L’Institutrice/4

L’Institutrice (p. 96-141).

CHAPITRE IV

C’était seulement à quatre ou cinq lieues de Boisvalliers, dans le même département de l’Oise, que l’institutrice allait résider. Autre village, plus petit encore et moins riant, Messaux, dans un pays plat, marécageux et boisé.

La maison, un peu plus grande qu’à Boisvalliers, était moins jolie. Les murs de la classe étaient malprogres ; le papier de la chambre à côté tombait en lambeaux ; mais la commune refusait de faire des réparations.

L’institutrice osa dire à ce sujet quelques mots timides ; mais le maire lui ferma la bouche :

— On avait restauré l’année précédente l’école des garçons. C’était assez pour longtemps. Quant aux filles, on avait déjà assez de peine à faire voter au conseil pour l’institutrice ; beaucoup de conseillers disaient qu’on pouvait bien s’en passer et que les filles n’ont besoin que d’apprendre à coudre.

— Non, voyez-vous, ajouta le maire, d’un ton confidentiel, en posant la main sur le bras de Sidonie, il ne faut rien dire. Voulez-vous des sœurs ? Elles seront bientôt arrivées. Le curé ne demanderait pas mieux. Ces femmes-là font venir d’elles-mêmes l’eau à leur moulin. Elles ne demandent rien d’abord, mais ensuite, quand elles sont bien établies, elles se font donner par tout le monde. Le curé est pour elles, et les femmes, et les gens riches, et alors tout va comme sur des roulettes, tandis que pour vous, c’est tout le contraire. Notre curé a les religieuses en tête. Je vous conseille donc de ne rien dire et de ne pas bouger.

(À suivre) ANDRÉ LÉO.

Feuilleton de la République française
du 13 janvier 1872

(16)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[1]


Ce maire était un vieil officier de santé, qui n’y voyait plus guère, mais se souvenait encore un peu. Il paraissait bonhomme et bien intentionné ; mais s’il avait jamais pris des résolutions, il devait, sous le gouvernement de sa cuisinière, en avoir perdu l’habitude.

À côté de l’indignation et du chagrin que le délabrement de sa nouvelle demeure lui fit éprouver, Mme Jacquillat trouva une consolation : c’est que la pièce du bas, ayant une alcôve, put être disposée en salon et contenir tous les meubles dans un ordre convenable. Pour le reste, elle fit de la colle et retapa le papier comme elle put. Sidonie eut en haut sa petite chambre.

Quant au jardin, il ne ressemblait pas mal à la maison ; mais avec la différence des grâces que la nature donne aux vieux jardins et ne peut donner aux vieilles demeures. Il s’y trouvait de grands espaces vides et d’épais fouillis ; des vignes qui formaient des ponts aériens d’un arbre à l’autre, et s’abattaient, de là, rampantes, sur le sol ; de vieux pommiers, qui donnaient du gui ; un bosquet dont le sumac, sans façon, occupait tout l’intérieur ; un vieux cadran, dont la tête avait roulé dans les herbes et dont le piédestal servait de place publique aux lézards. Le mur s’écroulait, et les haies étaient déchirées. Sur les rosiers greffés, l’églantier mêlait ses branches folles au feuillage des Noisette ou des Bourbon.

Sidonie eut un long soupir en pensant au jardin de Boisvalliers, où elle avait tant laissé d’elle-même, de son travail, de ses créations, de son âme : douleurs ou rêveries. Ici, tout se trouvait à recommencer. Et quelle œuvre ardue ! Elle se sentit pourtant de la tendresse pour ces coins de sauvage exubérance, où tout s’entrelaçait en désordre et se promit d’en respecter la beauté. Assez lui restait à faire ailleurs.

Aussitôt après son installation, elle dut faire des visites dans toute la commune, en commençant par les notables du lieu. Comme à Boisvalliers, la bourgeoisie était rare, mais il s’en formait une nouvelle dans les familles de riches paysans, dont les fils allaient au collége et les filles au couvent. Au nombre de ces gros propriétaires, qui habitaient Messaux ou les environs, se trouvait — était-ce une fatalité de l’existence de Sidonie ? — Ernest Moreau, qui depuis la mort du père de sa femme était venu se fixer dans cette commune, où était situé leur domaine le plus important.

Sidonie ne pensait qu’à cela, depuis l’avis de son changement. Ferait-elle cette visite ? Mais comment s’en dispenser ? Comment justifier cette exception ? L’aimait-elle encore ? Elle voulait se dire que cela n’était pas possible : un homme marié !… Mais pourquoi le trouble profond dont elle était agitée à son souvenir ? Elle avait beau le nier : depuis le jour où cet homme était entré dans son cœur, il n’en était point sorti. L’image était là toujours, immuable, dans son asile. Il était là et ne le savait pas ! Qu’il est mystérieux et profond ce monde occulte des influences exercées par les êtres humains les uns sur les autres, en dehors des faits extérieurs !

— Eh bien, quand allons-nous donc chez les Moreau ? disait chaque jour à sa fille Mme Jacquillat, désireuse de revoir une vieille connaissance.

Il fallut bien s’y résoudre. Un jeudi du mois de mai, profitant d’une carriole qui passait non loin de la ferme des Moreau, elles partirent. C’était environ à cinq kilomètres de Messaux. La carriole les déposa sur la route, et elles prirent un sentier dans les champs. Sidonie éprouvait un saisissement qui la rendait oppressée et silencieuse. La lumière du soleil, les chants des oiseaux, les herbes et les feuilles, humides encore d’une pluie tombée le matin, elle ne voyait tout cela qu’à travers un voile. Près de la maison, elle pria sa mère de s’arrêter un moment, sous prétexte qu’elle ne voulait pas arriver toute rouge et tout essoufflée.

— Mais tu es pâle, au contraire, observa Mme Jacquillat.

Appuyée de la main sur un petit mur d’enclôture, Sidonie contemplait la grande porte, les bâtiments rangés autour de la cour, et, au milieu, la maison neuve qu’Ernest avait fait bâtir, une de ces maisons comme elles sont toutes : quelques marches, un rez-de-chaussée à contrevents gris, l’étage, les mansardes, le toit en ardoises ; sous les fenêtres du rez-de-chaussée, des plates-bandes où croissent les passe-rose et les giroflées ; rien de particulier, de familial, d’intime, demeure banale, patron vulgaire, article de confection bâti pour tous ceux qui peuvent en donner le prix. — Mais elle, habitante des masures allouées par la munificence de l’État à l’institutrice nationale, ne concevait rien de plus beau. Et d’ailleurs ce toit confortable, luxueux pour elle, abritait la famille, cet autre idéal, cette autre richesse qui ne lui était pas moins refusée. Là, vivait la famille de l’homme qu’elle avait aimé. Des larmes vinrent aux yeux de Sidonie, et elle eut peine à cacher son trouble aux yeux de sa mère.

À la rumeur que leur entrée excita dans la cour : aboiement des chiens, sifflements d’oies, gloussements de poules, une tête de femme parut à l’une des fenêtres et Mme Ernest accourut au-devant de ses visiteuses.

Était-ce bien elle ? avait-elle changé, cette épousée ! que poétisaient autrefois sa grande jeunesse et ses magnifiques toilettes ! Ce n’était plus maintenant qu’une petite femme noiraude et rouge, aux traits assez vulgaires, et sans physionomie. L’éclair qui embellit le masque le plus ingrat lui manquait absolument, comme en général à tous ceux qui vivent dans cette torpeur intellectuelle et morale de la vie campagnarde actuelle. Elle était presque salement vêtue et s’en excusa grandement.

— Que voulez-vous ? on ne voit jamais personne ici, fut son principal argument. — Nul autour d’elle n’en eût contesté l’excellence. À la campagne, on ne s’habille en effet que pour les autres, à l’exclusion de ses proches. Et même — l’exemple de Mme Ernest le démontrait — la toilette des mains et du visage se trouve comprise dans cette mise extraordinaire dont le public seul est honoré.

Mme Ernest, avec force compliments, fit entrer ces dames, les fit asseoir et jeta dans le corridor des cris perçants qui avaient pour but de rallier quelque domestique. Une fille de ferme accourue reçut l’ordre d’apporter des verres et d’amener les enfants.

— Après les avoir débarbouillés, ajouta Mme Ernest qui, si elle n’avait pas l’usage de la propreté, en avait au moins le sentiment.

En la voyant ainsi, à la fois lourde et maigrie, sans charme comme sans beauté, paraissant avoir au moins trente ans, bien qu’elle n’en eût pas vingt-quatre, Sidonie éprouvait un plaisir étrange, dont elle ne démêlait pas encore le motif. Au fond, elle se sentait vengée.

Les verres furent apportés, et, tandis que mesdames Jacquillat luttaient contre l’hospitalité débordante de leur hôtesse, qui tenait à montrer toutes les ressources de son buffet, on entendait les cris des enfants, qui résistaient au lavage comme à un supplice. Ils parurent enfin, encore larmoyants et rouges, maussades ; et tout en se refusant aux avances des étrangères, ils attachaient sur elles, en reculant, des regards curieux. L’aîné, un garçon, qui ressemblait à sa mère, était d’une taille et d’une force étonnantes pour son âge. À moins de six ans, on lui en eût donné huit ou neuf. Sa mère le contemplait orgueilleusement, ne s’occupait que de lui, et, pour lui seul, on vit s’allumer dans ses yeux une étincelle de ce feu, qui semblait leur être étranger. L’autre était une fillette de quatre ans et demi, toute maigre, petite et pâle, dont la ressemblance avec Ernest fit battre le cœur de Sidonie. Cela frappa Mme Jacquillat elle-même, qui en fit la remarque. Mais Mme Ernest eut un sourire dédaigneux.

— Elle ! ah pas du tout ! Je ne sais pas comment on peut dire cela. Son père est un bel homme, et elle semble une petite fouine. Je ne sais pas d’où elle vient ; car elle ne me ressemble pas non plus. Après ça, c’est une enfant qui a souffert ; elle est née quatorze mois seulement après son frère, et moi qui ne savais pas… ce gros-là a tété presque tout le temps. Pauvre Loulou ! Ce n’était pas de bon lait ; eh bien, ça ne lui a pas fait de mal, vous voyez, il est si fort !

C’était lui qu’elle plaignait en le regardant avec amour.

— Voulez-vous m’embrasser, mon beau garçon ? demanda Mme Jacquillat, acceptant les priviléges de Loulou.

L’enfant recula d’un geste maussade, et dans ce mouvement marcha sur le pied de sa sœur, qui fit un cri. Là-dessus, il se retourna furieux contre elle et la frappa.

— Oh ! que c’est mal ! ne put s’empêcher de s’écrier Sidonie, en se levant pour arracher la petite aux mains de son frère.

— Que voulez-vous ? dit la mère ; elle est toujours dans ses jambes. Cela l’ennuie, ce garçon.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 14 janvier 1872

(17)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[2]


L’institutrice demeura stupéfaite. Elle avait la main tendue vers la petite ; leurs yeux se rencontrèrent. L’enfant la suivit et se laissa mettre sur ses genoux.

— C’est étonnant ! dit Mme Ernest ; elle est si sauvage !

La petite regardait Sidonie et jouait avec les fleurs de son chapeau.

— Elle va vous abimer, dit encore madame Ernest. C’est une petite sotte. Mettez-la par terre, et qu’elle s’en aille. Allons, va-t’en, Rachel. — Si l’enfant était privée de tendresse, au moins possédait-elle un nom distingué. — Sidonie insista vivement pour la garder et ne l’obtint pas sans peine. Évidemment Mme Ernest était jalouse pour son favori de l’attention qu’on accordait à la petite fille ; mais celle-ci décidément semblait se trouver à l’aise sur les genoux de l’institutrice, et bien qu’elle s’obstinât encore à rester muette, son regard vif, curieux, plein de lueurs soudaines, parlait. Ce n’était qu’au repos que ses traits reproduisaient le masque un peu lourd de son père ; l’expression de cette petite physionomie triste, intelligente et sauvage, effaçait la ressemblance par moments.

— Voici mon mari, dit Mme Ernest, en entendant un pas dans le corridor.

Un tremblement intérieur saisit Sidonie.

— Papa ! cria la petite Rachel, en courant au-devant de son père, qui, sur le seuil, la reçut et l’embrassa.

Il semblait prévenu de la visite des dames Jacquillat, et les accueillit avec sa rondeur accoutumée.

— Oh ! mademoiselle Sidonie, qu’il y a du temps que nous nous sommes vus ! Cinq ans pour le moins ! Eh bien ! ma foi, je vous trouve toujours la même, un peu maigrie seulement. Vous ne me direz pas la même chose, à moi ?

Elle ne sut que répondre ; un nuage couvrait ses yeux.

Quand, un peu remise, elle l’envisagea enfin clairement, ce lui fut une impression nouvelle, mais vive, mais horriblement pénible. Elle ne le reconnaissait plus. Cet homme de trente ans à peine s’était épaissi, avachi, n’avait gardé aucune des grâces et des élégances de la jeunesse. Au sein d’une vie de torpeur intellectuelle, sa constitution paysanne, gorgée de bien-être et privée de travail, s’était épanouie jusqu’à l’épatement. Ses joues grasses bouffissaient le bas de son visage ; sa taille s’effondrait, sous les plis d’une blouse, dans l’ampleur déjà remarquable du ventre ; ses vêtements exhalaient une forte odeur de tabac et ses souliers ferrés puaient le fumier. Seulement, il avait toujours cet air bon enfant qui avait touché Sidonie. Elle baissa les yeux, avec souffrance, sur l’image conservée dans son cœur, et qui se troublait.

Après une demi-heure de conversation, on alla visiter le jardin, la ferme. Rachel suivait ; sa mère lui ordonna de rester à la maison. L’enfant saisit la main de son père.

— Papa ! dit-elle d’un ton suppliant.

— Allons, elle peut bien venir, dit Ernest.

— Laisse-la donc, elle nous embarrasserait.

Ernest hésitait. Sidonie dit qu’elle se chargeait de la petite fille, et la porterait au besoin. La mère céda, mais de mauvaise grâce. Alors Ernest s’approcha de Sidonie :

— Vous êtes toujours bonne, dit-il.

Elle sentit son cœur se gonfler et ne trouva rien à dire. Ils marchèrent ensemble dans les allées avec la petite ; les deux dames étaient devant avec le petit garçon. Ernest se mit à parler du passé avec abandon, avec la douceur des souvenirs. Et cette conversation, souvent interrompue par les objets qui se présentaient, il la reprenait toujours. Ils se trouvèrent enfin seuls au bout d’une allée de charmilles, tandis que Mme Moreau montrait à Mme Jacquillat son potager. Il y avait un banc où ils s’assirent, la petite Rachel sur les genoux de son père.

— Et Léontine ? demanda Ernest tout-à-coup, y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vue ?

Léontine ! Sidonie fut étonnée de cette familiarité, et sa physionomie le marqua probablement, car Ernest reprit :

— Que voulez-vous ? je ne puis pas l’appeler Mme Urchin. Et puis, c’est une habitude de cœur que j’ai gardée…… Elle m’a fait bien du mal…… Oui, j’ai eu bien de la peine à me consoler de sa trahison… Je vous dis cela à vous, parce que… il est impossible que vous ne vous soyez pas aperçue… On a un peu jasé dans le pays : pour moi, je vous jure que je n’ai pas eu à me reprocher un seul mot… Et pourtant, elle eût mérité… Mais je l’aimais, moi, et je me suis efforcé vainement pendant longtemps de la détester. À présent, cela m’est indifférent, quoique je ne sois pas fâché de savoir de ses nouvelles. Et comment vit-elle avec Urchin ? Il n’est pas patient, ni aimable. Mais elle est capable de lui faire voir la lune en plein midi, car c’est une fine mouche et une grande coquette.

Il avait parlé ainsi avec un peu d’embarras, les yeux fixés sur le sol. Ne recevant pas de réponse, il regarda son interlocutrice et s’écria :

— Qu’avez-vous, bon Dieu ! mademoiselle Sidonie, vous êtes toute changée ?…

Elle eut la force de sourire.

— Vous m’apprenez tout cela, dit-elle ; j’ignorais… Non, je ne croyais pas que Léontine…

— Vraiment ? Comment se fait-il ? vous qui étiez toujours avec nous ? Alors je n’aurais pas dû vous en parler. Quoi, cela vous fait tant de peine ?… Vous l’aimez donc toujours bien ? Je vous jure que je n’ai jamais parlé de ceci qu’à vous, mais il y a eu, je le sais, des clabaudages. On l’a vue se rendre le soir à notre lavoir, où nous avions nos rendez-vous. Une fois, vous rappelez-vous, quand je l’attendais, vous êtes venue et je vous ai prise pour elle au premier moment ? Je vous ai fait si grand’peur. Elle était pourtant bien prudente ; car elle me défendait presque de lui parler en public et voulait que j’eusse l’air de ne m’occuper que de vous… Ah ! si j’avais eu plus de bon sens !… Mais voilà, on laisse faire sa vie par les autres, et me voici maintenant, grâce à mes parents, marié et père de famille et encrouté dans une ferme. Ce n’est pas ce que j’avais rêvé. Bah ! mon père et ma mère trouvent que je suis heureux… C’est égal, c’est une drôle de chose que la vie. Il me semble être déjà vieux !

Il soupira longuement et resta rêveur.

L’enfant, qui avait quitté ses genoux, grattait à leurs pieds la mousse. Elle se releva soudain, en appuyant sa petite main sur les genoux de Sidonie, qui, peut-être pour cacher son trouble, la saisit et l’embrassa.

— Est-ce que vous la trouvez donc gentille, vous, cette petite ? On lui reproche toujours d’être laide et méchante. Elle n’est pas méchante avec moi, la pauvre enfant !

— Elle ne l’est pas, j’en suis sûre, dit Sidonie, en regardant Rachel.

— Non ; vous avez raison ; c’est qu’on n’est pas bon pour elle… vous l’élèveriez bien mieux, vous, dit-il, après un silence. Elle qui est si sauvage, on dirait qu’elle vous aime déjà.

Ces dames rentraient dans l’allée ; il fallut les suivre jusqu’au verger. Les forces manquaient à Sidonie, et cependant elle n’eût pas voulu pour tout au monde s’isoler ; car, seule, elle se fut abandonnée à une crise de douleur, dont elle n’eut pu cacher les traces. Sa pâleur, toutefois, frappa sa mère et M. Moreau, qui voulut absolument les reconduire dans son char à bancs jusque chez elles.

Ainsi donc, il ne l’avait pas même aimée autrefois ! Ce rêve si triste, où pourtant elle puisait des joies secrètes, n’avait pas même le peu de réalité que possèdent ces embryons du fait : les velléités du cœur, de la pensée ! Il n’y aurait eu dans sa vie de jeune fille déjà écoulée, pas une heure d’amour, même si incomplet ! Il n’y restait plus que le souvenir d’un outrage. Sur sa jeunesse aride, pas un souffle de printemps, pas une rosée. Ni poëme, ni bonheur : néant. Elle regretta cet abandon supposé, dont cependant elle avait tant souffert, et la sécheresse de sa vie lui fut encore plus amère qu’une trahison.

De tous côtés quelle ruine ! La religion, l’idole, tout avait croulé. Dans cet homme alourdi et déjà replié sur lui-même, pouvait-elle retrouver l’objet idéalisé de son culte ? Cet Ernest qui, dans son âme à elle, au contraire, avait grandi, qu’elle y avait orné de nouvelles vertus et de nouveaux charmes, il était bon, oui, de cette molle bonté qui tout en aimant le bien, ne sait pas empêcher le mal. On trouvait en lui le père, elle ne pouvait retrouver l’amant. Tout cela était mort, plus que mort, n’ayant jamais vécu. Elle éprouvait l’horrible souffrance du vide moral dans sa vie. Il lui semblait n’avoir plus de cœur ; elle eût voulu pleurer, mais elle n’avait pas de larmes, et restait l’œil fixe, attaché sur le désert de sa vie, se disant : Pas même un regret ! Pas même un malheur !

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 16 janvier 1872

(18)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[3]


Les jours qui suivirent se passèrent pour elle dans l’étourdissement qui suit un grand coup. Elle ballottait dans ses habitudes comme un courrier aveugle dans ses rêves, sans plus trouver à la vie aucune saveur, presque insensible, ne ressentant qu’un mortel dégoût. Elle se disait parfois : Peut-on vivre ainsi ? et frémissait à l’aspect de cette longue existence, simple suite de jours, qui s’étendait devant elle. Un soir, après la sortie des élèves, elle rangeait silencieusement la classe, elle entendit le bruit d’un char-à-bancs et vit passer Ernest Moreau, qui la salua. Cette vue l’émut, mais de souvenir seulement. Ce n’était plus lui.

Quelques instants après, assise à la fenêtre, où elle préparait pour ses élèves les ouvrages du lendemain, tandis que sa mère s’occupait du dîner dans la cuisine, elle vit entrer Ernest. Il s’assit, entama une suite de propos assez décousus, s’informa de la position de l’institutrice à Messaux, et tout à coup demanda à Sidonie si elle ne songeait point à prendre des pensionnaires.

— Non, dit-elle, on ne m’en a jamais proposé.

— Et si je vous en proposais une, moi, l’accepteriez-vous ?

Elle resta tout émue. Il poursuivit :

— Vous avez vu ma petite. Elle n’est vraiment pas méchante au fond, je vous assure ; j’ai idée qu’avec de la patience on s’en tirerait avec elle. Son frère est un petit diable et Mme Moreau le gâte un peu. Ce sont toujours des querelles entre eux. Moi, ça m’ennuie. Eh bien, qu’en dites-vous ? Voulez-vous prendre la petite ? Elle est un peu jeune pour être mise en pension ; mais il aurait toujours fallu en venant-là dans deux deux ou trois ans, puisque nous sommes trop loin de l’école.

— Mme Moreau consent ?… demanda Sidonie.

Elle ne savait trop pourquoi ; mais cette proposition lui causait une émotion très douce.

— Oui, ça lui fera même plaisir. Elle se trouve trop embarrassée de ces deux enfants ; la chose ne dépend que de vous.

— Alors… j’accepte, répondit elle. Oui, je crois que cette pauvre enfant…

Elle s’arrêta, ne pouvant achever sa pensée, qui était que la petite fille serait plus heureuse avec elle ; c’était peut-être ce qui lui causait du plaisir. Il n’y eut plus, dès lors, qu’à traiter des conditions ; ce fut un grand embarras pour Sidonie. Non, ce n’était plus lui, mais c’était son enfant, et stipuler de l’argent, l’argent la faisait souffrir. Heureusement Mme Jacquillat se chargea de débattre le marché. Car il fallut débattre. Ernest était paysan. — Et cela dura près d’une heure, au bout de laquelle il fut convenu que la petite payerait cinquante francs pour son institutrice et cent francs pour sa nourriture, plus tant de poulets, tant d’œufs, tant de beurre, vingt livres de porc et un sac de blé. Ernest jura que sa femme le blâmerait de concessions aussi grandes ; puis il partit en promettant qu’on n’aurait pas à se plaindre, et qu’il tiendrait plus qu’il n’avait promis.

Peu de jours après, la petite Rachel était installée chez l’institutrice. D’abord, elle pleura beaucoup, demandant son papa, son chat, une petite bergère qu’elle aimait, et repoussait les consolations, jusqu’à égratigner Sidonie, en échange des caresses que celle-ci lui prodiguait.

— C’est un petit mauvais sujet ! s’écria Mme Jacquillat, qui vit l’enfant dévouée d’avance aux flammes éternelles.

Sidonie elle aussi fut blessée de tant de sauvagerie, mais elle s’efforça de calmer sa mère et de patienter. Elle laissa Rachel tranquille, et se contenta de veiller sur elle. Au fond, elle eût été désolée de ne pas la garder. Elle se sentait attirée vers cet enfant, ou peut-être vers cette enfance. Il y en avait bien d’autres, mais c’était la plus petite, et puis les autres n’étaient là que pour étudier, et avaient ailleurs leur foyer, tandis que voir cette petite créature à table auprès d’elle, et la soigner, entendre la nuit sa respiration, était pour Sidonie quelque chose d’infiniment doux ; elle souffrait du chagrin de l’enfant, mais elle savait bien qu’il s’apaiserait et elle rêvait de la rendre heureuse.

La première fois que la petite fille vint d’elle-même lui prendre la main, pour l’accompagner au jardin, Sidonie eut un saisissement de joie.

Bien vite, d’ailleurs, il y eut un revirement complet, et l’enfant se donna à elle avec autant de confiance, qu’elle avait d’abord montré d’éloignement.

Ce fut pour l’institutrice une suite de joies ineffables. Quand elle pressait Rachel sur ses genoux, ou la portait, le soir, dans sa couchette, et qu’elle sentait le petit bras de l’enfant se nouer autour de son cou, il lui semblait que des sources de tendresse, jusque là cachées, jaillissaient dans son cœur. Elle avait peine alors à ne pas étouffer l’enfant de caresses ; mais elle avait observé que trop de démonstrations effarouchaient la petite sauvage ; elle se retenait donc, attendait, et recevait une à une les grâces qu’il plaisait à Rachel de lui accorder, comme un amant qui tremble d’être privé des faveurs qui lui sont faites, s’il les accueille par trop de transports. Au bout de huit jours, elles étaient en intimité parfaite, et Sidonie se sentait assez en possession de la confiance de l’enfant pour pouvoir entreprendre de réformer son caractère et ses habitudes. Cette réforme était nécessaire. Il eût fallu prendre là-dessus l’avis de Mme Jacquillat. Bon Dieu ! quelle enfant ! Elle avait tous les défauts ; Mme Jacquillat eût dit les vices volontiers : sale, paresseuse, criarde, gourmande, volontaire, menteuse, etc., La pauvre petite, en effet, abandonnée à toutes les incuries de l’éducation villageoise, qui reste aussi étrangère à l’hygiène qu’à la propreté, tyrannisée par son frère, brutalisée par sa mère, froissée en tous sens et harcelée de piqûres, était devenue irritable, nerveuse, fantasque ; ses instincts seuls s’étaient développés, et dans le sens fâcheux, de l’extérieur à l’intérieur, de ses cheveux mal peignés, et peuplés, hélas ! (comme d’ailleurs ceux de tout enfant de la campagne) aux spontanéités sauvages de son naturel aigri, c’était tout un monde à nettoyer, à refaire, et Sidonie entreprenait cette énorme tâche, sans guide, sans réflexions préalables, sans données précises, sans philosophie, comme sans notions psychologiques et physiologiques ; mais heureusement le cœur ému et après dix ans de souffrances, qui avaient affiné ses sens et développé ses intuitions.

Elle aima, ce fut tout. L’amour, qui nous transporte en un autre et nous le donne pour objet, exclut cette âpre personnalité qui fait le fond des systèmes inflexibles. L’amour est une foi ; mais une vraie foi, une bonne foi ; c’est pourquoi il contient le doute, et il donne, en face des grandes choses, ce tremblement de cœur, cette ardente recherche du vrai, qui y conduit. Quand Sidonie ne sut pas, elle attendit. Quelquefois, elle restait de longs moments, attachant des yeux rêveurs sur l’enfant qui jouait à ses côtés, observant cette nature sensitive et passionnée, s’en imprégnant, et cherchant dans cette nature même les indications nécessaires à l’heureuse direction de ses forces et de ses penchants. Sidonie en était ainsi arrivée, par la sincérité du sentiment, au dernier mot, — encore à peine formulé — de la science éducatrice, le droit moderne appliqué à l’enfant aussi bien qu’à l’homme : la grande et sainte liberté naturelle, dont l’exercice réfléchi et non-seulement la force, mais le devoir, puisqu’elle nous apprend par le nôtre le droit d’autrui.

Mais tout cela ne fut qu’instinctif au premier abord ; sentiment, et non connaissance. Contraindre sa chère enfant, ressembler pour elle aux tyrans qui l’avaient frappée, rudoyée, Sidonie ne pouvait s’y résoudre. Il fallait donc bien que Rachel comprît son devoir, qu’elle voulût elle-même. Mais quoi ? pour bien expliquer, il faut bien savoir, être certain soi-même… Pauvre Sidonie ! Après des semaines, des mois de difficultés, de doutes, d’angoisses, elle s’aperçut enfin que la vérité, la loi morale ne lui avaient pas été données, qu’elle ne les possédait pas et ne pouvait par conséquent les donner à sa Rachel.

Que disaient l’Église et l’État, le moniteur et le catéchisme, le curé et le recteur ? — Sacrifie à Dieu, obéissance aux puissants.

— Pourquoi ?

Pourquoi ? c’est ce que Rachel aussi, dans son naïf langage demandait, quand ces hautes prescriptions, se faisant petites, descendaient jusqu’à sa taille. Elle ne savait rien, cette Rachel, et déjà, pourtant, elle disait avec une conviction si puissante : — Je ne veux pas !

(À suivre)

ANDRE LÉO
Feuilleton de la République française
du 17 janvier 1872

(19)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[4]


Fallait-il combattre cette volonté ? Sans doute, si la première des vertus est l’humilité, si le devoir est le sacrifice et la vie une simple épreuve. — Mais d’où venait cette appréciation et quelle était sa valeur ? Sidonie se le demandait, en face de cette autre affirmation toute contraire et qui avait pour elle l’évidence, la réalité : la vie épanouie chez l’enfant dans toute sa force ingénue, heureuse d’elle-même, pénétrée de ses destinées, et faisant d’elle-même son propre objet. La vie doit-elle renier la vie ? Que peut-il exister en dehors d’elle ? L’être peut-il s’abdiquer ? L’esprit de Sidonie se perdait dans ces questions ; mais sa volonté n’hésitait pas : elle voulait que son enfant fût heureuse.

Et le paradis ! Ah ! sans doute… Mais avant, c’était le plus sûr. Qu’on interroge toutes les mères sur ce point, il n’y a pas de chrétiennes.

Heureuse, comment ? Cette petite fille, évidemment, ne pouvait l’être à la façon d’une sainte Thérèse. Plus tard, peut-être, elle saurait atteindre aux joies supérieures du dévouement, par le développement naturel de sa vie morale ; car de telles joies sont libres ou n’existent pas. Mais, en attendant, toute pénétrée de sa propre vie, comme sont, comme doivent être les enfants, elle ne pouvait être touchée que par ses propres désirs, éclairée que par ses propres aperceptions, stimulée que par ses aspirations actuelles. À lui imposer une loi étrangère à elle, qu’obtiendrait-on ? Elle la subirait et ne s’en pénétrerait pas. Elle en souffrirait seulement, et la nature et la loi vivraient liées l’une à l’autre, mais non point unies, se blessant mutuellement, dans ce désaccord où pour la première fois Sidonie vit clairement que vivaient à peu près toutes les créatures humaines. Non, ce n’était pas ce mélange hétérogène d’instincts et de préjugés, cette contradiction imbécile ou hypocrite, de l’acte et de la doctrine cette vie trouble, confuse, immorale et tourmentée, qu’elle rêvait pour son enfant. Ce qu’elle rêva, ce fut l’identité des sentiments et de la raison dans le vrai, ce fut l’accord du devoir et du bonheur. Croyante, parce qu’elle aimait, et l’objet de son amour étant humain, l’humanité même en germe, c’est-à-dire l’enfant, elle partait nécessairement du point opposé à celui de l’amour céleste. La vie, la nature devenaient pour elle sacrées. Elle devait les suivre, non les combattre.

Mais alors que devenaient la loi religieuse et la loi civile, qui, l’une et l’autre, recommandent à la femme l’obéissance, l’abnégation, en un mot l’immolation de sa volonté, de son caractère, de ses désirs ! L’immolation, à qui ? À une autre volonté ? — Mais laquelle ? Pourquoi ? Quels droits une volonté humaine a-t-elle de plus qu’une autre volonté humaine ? Et puis, la loi morale peut-elle ne pas être la même pour tous ? Or, si le dévouement est la loi, comment tous l’observeraient-ils ? Une moitié de l’humanité devra-t-elle, pour le salut de l’autre moitié, pratiquer l’orgueil et l’égoïsme ? Oui, en vérité, ce dévouement raffiné se rencontre, et même si violent et si acharné qu’on ne saurait le résoudre à céder la place. En somme, cet illogique système aboutit à une immense mystification, dont le double mot est, d’une part, la sottise, et de l’autre, l’hypocrisie. Le dévouement n’est le bonheur et la vérité, qu’à condition d’être spontané, magnifique élan, mais rare. C’est le grand irrégulier, c’est l’éclair, la foudre ; ce ne peut être la loi. La loi, c’est le droit de chaque être, assuré par le droit commun.

Quand elle en fut là, tout croula. Toutes les pierres du vieil édifice une à une se détachèrent, et Sidonie ne vit plus en face d’elle que la grande nature et sa Rachel, calmée, souriante et déjà tout embellie.

Une fois que M. Moreau avait passé un mois sans venir à Messaux, en voyant sa fille, il ne put cacher sa surprise.

— Mon Dieu ! dit-il, elle devient jolie. Que lui faites-vous ? Elle n’a pourtant que ses mêmes toilettes d’autrefois. Mais elle est si propre, si bien peignée, si mignonne ! Et ses yeux, vraiment ils s’agrandissent ! Et lui voilà de petites manières ! Ah ! mademoiselle Sidonie, je suis bien content de vous l’avoir mise entre les mains, j’en suis bien content !

Elle sourit, ses yeux s’humectèrent, et elle eut un pardon complet pour toutes les douleurs que cet homme, involontairement, mais imprudemment, lui avait causées.

Ne lui avait-il pas donné un bonheur plus grand ? Maintenant le vide si douloureux de sa vie n’existait plus ; cette enfant le remplissait sans doute, Sidonie donnait à la passion maternelle tout ce qu’elle n’avait pu donner à un autre amour ! Mais elle se trouvait heureuse, à la fois par sa tendresse et par le flot de vie, de choses, d’idées nouvelles dont cette tendresse était devenue la source. Son esprit s’élargissait comme son cœur. En même temps qu’elle faisait l’éducation de Rachel, elle refaisait la sienne. Émue, tendre, pieuse, un peu prosternée devant sa chère enfant, elle étudiait, écoutait, parfois recueillait quelque oracle tombé de ces lèvres enfantines.

Les premiers jours, on avait essayé de tenir Rachel dans la classe pendant le temps des exercices. Mme Jacquillat ne désirait point s’en charger ; et la laisser courir seule dans le jardin et dans la maison ; c’était, vu sa nature entreprenante, un danger, soit pour elle-même, soit pour les choses du logis. Mais une séance de quatre heures de suite, pendant laquelle on n’entendait que de monotones b a ba tomber dans le silence lourd de la classe, ou les plumes grincer sur le papier, ou le verbe dérouler ses litanies, ce fut pour l’enfant sauvage de la ferme, un supplice qui surexcita ses nerfs jusqu’à la révolte. Plusieurs fois, il fallut l’emporter hurlante et convulsionnée. Où la conduisait alors Mme Jacquillat ? En plein air, naturellement ? Allons donc ! C’eût été contre tous les bons principes. Elle ne pouvait supporter d’être renfermée. On la renfermait plus étroitement. Mme Jacquillat n’avait sur ce point aucune hésitation. Elle portait Rachel au cabinet noir. Elle croyait sincèrement qu’avec de la fermeté, on refait comme on veut le caractère des enfants. Affaire de sculpture et de pétrissage. Aussi resta-t-elle ébahie quand sa fille, un peu pâle, vint lui prendre l’enfant dans les bras, et la porter dehors, près de la pompe, où elle lui baigna le front et les yeux.

— Es-tu folle ? s’écria-t-elle.

Et voyant des larmes dans les yeux de Sidonie, elle resta stupéfaite et murmura :

— Elle est folle de cette enfant !

Oui, c’était un soulèvement de passion qui gonflait le cœur de Sidonie, toutes les fois qu’elle sentait Rachel blessée dans un besoin légitime de sa nature. Elle se sentait alors héroïque, et ces explosions de sentiments la conduisaient toujours à des raisonnements nouveaux et plus assurés. Maintenant seulement elle comprenait l’enfance, elle qui, depuis dix ans, mettait consciencieusement en action le système compressif et autoritaire, qui, à dater de la première théocratie a substitué le règlement à la loi, la discipline à la raison, le système à l’homme. Elle sentait son erreur, et elle eut souvent le désir de la réparer, à l’égard de ses autres élèves aussi bien que de Rachel. Mais comment faire ? Elle-même, comme institutrice, n’était pas la moins emprisonnée par le règlement. Elle osa seulement couper, par un quart d’heure de récréation, ces quatre grandes mortelles heures. Le conseil municipal n’y fit pas attention, et le curé, très occupé d’autre part, n’y prit pas garde. Les enfants, un peu rafraîchies par ce mouvement, qui détendait leur cerveau, comprenaient mieux pendant l’heure suivante.

Toutefois, tant par sentiment de son impuissance à établir de vraies réformes que par cet égoïsme qui se mêle à l’amour, Sidonie ne fit jouir que très secondairement ses élèves du changement qui s’opérait en elle sous l’influence de Rachel. Elle donna de plus en plus toute son âme à cette enfant, qui de son côté l’aima bientôt avec l’ardeur que mettent les enfants dans leurs préférences. Après la classe, pendant laquelle Rachel avait conquis le droit de se promener dans la maison, tout au travers des criailleries de Mme Jacquillat dont la petite d’ailleurs ne s’occupait guère, après la classe, la mère et l’enfant adoptive ne se quittaient plus, et alors commençait une classe nouvelle, toute composée de pourquoi et de parce que, où l’élève et la maîtresse apprenaient ensemble. On y faisait du dessin avec de la glaise, de la géographie et de la géométrie sur le sable de la cour, de la botanique au jardin, de la chimie à la cuisine, de la logique partout et de l’hérésie à faire frémir la Sorbonne et le Vatican.

— Commence-t-elle à savoir son catéchisme ! avait demandé Mme Moreau.

Et Sidonie, en soupirant, avait commencé le catéchisme. Mais, dès les premiers mots, l’enfant l’avait arrêtée en disant : Je ne comprends pas.

Sidonie alors avait essayé d’expliquer. Mais elle aussi, après l’enfant, dut se dire : Je ne comprends pas.

— Qui peut savoir ce qu’il a dit, le bon Dieu, m’amie, puisqu’on ne peut pas le voir, et qu’il ne parle jamais.

(À suivre)

ANDRE LÉO
Feuilleton de la République française
du 18 janvier 1872

(20)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[5]


Sidonie retrouva bien dans sa mémoire les messagers célestes, les songes, le buisson ardent ; mais, en face de ces yeux bleus naïfs qui attendaient ; au moment de graver sur cette imagination pure et fraiche les fantasmagories lugubres et folles des premiers âges humains, elle frémit comme d’un sacrilége et se tut.

Cependant le livre était là, inexorable, et derrière les parents, l’Église et la société, armées comme l’ange exterminateur d’une épée de feu.

À contre-cœur, Sidonie raconta la légende édénique, formule parfaite du dogme autoritaire, et modèle de toute la pédagogie future.

— Pour une pomme ! dit Rachel, pour une pomme ! Et pourquoi ça ne voulait-il pas ? Les pommes, c’est fait pour être mangées.

En arrondissant les yeux, elle ajouta :

— C’est mal de manger des pommes, dis ? Si j’en mangeais une, que tu m’aurais défendue, est-ce que tu me mettrais dehors, toi ?

Sidonie la serra passionnément contre sa poitrine.

— Jamais, répondit-elle, jamais !

L’enfant l’entoura de ses petits bras.

— Tu es meilleure que le bon Dieu !

Le catéchisme et l’histoire sainte furent décidément abandonnés.

Mais autour d’elle pourtant et incessamment, à propos de toutes choses, elles cueillaient la science dans la vie, tantôt à pleines mains, tantôt capricieusement, suivant les forces et le désir de l’enfant. De temps en temps, Sidonie adressait à M. Favrart de longues lettres, pleines de questions, auxquelles le savant répondait par des paquets de sa grosse écriture, accompagnés de livres, de cartons, de planches ou d’herbiers. Rachel, à six ans, sut le nom et les propriétés de toutes les plantes du jardin ; elle distinguait les principales substances minéralogiques : elle connaissait aussi l’anatomie des oiseaux et des mammifères, un peu de cosmographie et de géographie pittoresque ; l’histoire de ces bons amis de l’humanité qui lui ont fourni les moyens de se mieux nourrir, vêtir, loger et de ceux qui ont enseigné aux hommes à se mieux aimer et conduire. Elle-même ensuite racontait ces histoires aux petites filles de l’école, un peu succinctement peut-être, mais avec feu.

Pendant ce temps, elle avait grandi et s’était beaucoup fortifiée. Mais c’était dans sa physionomie surtout qu’un changement remarquable avait eu lieu. Ses traits, auparavant crispés, grimaçants, s’étaient épanouis, embellis. Ses yeux brillaient de confiance et de gaieté ; sa bouche avait des sourires délicieux de finesse et d’abandon, et sa taille toute l’élégance de cette force enfantine, qui fait penser aux grandes pousses humides de séve que l’œil voit croître, au printemps, dans les haies ou dans les bois. De toutes parts, on disait à Mme Moreau :

— Votre petite est superbe. Il faut que Mlle Jacquillat en prenne grand soin. Ma foi, elle sera aussi bien que son frère, si ce n’est mieux.

Mme Moreau était-elle flattée de cela ? Ne l’était elle pas ? On n’eût su le dire. Toujours est-il qu’elle commença de faire plus d’attention à sa fille, qu’elle fut mortifiée de voir ses caresses repoussées par elle, et dit avec humeur que c’était une drôle d’éducation qui ne lui apprenait pas à aimer sa mère.

Pauvre Sidonie ! Ce reproche lui causa un saisissement… Elle passa bien huit jours à se demander comment l’on pouvait apprendre à un enfant à aimer sa mère, et ne trouva pas. C’était évidemment l’affaire de Mme Moreau, et celle-ci ne l’avait pas faite.

Une fois en train d’examiner, Mme Moreau découvrit avec horreur que depuis près de deux ans que sa fille était en pension, elle ne savait pas encore lire.

Ernest, auquel Sidonie s’efforçait de faire comprendre ses idées à l’égard de Rachel, et qui se contentait de voir sa fille heureuse et bien portante, représenta à sa femme que les écoliers de la campagne mettaient généralement trois années pour acquérir des notions passables de lecture, et que Rachel avait encore du temps pour cela.

— Mais elle n’a pas commencé ! répliquait Mme Moreau courroucée. Si c’est ainsi que Mlle Jacquillat gagne l’argent que nous lui donnons…

L’institutrice avertie se hâta de mettre un abécédaire entre les mains de Rachel.

— Ça m’ennuie, dit la petite.

— Ma chérie, fais cela pour me faire plaisir.

L’enfant regarda son amie avec surprise.

— Ça ne peut pas te faire plaisir de m’ennuyer ! lui dit-elle.

Sidonie chercha à l’intéresser en piquant sa curiosité ; mais Rachel déclara qu’elle aimait mieux les contes de sa bonne amie que ceux des livres.

En effet, peu à peu, dans ces récits, coupés, à leur gré, de longues digressions, l’enfant puisait dans les yeux de son amie des émotions, des révélations que les livres ne pouvaient lui donner encore. L’enfant qui commence la science est comme l’enfant qui commence la vie, il lui faut une alimentation appropriée à sa complexion ; il faut que la parole, pour se verser en lui, ait passé, comme le lait, par le sein d’une autre nourrice.

Sidonie avait toute la tendre faiblesse des mères ; elle se rendit à la résistance de la fillette.

En attendant, leurs entretiens devenaient de plus en plus touchants et sérieux. En enseignant à sa chère enfant la bonté, le secours mutuel, la justice, sublime fraternité, Sidonie se sentait grandir. Elle découvrait un peu tout cela à mesure, et le coordonnait, le soir, en veillant le sommeil de sou enfant. Dans cette tâche noble et pure, son cœur, gonflé d’enthousiasme, la soulevait. Elle marchait légère et forte dans cette vie jusque-là si aride pour elle : elle était heureuse.

Vers la fin de la troisième année pourtant, excités par de nouvelles observations, elle pressa de nouveau Rachel d’apprendre à lire ; même elle eût voulu exiger quelque assiduité aux classes ; mais le courage lui manquait pour astreindre à une longue immobilité, à l’étude aride du mot et de la formule, la jeune et féconde activité de sa chère enfant. Un jour que Rachel de nouveau refusait d’ouvrir l’abécédaire, Sidonie fondit en larmes :

— Si tu ne veux pas lire, dit-elle, ta mère sera fâchée et te reprendra. Veux-tu me quitter ?

L’enfant, toute saisie, se jeta dans les bras de Sidonie, cria, pleura et promit. Le lendemain, elle ne sembla pas se souvenir ; cependant elle assista à la classe pendant la leçon de lecture ; puis feuilleta longtemps son livre d’histoire naturelle, où les animaux étaient peints avec leurs noms et leur histoire. Quelques jours se passèrent, et Sidonie se disait avec chagrin que la vive émotion causée par sa menace n’aurait été que passagère, quand Rachel, un jour, vint à elle, tenant à la main son livre de zoologie, et, l’ouvrant, dit tout à coup.

— Vois-tu, m’amie, je sais lire.

Cette fanfaronnade fit sourire l’institutrice.

— Comment saurais-tu lire, méchante enfant, puisque tu n’as pas étudié ?

— Tiens, vois.

Et l’enfant se mit à lire, en effet, assez incorrectement, mais disant cependant la plupart des mots. Sidonie, sur le moment, crut à un miracle ; tous les enfants tous les enfants adorés en sont capables. Elle comprit ensuite qu’à force de traverser les classes et de voir des lettres assemblées, Rachel avait reçu d’elle-même, sans le vouloir, les notions de la lecture, et que quelques heures d’attention lui avaient suffi pour assurer ces notions éparses. Elle n’en fut pas moins charmée, reconnaissante, et combla l’enfant de baisers. Fière de son succès, Rachel consentit à se fortifier par de nouveaux exercices, et bientôt après, un dimanche, lors de la visite de sa mère, elle vint avec son livre et d’un ton sérieux, convaincu, même avec les inflexions convenables, car elle était fort intelligente, elle lut à ses parents l’histoire du lion d’Androclés. Quel jour de triomphe ! Comme le visage de Sidonie rayonnait ! Et comme elle avait peine à moduler sa voix que l’émotion entrecoupait. Mme Moreau pourtant ne parut satisfaite qu’à moitié.

— Maintenant, il faut apprendre à écrire, dit-elle.

Rachel se recula, interdite.

— Je le voulais, dit-elle d’un ton chagrin.

Maintenant, en effet, qu’elle avait gouté les joies d’un progrès, elle se sentait entraînée vers d’autres. La volonté réfléchie naissait ; aux faiblesses paresseuses de l’enfance, avide d’objets, bercée par les harmonies de la nature, allaient succéder les ardeurs de l’adolescence. L’être de combat, que renferme tout humain, venait de s’agiter chez l’enfant, pressentant confusément un monde nouveau, le monde du travail et de la conquête, moins doux mais plus vivant ; moins facile, mais dont les douleurs les plus aiguës sont plus chères aux fils de la pensée que les sommeillantes béatitudes. Déjà Rachel s’était dit secrètement :

— Je saurai bientôt écrire. Le Il faut de sa mère glaça la moitié de son ardeur.

(À suivre)

ANDRE LÉO
Feuilleton de la République française
du 19 janvier 1872

(21)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[6]


Dans le système d’éducation qui règne depuis le commencement du monde, l’humanité semble ne s’être jamais aperçue que toutes les grandes actions, que tous les progrès viennent de volontés libres, appliquées d’elles-mêmes à un but. Au lieu de ménager pour l’étude cette précieuse initiative encore plus nécessaire au travail de l’esprit qu’à celui du corps, on a fait de l’école un bagne et de l’écolier un forçat. Sans attendre les manifestations de la volonté de l’enfant, la volonté de l’homme pèse sur elle de tout son poids et l’écrase. Chose plus insensée dans l’ordre cérébral que partout ailleurs, puisque ici la force prétend contraindre l’insaisissable : On n’arrive qu’à figer l’esprit dans l’immobilité du corps, qu’à substituer des années de langueur à des heures d’activité, l’apathie du cerveau à son énergie, et il est permis de s’étonner que les résultats du système n’aient pas suffi par eux-mêmes à le renverser.

C’étaient le bonheur et la liberté qui de la petite fille criarde et farouche avaient fait l’enfant expansive et bonne, rayonnante de ces beautés qui sépanchent du dedans au dehors, de l’âme sur les traits. C’était le libre essor de ses initiatives qui avait rendu son intelligence si vive et déjà si ferme, qui lui donnait cette expérience enfantine pleine de grâce et d’habileté. Beaucoup s’extasiaient de ce changement, trop éclatant pour ne pas frapper tous les yeux, et l’on en félicitait, — par bonne intention peut-être, — Mme Moreau, qui recevait ces compliments avec une aigreur jalouse. Soit qu’elle fût maintenant touchée d’orgueilleuse tendresse pour cette enfant si négligée autrefois, soit qu’elle voulût faire sentir ses droits, elle s’occupa dès lors beaucoup de Rachel, s’enquit de tous les détails de sa vie et de ses études, et blâma vivement la liberté dont elle jouissait.

— Ce n’est pas comme cela qu’on élève ses enfants, dit-elle. Si vous lui laissez faire ce qu’elle veut, elle n’aura jamais un bon caractère. Il faut qu’elle s’habitue à la contrariété.

Et elle insista pour que Rachel assistât aux classes comme les autres et pendant aussi longtemps.

Ce fut, pour l’institutrice comme pour l’enfant, un grand tourment que ces exigences, et il faut dire que ni l’une ni l’autre n’eurent le courage de s’y soumettre. Il y eut les premiers jours une demi-assiduité ; puis Rachel reprit ses allures irrégulières. Quand l’indépendante enfant, presque suffoquée par l’air épais et le lourd silence de la classe quittait son banc tout à coup, et qu’en même temps se levaient toutes les têtes de ses compagnes, l’observant d’un coup d’œil jaloux, on voyait se peindre sur la figure de l’institutrice une hésitation pleine d’anxiété.

Elle aussi voulait bien que Rachel sortît. Déjà, depuis longtemps elle sentait sur sa poitrine l’oppression dont souffrait l’enfant ; mais elle sentait aussi le danger du mécontentement maternel et savait bien que cette sortie serait commentée, car au village il n’est point de faits indifférents ni trop puérils. Mais où trouver la force d’imposer à sa Rachel une souffrance ? Pourtant Sidonie se croyait au moins obligée de protester, d’une intonation toute chargée de maternité.

— Rachel ! disait-elle.

L’enfant la regardait avec le sourire doux et confiant d’un être aimé, sûr de son empire.

— M’amie, puisque j’ai fait ma page.

— Et la leçon de géographie ?

— Oh ! je reviendrai.

Mais le plus souvent elle s’oubliait, soit dans le jardin, en grimpant aux arbres ou soignant ses fleurs, soit au coin du feu, l’hiver, en lisant quelque histoire, ou dessinant le chat, ou cabriolant avec lui. Maintenant, elle aimait la lecture avec passion, et si elle eût eu des livres, simples, vivants, instructifs, elle eût, non-seulement sans fatigue, mais avec bonheur, appris bien des choses. Malheureusement, tous les livres des écoles primaires sont pétris, dans les officines cléricales, de mensonges historiques, de croyances moyen âge, de préceptes immoraux mêlés à des préjugés mondains, le tout enchâssé dans un style onctueux, plat, filamenteux, qui intercepte l’air et la pensée. La petite démêlait là-dedans ce qu’elle pouvait, en détachait la simple aventure, et s’y énervait. Cependant, l’habitude qu’elle avait prise d’observer par elle-même et le goût de savoir la portaient dès ses premiers pas au-delà des autres écolières. Dans ses études capricieuses, elle semblait effleurer à peine chaque sujet ; mais tandis que ses compagnes, appesanties sur leurs bancs et leurs pupitres, répétaient la lettre sans y songer, elle avait saisi le procédé et compris le sens. Pour la géographie, dont Sidonie avait rempli leurs jeux et leurs entretiens, cette géographie complète, qui joint au nom du lieu sa faune et sa flore, l’homme et l’histoire, la nature et la science, Rachel était monitrice des grandes. À côté de cela, elle refusait d’apprendre la grammaire, et l’institutrice ne l’y obligeait pas. Toutes ces immunités rendaient les autres jalouses. Le maire et le curé firent des observations. Quant à Mme Moreau, elle disait :

— Cette enfant est trop intelligente. Voilà pourquoi on ne l’enseigne pas comme les autres ! Elle saurait tout bientôt, et l’on n’aurait plus de raison de la garder. C’est un calcul.

Rachel avait neuf ans, quand Mme Jacquillat tomba malade. Arrachée brusquement, à quarante-cinq ans, au confortable de la vie bourgeoise, au sein de laquelle elle avait toujours vécu, soumise à des privations excessives, à l’heure même où sa vitalité languissante réclamait plus de secours, la mère de l’institutrice avait graduellement perdu ses forces et vieilli double en ces treize ou quatorze ans. Une fièvre qui régnait dans le village, tombant sur ce corps usé, eut une proie facile. Dès le début, effrayée du caractère que prit la maladie, Sidonie fit tout pour sauver sa mère. Ce tout, hélas ! pour elle, se réduisait à bien peu. Pendant quinze jours, ou plutôt quinze nuits (car sa tâche la réclamait la plus grande partie du jour), de ses élans d’imagination à la recherche du remède qui pouvait sauver sa mère, de ce désir invincible, ardent et sacré, sans cesse elle fut ramenée à l’horrible impuissance de sa misère. Pour infuser dans ce sang épuisé des principes de vie, pour rendre un peu d’élasticité à cet estomac devenu inerte, à force de souffrir, ce qu’il eût fallu désormais, c’étaient les sucs vitaux arrachés à la nature par la science et recueillis dans ces flacons précieux qu’on échange contre de l’or ; il eut fallu ces aises, ces douceurs, dont la vieillesse encore plus que l’enfance a besoin d’être entourée. Que pouvait-elle donner à sa mère de tout cela, cette pauvre fille, dont le long travail n’aboutissait qu’à gagner pain et abri, et pour qui les drogues banales et les fades tisanes prises chez le pharmacien de la ville voisine constituaient déjà une dette formidable. Mais, depuis quatorze ans, la mort de sa mère était commencée ; elle s’achevait, voilà tout, et il lui fallait voir cette œuvre s’accomplir sans qu’elle pût y mettre obstacle. Au chevet de ce lit parfois, elle se sentait presque mourir elle-même ; car sa mère était une part de sa vie, le chaînon qui la reliait au reste de l’humanité, sa compagne assidue depuis trente-quatre ans, d’abord nourrice et providence, et maintenant un peu son enfant. Hélas ! elle n’avait pu, elle autrefois si tendrement soignée par cette pauvre mère, l’empêcher de souffrir, et maintenant elle ne pouvait la sauver, et ses faibles mains, en vain crispées par le désespoir, la laissaient glisser dans la fosse !

Dès les premiers jours de la maladie, Mme Moreau avait repris Rachel. Sidonie ne l’avait point vue partir sans appréhension et sans peine ; mais elle s’était dit qu’il valait mieux pour l’enfant respirer pendant quelques jours le grand air de la ferme plutôt que les miasmes de la fièvre ; plus tard encore, elle s’applaudit de la voir éloignée de la scène funèbre. Mais quand, au retour du cimetière, elle se trouva seule, seule à jamais, privée de cette présence maternelle, dont ses yeux, son cœur, toute sa vie avait l’habitude, si bien que d’instinct, au milieu de son déchirement et de ses regrets, elle la cherchait encore, Sidonie ne vit plus dans ce naufrage qu’un secours, dans sa vie sombre plus qu’une lumière, et s’écria, les bras tendus vers l’image de son enfant adoptive : Rachel ! Rachel !…

Et elle l’attendit, trouvant les parents bien cruels de ne pas la lui renvoyer de suite. Enfin, elle reviendrait le dimanche au moins sûrement, et Sidonie la reprendrait à l’église. Elle s’y rendit, le cœur saisi, au milieu de sa douleur, par la joie de cette attente et frémissant d’avance, en songeant à l’embrassement passionné de la chère petite, quand elle verrait son amie triste et en deuil. Aussi se promit-elle d’être forte pour ne pas trop émouvoir l’enfant.

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 20 janvier 1872

(22)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[7]


Mais il n’y avait personne au banc de Mme Moreau, et ce fut seulement à la sortie de l’église, dans la rue, qu’Ernest aborda l’institutrice. Il paraissait embarrassé ; était-ce à cause des compliments de condoléance qu’il avait à faire, étant un peu gauche à ces choses-là ? Cependant il trouva des paroles chaudes et sincères, qui attendrirent Sidonie. Il ne parlait pas de Rachel, et ce fut l’institutrice qui dut s’informer pourquoi il ne l’avait pas ramenée. Ici, l’embarras d’Ernest revint. Il balbutia que sa femme désirait la garder encore un peu. Ils causèrent ensemble de la chère enfant. Le père aussi l’admirait, et l’aimait certainement ; toutefois une parole lui échappa qui étonna douloureusement Sidonie.

— Elle est si volontaire ! dit-il.

Sidonie se récria.

— Mais non, pas du tout ; nous nous entendons si bien, toutes les deux ! C’est qu’on ne sait pas la prendre.

— Ah dame ! Nous ne faisons pas comme vous toutes ses volontés. Il faut savoir se contrarier dans la vie.

Après cette conversation, un poids nouveau pesa sur le cœur de Sidonie, elle rentra bien triste ; le lourd couvercle de la tombe maternelle, un instant soulevé par la pensée de l’enfant, venait de retomber sur elle plus écrasant. Combien de jours encore allait-elle être privée de Rachel ?

Elle attendit. Elle attendit, seule, frissonnante, le soir, dans la maison solitaire, où elle n’entendait plus d’autre bruit que les battements de son cœur et ses soupirs. Oh ! l’on était vraiment sans pitié pour elle ! On ne savait pas combien l’enfant lui était nécessaire. Elle ne pensait plus qu’à Rachel et parfois il lui passa dans la tête une pensée qui la couvrait d’une sueur froide. Non ! Ah ! non, certes, on ne voulait pas… Pour tout au monde, elle n’eût pas achevé d’exprimer… Non, cela ne pouvait pas être.

Un jour, elle partit à pied pour la ferme des Moreau, sentant bien qu’elle commettait une inconvenance, puisque c’était à elle, dans sa situation, d’attendre une visite, et qu’on ne l’appelait pas, mais n’y tenant plus.

En entrant dans la cour et dans la maison, elle cherchait des yeux Rachel, mais ne la vit pas. Mme Moreau reçut l’institutrice avec une froide surprise, et s’excusa de n’être pas allée la voir sur de grandes occupations qu’elle avait.

— Et Rachel, madame, elle est ici, n’est-ce pas ?

— Rachel, elle est là-haut à apprendre son catéchisme. Vous sentez, cette enfant a maintenant ses neuf ans ; il faut songer à la première communion. Elle n’en sait pas un mot de son catéchisme, c’est bien étonnant. Vous ne lui en avez rien appris ?

— Oh ! nous avions le temps…

— Mademoiselle, c’est la première chose. Il faut qu’un enfant, surtout une fille, ait avant tout, de la religion. Voulez-vous que je vous le dise, en amie, parce que ça peut vous être utile, M. le curé n’est pas content ; il trouve que vous négligez beaucoup trop les choses religieuses.

Sidonie rougit sous cette attaque ; mais c’était la mère de Rachel, et elle répondit simplement.

— Je vous remercie, monsieur le curé… se trompe, et puisque vous le désirez…

— Moi ! je ne demande rien maintenant. Je vous suis obligée pour la petite, parce que vous avez eu bonne intention ; mais, voyez-vous, il ne faut pas gâter les enfants ; ils n’en sont que plus malheureux ensuite. Rachel a un très mauvais caractère ; on n’en peut rien obtenir.

— Rachel ! s’écria l’institutrice, Rachel ! ce n’est pas… Non ! non ! elle n’a pas un mauvais caractère !…

L’idée, le sentiment qu’on rendait sa chère petite malheureuse la fit fondre en larmes. Elle venait de sentir, en un moment, toutes les tortures qu’elle avait dû faire subir à l’enfant depuis trois semaines, par un traitement brutal, inintelligent.

— Mon Dieu ! reprit Mme Moreau, je suis fâchée de vous faire de la peine, ma chère demoiselle ; mais vous avez pourtant bien dû penser que ça ne pouvait pas durer toujours. Maintenant que la petite est grande et que son frère va partir pour le collége, je ne puis pas me priver d’elle plus longtemps.

Un cri échappa à Sidonie et, se levant, horriblement pâle, et tendant les mains vers Mlle Moreau :

— Rachel ! Oh, mon Dieu ! Vous ne voulez plus… est-ce possible ?

— Comme vous prenez ça ! Mon mari ne vous a-t-il pas prévenue ?

— Non ! non ! oh ! lui ne veut pas, j’espère, il ne sera pas si dur…

— Il s’en était chargé… Eh bien, mademoiselle, je vous remercie, je suis donc dure, moi ?… Il est assez naturel, pourtant… C’est notre enfant ; ce n’est pas la vôtre. Il y a vraiment des gens extraordinaires… Eh bien ! elle se trouve malade, je crois…

Oui, le coup était trop fort pour la pauvre fille. Sa seule joie en ce monde ! le dernier amour de sa vie !… Sa Rachel !… C’était vraiment lui retirer l’âme, et elle crut mourir.

En la voyant, toute blanche, osciller et se pencher vers le sol, Mme Moreau jeta de grands cris, la soutint et la replaça sur sa chaise ; on accourut de la cuisine, deux ou trois personnes, et bientôt Ernest.

— En voilà une scène ! criait Mme Moreau, mon Dieu ! suis-je saisie !

Et tandis que l’on secourait Sidonie en lui mettant sous le nez un flacon de vinaigre et en lui baignant les tempes, la jeune femme reprochait à son mari de l’avoir exposée à de tels ennuis en négligeant de prévenir l’institutrice. À ces aigres paroles, il répondit brutalement, et Sidonie, en reprenant ses sens, se vit le sujet d’une querelle conjugale. Sa délicatesse et sa dignité lui rendirent un peu de force. Elle se leva et voulut partir. Ernest lui donna le bras pour la reconduire. Comme ils sortaient :

— Seulement, lui dit-elle d’une voix brisée, laissez-moi l’embrasser…

— Assurément ! dit-il.

Et il demanda à une domestique où était Rachel.

— Oh ! toujours dans la chambre là-haut, puisque Madame la tient renfermée pour son catéchisme.

Ils montèrent. Des sanglots soulevaient la poitrine de Sidonie. Quand ils furent à la porte de la chambre où était Rachel, ils trouvèrent la porte fermée, et il fallut qu’Ernest descendit demander la clef à sa femme. Appuyée sur la rampe de l’escalier, Sidonie sentait son cœur se briser. On martyrisait son enfant, cette enfant, que si profondément elle sentait sienne ; et sa tête se montait et il lui venait des pensées d’enlever Rachel, de fuir avec elle…… N’était-ce pas son devoir de la sauver ?……

La petite était près de la fenêtre, assise dans une attitude accablée, la tête sur sa poitrine, les yeux rouges, les joues meurtries, Le livre gisait par terre, à ses pieds. En apercevant Sidonie, elle poussa un cri de joie et se jeta dans ses bras.

— Oh ! m’amie, chère m’amie, tu vas m’emmener ?

Et elle la comblait de caresses. La pauvre institutrice ne pouvait parler. Elle serrait l’enfant sur son cœur. Ernest n’y put tenir ; il s’esquiva brusquement.

— Allons-nous-en, répétait Rachel, allons-nous-en bien vite ! Pourquoi n’es-tu pas venue me chercher plus tôt ? Pourquoi pleures-tu si fort et que tu es comme ça tout en noir ? Est-ce maman qui t’a fait pleurer ? Si tu savais comme elle est méchante ! Elle s’amuse à me tourmenter. Eh bien ! moi, je ne veux pas lui obéir. Elle veut que j’apprenne des choses à quoi l’on ne comprend rien ! C’est bête, ça ! Oh ! m’amie, allons-nous-en ! Viens !

Mais elle n’obtint aucune réponse. Une horrible contraction serrait Sidonie à la gorge. Toutes les pensées qui du cœur lui montaient aux lèvres s’arrêtaient là. Elle étouffait. Ce n’était pas pour elle-même : elle n’y pensait plus ; c’était son enfant chérie qu’elle voulait sauver, défendre… et elle ne pouvait pas, elle qui se sentait dans le cœur des forces immenses. Oh ! qui dira jamais les révoltes de ces humbles, que le poids du monde écrase, à qui jamais le destin n’accorde une heure de pouvoir et qui étouffent de puissances vraies, refoulées ?

Elles commençaient à se parler un peu, quand Ernest revint. Il était toujours attristé, mais surtout embarrassé, comme un homme qui songe plus à se dégager d’une situation qu’à l’approfondir. Il sermonna Rachel, qui s’était mise à pleurer en comprenant qu’elle ne suivrait pas son amie, puis il s’excusa près de l’institutrice :

— Pour lui, ce n’était pas sa faute ; il lui eût laissé la petite encore volontiers ; mais, dame ! il ne pouvait pourtant pas tenir tête à tout le monde. Et il s’agissait aussi de l’intérêt de l’enfant. Certainement, elle était heureuse avec Sidonie ; mais ce n’était pas tout. Il fallait bien qu’elle fût élevée comme les autres, et qu’elle apprît à ne pas faire toutes ses volontés.

— Mon Dieu, que faut-il donc faire ? Elle le fera. N’est-ce pas, Rachel ?

— Oui, dit la petite.

— Eh bien voyons, le catéchisme, n’est-ce pas ? Et puis ?

— La grammaire, dit Ernest.

— Et puis la grammaire.

— Et l’histoire sainte.

— Et l’histoire sainte, je vous le promets.

— Que voulez-vous ? Ça ne dépend pas tout à fait de moi maintenant. C’est arrangé entre ma femme et M. le curé. Ma femme veut garder sa fille ; vous comprenez.

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 21 janvier 1872

(23)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[8]


Sidonie se sentit perdue. On entendait en bas la voix aigre et grondeuse de Mme Moreau. Ernest, on le voyait à son attitude, à l’expression pénible et ennuyée de ses traits, supportait impatiemment ce débat. Sidonie ne pouvait s’imposer plus longtemps à cette famille. Comme un condamné à mort, elle implora une grâce.

— Voulez-vous venir me conduire avec Rachel ?

Il se leva avec empressement, et proposa de faire atteler. Mais elle refusa, pensant que le trajet durerait plus longtemps, que peut-être ils viendraient assez loin !… Tant que Rachel serait là, Sidonie trouverait des forces pour marcher ; et après, qu’importe ? Elle se disait aussi que cette course ferait du bien à la chère petite sauvage, qu’on retenait prisonnière.

En chemin, soit pour justifier la manière dont elle avait élevé Rachel, soit par haine pour les préjugés qui la condamnaient sans appel, elle ne put s’empêcher de parler avec ressentiment du curé de Messaux et de ces idées soi-disant religieuses, qui s’imposent aux hommes pour les empêcher de penser et peut-être de trouver mieux…

— C’est donc bien vrai que vous n’avez pas de religion ? demanda Ernest.

Deux larmes coulèrent sur les joues de l’institutrice, et elle murmura :

— Je sais aimer.

Mais il entendit à peine et ne comprit pas.

— C’est singulier, reprit-il ; nous autres hommes, nous n’y tenons guère… Mais une femme !…

Elle n’eut pas le courage de répondre. Il reprit encore :

— Eh bien, je vous conseille de ne pas le laisser voir ; ça vous ferait beaucoup de tort. Je sais bien que tout n’est pas vrai, là-dedans ; mais après tout, la religion est utile.

— Vous croyez ? répondit-elle.

— Ah ! par exemple, et comment ?…

— Son Dieu est injuste et cruel. Comment les hommes ne le seraient ils pas avec lui ?

M. Moreau la regarda tout ébahi, presque effrayé. Aussitôt elle fut fâchée d’avoir dit cela. Mais dans l’état de désespoir où elle se trouvait, le lendemain lui importait si peu et tout autre malheur que celui de perdre Rachel lui semblait si indifférent, qu’elle en oubliait toute prudence ! Ernest prit congé d’elle bientôt après. L’adieu fut cruel ; Rachel, voulant suivre son amie, s’attachait à elle en pleurant. Il fallut, pour l’apaiser, que Sidonie trouvât la force de surmonter sa propre douleur.

Ernest, ému, promit de conduire souvent sa fille chez l’institutrice. Quand il eut disparu avec l’enfant, Sidonie s’affaissa derrière une haie ; sa tête pencha sur ses genoux ; ses mains se joignirent. Elle se sentait détachée du monde comme la feuille que chasse le vent. De quoi vivre maintenant ? — Et pourquoi vivre ? Une faiblesse la reprit ; il lui semblait descendre en tournoyant au fond d’un abîme. Ah ! si elle pouvait descendre jusqu’au point où se perd le sentiment de la vie ! Mais non, son cœur se reprit à battre, et elle l’entendait dans le silence. Oh ! pourquoi ce cœur lui avait-il été donné, à elle qui ne pouvait être ni amante, ni mère, à elle qui ne pouvait pas aimer ?

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