L’Institutrice/3


CHAPITRE III

Les aspirations de la vie sont partout les mêmes ; mais dans les petits centres ruraux, où les jours passent en n’apportant que des heures, ces aspirations prennent un caractère de fixité qui les rend à la fois plus calmes et plus intenses ; leur énergie se concentre au cœur, et les détails vulgaires de l’existence les recouvrent, comme dans une forêt les lierres, les lichens, les pariétaires habillent l’arbre sans rameaux, où la sève s’endort.

Des années s’écoulèrent, simples agglomérations de jours semblables. Chaque soleil levant emplissait la petite classe de l’institutrice de Boisvalliers, et chaque soir, à l’heure où les moineaux inquiets cherchaient leur pâture et se rassemblaient dans les ormeaux de la petite place, en face de l’école, s’ouvrait la porte vitrée par où l’essaim bruyant et criard des petites sauvages s’échappait et se répandait sur la place, se divisait pour s’écouler en divers courants. Ce tumulte était un des sujets d’affliction de Mme Favrart et de beaucoup d’autres personnes comme il faut, pénétrées comme elle de cet idéal de l’éducation féminine qui consiste dans l’automatisme du corps et de l’esprit. « Mlle Jacquillat ne tient pas suffisamment ses élèves ; elle ne leur donne pas de bonnes manières, elle ne sait pas les rompre à la discipline ; elle ne s’entend pas à mâter cette vivacité, indécente chez de petites filles. » Tels étaient les propos qui se répétaient à Boisvalliers et aux environs. En revanche, on ne reprochait plus à Mlle Jacquillat ses excès de toilette ; son fonds de garde-robe était épuisé, et le besoin d’acheter une robe était devenu de sa part une ambition vaine depuis deux ans.

Sidonie souffrait assurément des gênes incessantes dont sa vie était semée. Cette pénurie qui allait jusqu’à ne pouvoir sucrer les tisanes de sa mère, jusqu’à manquer de souliers, de vêtements, de tout confortable, jusqu’à ne pouvoir secourir d’un sou le pauvre qui passait, lui était un souci constant, une épine dans sa chair, dont tout mouvement lui faisait sentir la piqure. Mais, depuis la déception amère qui l’avait frappée, elle vivait dans un abattement qui la rendait moins sensible à ces ennuis extérieurs. Elle les eût encore moins sentis, si sa mère ne les eût grossis et envenimés par ses plaintes, activés par la comparaison continuelle des anciens jours.

Par suite de la même disposition d’esprit, Sidonie avait à peu près abandonné, vis-à-vis de ses élèves, la lutte âpre qu’elle avait d’abord engagée pour le pouvoir. Elle était devenue tolérante, mais par lassitude plutôt que par volonté, bien moins par conviction que par indifférence. Qu’on la laissât, à ses heures, repliée sur sa tristesse, elle ne demandait rien de plus ; ce que devenaient au dehors ses élèves lui importait peu, et, pensait-elle, ne la regardait pas. Comme auparavant, c’était une tâche qu’elle remplissait ; mais avec l’affaissement général qui l’avait saisie, sa seule distraction était son jardin. La nécessité l’avait obligée de ne point l’abandonner et, après l’élan des premières douleurs, elle avait retrouvé le goût de ce travail. Cette féconde nature lui était amie, l’attachait, la consolait. Elle soignait ses fleurs avec tendresse, et — quand elles étaient bien seules ensemble — elle leur confiait ses larmes quelquefois.

N’ayant que l’instruction exigée par le diplôme, elle ne savait pas un mot de botanique, ni de chimie agricole. Un jour, pour une plante qui se mourait, elle demanda un conseil à M. Favrart, qui s’occupait aussi de son jardin, et qu’elle savait expert en ces choses. Jusqu’alors elle n’avait guère échangé que des monosyllabes avec l’ancien capitaine ; leur conversation au sujet de la plante dura plus d’une heure. Et Sidonie fut tout étonnée du monde nouveau de connaissances qu’elle entrevit ce soir-là. Dès lors elle rechercha les conseils et les entretiens de son voisin. Sous ce pantin presque ridicule, dont Mme Favrart et Mme Urchin tiraient les fils, dans ce figurant distrait des représentations de la vie officielle à Boisvalliers, Sidonie découvrit tout à coup un autre homme, un savant modeste, doux rêveur, amoureux d’étude et la cultivant sans bruit, pour elle-même. Le paisible capitaine s’y était réfugié des dégoûts de son métier, l’époux et le père de ses ennuis domestiques. En interrogeant M. Favrart, l’institutrice éblouie vit se dérouler à ses yeux des panoramas splendides. Elle se disait naïvement : « Il sait tout. »

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 10 janvier 1872

(13)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[1]


Le capitaine souffrait malgré tout de sa solitude ; cette élève le charma ; il s’empara d’elle, heureux de lui voir accepter ses leçons, que Léontine avait toujours refusées. Et bien qu’il n’y eut jamais entre eux aucun épanchement personnel, et qu’ils s’entretinssent uniquement des lois et des secrets de la nature, en peu de temps l’amitié mêla son charme à leurs travaux.

La douceur de ce sentiment, la confiance qu’il donne à l’âme et les saines joies de l’étude furent d’un grand secours à Sidonie : elles la relevèrent. Au fond, elle garda sa mélancolie, mais se prêta plus facilement aux impressions extérieures. À la surface, du moins, elle oublia, sourit, vécut, de l’existence commune. Par moments seulement, en considérant l’avenir qui se déroulait devant elle, semblable à une route aride et nue, elle frémissait de toute sa vie et tombait dans une crise de révolte et de douleur.

Deux ans après le mariage d’Ernest Moreau, une émotion nouvelle l’agita. Un jeune avocat, en vacances à Boisvalliers, avait pour elle des attentions marquées. Elle rougit, hésita, voulut se réfugier dans le rêve de ses regrets. Mais l’amour de l’amour l’emporta, elle voulait vivre, être aimée. Elle fut insultée par des espérances coupables et si grossièrement évidentes, qu’elle ne put s’y tromper longtemps. La douleur de ce nouveau coup fut profonde et lui fit sentir, dans toute sa force, la brutalité de l’arrêt qui la condamnait, bannie de la famille par sa pauvreté, à être dédaignée comme épouse, outragée comme femme.

Elle voyait à Boisvalliers la famille de l’instituteur, les Maigret. C’étaient de bonnes gens, mais dont les actes et les pensées, tout le train de vie, étaient commandés par les intérêts matériels. Entre Mme Maigret et son mari, l’union conjugale n’était autre chose qu’une association. Cette paysanne, assez grossière et dépourvue de toute éducation, élevait bravement ses enfants, soignait son bien et recommandait à sa fille de ne pas épouser un instituteur.

— C’est de l’eau à boire, disait-elle souvent. Sans mes lopins de terre ; jamais nous n’aurions pu élever notre famille.

Elle était pourtant assez fière de son mari ; mais lui rougissait un peu de sa femme.

Sept ans s’étaient écoulés depuis l’installation de Mlle Jacquillat à Boisvalliers, quand éclatèrent dans cette commune de grandes dissensions qui la partagèrent en deux camps ennemis. Ces deux camps, il faut le dire, avaient toujours existé ; la dérivation des eaux d’une citerne, dans un pré appartenant au cousin du maire, avait été un de ces incidents qui déchaînent les passions et mettent à jour les faiblesses humaines. L’autorité avait fortement compromis son prestige dans cette affaire. Et de là, une opposition s’était formée, composée de tous les esprits inquiets de la commune, qui s’élevait à grands cris contre le népotisme, les abus du pouvoir, et minait les bons principes par des théories subversives. Le parti officiel se détendait par des paroles bien senties, pénétrées et solennelles, où l’ordre était invoqué, où l’on faisait appel à la conscience des honnêtes gens, où l’on parlait de vues supérieures, et qui se terminait par l’expression d’un dédain suprême pour de vulgaires accusateurs. Cette pièce n’était pas du père Moreau, qui ne savait pas écrire ; elle n’était pas davantage du capitaine qui s’était réfugié dans ses livres et dans son jardin, pour échapper à cette campagne ; elle était d’un clerc d’huissier, qui promettait un homme politique.

Les commentaires de cette pièce durèrent quatre ans. On en parla dans toutes les soirées. Elle brouilla les amis, les familles ; elle suscita des médisances, des calomnies et des haines, qui achevèrent de mettre Boisvalliers sans dessus dessous. IL fallut prendre parti pour ou contre ; la neutralité fut considérée comme une lâcheté. Des rixes eurent lieu, et peu s’en fallut que la citerne, qui était petite heureusement, ne fût comblée de cadavres. Au moins y eut il des procès, et les gendarmes intervinrent à Boisvalliers. Cependant, comme une petite pluie abat de grands vents, quelques amendes, sagement distribuées, apaisèrent l’orage. On continua de se détester, mais plus silencieusement, et l’ordre régnait à Boisvalliers comme à Varsovie, lorsque vint l’époque des élections.

Deux candidats étaient en présence : un duc de Paris et un bourgeois de Beauvais. C’est le duc — à tout seigneur tout honneur — qui était soutenu par l’autorité. L’opposition prit naturellement le bourgeois, et chacun fit l’éloge de son candidat. On ne les connaissait ni l’un ni l’autre. On savait seulement que le duc possédait dans le département un château magnifique ; l’autre, deux usines occupant nombre d’ouvriers, une maison à Beauvais et une villa délicieuse. Cela prouvait assez leur mérite et leur droit à représenter le peuple. Au fond, ce droit, par sa nature, était à peu près égal ; cependant, le duc étant le plus riche et le plus titré, la balance penchait naturellement en sa faveur, parmi ceux qui d’avance n’avaient pas pris parti dans la querelle, et surtout parmi les pauvres.

Mais l’opposition ne voulait qu’une chose : battre l’autorité sur le dos de son candidat. Elle exalta donc le bourgeois, sans oser attaquer le duc, ce qui eût été trop d’audace chez des gens, après tout, amis de l’ordre et respectueux des grands. On se lança donc tout de suite dans les personnalités, qui étaient d’ailleurs le fond de l’affaire. Les haines assoupies se réveillèrent et la bataille s’engagea ; de toutes parts les propos sifflèrent comme des flèches ; il y eut de saignantes blessures ; en attendant le vote, on dépouilla la vie privée de chaque électeur, et les femmes, à cet égard, furent traitées en électrices, tant la logique et la force des choses dominaient les fictions légales dans cette mêlée.

On ne pouvait avoir habité Boisvalliers pendant sept ans, sans avoir pris parti pour ou contre la citerne. Sidonie s’était efforcée inutilement de louvoyer dans cette délicate affaire ; un mot imprudent l’avait rangée parmi ceux que révoltaient les façons impériales du garde champêtre, et ce mot augmenté et augmenté avait été rapporté au maire. Déjà les prétentions bourgeoises de Mme Jacquillat avait irrité l’orgueil de ces paysans parvenus à la richesse ; et, d’autre part, les attentions de leur fils pour Sidonie les avaient inquiétés pendant quelque temps. La riche mère Moreau se moquait volontiers à l’occasion de ces fiertés pauvres ; Mmes Jacquillat le savaient. Une antipathie secrète et une grande froideur extérieure existaient donc entre la maison du maire et celle de l’institutrice. Une autre circonstance avait aggravé ces dispositions.

Le personnel de l’école s’était accru, tant par l’effet naturel d’un accroissement de population que par d’autres causes. On reprochait, il est vrai, à l’institutrice de Boisvalliers le peu de discipline de ses élèves, et les mères elles-mêmes lui recommandaient avec insistance d’employer l’argument suprême de taloches vigoureuses, de temps en temps ; mais on appréciait cependant sa justice et sa patience ; et surtout elle enseignait certains tricots de couleur qui faisaient fureur dans le pays. Cette augmentation du nombre des élèves se traduisait en augmentation de revenu, et les deux femmes calculaient avec bonheur qu’elles allaient jouir enfin d’un peu d’aisance relative. Ce que voyant également le conseil municipal, dans sa session de février, sur la proposition du maire, il abaissa le taux de la rétribution scolaire et augmenta le nombre des gratuits.

C’était son droit légal ; mais quels sentiments durent en éprouver ces deux pauvres femmes qui voyaient écrasées de ce coup toutes leurs espérances, espérances sacrées, puisqu’elles s’appliquaient à des besoins ! Sans les considérer, ces besoins, sans pitié, sans scrupules, brutalement, au moment où elles se flattaient de triompher enfin, pour un peu, de leur misère, ces gens les y rejetaient. Déjà elles avaient tant parlé de ces robes, qu’elles allaient pouvoir acheter ! La couleur en était choisie, modeste, sombre, et l’étoffe un peu grossière, afin qu’elle durât plus longtemps et coutât moins cher. Sidonie, de plus, méditait l’achat d’une demi-pièce de vin pour sa mère, qui ne pouvait s’habituer au cidre et dépérissait visiblement… Eh bien ! non, il leur faudrait continuer d’épargner sur la santé, sur la vie, renoncer à tout, même à cette décence de l’extérieur, plus chère à certaines femmes que la vie et la santé. Cette déception eut pour elles toutes les duretés de l’imprévu, toutes les amertumes de l’injustice. Dans leur cachot de misère, un pauvre rayon venait luire, on l’éteignait ! Ainsi frappées, elles eurent l’audace de crier ; la révolte fut plus forte que la prudence. Il échappa à Mme Jacquillat de dire que c’était une honte d’ôter ainsi le pain à de pauvres femmes, et Sidonie regretta de n’avoir pas choisi une carrière où le fruit de son travail lui eût été moins disputé.

Ces propos séditieux furent, bien entendu, répétés à qui de droit, et ce fut au tour du maire et des conseillers municipaux de se sentir offensés.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 11 janvier 1872

(14)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[2]


En France. — partout d’ailleurs dans notre monde encore entravé des langes monarchiques — tout homme en fonctions est un monarque. Eh quoi ! cette petite institutrice osait se permettre de contrôler les décisions des élus de la cité ! À peine avaient-ils songé si la chose lui pouvait être désagréable ; mais en tout cas, elle devait se taire. Leur indignation s’échauffait d’autant plus en considérant la dépendance et l’humilité de la chétive personnalité qui s’élevait contre eux, elle, serve à la fois de l’État et de la commune, esclave sur laquelle pesaient deux jougs, deux hiérarchies qui venaient s’abouter sur elle en l’étouffant. Précisément à cause de cela pourtant, elle en pouvait appeler de leur décision à l’autorité administrative, la faire modifier, casser, donner un dessous au conseil… Ils se promirent d’y mettre bon ordre, mais de ce moment ils furent décidément hostiles à l’institutrice. Auparavant, ils l’eussent écrasée sans y penser. Maintenant, ils l’eussent fait exprès, avec plaisir.

Sidonie, en effet, réclama près du recteur et fut soutenue par M. Favrart. Il s’était à peine aperçu, il faut le dire, de la délibération ; mais éclairé, il protesta. Malheureusement, il n’avait aucune influence, n’étant point au fait des petites intrigues du pays, qui lui restaient fort indifférentes. Il ne représentait guère que la grammaire au conseil.

La rétribution scolaire subit la diminution votée : à part une gratification de 20 fr. par laquelle on tempéra cette cruauté. Le conseil municipal eut gain de cause. On sait qu’il faut si peu de chose à une femme pour vivre ! si peu ! si peu ! qu’en retranchant, il en reste toujours assez.

Après tout, ce n’est pas vainement que la femme est pétrie par les poëtes de vapeur et de rosée et qu’on en a fait cette créature idéale, qui tient si peu de place au besoin. Et puis, si l’institutrice de Boisvalliers avait assez de cinq cents et quelques francs, quand l’instituteur en gagnait mille, c’est que l’homme, chef d’une famille, doit pourvoir aux besoins des siens. Mais alors, pourquoi M. Maigret, au lieu d’épouser quelque fille instruite et pauvre comme Sidonie, avait-il choisi une grossière paysanne avec sa dot ? Prétexte menteur ! Mensonge de nos mœurs, qui, fondées sur l’ineptie, aboutissent à l’hypocrisie. Pour un travail égal un prix moindre ! De quel droit ? Afin que la femme soit soutenue par un autre — arrangement arbitraire contre le droit — mais c’est à cause de sa faiblesse qu’elle ne l’était pas.

Au sein de cette épreuve et des réflexions qu’elle souleva, de nouvelles illusions tombèrent pour Sidonie. Elle sentait sa vie ainsi se dépouiller, feuille à feuille, comme un arbre flétri par un vent mortel. Non, jamais ces douces charges de la famille ne lui seraient imposées à elle ; et pourquoi ? Ce n’étaient pas les forces qui lui manquaient ; elle était jeune ; elle était vaillante ; elle n’avait pas encore trente ans ; elle eût ambitionné les joies de la lutte pour des êtres chers ; mais ses forces, on les limitait, on lui enlevait ce stimulant de l’intérêt personnel qui, dans des existences aussi dépourvues, a d’autant plus de puissance ; car moins la vie a d’objets, plus elle se concentre avec intensité sur ceux qui lui sont offerts.

Pour la première fois, cette jeune fille, élevée dans le respect de la tradition, fut conduite à demander compte à la vie sociale des douleurs qui lui étaient faites et à poser, en face des faits, son propre droit. Le sentiment de l’injustice dont elle était victime la porta à considérer d’un autre œil l’ensemble des choses ; et sans aller bien loin dans cette voie, le doute et la défiance succédèrent en elle au respect irréfléchi. Ce regard jeté autour d’elle la sauva de l’aigreur qu’inspire la souffrance aux égoïstes. Elle vit bien qu’elle n’était pas seule à souffrir, et son cœur, en même temps qu’il éprouvait les soulèvements de la révolte, en fut attendri.

Telles étaient les dispositions de Sidonie, quand la crise électorale éclata à Boisvalliers. Il n’y eut pas seulement, dans ces élections mémorables, assaut de haines, d’insultes et de morsures, les flatteries, les séductions, les promesses, le vin y coulèrent à flots. On alla jusqu’à promettre, grande concession ! le repavage de la citerne, sans compter l’embellissement de l’église, la création d’une route, la restauration d’un pont, et le curage d’un ruisseau. Toutes les faveurs enfin du budget devaient se répandre sur Boisvalliers, si le duc était nommé, sans compter la prospérité de la France et une floraison nouvelle de l’ordre qui devaient s’en suivre. L’autorité fit agir le ban et l’arrière-ban de ses féaux et vassaux. L’instituteur partit en tournée, bourré de bulletins officiels ; la femme et les petits du garde-champêtre servirent d’estafettes et d’éclaireurs au pouvoir, tandis que le père présidait les cabarets, que les pouliches se roulaient dans les prés en fleur, que les vaches tondaient les blés, et que les gamins s’initiaient dans les cerisiers aux douceurs de la politique. Et l’institutrice ? En sa qualité d’agent salarié du gouvernement, ne devait-elle pas aussi prêter son concours à la bonne cause ? Certains électeurs n’avaient que des filles. Le mercredi qui précéda le vote, après la sortie de la classe, le maire, accompagné du curé, entra chez Mlle Jacquillat.

Sans raisons bien précises, Sidonie n’était pas au mieux avec le curé. Il y avait de la froideur. Peut-être l’institutrice n’était-elle pas assez pratiquante, n’allant à confesse et à la communion que deux fois l’an, à Noël et à Pâques. C’était peu en effet pour une personne qui a charge de donner le bon exemple. Joint à ceci, que Sidonie ne brodait ni nappes, ni chasubles ; qu’elle continuait de laisser à sa mère le soin de parer l’autel ; qu’elle n’avait fait, en six ou sept ans, que deux vases de fleurs artificielles pour l’église ; certes ce n’était pas là du zèle. Ensuite, depuis quelque temps, M. le curé devenait maussade et quinteux. Il s’ennuyait à Boisvalliers.

Il y avait autre chose encore : sous l’œil noir et ardent de ce prêtre, la jeune fille ressentait une répulsion secrète. Derrière l’action réservée, distante, et sèche sinon froide, l’audace de la pensée se faisait sentir à elle, importune, mais magnétique et puissante. Elle sortait, le front rouge et baissé du confessionnal, et la crainte de se faire un ennemi l’engageait seule à y rentrer quelques mois après.

Le père Moreau et le curè trouvèrent Sidonie dans le jardin, près de la maison. Debout et penchée sur une petite table, elle s’occupait, sous la surveillance de M. Favart, à disposer des plantes dans un herbier. Ils causaient des propriétés de ces plantes, des diverses espèces du genre. Émue de la visite peu ordinaire de ces messieurs, Sidonie, sur leur refus d’entrer à la maison, alla chercher des chaises et les fit asseoir.

— Eh ! eh ! dit le père Moreau, avec un rire épais, pendant l’absence de la jeune fille, il n’est pas dégoûté, le capitaine, de venir voisiner comme ça ; on m’avait bien dit.

Et il lança un coup d’œil malin au curé.

— Mlle Jacquillat a de grandes dispositions pour la science, répondit M. Favrart.

— Cela n’a rien d’utile pour une femme, observa le prêtre.

— Pourquoi pas ? dit M. Favrart. La botanique, la physique, la zoologie ne sont autre chose que de la géographie complète. Nous étions tout à l’heure en pleine Amérique du Sud.

— Eh ! eh ! reprit le gros paysan, un joli voyage, en si gentille compagnie.

Le retour de Sidonie les fit taire. Ils déplièrent leurs bulletins et expliquèrent le but de leur visite. Le rouge monta au visage de la jeune fille.

— Moi ! s’écria-t-elle : moi ! mais cela ne me regarde pas.

— Vous êtes payée par le gouvernement, dit brutalement le maire. Vous devez le servir comme les autres.

— Puisque les femmes ne votent pas, dit-elle…

— Si leur sexe leur refuse le droit d’avoir une opinion, répliqua le curé, il leur impose le devoir d’obéir.

— Monsieur, s’écria la jeune fille blessée, quand j’ai reçu mon diplôme et mes instructions, je ne me suis engagée à rien de semblable.

— Laissez donc, dit M. Favrart, votre duc ou un autre, la belle affaire ! Mlle Jacquillat est dans son droit de ne pas se mêler de ces choses-là.

— Je doute que mademoiselle serve ainsi ses intérêts, observa le prêtre.

Le maire s’emporta grossièrement.

Le droit n’est rien encore en face du pouvoir, et l’institutrice comprit qu’elle se perdait. Elle prit donc les bulletins, presque en pleurant, et promit de les remettre aux gens désignés, en faisant valoir les promesses de M. le duc pour le village. Car, en tout ceci, ouvertement, il n’était question que d’intérêts matériels, et le gros maire y allait si naïvement qu’on l’eut étonné de lui parler d’autre chose.

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 12 janvier 1872

(15)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[3]


Sidonie fondit en larmes après leur départ, elle se sentait profondément humiliée, et, pour la première fois, déchargea son cœur en présence de M. Favrart. Quoi ! pour ce morceau de pain, payé par tant de travail, on venait encore lui prendre sa volonté, sa dignité, son indépendance ! Ouvrière, elle eût moins souffert.

Le capitaine était vivement ému. Ses yeux se rougirent et sa moustache grise trembla.

— Pauvre enfant ! pauvre enfant ! répétait-il. Dans les consolations qu’il essaya de donner, il mit à découvert sa philosophie. C’était celle des vieux initiés. Il convenait que le monde était absurde ; pour lui, la vérité consistait dans l’égalité, la fraternité des hommes, dans l’essor des penchants naturels du cœur ; mais la réalisation en était impossible, à cause des passions vulgaires et aveugles de la masse humaine. Les sages seuls pouvaient vivre par la pensée dans ce monde idéal entrevu par eux et s’y faire une retraite à part de la vie réelle.

L’institutrice écoutait et ses larmes s’étaient arrêtées.

— Pourquoi ne pas essayer de réaliser ces vérités dans la vie ? demanda-t-elle.

— C’est impossible. L’ambition des rois, la sottise des peuples, la cupidité, l’égoïsme détruisant sans cesse l’ordre réel, qui exige l’amour du bien, nécessitent l’emploi de la force et toutes les hiérarchies.

Elle ne répliqua pas ; mais dans ses yeux humides et rêveurs, où brillaient les espoirs de la jeunesse, il y eut une protestation.

Le lendemain, qui était son jour de congé, le jeudi, elle se mit en route, pour exécuter les ordres reçus. Elle se rendit chez diverses personnes, dit à contre-cœur sa leçon et laissa les bulletins.

La dernière maison où elle entra était celle d’un homme pauvre, mais intelligent, sabotier de son état, qui avait un peu fait son tour de France. Toute la famille, plus un apprenti, se trouvait à table. Les bulletins présentés, le sabotier les repoussa doucement.

— Voyez-vous, dit-il, je ne me dérange pas pour ça. Si je connaissais un vrai brave homme qui voulût faire les affaires pour le bien de tout le monde, à la bonne heure ! Mais autrement… Tenez, ces choses-là, ça n’est qu’une farce. Tout va comme auparavant. Ce duc et l’autre monsieur ne me sont rien et je ne suis rien pour eux. Je vois bien que ça leur ferait plaisir d’être nommés, et qu’apparemment ça fait leurs affaires ; mais les miennes, je n’en vois rien. Donc, mam’zelle, si vous permettez, vous garderez ça pour d’autres, puisque vous avez l’air d’y tenir.

— Moi ! dit-elle d’un air non équivoque, entraînée par un sentiment de confiance.

— Alors, ça vous est commandé ? — Il haussa les épaules. — Oui, faut toujours que les petits fassent les affaires des grands.

— C’est que les petits ne savent pas s’entendre, dit Sidonie, avec une certaine animation.

— Nous ne savons rien, dit l’homme.

— Il faut apprendre. Et pourquoi ne serait ce pas des vôtres que vous nommeriez, au lieu de prendre des gens qui ont des intérêts différents, et qui font leurs affaires au lieu des vôtres ?

— Sauraient-ils seulement par quel bout s’y prendre ?

— Pourquoi pas ? dit-elle. Avec un peu de patience et beaucoup de bonne volonté… Après tout, allez, le bon sens vaut l’instruction en bien des choses, et chacun sait mieux que tout autre ce qu’il lui faut.

Ils s’appesantirent sur ce sujet, convinrent que c’était une bonne idée, et que le peuple ferait mieux de faire lui-même ses affaires. Sa femme approuvait. L’apprenti et les enfants écoutaient de toutes leurs oreilles. Sidonie revint, l’âme rafraichie par cette conversation avec un homme simple et sensé, l’esprit tout occupé des idées qu’elle venait de soulever et qui lui étaient nouvelles, au fond, assez satisfaite d’elle-même. La pauvre enfant venait de se perdre. Cette conversation, rapportée, fit grand bruit dans le pays, où l’on railla fort l’institutrice et sa politique, sans vouloir songer que la pauvre enfant avait été poussée forcément sur ce terrain.

La colère du maire et l’indignation du curé furent extrêmes. Quoi ! voilà la propagande que faisait, sous leur égide, Mlle Jacquillat. Elle semait dans le pays des idées aussi détestables ! Elle excitait contre les riches et les gens considérés ! Elle arrachait au duc ces voix qu’ils se donnaient tant de peine, à rassembler ! Elle trahissait ainsi leur confiance ! Ils écrivirent au recteur et au préfet. Sidonie fut représentée comme une intrigante, imbue d’idées subversives, et dont le changement — ils voulurent bien ne pas parler de destitution — serait une satisfaction donnée à l’opinion publique. M. Favrart essaya vainement de conjurer l’orage. D’odieuses insinuations le réduisirent au silence. Mme Favrart elle-même prit une attitude pénible pour Sidonie.

À cette occasion, se produisit un certain phénomène moral : bien que l’institutrice fût généralement estimée et qu’on blâmât le maire de son animosité, dès que ce changement fut sur le tapis, la plupart le désirèrent secrètement, ceux même qui plaignaient et soutenaient Sidonie.

Le caractère humain recèle un besoin de spectacle, de nouveauté, d’émotion, qui a ses férocités secrètes. Les grandes villes l’assouvissent jusqu’à le blaser ; les campagnes l’affament jusqu’à la fureur. Là, tout accident, par cela qu’il prête aux émotions, gloses et commentaires, porte avec lui ses consolations. Il tend les ressorts qui souffrent de se rouiller ; il donne l’essor à cette éternelle courrière, l’âme humaine. Ces petites localités, contre l’esprit desquelles on proteste, non sans cause, sont des sortes de marais où, comme ailleurs, la corruption naît de la stagnation. L’ordre nouveau qui y portera la circulation, les courants de la vie intellectuelle, en élèvera du même coup le niveau moral à de subites hauteurs.

Une institutrice nouvelle à Boisvalliers ! Quel appât pour les imaginations ! On en vivrait au moins une quinzaine, un mois ! Le départ même de Sidonie était une autre source d’émotions et de préoccupations. Eût-on dû la pleurer, il aurait eu ses charmes ; car on n’a pas occasion de verser des larmes tous les jours.

— Ah ! madame, cette pauvre enfant, comme elle était pâle ! L’avez-vous vue ? Elle regrette tant Boisvalliers ! qui sait ?… On a été bien dur envers elle. Elle avait ses petits ridicules et ses défauts, mais… Avez-vous vu quand elle a dit adieu au chien des Favrart ? ça m’a fait venir les larmes. Après tout, ce n’étaient pas de mauvaises personnes : un peu fières au commencement ; mais depuis que les belles robes sont usées. Pauvres gens ! Et l’on ne sait pas encore qui on aura. Savez-vous ? Je tiens de bonne source.

Au chagrin d’une défaveur qui l’humiliait, à la peine de quitter des habitudes faites, des sympathies et des souvenirs toujours chers, à de secrètes souffrances, se joignaient pour l’institutrice les dépenses du déménagement, énormes pour un tel budget. Il fallut se priver, s’humilier, subir mille piqûres et enfin laisser une dette à Boisvalliers. Mme Jacquillat partit malade et Sidonie cruellement ulcérée. Une seule impression lui causa une douceur mêlée de poignant regret : c’était le sentiment qu’elle avait inspiré à M. Favrart et dont elle ne vit la profondeur qu’au moment de leurs adieux. Du jour où fut décidé le départ de Sidonie, ce vieil érudit au cœur d’enfant se montra bouleversé, mais resta silencieux. À la dernière heure, quand elle vint elle-même, vivement émue, lui serrer la main, une larme roula sur la joue du capitaine.

— Vous m’étiez nécessaire, murmura-t il.

C’en était trop pour la pauvre enfant ; elle fondit en larmes, et ce fut une scène bien touchante en vérité pour les voisins et voisines qui entouraient la charrette, lorsqu’elle y monta, le visage couvert de son mouchoir.

  1. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.
  2. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.
  3. Voir la République française depuis le 26 décembre 1871.