaux se seraient définitivement fixées dans quatre dépressions, lacs Triton et Pallas, lacs de Lybie et des Tortues, qui sont les chotts algériens Melrir et Rharsa, les chotts tunisiens Djerid et Fedjedj, ces derniers souvent réunis sous le nom de sebkha Faraoun.

« Messieurs, il y a à prendre et à laisser, surtout à laisser, dans ces légendes de l’antiquité qui n’ont rien à voir avec la précision et la science contemporaines. Non, le vaisseau de Jason n’a pas été rejeté à travers cette mer intérieure qui n’a jamais communiqué avec la Petite-Syrte, et il n’aurait pu franchir le seuil du littoral qu’à la condition d’être muni des puissantes ailes d’Icare, l’aventureux fils de Dédale ! Les observations faites dès la fin du XIXe siècle démontrent péremptoirement qu’une mer saharienne couvrant toute la région des sebkha et des chotts n’a jamais pu exister, puisque sur certains points l’altitude d’une partie de ces dépressions dépasse parfois de quinze à vingt mètres le niveau du golfe de Gabès, principalement pour celles qui sont le plus rapprochées de la côte, et jamais cette mer, au moins pendant les temps historiques, n’aurait eu l’étendue de cent lieues que lui attribuaient des esprits par trop imaginatifs.

« Toutefois, Messieurs, en la réduisant aux dimensions que permet la nature de ces terrains des chotts et des sebkha, il n’était pas impossible de réaliser ce projet d’une mer saharienne qui serait alimentée par les eaux du golfe de Gabès.

« Aussi, tel est le projet que formèrent quelques savants audacieux mais pratiques, dont, après maintes péripéties, l’exécution n’a pu être menée à bonne fin, et c’est son historique que je désire rappeler à vos souvenirs, ainsi que les tentatives vaines et les cruels déboires qui ont duré tant d’années. »

Un mouvement approbatif se fit entendre dans l’auditoire, et, comme le conférencier indiquait de la main une carte à grands points suspendue au mur au-dessus de l’estrade, tous les regards se portèrent de ce côté.

Cette carte comprenait la partie de la Tunisie et de l’Algérie méridionale, traversée par le trente-quatrième parallèle, et qui s’étend depuis le troisième degré de longitude est jusqu’au huitième. Là se dessinaient les grandes dépressions au sud-est de Biskra. C’était d’abord l’ensemble des chotts algériens, d’un niveau inférieur à celui des eaux méditerranéennes, compris sous les dénominations de Melrir, de Grand chott, de chott Asloudje et autres jusqu’à la frontière de la Tunisie. Depuis l’extrémité du chott Melrir, était indiqué le canal qui les raccordait avec la Petite-Syrte.

Au nord, se développaient les plaines parcourues par différentes tribus ; au sud, l’immense région des dunes. À leur position exacte figuraient les principales villes et bourgades de la contrée : Gabès, sur le bord de son golfe, La Hammâ, au sud, Limagnes, Softim, Bou-Abdallah et Bechia, sur cette langue de terre qui se prolonge entre le Fedjedj et le Djerid ; Seddada, Kri, Tozeur, Nefta, dans l’entre-deux du Djerid et du Rharsa ; Chebika au nord et Bir Klebia à l’ouest de ce dernier ; enfin Zeribet-Aïn Naga, Tahir Rassou, Mraïer, Fagoussa, voisines du chemin de fer transsaharien projeté à l’ouest des chotts algériens.

L’auditoire pouvait donc embrasser sur la carte l’ensemble de ces dépressions, parmi lesquelles le Rharsa et le Melrir, presque entièrement inondables, devaient former la nouvelle mer africaine.

« Mais, reprit M. de Schaller, que la nature eût heureusement disposé les dépressions pour recevoir les eaux de la Petite-Syrte, cela ne pouvait être établi qu’après un travail sérieux de nivellement. Or, dès 1872, pendant une expédition à travers le désert saharien, M. le sénateur d’Oran, Pomel, et l’ingénieur des mines Rocard prétendirent que ce travail ne pourrait être exécuté, étant donnée la constitution des chotts. L’étude fut alors reprise dans des conditions plus sûres, en 1874, par le capitaine d’état-major Roudaire, auquel revient la première idée de cette extraordinaire création. »

Les applaudissements éclatèrent de toutes parts au nom de l’officier français, qui fut acclamé comme il l’avait été maintes fois déjà et comme il devra toujours l’être. À ce nom, d’ailleurs, il convenait d’associer les noms de M. de Freycinet, Président du Conseil des ministres à cette époque, et de M. Ferdinand de Lesseps, qui, plus tard, avaient préconisé cette gigantesque entreprise.

« Messieurs, reprit le conférencier, c’est à cette date éloignée qu’il faut porter la première reconnaissance scientifique de cette région, que bornent au nord les montagnes d’Aurès, à trente kilomètres dans le sud de Biskra. Ce fut, en effet, en 1874 que l’audacieux officier étudia ce projet de mer intérieure, auquel il devait consacrer tant d’efforts. Mais pouvait-il prévoir que nombre d’obstacles surgiraient, dont son énergie ne parviendrait peut-être pas à triompher ? Quoi qu’il en soit, notre devoir est de rendre à cet homme de courage et de science l’hommage qui lui est dû. »

Après les premières études faites par le promoteur de cette entreprise, le ministre de l’Instruction publique chargea officiellement le capitaine Roudaire de diverses missions scientifiques qui se rapportaient à la reconnaissance de la région. De très exactes observations géodésiques furent effectuées, qui eurent pour résultat de fixer le relief de cette partie du Djerid.

C’est alors que la légende dut s’effacer devant la réalité : cette région, que l’on disait avoir été une mer autrefois en communication avec la Petite-Syrte, ne s’était jamais trouvée dans ces conditions. En outre, cette dépression du sol, que l’on disait entièrement inondable depuis le seuil de Gabès jusqu’aux extrêmes chotts algériens, ne l’était que dans une portion relativement restreinte. Mais, de ce que la mer Saharienne n’aurait pas les dimensions que la croyance populaire lui avait attribuées tout d’abord, il ne ressortait pas que le projet dût être abandonné.

« Dans le principe, Messieurs, dit M. de Schaller, on avait paru croire que cette mer nouvelle pourrait s’étendre sur quinze mille kilomètres carrés. Or, de ce chiffre il a fallu en retrancher cinq mille pour les sebkha tunisiennes, dont le niveau est supérieur à celui de la Méditerranée. En réalité, d’après les évaluations du capitaine Roudaire, c’est à huit mille kilomètres carrés que doit être réduite cette superficie inondable des chotts Rharsa et Melrir, dont l’altitude négative sera à vingt-sept mètres plus bas que la surface du golfe de Gabès. »

M. de Schaller.

Et alors, en promenant sur la carte une baguette qu’il tenait à la main, en détaillant la vue panoramique qui l’accompagnait, M. de Schaller put entraîner son auditoire à travers cette portion de l’ancienne Lybie.

Tout d’abord, dans la région des sebkha, à partir du littoral, les cotes supérieures au niveau de la mer, la plus basse étant de 15,52 m, la plus haute de 31,45 m, l’altitude maximum se trouve près du seuil de Gabès. En se dirigeant vers l’ouest, on ne rencontre les premières grandes dépressions que dans la cuvette du chott Rharsa, à deux cent vingt-sept kilomètres de la mer, et sur une longueur de quarante kilomètres. Puis, le sol se relève pendant trente kilomètres, jusqu’au seuil d’Asloudje, pour redescendre ensuite pendant cinquante kilomètres jusqu’au chott Melrir, en grande partie inondable sur une étendue de cinquante-cinq kilomètres. À ce point se croise le degré de longitude 3,40 avec le parallèle, et c’est par quatre cent deux kilomètres qu’il faut chiffrer la distance entre ce point et le golfe de Gabès.

« Tel fut, Messieurs, reprit M. de Schaller, le travail géodésique accompli dans ces régions. Mais si huit mille kilomètres carrés, par suite de leur cote négative, étaient assurément dans les conditions pour recevoir les eaux du golfe, le percement d’un canal de deux cent vingt-sept kilomètres, étant donnée la nature du sol, ne dépasserait-il pas les forces humaines ?… » Après nombre de sondages, le capitaine Roudaire ne le pensa pas. Il ne s’agissait pas, ainsi qu’il a été dit à cette époque dans un remarquable article de M. Maxime Hélène, de creuser un canal à travers un désert sableux comme à Suez, ou dans des montagnes calcaires comme à Panama et à Corinthe. Ici le terrain est loin d’avoir cette solidité. Ce serait dans une croûte salifère que s’effectuerait le déblaiement, et, grâce à un drainage, le sol serait suffisamment asséché pour les besoins de ce travail. Et, même sur le seuil qui sépare Gabès de la première sebkha, soit une étendue de vingt kilomètres, le pic ne devait rencontrer qu’un banc calcaire profond de trente mètres. Tout le reste du percement se ferait en terrain tendre.

Le conférencier résuma et rappela alors avec une grande précision les avantages qui, d’après Roudaire et ses continuateurs, devaient résulter de cette œuvre gigantesque. En premier lieu, le climat de l’Algérie et de la Tunisie serait amélioré d’une façon notable. Sous l’action des vents du sud, les nuages formés par les vapeurs de la nouvelle mer se résoudraient en pluies bienfaisantes sur toute la région au profit de son rendement agricole. De plus, ces dépressions des sebkha tunisiennes de Djerid et de Fedjedj, des chotts algériens de Rharsa et de Melrir, actuellement marécageuses, s’assainiraient sous la profonde couche des eaux permanentes. Après ces améliorations physiques, quels gains commerciaux ne recueillerait pas cette région transformée par la main de l’homme ?… Enfin M. Roudaire faisait à bon droit valoir ces dernières raisons : c’est que la région au sud de l’Aurès et de l’Atlas serait pourvue de voies nouvelles, où la sécurité des caravanes trouverait des conditions plus sérieuses, c’est que le commerce, grâce à une flottille marchande, se développerait dans toute cette contrée dont les dépressions interdisaient jusqu’ici l’accès, c’est que les troupes, mises à même de débarquer au sud de Biskra, assureraient la tranquillité en accroissant l’influence française en cette partie de l’Afrique.

« Et pourtant, reprit le conférencier, bien que ce projet d’une mer intérieure ait été étudié avec un soin scrupuleux, bien que la plus rigoureuse attention eût présidé aux opérations géodésiques, de nombreux contradicteurs voulurent nier les avantages que la région tirerait de ce grand travail. »

Et M. de Schaller reprit un à un les arguments reproduits dans les articles de différents journaux à l’époque où avait commencé une guerre sans merci à l’œuvre du capitaine Roudaire.

Et d’abord, disait-on, telle était la longueur, du canal qui conduisait les eaux du golfe de Gabès au chott Rharsa, puis au chott Melrir, telle serait la contenance de la nouvelle mer, soit vingt-huit milliards de mètres cubes, que les dépressions ne pourraient être jamais remplies.

Puis, on a prétendu que, peu à peu, l’eau salée de la mer Saharienne s’infiltrerait à travers le sol des oasis voisines, et, remontant à la surface par un effet naturel de capillarité, détruirait les vastes plantations de dattiers qui sont la richesse du pays.

Puis, des critiques, sérieux cependant, ont assuré que les eaux de la mer n’arriveraient jamais aux dépressions, et qu’elles s’évaporeraient quotidiennement à travers le canal. Or, en Égypte, sous les rayons ardents d’un soleil qui vaut bien celui du Sahara, le lac Menzaleth, que l’on disait devoir être irremplissable, s’est pourtant rempli, bien que la section du canal ne fût alors que de cent mètres.

Puis, l’on a argué de l’impossibilité, ou tout au moins des difficultés coûteuses qu’éprouverait le percement du canal. Mais, vérification faite, il s’est trouvé que le sol, depuis le seuil de Gabès jusqu’aux premières dépressions, était de nature si tendre que la sonde parfois s’y enfonçait toute seule par son propre poids.

Puis, les pronostics les plus fâcheux d’être mis en avant par les détracteurs de l’œuvre :

Les bords des chotts étant très plats, ils ne tarderaient pas à se transformer en marécages, autant de foyers pestilentiels, qui infecteraient encore la région. Les vents dominants, au lieu de souffler du sud ainsi que le prétendaient les auteurs du projet, souffleraient plutôt du nord. Les pluies fournies, par l’évaporation de la nouvelle mer, au lieu de retomber sur les campagnes de l’Algérie et de la Tunisie, iraient inutilement se perdre sur les immenses plaines sablonneuses du grand désert.

Ces critiques furent comme le point de départ d’une période néfaste, où se produisirent des événements bien faits pour évoquer l’idée de fatalité, dans ces contrées où le fatalisme règne en maître – événements qui sont restés gravés dans la mémoire de tous ceux qui ont alors vécu en Tunisie.

Les projets du commandant Roudaire avaient séduit l’imagination des uns et sollicité la passion spéculatrice des autres. M. de Lesseps, un des premiers, avait pris l’affaire à cœur jusqu’au moment où il en fut détourné par le percement de l’isthme de Panama.

Tout cela, si peu que ce fût relativement, ne s’était pas passé sans agir sur les imaginations des indigènes de ces contrées, nomades ou sédentaires, qui voyaient tout le Sud-Algérien au pouvoir des Roumis, et la fin de leur sécurité, de leur fortune hasardeuse et de leur indépendance. L’invasion de la mer dans leurs solitudes, c’en était fait d’une domination archi-séculaire. Aussi une agitation sourde se manifestait-elle, parmi les tribus, sous l’empire de l’appréhension d’une atteinte à leurs privilèges, du moins à ceux qu’elles s’octroyaient.

Sur ces entrefaites, le capitaine Roudaire, affaibli, succombait à la déception plutôt qu’à la maladie. Et l’œuvre rêvée par lui dormit longtemps, lorsque, quelques années après le rachat de Panama par les Américains, en 1904, des ingénieurs et des capitalistes étrangers reprirent ses projets et fondèrent une société qui, sous le nom de Compagnie Franco-étrangère, s’organisa pour commencer les travaux et les mener rapidement à bonne fin, pour le bien de la Tunisie et, par contrecoup, de la prospérité algérienne.

D’autant plus que l’idée de pénétration vers le Sahara s’étant imposée à nombre d’esprits, le mouvement dans ce sens, qui se produisait à l’Ouest Algérien, dans l’Oranie, s’était accentué au fur et à mesure de l’oubli où tombait le projet délaissé de Roudaire. Déjà, le chemin de fer de l’État dépassait Beni-Ounif, dans l’oasis de Figuig, et se transformait en tête du Transsaharien.

« Je n’ai pas à entrer, ici, continua M. de Schaller, dans des considérations rétrospectives sur les opérations de cette Compagnie, sur l’énergie qu’elle déploya, et sur les travaux considérables qu’elle entreprit, avec plus de hardiesse que de réflexion. Elle opérait, comme vous le savez, sur un territoire très vaste et le succès ne faisant pas, pour elle, l’ombre d’un doute, la Compagnie se préoccupa de tout, entre autres choses du service forestier auquel elle avait donné pour mission de fixer les dunes, au nord des chotts, en exécutant par des moyens identiques à ceux qui, en France, dans les Landes, avaient été employés pour protéger les côtes, contre le double envahissement de la mer et des sables. C’est-à-dire qu’avant la réalisation de ses projets il lui semblait nécessaire, indispensable même, de mettre les villes existantes ou à fonder, ainsi que les oasis, à l’abri des surprises d’une mer future qui ne serait certainement pas un lac tranquille, et dont il était prudent de se défier d’avance.

« En même temps, tout un système de travaux hydrauliques s’imposait pour l’aménagement des eaux potables des oued et des rhiss. Ne fallait-il pas éviter de blesser les indigènes et dans leurs habitudes et dans leurs intérêts ? Le succès était à ce prix. Ne fallait-il pas aussi, non pas creuser, mais installer des ports dont le cabotage, vite organisé, tirerait immédiatement profit ?

« Pour ces opérations entamées de tous côtés à la fois, des agglomérations de travailleurs, des villes provisoires s’étaient subitement élevées là où régnait, la veille pour ainsi dire, la solitude à peu près complète. Les nomades, quoique révoltés moralement, étaient contenus par le nombre même des ouvriers. Les ingénieurs se prodiguaient sans réserve et leur science infatigable imposait à cette masse d’hommes qui étaient sous leurs ordres, et qui avaient en eux une confiance illimitée. À ce moment-là le Sud-Tunisien commençait à devenir une véritable ruche humaine, insouciante de l’avenir, et où les spéculateurs de toutes sortes, mercantis, trafiquants, etc., se mettaient en peine d’exploiter les premiers pionniers qui, ne pouvant vivre du pays, étaient obligés de s’en remettre, du soin de leur subsistance, à des fournisseurs venus on ne sait d’où, mais qui se rencontrent toujours partout où se produit cette affluence.

« Et, planant au-dessus de tout cela, de ces nécessités matérielles – irréfragables, l’idée d’un danger ambiant, mais invisible ; le sentiment d’une menace indéfinie, quelque chose de comparable à la vague angoisse qui précède tous les cataclysmes atmosphériques, et qui troublait une grande foule, entourée en somme par la vaste solitude ; une solitude où se devinait quelque chose, on ne savait pas quoi, mais, à coup sûr, quelque chose de mystérieux, dans ces alentours pour ainsi dire sans limites, où ne se voyait pas un être vivant, homme ou bête, et où tout semblait se dérober aux regards, aussi bien qu’à l’ouïe des travailleurs.

Messieurs, l’échec arriva, par suite d’imprévoyance et de faux calculs, et la Compagnie Franco-étrangère fut obligée de déposer son bilan. Depuis lors, les choses sont restées en l’état, et c’est de la reprise de cette œuvre interrompue que je me suis proposé de vous entretenir. La Compagnie avait voulu tout mener de front, travaux d’ordres les plus divers, spéculations de tous genres, et beaucoup d’entre vous se souviennent encore du triste jour où elle fut obligée de suspendre ses payements sans avoir pu achever son trop vaste programme. Les cartes que je vous indiquais tout à l’heure vous montrent les travaux amorcés par la Compagnie Franco-étrangère.

« Mais ces travaux inachevés existent ; le climat africain, essentiellement conservateur, ne les a certainement pas entamés, ou plutôt gravement avariés, et rien de plus légitime, pour une société nouvelle, notre Société de la mer Saharienne, que de les utiliser pour le bien et le succès de notre entreprise, suivant une indemnité à débattre, d’après l’état dans lequel nous les aurons trouvés. Seulement il est indispensable de les connaître de visu, de savoir le parti qu’on en pourra tirer. Aussi, c’est pour cela que je me propose de les inspecter sérieusement, d’abord seul, puis, plus tard, en compagnie de savants ingénieurs, et toujours sous la protection d’une escorte suffisante pour assurer la sécurité des postes et chantiers établis récemment ou à établir, comme la nôtre pendant la durée d’un trajet que, soyez-en sûrs, nous abrégerons autant que possible.

« Ce n’est pas que mes appréhensions soient graves, du côté des indigènes, malgré la complication due au cantonnement de quelques partis de Touareg sur les territoires du sud, événement qui aura peut-être son bon côté. – Les Bédouins du désert n’ont-ils pas été de bons collaborateurs lors du percement de l’isthme de Suez ? – Pour le moment ils semblent donc tranquilles, mais gardent l’œil ouvert, et il ne faudrait pas trop se fier à leur apparente inertie. Avec un soldat brave et expérimenté comme le capitaine Hardigan, sûr des hommes qu’il commande, et très au courant des mœurs et coutumes des bizarres habitants de ces contrées, croyez-moi, nous n’aurons rien à craindre. Au retour nous vous communiquerons des observations absolument précises, et nous établirons, avec une stricte exactitude, le devis de l’achèvement de l’entreprise. De la sorte vous pourrez vous associer à la gloire et, j’ose le dire, au bénéfice d’une entreprise grandiose, aussi heureuse que patriotique, condamnée dans ses débuts, mais que, grâce à vous, nous réaliserons, pour l’honneur et la prospérité de la patrie qui nous aidera et qui, comme déjà dans le Sud-Oranais, saura faire, des tribus encore hostiles, les gardiens les plus fidèles et les plus sûrs de notre incomparable conquête sur la nature.

« Messieurs, vous savez qui je suis, et vous savez aussi quelles forces j’apporte à cette grande œuvre, forces financières et forces intellectuelles dont l’union étroite a raison de tous les obstacles. Nous réussirons, groupés autour de la Société nouvelle, je vous le garantis, là où ont échoué nos devanciers, moins bien armés que nous, et c’est ce que j’ai tenu à vous dire avant mon départ pour le sud. Avec une entière confiance dans le succès et une constante énergie, dont vous ne doutez pas, le reste ira de soi et c’est ainsi que, cent ans après que le drapeau français fut planté sur la kasbah d’Alger, nous verrons notre flottille française évoluer sur la mer Saharienne et ravitailler nos postes du désert. »