L’Institutrice/6

L’Institutrice (p. 189-207).

CHAPITRE VI

De retour à son foyer, Sidonie reprit sa tâche d’institutrice, en s’efforçant d’y consacrer tous ses sentiments et toutes ses pensées ; mais, pendant les vacances, ses ennemis n’avaient pas perdu leur temps. M. le curé avait fait deux voyages au chef-lieu ; certaines matrones avaient fort clabaudé dans le village sur l’étrange et nouveau système de l’institutrice, ne manquant pas d’employer cet argument redoutable, que jamais on n’avait rien vu de pareil. On était arrivé sans peine à inquiéter les parents, et les élèves avaient beau défendre leur institutrice ; au village non plus qu’ailleurs, et moins qu’ailleurs, on n’accorde aux enfants le droit de donner leur avis sur leurs propres intérêts ; même, selon la doctrine génésiaque de la sagesse obtenue par la compression et le châtiment, leur avis compterait plutôt en sens contraire.

— Pour y trouver tant de contentement à leur école, faut qu’on ne leu-z-y fasse rien faire, disaient avec conviction les sages du lieu ; puisqu’elles s’amusent, c’est donc qu’on ne leur apprend rien ?

Aux yeux de ces pauvres travailleurs sans trêve, le travail est toujours, comme dans la Bible, la punition, la douleur ; et le travail d’esprit, dont ils n’ont jamais surmonté les difficultés, leur paraît tel plus encore. Sur ce point, d’ailleurs, leur avis ne diffère pas de celui des universitaires et du monde entier ; la méthode, née de la conception, lui servant désormais de preuve.

L’opinion des sages du lieu devait pénétrer au sein du Conseil municipal ; elle y fut adoptée sans peine. L’orage grondait. Sidonie vit le péril et hésita. Mais si elle perdait l’amour de son œuvre, que lui resterait-il ? Elle osa donc soutenir la lutte et s’efforça de persuader ses adversaires et par le raisonnement et par les faits, c’est-à-dire par les progrès de ses élèves. De jolis ouvrages, de charmants dessins firent la gloire de quelques familles et le tour du village. Mais, d’un autre côté, la liberté des enfants, à la promenade, au jardin, amenait toujours quelque étourderie dont on faisait grand bruit. Avec le système des punitions et de la contrainte, il y avait toujours eu de ces escapades, que, du reste alors, les enfants cachaient avec plus de soin. Mais alors tout cela passait pour effet naturel de la perversité enfantine ; tandis que maintenant c’était uniquement l’effet du système de liberté. Toute innovation, tout novateur a cette impossible épreuve à subir : être parfait, ou être condamné, toujours condamné, il va sans dire. Le patient, heureusement, en réchappe souvent ; mais que de peine à vivre, hélas ! et à grandir !

Les mères, d’autre part, se plaignaient de l’indépendance de caractère de leurs filles. Ces enfants raisonnaient. Horreur ! On comptait sur l’école pour les rendre souples, passives, obéissantes ; et c’était presque le contraire ! Elles avaient des notions du juste et de l’injuste qui les faisaient s’indigner d’être battues, et grondées mal à propos ! Cela ne pouvait durer ainsi.

La pauvre institutrice tenait bon, faisant de son mieux, s’isolant le plus possible de ces commérages qui la désolaient, s’attachant de plus en plus à son œuvre, et heureuse et émerveillée de voir avec quelle rapidité se développaient les jeunes intelligences qui lui étaient confiées. Elle reconnaissait avec une joie profonde que ces natures populaires, paysannes, tant calomniées, contiennent des trésors de vie intelligente que l’éducation, pour peu qu’elle soit en accord avec la nature, met au jour ; tandis que, très instinctives et effarouchables, la lettre, le grimoire les effraye, les rebute et les jette dans un idiotisme apparent. Plus Sidonie étudiait cette science de l’éducation, qu’elle avait cotoyée si longtemps sans la comprendre, plus elle y découvrait de profondeurs nouvelles, qui l’attiraient et la charmaient. À force d’être rejetée en elle-même et bannie de toutes les joies normales de l’humanité, cette pauvre fille, née dans un milieu vulgaire, nourrie de traditions, bercée de préjugés, élevée dans le respect de l’usage, et la tête meublée seulement de ce bagage scolaire, que la momie universitaire dispense à ses élèves, elle en était arrivée, à force de solitude, d’amours résorbés, d’élans contenus, à concevoir l’amour supérieur des créations intellectuelles. Et elle sentait maintenant que celui-là pouvait remplacer les autres, qu’il était de tous le plus fécond, le plus vaste, qu’elle ne mourrait point stérile, et laisserait après elle, sur ce petit coin de terre, une postérité nombreuse, plus vivace que celle du sang, une race animée du rayon de Prométhée, qui le transmettrait à ses descendants. Elle vivait dans son rêve, oubliant le reste, réformant et élargissant chaque jour son plan, découvrant sans cesse quelque vérité nouvelle et rejetant quelque fausse formule, quelque vieille erreur ; démocrate et libre-penseur, sans le savoir, sans l’avoir prémédité du moins ; éprouvant au milieu de ces travaux une ardeur, des joies qu’elle n’avait point espérées.

(À suivre)

ANDRÉ LÉO
Feuilleton de la République française
du 1er février 1872

(32)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[1]


Mêlés à tout cela, restaient encore plus d’un ennui, d’un dégoût. Le catéchisme, l’histoire sainte, qu’elle se voyait forcée de faire réciter à ses élèves, provoquaient chez ces enfants, maintenant habitués à tout comprendre, mille questions, mille étonnements. Là-dessus, Sidonie devait garder le silence. Elle avait dit une fois pour toutes, espérant qu’elles n’y reviendraient plus :

— Je ne me charge pas de vous expliquer ces choses. C’est l’affaire de monsieur le curé.

Mais l’enfant, questionneur et curieux de sa nature, si l’on ne décourage pas cette curiosité, l’étend de plus en plus, et l’élève bien vite jusqu’à la logique. Avec les révoltes du bon sens, les questions revenaient toujours.

Une après-midi, une des petites filles s’arrêta en récitant ce passage où il est dit que l’Éternel Dieu défendit à l’homme de manger du fruit de l’arbre de science, parce que, dit-il, l’homme deviendrait comme l’un de nous, sachant le bien et le mal.

— Il y a donc d’autres dieux, mademoiselle, demanda la petite, puisque l’Éternel dit : Comme l’un de nous ; et puis, pourquoi est-ce que Dieu défend la science, puisqu’il est bon de s’instruire ?

— Il ne voulait pas que l’homme fût aussi habile que lui, répondit, de son propre mouvement, une autre fillette au minois vif et rusé, dont l’air disait assez que pareille conduite lui paraissait plus que mesquine.

Il y eut à cette réponse des sourires parmi les enfants, et d’autres commentaires analogues. Parmi les élèves de Sidonie, se trouvait la fille du sacristain, grande fillette pâle, assez intelligente ; mais d’humeur jalouse et sournoise, commensale du presbytère, où régnait sa mère, comme gouvernante. Elle écouta les propos de ses compagnes, en pinçant les lèvres, et jeta sur l’institutrice un regard observateur.

Sidonie, les yeux attachés sur le livre, qu’elle ne lisait pas, restait absorbée par les réflexions qui l’avaient saisie. Cette interdiction de la science, placée au commencement du code religieux ; cet autel, dressé dès l’abord au privilége ; cette épée flamboyante qui garde l’Éden, contre l’humanité sujette, ignorante et pauvre ; ce mythe enfin qui pour elle, auparavant, n’était qu’une grossière légende, venait de prendre tout à coup à ses yeux un sens profond, terrible. Ce n’était pas une rêverie sans valeur, comme elle l’avait cru, conservée par l’habitude, la superstition et l’intérêt de la caste cléricale ; c’était la forteresse d’iniquité qui couvre encore la terre de son ombre, et que défend d’un soin jaloux, âpre, l’esprit toujours vivant qui l’a créée. Il n’était que trop réel, ce dieu aristocratique, ce maître jaloux. Sa malédiction sur le travailleur subsistait encore ; l’épée était toujours là pour écarter de l’Éden ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front ; et depuis tant de milliers d’années, elle avait toujours force de loi contre la partie la plus nombreuse de l’humanité, cette défense odieuse : Il ne faut pas qu’ils mangent du fruit de l’arbre de science, parce qu’ils deviendraient comme l’un de nous.

N’était-ce pas encore, au dix-neuvième siècle, appliqué sur toute la terre ? La science n’est-elle pas vendue, c’est-à-dire interdite au pauvre ? là même où elle se donne, soigneusement mesurée ? restreinte à certains degrés ? L’héritage d’Ève est divisé en deux parts : la grande pour le petit nombre, et pour le grand nombre la petite part. Et pourtant, le trésor de sa nature est inépuisable, et plus on le répand, plus il s’agrandit.

C’est en vain que toute l’œuvre du génie humain tend de plus en plus à porter aux lèvres du peuple la grande coupe de la communion universelle ; en vain que surgissent Gutenberg, Estienne, Didot, Papin, Watt, Stéphenson. À chaque progrès, qui ouvre la voie, répond une barrière qui se construit ; à chaque plume qui pousse aux ailes de la presse, un poids est attaché qui en neutralise l’essor. Lois contre l’imprimerie, lois contre le journal, lois contre le colportage, lois contre l’écrivain, lois contre les presses à copier, lois contre la parole.

Non, ce peuple ne doit pas goûter le fruit de l’arbre de science, car il deviendrait comme l’un de nous, sachant le bien et le mal ; car il faut, au contraire, que le mal lui semble le bien, et le bien le mal. S’il faut qu’il lise enfin, il lira ; mais il n’aura que la lettre sèche et froide, qui rebutera son esprit, ne dira rien à son cœur et lui rendra l’étude vaine et impossible. Ce qu’il apprendra surtout, c’est la tradition qui le condamne ; il demande la vie, le mouvement, la réalité ; on lui donnera le mythe, l’immobilité, la mort. On lui offrira pour objet d’amour une momie de 4 à 5,000 ans, et il préférera le travail de la bête de somme, la vie au jour le jour. Voulût-il d’ailleurs autrement, il ne pourrait ; car la science est un luxe, réservé aux riches, avec l’or, la soie, le vélin.

Pourtant, quand le cri : La science au peuple ! deviendra trop fort, alors, on annoncera, à grand fracas, des lois sur l’instruction populaire ; puis, des ministres viendront, devant ce qu’on appelle des représentants du peuple, lire un amalgame savant, où le vide et le plein s’équilibreront dans une admirable neutralité, où chaque pas en avant sera racheté par une enjambée en arrière, où les écoles de hameau, bâties sur papier, n’apparaîtront que pour introduire la lettre d’obédience. Et les représentants du peuple jetteront les millions à l’armée, instrument de répression, bras du privilége, et gratteront les sous destinés à l’instruction populaire. Tout ce qui soutient le privilége est choyé, craint, respecté ; on donne des pensions aux veuves des gendarmes ; on n’en donne pas aux veuves des instituteurs. L’instituteur, valet de la sacristie, sujet de tous, reçoit à peine, pendant sa fonction, le pain nécessaire à l’existence, et meurt de faim dans sa vieillesse.

Mais ce cri formidable, glas du vieux monde, s’élève de plus en plus, retentit sans cesse plus fort : La science au peuple ! Bien, cela servira de marchepied, voilà tout, à l’ambition hypocrite. Réclame de candidat, orviétan politique. Tel s’empare de cette formule, l’écrit sur sa toque, monte par elle au pouvoir, et, quand il tient la clef du sanctuaire, ce n’est pas au peuple qu’il l’ouvre, c’est à l’ennemi. Et après avoir cantonné l’ennemi du peuple et de la science dans les postes de la science populaire, il déclare que la science continuera d’être, non pas un droit humain, mais une marchandise et sera offerte pour vente à qui ne la peut payer. Car il ne faut pas quil (ce peuple) devienne comme l’un de nous. Et il en sera de même tant que ce livre fatal, expression du vieil esprit aristocratique et autoritaire, pierre angulaire du privilége, sera dans l’école, chargé de détruire à leur source, chez l’enfant, le sens commun et le sens de la justice. Le jour où il disparaîtra, la science et la justice auront triomphé.

Et se disant toutes ces choses, l’horreur de ces iniquités séculaires fut si vive chez Sidonie, qu’elle repoussa le livre en murmurant, assez haut pour être entendue des élèves qui l’entouraient :

— Oh c’est odieux ! c’est infâme !

La pâle fille du sacristain tressaillit à ces paroles, et demeura un moment les yeux attachés sur l’institutrice. Ensuite, elle dit quelques mots tout bas à ses compagnes. Interrogée tous les soirs sur ce qui s’était passé à l’école, cette enfant était devenue attentive à tout. Pour Sidonie, elle avait pensé et parlé comme en rêve ; poussant un long soupir, elle se remit à faire sa classe comme auparavant.

Mais, dès le soir même, le curé se transportait chez plusieurs des élèves et leur faisait subir un interrogatoire. La plupart n’avaient pas remarqué l’exclamation de leur institutrice ; mais à force de questions, elles déclarèrent quelque chose. Celles à qui la fille du sacristain avait parlé, et cette fille elle-même, affirmaient positivement que l’institutrice avait dit, en poussant le livre saint : — On écrivit jetant, et vers la fin du rapport ce verbe se trouva changé en celui de fouler aux pieds. — C’est odieux, c’est infâme ! Tous les autres griefs reprochés à Sidonie, commentés, élargis, interprétés, furent groupés autour de celui-là. On l’accusa de lire Voltaire, et l’expression de lois naturelles, qu’elle employait fréquemment dans ses explications des sciences de la nature, devint une preuve de ses affinités avec Diderot, d’où l’on insinua qu’elle inspirait aux enfants l’immoralité. Ce fut un scandale, des commérages, des babillages à remplir tout le village, et bientôt les villages voisins. Une vieille dévote, en levant les mains au ciel, regretta qu’on ne brûlât plus les sorcières. M. le curé ayant écrit les dépositions des petites filles, en adressa un exemplaire au recteur de l’Académie, et un autre à l’évêché.

(À suivre)

ANDRÉ LÉO
Feuilleton de la République française
du 3 février 1872

(33)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[2]


Instruite la dernière, Sidonie cherchait à conjurer le péril, quand un inspecteur tomba dans sa classe. C’était un jour d’orage. L’atmosphère lourde, énervante, jetait les enfants dans un malaise plein de surexcitation ; de grands éclairs sillonnaient le ciel ; le tonnerre grondait, et l’institutrice, afin de rassurer celles des élèves qui avaient peur, profitant d’ailleurs pour les instruire de toute occasion propre à fixer leur attention, donnait une leçon sur l’électricité. À l’aide d’une pile qu’elle tenait de M. Favrart, elle produisait des étincelles, expliquait le phénomène, racontait Franklin, et, sa montre à la main, faisait calculer aux enfants, après chaque éclair, la distance de la foudre. Les peureuses maintenant riaient, s’émerveillaient et prenaient au grand phénomène un intérêt, un plaisir extrême. Mais la fille du sacristain, plus pâle qu’à l’ordinaire, se signait.

— Qu’avez-vous, Marie ? Quoi ! vous avez encore peur ? Vous n’écoutez donc pas ce que nous disons. On vient de calculer que la foudre est encore à trois lieues de nous ; et puis, notre maison est basse et n’a point de hautes cheminées, ni d’arbres élevés tout près d’elle. Si le combat des deux électricités arrive à se produire sur notre village, c’est sur le clocher que la foudre tombera, ou sur les peupliers de la fontaine.

— Non, non, dit Marie, qui s’était levée, la figure altérée par l’épouvante, ça sera dans cette chambre où on insulte le bon Dieu, en voulant faire comme il fait. Je veux m’en aller !

— Oh ! s’écrièrent plusieurs des enfants, elle croit encore que c’est le bon Dieu qui fait du tapage là-haut, parce qu’il est en colère. Est-elle bête ! Puisqu’on te dit ce que c’est.

Sidonie, émue de l’incident, s’efforça de retenir Marie, de la rassurer, et recommençait pour elle, avec une nouvelle clarté, l’explication du phénomène, quand l’inspecteur parut sur le seuil. Il écouta un instant, puis, se voyant aperçu, il s’avança, droit, sec et hautain, vers l’institutrice.

— Oh ! oh ! on fait des hautes sciences, ici ; c’est fort beau ! Je vois que vous êtes une savante, mademoiselle ; mais le mieux est, dit-on, l’ennemi du bien. Les filles ont-elles besoin d’être des docteurs ? Il faut avant tout qu’elles sachent bien leur catéchisme, bien coudre, puis lire, écrire, compter, et avec cela, si possible, un peu de grammaire ; c’est l’essentiel. Or, en les occupant du superflu, il se pourrait faire que l’essentiel fut négligé.

— Pardon, monsieur, dit Sidonie ; mais il me semble, au contraire, qu’il est bon, et plus naturel, d’enseigner d’abord à l’enfant les faits du monde extérieur, qui attirent le plus son attention et sa curiosité. C’est, je crois, le moyen le plus propre à lui donner le goût de l’étude par le désir de connaître et……

— Je vois, mademoiselle, que vous avez vos idées, reprit l’inspecteur, en interrompant grossièrement Sidonie, et il est vraiment fâcheux que vous n’ayez pas été appelée au conseil de l’Université. Mais il serait inutile de m’expliquer tout cela, parce que moi, voyez-vous, je ne suis qu’un pauvre professeur retraité, décoré, qui sais le latin, le grec, la rhétorique, qui ai grisonné sur Cicéron et sur Tite-Live, et ce n’est pas moi qui me permettrais de toucher au programme et de donner des conseils au ministre ! Vous, ma chère demoiselle, c’est différent. Ah ! ah ! voyons donc un peu ce que ces petites savantes savent de grammaire ; car je suppose que vous la leur avez apprise avant la physique.

Il interrogea plusieurs élèves ; mais la plupart ne purent répondre ; d’autres se trompèrent ; car il ne voulait que le texte, et elles ne le savaient pas.

— En vérité, l’on dirait qu’elles n’ont pas appris la grammaire. Est-ce possible ?

— Monsieur, dit Sidonie, j’ai mis, en effet, de côté, du moins momentanément, l’étude des règles, pour la pratique du langage, par l’écriture et la parole, pratique raisonnée d’ailleurs. Avant de pouvoir faire avec fruit l’analyse d’une langue, il faut la connaître. Les enfants ne songent point à l’application des règles, et elles demeurent lettre morte dans leur mémoire, tandis qu’en appelant à propos leur attention sur leur propre manière de s’exprimer…

— Décidément, vous tenez à faire comme on ne fait pas. [l est pourtant singulier que vos élèves ne puissent pas me réciter la définition du verbe. Tenez, j’inspectais, avant-hier, la classe de M. Lucas, l’instituteur de Gerbie. Eh bien, mademoiselle, j’ai trouvé là de petits gaillards qui savent leur grammaire d’un bout à l’autre, et vous la débitent, à quelque page que ce soit, sans sourcilier. Et certes, une grammaire savante et complète, la grammaire de M. Rogophilas !

— Mais, monsieur, pensez-vous ?.…

— Je ne pense pas, mademoiselle, je remplis mon devoir, moi, tout simplement. Je vais, j’interroge, et quand on ne me répond pas, j’écris sur mes notes qu’on ne m’a pas répondu.

— Permettez-moi, monsieur, de faire devant vous un exercice de langage…

— Mille pardons, je n’ai pas le temps ; il faut que j’aille coucher ce soir à Latoure, afin d’y inspecter l’école dès le matin et de faire, s’il se peut, deux autres communes dans la journée. Dame ! je n’ai pas des appointements qui me permettent de flâner.

Il fit alors une ou deux questions sur la géographie, et cette fois parut satisfait ; mais non moins étonné quand les enfants lui donnèrent sur chaque lieu les conditions géologiques, le climat, la faune, la flore, les usages et les costumes.

— C’est fort bien, sans doute, dit-il ; mais tout cela doit venir plus tard. La nomenclature d’abord. Vous tenez vraiment à tout brouiller.

— Je tiens seulement à intéresser l’enfant à l’objet de son étude. Il lui faut la vie ; la simple nomenclature le rebute, parce qu’elle ne dit rien à son imagination. On a mis la science objective à la fin des classes ; c’est au commencement qu’elle devrait-être.

— Décidément, mademoiselle, vous êtes une philosophe ; une réformatrice ; il faudra vous faire nommer grand-maître de l’Université. Mais je ne suis moi, je vous l’ai dit, qu’un pauvre homme, et il faut que je remplisse mon devoir, tout simplement, c’est-à-dire que je vérifie si l’on sait le catéchisme. Les philosophes, en général, n’aiment pas le catéchisme, et peut-être vous êtes-vous dispensée de le faire apprendre par cœur ?

— J’ai dû me conformer à cette obligation, répondit Sidonie, irritée du persifflage de cet homme.

— Ah ! l’on voit assez qu’elle ne vous plaît pas. Et il est probable que vous avez inspiré le même sentiment à vos élèves. Nous allons savoir cela.

L’épreuve fut assez peu concluante. Celles qui allaient faire la première communion, savaient assez bien le catéchisme : les autres l’avaient négligé. L’inspecteur avait pris ses notes et allait se retirer quand, avisant une petite fille à la physionomie vive et spirituelle, dont les yeux noirs le fixaient avec une hostilité évidente, il lui demanda tout à coup :

— Mademoiselle, que pensez-vous de l’enfer ?

Cette enfant, une des favorites de Sidonie, était pleine de hardiesse et ne manquait pas de réflexion. Elle répondit délibérément.

— Oh ! je n’y crois pas. Le bon Dieu serait trop méchant.

— Il paraît qu’elles font aussi de la théologie, dit l’inspecteur, en se tournant vers l’institutrice. Permettez-moi maintenant, mademoiselle, de vous signaler une chose que vous auriez dû mettre sur votre programme avant beaucoup d’autres. C’est d’enseigner à vos élèves une tenue plus sérieuse, plus disciplinée et plus convenable. Depuis que je suis ici, ces demoiselles se permettent de parler entre elles, de remuer, de se lever, de se pencher à droite et à gauche : j’ai même entendu quelques rires, et je dois déclarer que c’est ici la première école où les enfants n’ont pas gardé devant moi l’attitude craintive et respectueuse que les enfants doivent avoir devant leurs supérieurs. Voilà précisément où conduisent les innovations : au mépris de toute règle et de tout respect. Il vaudrait peut-être mieux croire à l’enfer et se mieux conduire.

Il partit sur ces paroles. Sidonie se vit perdue. L’inspecteur, évidemment, était prévenu contre elle ; il était descendu tout d’abord au presbytère et avait déjeuné avec le curé, comme font, d’ailleurs, assez généralement les inspecteurs.

(À suivre)

ANDRÉ LÉO
Feuilleton de la République française
du 4 février 1872

(34)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[3]


Sidonie écrivit au recteur une lettre justificative. Mais, à peu de jours de là, elle recevait cet arrêt :

« Mademoiselle,

Des témoignages accablants s’élèvent contre vous. Il résulte d’une enquête, de dépositions faites par vos élèves, que vous avez, dans votre classe, prêché ouvertement le mépris de la religion. Votre lettre nie ce fait. Je n’examinerai pas s’il a été exagéré ; je veux le croire. Peu importe, d’ailleurs ; des révocations ont été prononcées pour des cas moins graves. Vous devez savoir combien nous avons souci que vous viviez en bons rapports avec les ministres du culte ; votre devoir est d’inculquer aux enfants de solides principes de piété, gages de leur bonne conduite future ; et c’est aux institutrices qu’incombe plus strictement encore ce devoir, elles appelées à former les mères de famille, gardiennes des bons principes et de la foi des jeunes générations. Je ne veux pas m’immiscer dans les secrets de votre conscience ; mais, comme votre supérieur, chargé de faire exécuter la loi et les instructions ministérielles, je dois vous dire que, quelles que soient vos opinions particulières, vous avez manqué à votre rôle en donnant lieu seulement de suspecter vos sentiments catholiques.

» Je vois d’ailleurs qu’à Boisvalliers, où vous avez exercé précédemment, sans toutefois qu’aucun fait précis soit à votre charge sous ce rapport, vous vous êtes de même rendue antipathique au ministre du culte, qui, de concert avec le maire, demanda votre changement. Je ne m’arrête pas à certains soupçons d’une intimité fâcheuse, qui furent allégués alors, et qui, prétendait-on, conseillaient aussi ce changement, au nom de la moralité publique, mais je constate que dès lors vos opinions démagogiques étaient un sujet de scandale pour tous les gens bien pensants ; et il est évident que votre prétention actuelle de bouleverser le programme universitaire, se rattache à ces tendances. Je ne puis, à ce propos, que vous rappeler à votre rôle de subordonnée, et, qui plus est, de femme, rôle qui consiste avant tout dans l’observation des règlements, dans l’obéissance aux supérieurs et la modestie de votre sens. Je ne vous dirai rien de plus. Votre système de liberté, d’initiative de l’enfant, comme vous l’appelez, est trop conforme aux penchants de la nature humaine pour ne pas conduire tout droit à des licences, mortelles à la discipline et au bon ordre. Vous en êtes vous-même l’exemple. Au surplus, s’il vous plaît de faire des utopies, c’est au conseil de l’Université que vous devez les soumettre ; mais en aucun cas, il ne vous est permis de les appliquer sans son autorisation. Je doute qu’elle vous soit accordée.

» Pour tous ces motifs, mademoiselle, mon devoir strict eût été de vous révoquer ; vos idées et vos sentiments n’étant point ceux qui doivent présider à l’éducation de la jeunesse, et en particulier de la femme. Mais je sais que, fille d’un fonctionnaire honorable, née dans la famille universitaire, vous n’avez aucun moyen d’existence que la position que vous occupez. Ces considérations militent en votre faveur, et j’en tiendrai compte, pour autant toutefois que vous ne rendrez pas mon indulgence impossible. Vous ne serez point révoquée. Vous changerez simplement de commune, et dans celle où je vous envoie, vous aurez à cœur de faire oublier tous ces fâcheux précédents. Rappelez-vous que la stricte observation du programme, des règlements, et enfin et surtout du devoir chrétien, sont de rigueur pour toute personne revêtue du caractère enseignant. Songez bien qu’il vous faut encore dix ans d’exercice pour arriver à une retraite, qui sera la seule ressource de votre vieillesse, et ne mettez pas à une épreuve nouvelle la patience et la bonté de vos supérieurs.

» Le recteur de l’université,
» J. Marmiturus. »

  1. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.
  2. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.
  3. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.