L’Institutrice/2

CHAPITRE II

Sur l’émotion et les soucis de cette installation de Mmes Jacquillat à Boisvalliers, l’hiver avait passé. Quelque amère qu’eût été la déception de Mme Jacquillat de n’avoir pas même un petit salon pour recevoir, il avait bien fallu en prendre son parti. La nécessité est un argument qui ne manque jamais son effet. Sidonie avait cédé à sa mère la plus grande des deux petites chambres, et le canapé, grâce à Dieu, y avait pu loger, ainsi que deux fauteuils, la grande glace, la pendule et les vases qui l’accompagnaient, et même restait-il au milieu entre le lit et les autres meubles, une place pour passer, et l’on pouvait ranger là-dedans cinq personnes assises, très rapprochées, il est vrai ; mais ce n’en était que plus commode pour causer. Il n’y eut que la table ronde, dont il fallut de toute nécessité se priver, sous peine de ne meubler la maison que pour les meubles eux-mêmes ; ce qui, sans être tout à fait en désaccord avec l’usage, eût été cependant le pousser trop loin. On dut la déposer, bien enveloppée, sous le hangar, où Mme Jacquillat, en passant, la saluait d’un soupir, toutes les fois qu’elle se rendait au jardin. Un des fauteuils, posé sur l’estrade dans la classe, servit de trône à l’institutrice, et un autre au coin de la cheminée marqua la place de Mme Jacquillat, instituée maîtresse d’ouvrages manuels. Cette cruelle décadence de meubles qui avaient fréquenté la meilleure compagnie de Versailles eut pourtant son utilité ; car ces fauteuils contribuèrent au bon ordre de l’école. À notre époque, où les peuples sont encore impressionnés par le luxe qu’ils fournissent à leurs souverains, où la plupart des hommes de renom, de science et d’esprit, briguent encore des crachats et des cordons, on ne s’étonnera pas, j’imagine, que de petites filles à demi sauvages éprouvassent une crainte respectueuse devant la majesté de ces vieux velours, et que sur de tels siéges leurs institutrices eussent pour elles plus de prestige que sur d’humbles chaises de paille. Certains, je le sais, en souriront de pitié. Mais pourquoi ? simplement parce qu’il s’agit de fauteuils vieux et passés de mode. Mais, neufs et sortant de chez Gagelin ?… avez-vous calculé le plus ou moins d’inflexions respectueuses que ces chefs-d’œuvre de tapissier ont mis l’autre jour dans votre bouche, vis-à-vis de leurs possesseurs ? Ce n’est donc là que chose relative. Après la nécessité, vint l’habitude, autre grand agent de résignation humaine. Chez notre espèce, comme chez toutes celles de ce monde, la vie cherche sa voie par les chemins qui lui sont ouverts, et s’écarte bientôt de ceux qui lui sont fermés. La racine qui ne peut plonger s’étend ; la source, quand elle ne trouve plus de pente, monte ; l’homme, quand il ne peut monter, descend. Beaucoup de choses et d’êtres stagnent et languissent, faute d’écoulement et d’action ; et même dans l’ordre humain, ils sont rares ceux qui tendent leurs forces contre l’obstacle, résolus à le détruire ou à périr.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 30 décembre 1871

(5)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[1]


Dans l’existence si étroite et d’abord si douloureuse de l’institutrice et de sa mère, peu à peu les angles aigus s’émoussèrent ; les privations devinrent moins sensibles ; le souvenir de la vie passée peu à peu devint moins présent, et la vie présente prit forcément plus d’empire. On se cuirassa contre les désagréments ; on se plut aux avantages. Le petit jardin fut pour Sidonie la source de doux plaisirs ; elle y cultiva des fleurs qu’elle aimait, des légumes qui aidaient à l’entretien du petit ménage. En de telles conditions, l’existence matérielle devient un but, peu enivrant sans doute, bien insuffisant, mais qui pourtant remplit ce premier besoin de l’esprit humain d’avoir un but à atteindre, une œuvre à produire. Toute l’industrie, toute l’ingéniosité, tous les efforts de ces deux femmes furent consacrés à ne pas mourir de faim avec les 400 francs que l’État accorde aux institutrices, augmentés des 200 francs de pension que recevait Mme Jacquillat. C’étaient 50 fr. par mois pour leur nourriture, leur chauffage et leur blanchissage. Heureusement, elles se trouvaient amplement pourvues de vêtements, du moins pour leur condition actuelle, trop bien pourvues même, on l’a vu, au jugement du village. Déjà épuisées de ressources au départ de Versailles, Les frais de ce changement de résidence les avaient laissées presque sans argent dès les premiers jours. Le petit jardin abandonné ne produisait rien ; il fallait tout acheter, et les marchands du village avaient, vis-à-vis de ces étrangères pauvres, une certaine froideur, qui eût écarté d’avance toute demande de crédit, au cas où la fierté de ces dames leur eût permis d’y penser. Épouvantées du dénûment absolu qui les menaçait, elles se décidèrent alors, non sans regret, à s’adresser à leur fils et frère, Armand Jacquillat, alors professeur de cinquième à Blois. Ce fut la mère qui écrivit. La réponse se fit attendre. Elles étaient à leur dernier sou quand arriva enfin une lettre chargée contenant un mandat de 50 francs.

« J’ai eu assez de peine à les ramasser, écrivait Armand. Il ne faut pas t’imaginer, ma chère maman, que parce que j’ai des appointements supérieurs à ceux de Sidonie, je sois un Crésus. Dans cette galère de l’Université, il n’y a que des pauvres, et je regrette amèrement que mon père ait eu l’idée de m’y fourrer, lui qui en connaissait les inconvénients. Je suis dans une assez bonne pension, mais chère ; il me faut, outre ma chambre, un cabinet pour mes élèves. J’ai quelques leçons particulières ; — puis il faut que j’aille dans le monde, et que je sois bien mis, ma seule planche d’avenir étant un bon mariage. Une chemise par jour, deux paires de gants par semaine, des attentions quelquefois coûteuses pour les maîtresses de maison qui me reçoivent, et surtout pour la proviseuse, les cigares, le café, la pension, le logement, et pour tout cela quinze cents francs d’appointements, c’est un problème à devenir fou. Au moins vous n’êtes forcées à rien de tout cela dans votre village, que je me surprends à désirer parfois, pour y échapper à tant de soucis « dans une paix profonde » et y refaire l’équilibre de mon budget. Ma foi, la vie de garçon, dans des conditions si étroites, n’a point de charmes, et si je pouvais trouver une jeune personne à ma convenance, pourvue seulement d’une soixantaine de mille francs de dot, tu aurais une bru. » La lettre se terminait par beaucoup de tendresses et de câlineries pour la chère maman et la petite sœur, et ces passages, elles les relurent plusieurs fois. Pourtant cette lettre les rendit tristes, Sidonie surtout ; elle avait beau faire, elle voyait toujours ce chiffre des appointements de son frère… se poser à côté du sien, à elle : quatre cents francs. Elle se rappelait avoir entendu dire souvent à son père en parlant d’Armand : Ce garçon-là me coûte plus de vingt mille francs. Quand l’image de son frère se présentait à sa pensée, c’est au café qu’elle le voyait, un cigare aux lèvres, jouant au billard, ou buvant avec des amis, ou bien au bal, élégamment mis, et courtisant de belles jeunes filles ; alors le cœur lui battait très fort ; elle devenait tremblante d’émotions confuses, et se sentait inondée d’amertume.

Pourquoi ? Elle ne voulait pas se le demander. Elle ne voulait pas le savoir : elle en rougissait. Mais le moindre mot lui donnait envie de pleurer ; le soir, se sentant vaincue, elle s’enfuit dans sa chambre et fondit en larmes. Elle se sentait enfermée dans cette école comme dans un tombeau.

Elle avait d’ailleurs les nerfs ébranlés par les angoisses précédentes. Depuis trois jours, elles ne vivaient que de pain, et Sidonie voyait avec douleur s’altérer la santé de sa mère, parvenue à l’âge où un tel changement de régime est funeste.

Cependant, elle avait 20 ans. Au printemps les orages passent vite, et le soleil recommence à briller au milieu des nuages même. Le travail aussi, même le plus ingrat, s’il ne console, au moins suspend la douleur. Les journées de la jeune institutrice étaient bien remplies. À peine avait-elle pu faire sa chambre, tresser ses cheveux, s’habiller et tremper dans du lait un morceau de pain, que les enfants déjà entraient dans la classe ; il était huit heures. À midi, on avait récréation jusqu’à une heure, pour le repas ; puis trois heures de classe, de nouveau. À quatre heures, en hiver, déjà le jour tombe. Sidonie aidait alors sa mère à préparer le dîner, ou bien, comme ce dîner n’avait rien qui pût occuper deux personnes, parfois elle sortait un peu prendre l’air, faire une commission, ou entrait un moment chez les Favrart. Le plus souvent, c’était Léontine qui, bien plus en peine de ses heures, accourait dès la fin de la classe et s’installait pour babiller au foyer de l’institutrice, ou se faisait accompagner par elle dans le village. Elles allaient ainsi, tantôt chez l’épicière, tantôt chez la repasseuse, ou chez le messager de Beauvais, qui demeurait tout à l’entrée de Boisvalliers. Chemin faisant, on rencontrait toujours quelqu’un avec qui échanger un mot, et toujours, pour échanger au moins un salut, le jeune Moreau, devant la maison duquel il fallait passer, et qui se trouvait généralement à cette heure-là occupé à fumer un cigare dans la rue devant sa porte. Quelquefois elles le rencontrèrent aussi chez les marchands ; on revenait alors en causant familièrement ; le cigare était de la partie ; mais Mlle Favrart supportait assez patiemment les inconvenances du jeune homme.

— Pardonnons-lui, car il ne sait ce qu’il fait, disait-elle parfois avec un léger haussement d’épaules, à son amie.

D’autres fois, cependant, plus impatientée, elle s’écriait :

— Moi, je n’ai connu jusqu’ici que des officiers, c’est-à-dire les hommes le plus galamment polis vis-à-vis des femmes ! Avoir maintenant affaire à de pareils rustres !

Et elle embrassait Sidonie, en lui disant :

— Suis je heureuse au moins de vous avoir ici pour compagne, au lieu d’une petite grisette mal décrassée, sur laquelle je devais compter !

Il était évident toutefois que la société de Sidonie ne suffisait pas à Léontine ; car elle revenait sans cesse à poursuivre de son attention sarcastique les deux seuls jeunes gens du lieu, voire même quelquefois M. le curé.

Pour Sidonie, l’intimité de Léontine lui était précieuse, en ce qu’elle lui fournissait une distraction bien utile, et ce contact de la jeunesse nécessaire aux jeunes ; mais c’était peut-être une distraction plus qu’une joie. Du moins, n’était-elle pas sans mélange. La personnalité de Léontine, si vivante, si pleine d’entrain, souvent très aimable, débordait de tous côtés, étouffant ses voisines, sans y prendre garde. Dans le ménage pauvre de ces deux femmes qui, gardant leur ancienne fierté, rougissaient de leurs privations, elle allait et venait sans cesse, ne respectant rien, surprenant tout. Elle apportait de petits cadeaux et les remettait d’un air bon enfant, mais avec un air de supériorité qui mêlait au plaisir de les recevoir un sentiment d’amertume. Et puis, de temps en temps, quelque réflexion mordante ou quelque mot dédaigneux qui, sans qu’on pût trop s’en fâcher, froissait pourtant l’amour-propre. Plus souvent, il est vrai, des épanchements, des gentillesses, des caresses, qui faisaient tout pardonner. Sidonie, quelquefois secrètement mécontente, s’estimait donc heureuse malgré tout de cette amitié.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 31 décembre 1871

(6)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[2]


Pour ses devoirs d’institutrice, Sidonie les remplissait avec ponctualité, en conscience ; mais sans goût, il faut le dire : — l’enseignement est une vocation, — c’est-à-dire une passion ou un supplice. Cette vérité, que pourraient révéler tous les professeurs et toutes les mères, est une de celles que l’humanité se cache soigneusement à elle-même, afin de pouvoir continuer à confectionner des instituteurs — comme des médecins — au hasard des convenances de famille et de position sociale, d’où tant de morts cérébrales et autres. Ainsi que la plupart des instituteurs, Sidonie avait pris cette profession pour gagne-pain. Sa vocation était tout entière dans sa pauvreté. Elle tenait à remplir son devoir ; mais il restait une chose étrangère à elle ; c’était une tâche qu’elle prenait telle qu’on la lui avait donnée, une consigne à laquelle elle ne soupçonnait même pas qu’on put rien changer. C’était avec une bonne foi complète qu’elle regardait l’enseignement comme tout entier contenu dans l’abécédaire choisi par l’Université, dans l’arithmétique, dans la grammaire de Noël et Chapsal. On lui avait remis la lettre ; elle la transmettait. Son esprit demeurait ailleurs, dans ses souvenirs, dans ses regrets, dans quelques rêves lointains et vagues, dans ce fond d’espérance qui n’abandonne jamais les jeunes cœurs.

Elle était bonne pour les enfants, mais sans affection, et patiente plutôt que douce. Elle enseignait régulièrement et avec assez de clarté ; mais la classe restait froide et tout le monde, élèves et maîtresse, comptait l’heure. Sidonie, quant à elle, agissait en conscience, renouvelait chaque jour son effort ; mais le sens énergique de l’enfance n’admet pas ces héroïques duperies, et les fillettes, condamnées à l’ennui de par l’Université, protestaient de leur mieux, comme partout, en rusant avec la tâche et la discipline. Il va sans dire, comme partout aussi, que les progrès étaient lents.

En pareille occurrence, la sagesse des nations n’a qu’une voix : punir ! c’est-à-dire dompter par le châtiment et la peur l’esprit rebelle, démontrer la beauté de la science par l’horreur des coups. La suppression des punitions corporelles, n’a pas été un changement de système, mais un simple changement d’application. On a cessé de frapper le corps pour frapper l’esprit. En quoi le châtiment corporel est-il plus humiliant que le châtiment de la volonté ? L’écolier, qui n’a pas de ces finesses, préférerait un coup de palette à une heure de pensum, c’est plus tôt fait. Le premier n’offense la sensibilité qu’un moment, l’autre punition attaque le principe même de la vie enfantine, le mouvement déjà si combattu par les longues heures de classe.

La jeune institutrice regrettait de punir ; mais elle s’y croyait obligée. Or le système, une fois entrepris, mène loin ; il a comme tout autre sa logique ; si la dose première de mal infligé ne suffit pas, que faut-il faire ? la doubler évidemment ; frapper de plus en plus fort, puisqu’il s’agit d’une lutte entre deux volontés ennemies, où le salut de l’école exige que le maître ait la victoire. Lutte cruelle, dangereuse, où l’oppresseur n’est pas le moins à plaindre par le danger de sa dignité, la souffrance de son orgueil et l’inquiétude du succès. Car, arrivée à un certain point, la logique du système se dérobe devant la loi ; aux prises avec un caractère énergique, l’instituteur est vaincu d’avance, puisqu’il ne peut ni blesser ni tuer le révolté. Fondé, comme tous les autres gouvernements, sur le droit de la force, le gouvernement scolaire est le seul qui soit privé de la solution suprême, la peine de mort. Il a bien la captivité, mais si courte, si tempérée par le pouvoir des parents contre l’ennemi ! Sa tâche est donc aussi difficile que son action est incomplète, et ce n’est pas sans raison que la carrière enseignante passe pour une galère, où seuls consentent à ramer les malheureux soumis aux dures lois de la misère. Les deux conscriptions, enseignante et militaire, sont considérées comme équivalentes.

Imbue de l’esprit d’autorité, trop jeune encore pour oser penser par elle-même, Sidonie éprouvait toutes les fatigues, toutes les susceptibilités, toutes les amertumes de son emploi, et répétait, après tant d’autres, en soupirant, qu’instruire les enfants était une tâche bien ingrate.

Elle ajoutait : « surtout à la campagne », car n’ayant jamais enseigné ailleurs, elle pensait volontiers, non sans apparence de raison, que le peu d’intelligence de ses élèves tenait à leur race et à leur milieu. Il y avait là, au fond, un sentiment de mépris qui diminuait son espoir d’agir sur ses élèves d’une façon heureuse et achevait d’enlever à sa tâche tout attrait.

Les soirées se passaient entre elle et sa mère, dans le labeur assidu de l’aiguille. Ne pouvant payer aucun service, ne fallait-il pas tout faire soi-même, tricoter les bas, raccommoder les vêtements et les transformer un peu, par besoin d’élégance et de fraîcheur ; la pauvre enfant était encore à cent lieues de comprendre que sa position lui interdisait d’être jolie. Dès ce moment, pourtant, l’imputation de coquetterie était attachée à son nom, et l’on ne parlait pas dans le village et les environs, de l’institutrice de Boisvalliers, sans ajouter : Vous savez, celle qui aime tant la toilette !

Le dimanche, Mmes Jacquillat allaient d’habitude passer la soirée chez Mme Favrart, où elles dinaient aussi de temps en temps. Elles y rencontraient invariablement le même personnel, c’est-à-dire les Urchin, le curé et le jeune Moreau, auxquels se joignait parfois l’instituteur, M. Maigret. Celui-ci était un homme doux, passif et bien avec tout le monde. Marié, père de famille ; mais sa femme, une paysanne, ne fréquentait point la société.

Le whist ou le boston pour les grands parents ; le loto, le jeu d’oie ou le trente et un pour la jeunesse, faisaient toujours le charme de ces soirées, que Sidonie, tout d’abord, trouva plus que monotones. Mais qu’étaient donc les journées à Boisvalliers ? Au bout de quelques semaines, elle se surprît à attendre le dimanche avec plaisir, et son imagination, lasse d’errer dans le vide, s’en prit aux faits et aux personnages de la réunion. Aux faits ! y en avait-il dans cette succession, toujours la même, de cartes jetées et de numéros tirés, de mots convenus, de rires affectés, de propos fades et de cerveaux endormis ? Oui, les proportions changent ; mais le monde de l’infiniment petit a ses causes, ses effets, ses différences et même ses révolutions. Comme on arrive au bout de quelques instants à voir clair dans une cave, comme on découvre des populations dans un verre d’eau, comme le besoin fait taire les délicatesses du goût, ainsi, peu à peu, la jeune fille en vint à trouver dans ce milieu des incidents pour l’esprit, des intérêts pour le cœur. Après tout, le fond humain se trouvait là comme ailleurs, moins varié, moins large, moins affiné seulement. Mais chacun de ces personnages, qui se fut anéanti dans la foule, recevait de son quasi-isolement une grande importance, et se détachait en lumière sur le fond obscur du tableau. Vis à-vis du troupeau villageois, seul objet de comparaison, ils devenaient l’idéal.

L’école, — et nous avons vu ce qu’était l’école pour Sidonie, — l’intimité un peu sèche, parfois difficile de Léontine, le raccommodage des bas et des vêtements, le souci de l’épargne, poussée jusqu’à ses dernières limites, et les distractions du dimanche soir, voilà donc tous les éléments positifs dont se composait la vie de l’institutrice. Était-ce bien suffisant ?

Elle ne le trouvait pas et portait en confession à l’oreille du curé ses dégouts de la tâche, sa langueur morale, son manque de résignation, d’âpres tristesses qui la saisissaient parfois sans cause déterminée. Cet homme, auquel en public elle parlait à peine, revêtu d’un surplis dans la boîte du confessionnal, devenait tout à coup son confident plus intime qu’elle-même ; car il fallait expliquer, sonder, commenter. « Le devoir, disait-il sans cesse, doit vous suffire. » Elle aussi voulait le croire, mais non point son cœur, qui, saisi d’inquiétude, aspirait à des joies vivantes, ou, du moins, à des devoirs plus personnels et plus doux.

Au printemps, une passion la prit, ce fut le soin du jardin. Elles avaient fondé sur sa culture beaucoup d’espérances. En présence des lacunes de leur budget, leur imagination effrayée s’en était prise aux récoltes possibles et même improbables que leur devait fournir ce petit coin de terre, qui devint pour elles le champ des rêves. Mais si la terre donne plus qu’elle n’a reçu, pourtant lui faut il faire des avances ; le prix des engrais, de la main-d’œuvre, effraya les deux pauvres femmes.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 3 janvier 1872

(7)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[3]


Sidonie prit une résolution énergique : un matin des premiers jours de mars, dès l’aube, elle se leva, alla au jardin, prit une bêche qu’elle avait achetée la veille, et, posant sur la bêche son petit pied, comme elle avait vu faire, elle commença de creuser la terre. D’abord, elle fut tout émerveillée de trouver la chose plus facile qu’elle n’avait pensé ; il y avait eu les précédentes nuits des pluies douces qui avaient lentement pénétré le terrain et l’avaient rendu friable ; le tranchant de la bêche s’y enfonçait facilement ; seulement la terre était un peu lourde à soulever ; mais elle s’émiettait si bien, et le petit coin de guéret déjà obtenu avait si bonne mine ! On l’eût dit fait vraiment par un homme, si bien que, pendant les premières minutes, Sidonie ne douta point qu’elle n’eût fait en peu de temps d’abord le carré, puis le jardin tout entier. Au bout d’un quart d’heure cependant, elle se sentit hors d’haleine ; les mains lui faisaient mal, et ses jambes tremblaient un peu. S’appuyant sur la bêche fichée en terre, elle se redressa en respirant largement. Oh !… que devint-elle en apercevant, de l’autre côté de la haie, deux yeux qui la regardaient ? et quels yeux, ceux du jeune Moreau !

Ce jardin de l’école était une bande de terre assez longue, accidentée de pommiers, de pruniers et de cerisiers en plein vent, que bornait à droite de la maison le mur de M. Favrart ; à gauche, entre deux haies, un sentier par lequel on se rendait du village à la rivière. Au bout, des prés parmi lesquels la ligne ondulée des grands peupliers marquait le cours du Thérain. C’était à ce bout du jardin, où le sol en pente et bien exposé au soleil réclamait les premières cultures, que Sidonie était venue travailler, un peu aussi parce qu’elle s’y croyait moins exposée aux regards curieux ; et voilà que précisément ce jeune homme… Les joues de Sidonie, déjà empourprées par la fatigue, se colorèrent encore ; elle s’efforça de sourire ; mais l’embarras et la contrariété se peignaient dans ses yeux. Elle était au fond très mortifiée ; car enfin comment se trouvait-elle ? Une jupe du matin, une petite veste de flanelle par dessus sa camisole, et ses cheveux qui, débordant de dessous son bonnet de nuit, s’étaient répandus sur ses épaules. N’était-ce pas inconvenant ?… Oh ! qu’elle en voulait à cet indiscret !

Il ne semblait pas qu’il s’aperçût de sa faute, car il avait l’air tout charmé, et dans ses yeux brillait une clarté comme la lumière du matin dans la rosée.

— Quoi ! mademoiselle Sidonie, c’est vous qui bêchez votre jardin ?

— Oh ! répondit-elle, sans pouvoir revenir de sa confusion, c’est seulement pour voir… pour m’amuser.

— Eh bien ! vous ne vous y prenez pas si mal ; mais vous en auriez pour longtemps, au moins. Avez-vous un journalier ?

— Non… pas encore. Nous avions parlé à Grollard ; mais il demande si cher !

— C’est un paresseux ; ne le prenez pas. Je vous enverrai quelqu’un de raisonnable, et en attendant, ne vous fatiguez pas comme ça. Diable ! je n’ai pas votre courage, moi. Je n’en bêcherais pas tant ! Vous feriez mieux de venir m’aider à prendre du poisson.

— Oh ! vous allez à la pêche ?

— Oui, c’est pourquoi je me suis levé si tôt, parce qu’autrement j’aime bien à rester au lit. Mais quand on veut que ça morde, il ne faut pas attendre que la truite ait déjeuné. Comme ça, vous ne venez pas m’aider, mademoiselle Sidonie ?

— Oh ! je ne puis pas.

— Bah ! pourquoi ? Vous me porteriez bonheur. Le poisson viendrait pour vous voir et crac…

Le madrigal manquait d’élégance ; mais il y avait longtemps que Sidonie n’avait entendu de compliments ; et puis, il y a dans la jeunesse en elle-même une poésie qui dépasse de beaucoup celle du langage et le supplée. Quand Ernest Moreau se fut éloigné, Sidonie se retrouva tout émue, tout agitée. Elle revint à la maison, et tout d’abord, en entrant dans sa chambre, alla se mettre devant son miroir… Arrivée toute sérieuse, bientôt un joli sourire vint éclairer son visage. C’était étrange, mais en vérité ce négligé, tout laid qu’il fût, lui allait très bien. On eût dit que ces mèches de cheveux s’étaient arrangées… Le hasard est-il une bonne fée ? ou bien y a-t-il de vieux et jeunes hasards ? Elle perdit toute inquiétude, s’habilla en fredonnant et fut pendant toute la classe d’humeur indulgente.

Ce n’était d’ailleurs qu’un incident, seulement dans ces vies dormantes le moindre incident va jusqu’au fond. Le jeune Moreau tint parole ; il envoya un journalier raisonnable et consciencieux, mais celui-ci ne pouvait commencer la besogne que la semaine suivante, d’ici-là, Sidonie, en s’y donnant chaque soir et chaque matin, eut levé son carré.

— C’était toujours cela, se disait-elle, en jetant sur son ouvrage un long regard satisfait. Cela fait, avec quelle joie elle traça les sillons, où elle enfouit les quartiers de pommes de terre avec leur germe violacé, puis, au bas du carré, bordant la haie, quelques rangs de petits pois ; déjà elle les voyait couvrir le terrain de leur feuillage d’un vert tendre, parsemé de fleurs blanches, où tranchaient çà et là quelques fleurs rougeâtres, et s’affaissant sous le poids des gousses pleines. Après que le journalier eut levé tout le terrain, ce fut Sidonie elle-même qui, mal aidée par sa mère, sema, planta, fit toute la besogne, longue et dure assurément pour des membres si peu habitués à ce travail. Le jeudi, la matinée, le dimanche étaient de bons jours, qui avançaient bien l’ouvrage. Brisée de fatigue, au bout d’une heure, elle se laissait aller sur l’herbe des allées ; mais peu de temps après, se relevait souriante, et recommençait. Les premières éclosions de ses graines lui avaient donné tant de courage, on pouvait dire tant d’amour ! À voir le cotylédon enfant écarter la terre et naître au monde lumineux, elle tressaillait d’une émotion douce et sacrée, qui éveillait en elle des rêveries, des attentes mystérieuses. Ces naissances lui étaient dues ; elle avait préparé leur berceau, elle y avait couché de ses mains les graines endormies, et maintenant les voyait croître, toutes charmantes, et petites comme elles étaient déjà, si habiles, pleines du sentiment de leur destinée, soucieuses de vivre, ingénieuses à tourner l’obstacle, buvant à longs traits l’eau et le soleil, chacune avec sa physionomie particulière, les unes s’élevant d’étage en étage, comme de petites tours ; les autres s’étalant de plus en plus sur le sol, le cœur élargi des caresses de l’air, des bienfaits de la rosée et de la lumière.

La nature, au printemps, a, pour tout être doué du sens poétique, un charme pénétrant, mais qui n’est bien éprouvé dans sa profondeur intime que par ceux qui ont eux-mêmes cultivé la terre, ouvert son sein fécond, épié ses forces mystérieuses, saisi quelques-uns de ses secrets, respiré sa puissante haleine. Pour ceux-là surtout elle est la nourrice, l’amie, le grand génie familier. Ce charme que le paysan éprouve instinctivement, Sidonie en avait conscience. Dans ces joies, dans ce travail plein d’ardeur, le babillage de Léontine la venait troubler. Mlle Favrart traitait dédaigneusement ces soins.

— Ma chère, disait-elle, vous gâtez vos mains. Comment pouvez-vous travailler tant ? Je ne sais comment vous faites.

Et, quand elle ne parvenait pas à entraîner Sidonie à la promenade, elle s’éloignait en boudant.

Une autre gêne, c’était d’être exposée aux regards dans ce jardin, qui, de deux côtés, n’avait pour clôture que des haies d’aubépine, dont les feuilles luisantes sortaient à peine du bourgeon. Les préjugés du riche sont adoptés et soigneusement cultivés par le pauvre. Le pas qui retentissait dans le sentier cessait tout à coup de se faire entendre, et une voix montée sur le ton de la compassion s’écriait :

— Eh donc ! mamzelle, c’est vous qui piochez vot’terre ? Faut il !… Ça doit bien vous fatiguer !

Sidonie avait beau s’interrompre et dire d’un air insouciant :

— Oh ! non, pas du tout ; je ne fais que les semis.

On observait qu’elle était bien rouge, et que les journaliers étaient chers. Volontiers, le paysan se venge sur le bourgeois pauvre de l’insolence des riches.

Il y aurait eu pour Sidonie et sa mère un moyen de ne pas souffrir de ces piqures, c’eut été d’abdiquer toute prétention à une suprématie de rang. Mais elles n’avaient garde d’y songer.

Et pourtant, ce n’était pas du côté du sentier fréquenté que les yeux de Sidonie se portaient le plus souvent, mais vers la haie qui séparait le jardin des prés Moreau.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 4 janvier 1872

(8)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[4]


Jamais, aussi longtemps du moins que l’homme sera le seul objectif de la femme, les regards d’une vieille voisine et ceux d’un jeune homme n’auront pour une jeune fille la même importance. Vous eussiez interrogé Sidonie là-dessus, qu’elle vous eut assuré qu’il était désagréable d’être si peu chez soi, et d’être exposée à voir apparaître une figure d’homme au moment où l’on s’y attendait le moins. C’est pour cela qu’elle s’y attendait toujours, et que dans l’ardeur du travail comme dans l’abandon de la fatigue, elle ne cessa d’être digne du pinceau d’un peintre par la grâce et la chasteté. Quand la femme n’est pas artiste par nature, elle le devient par situation.

D’ailleurs, l’indiscrétion du bel Ernest était peu matinale, et c’était surtout le soir que, frôlant la haie, il adressait à Mlle Jacquillat un salut suivi de quelques paroles, quand elle n’était pas trop loin. Si Léontine à cette heure-là se trouvait près de son amie, ce qui arrivait souvent, elle s’approchait de la haie, Sidonie la suivait, et un colloque plus ou moins animé s’engageait. C’était Léontine surtout qui en faisait les frais. Elle s’y montrait piquante, malicieuse, on eût pu dire agaçante ; et la courtoisie peu solide du jeune Moreau, mise à l’épreuve par ces incessantes escarmouches, y succombait parfois, avec assez de dommage pour la dignité de Mlle Favrart. Celle-ci ripostait alors vivement, rompait la conversation en emmenant Sidonie. Une fois, la jeune institutrice demeura, et d’une voix douce reprocha au jeune homme son impolitesse.

— Aussi, dit-il durement, on ne peut savoir ce qu’elle pense, ni ce qu’elle veut… Ah ! vous valez bien mieux, vous, ajouta-t-il en regardant Sidonie d’un œil où brillait… Était-ce de la tendresse ? ou simplement cet éclat que la jeunesse, comme le soleil, prête à tout ce qu’elle touche. Sidonie devint toute rouge et prit à peine le temps de lui souhaiter le bonsoir.

Léontine avait-elle eu raison de prétendre qu’à la longue on devenait moins difficile à Boisvalliers ?

Il est certain que le jeune Moreau occupait une position très forte : il était le seul. M. Urchin avait les avantages du rang et de la fortune, mais non de la jeunesse. En outre, il habitait assez loin de Boisvalliers et y venait rarement. Tout être se tourne vers sa destinée. La femme, la jeune fille surtout, n’a, selon nos usages, que l’amour. Un chimiste capable d’analyser les pensées eût trouvé l’image indécise du bel Ernest au fond des préoccupations de la rêveuse Sidonie, comme de la railleuse Léontine. Elles ne se promenaient guère sans songer à le rencontrer et ne le rencontraient jamais sans autant de plaisir réel que d’indifférence affectée. Était-ce attrait de l’imagination ou penchant du cœur ? Qui le sait, quand la femme elle-même l’ignore ? Nos mœurs l’obligent à confondre tout cela.

Ensemble, elles sortirent du jardin, un soir, par une ouverture de la haie, qui donnait dans le sentier. Là, elles prirent l’une et l’autre un air indécis ; mais sur ce point, il n’y avait à choisir qu’entre le village et les prés. Or, les fumiers du village, émouvés par le soleil, sentaient mauvais, tandis que dans les prés, semés de serpolet et de sauge, boutonnaient déjà les marguerites ; elles allèrent donc ainsi jusqu’à la rivière. Ce n’était pas, à bien prendre, risquer de rencontrer les Moreau, dont la maison était assez loin de là, sur la droite, séparée des prés par un chemin. Elles prirent à gauche. La rivière fait un coude à cet endroit, le long d’une allée de peupliers, conduisant au village voisin. Le soleil couchant éclairait ces peupliers, faisant reluire leurs feuilles encore toutes jaunes au sortir du bourgeon ; au bas de la berge, on voyait de petites boules jaunes, pâteuses, armées d’un bec noir, la veille encore habitantes du monde occulte de l’œuf et du germe, qui barbotaient sous la surveillance d’une oie blanche et grise, aux ailes puissantes, au cou menaçant ; des papillons jaunes, lourds, humides encore, échappés de la chrysalide, passaient d’un vol incertain ; des moucherons dansaient dans les rayons ; et sur l’eau tranquille, s’étalaient dormantes les grandes feuilles du nénuphar. La tête de Sidonie ployait sous le poids de vagues rêveries ; elle ne suivait qu’à demi la conversation de Léontine, qui, impitoyablement, au travers de tout cela, traitait son sujet favori : les souvenirs du monde élégant où elle avait jusque-là vécu.

Elles aperçurent un homme, venant à elles dans l’allée. C’était Ernest Moreau. Il les aborda poliment ; il avait l’air, ce jour-là, très doux. Pourquoi Léontine fut-elle si méchante ? Sidonie en souffrit vraiment ; pour la première fois, à l’air dont il prit tout cela, elle pensa que ce jeune homme ne manquait ni de douceur ni de bonté ; elle en fut même attendrie. Ils revinrent bientôt sur leurs pas ; Léontine bataillait toujours, mais plus doucement ; elle dépassa le sentier qui ramenait au village, s’engagea dans les prés le long de l’eau, et Sidonie la suivit sans y songer. Le bateau des Moreau se trouvait là sous les aulnes, coupant l’eau qui se ridait autour de sa quille. Ernest y sauta, prit la perche et invita les jeunes filles à monter. Sidonie n’osait pas ; elle craignait que ce ne fut pas convenable. Mais Léontine mit le pied sur la barque en disant :

— Nous fier à vous !

Le jeune homme, la tirant brusquement par la main, la fit asseoir, et Sidonie n’osa refuser de suivre sa compagne. Le bateau glissa sur l’eau profonde. Léontine jasait toujours, et Sidonie eût voulu ne pas entendre sa voix, qui lui gâtait le grand silence ; elle se sentait le cœur plein, au point que pleurer lui eût semblé délicieux ; mais il eût fallu que Léontine ne fut pas là. En levant les yeux, elle vit Ernest, qui la regardait ; il avait un sourire aux lèvres, mais ses yeux étaient rêveurs et son regard d’une douceur extrême. Debout dans le bateau entre elle et la rive, il se détachait sur les arbres illuminés du soleil couchant. Elle baissa les yeux et ressentit une grande émotion. Jusque-là, elle avait entendu dire qu’Ernest était beau garçon, mais elle venait seulement de le trouver beau suivant elle-même. À partir de cet instant, elle se replia sur son trouble et n’entendit plus ce qui se disait près d’elle, jusqu’au choc de la barque touchant le bord.

Elle eut désormais dans sa vie une préoccupation qui l’agita d’émotions diverses, mais soigneusement cachées. À peine se les avouait-elle tout au fond du cœur. Les jours où elle rencontrait Ernest furent seuls des jours lumineux, vivants ; les autres ne comptaient que comme intervalles à franchir et ne lui servaient qu’à commenter en ses heures de solitude l’air, les gestes et les paroles du jeune homme pendant leurs entrevues. L’admirait-elle beaucoup ? Non, peut-être. Elle savait bien qu’il était un peu lourd dans ses manières, un peu fat ; mais ces défauts, parce qu’ils étaient les siens, ne lui déplaisaient pas ; elle n’éprouvait pas le besoin de les lui ôter ; elle se disait de lui, le cœur ému, qu’il était beau, loyal ; elle en était sûre. Les coquetteries de Léontine l’agaçaient ; elle les lui pardonnait, cependant, parce que c’était grâce à cette coquette humeur de Mlle Favrart que leurs entrevues avec Ernest étaient plus fréquentes. Du reste, il était aisé de voir que le jeune homme, de son côté, s’y prêtait de tout son vouloir. Mais laquelle des deux l’attirait le plus ? On n’eût su le dire, et pourtant bientôt Sidonie crut le savoir. Inégal, impoli parfois vis-à-vis de Mlle Favart, il était toujours doux et respectueux pour l’institutrice, et dans cette douceur, elle devina ou crut deviner de la tendresse. Un seul mot d’ailleurs, une attention la touchaient jusqu’au fond de l’âme. Quand ils n’étaient que tous trois, cependant, il semblait surtout occupé de Léontine ; mais ne l’y forçait-elle pas par sa personnalité violente qui l’accaparait malgré lui ? En dépit de cette explication, Sidonie remportait toujours de ces entrevues une impression douloureuse, amère. Il en était autrement de leurs rencontres en public. Alors, Léontine se montrait plus réservée, et les attentions d’Ernest étaient manifestement pour Sidonie. Ces alternatives étonnaient la pauvre enfant et l’agitaient. Le doute, le chagrin, la joie, d’éternelles suppositions occupèrent sa pensée. Cependant, au-dessus de tout, sa jeunesse mettait l’espoir. Maintenant elle ne sentait plus ce vide, cette inquiétude qui l’avaient tourmentée. Son cœur était plein ; elle vivait !

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 4 janvier 1872

(9)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[5]


Sidonie vit rentrer sa mère, un soir, en grand émoi de courroux.

— Quel malheur d’habiter de pareils trous, où les gens sont incapables de rien apprécier, où l’on ne comprend que les écus, où la fille d’un professeur n’est pas plus considérée qu’une paysanne. Ces gens-là n’ont pas plus le sentiment des convenances…

— Qu’ont-ils donc fait ? demanda la jeune fille.

— N’a-t-on pas osé plaisanter sur ce que tu pourrais bien épouser ce jeune Moreau ?

Sidonie rougit jusqu’aux cheveux ; heureusement la lumière de la petite lampe était si pâle ! Elle se détourna, en laissant échapper un — Vraiment ! — fort étouffé, que sa mère crut ironique.

— Je leur ai dit… et il m’a fallu bien de la prudence pour n’en pas dire davantage ; mais nous ne pouvons pas nous brouiller avec le maire, puisqu’on va chercher des maires dans cette classe-là. Je leur ai dit, d’un air qui aurait été bien compris dans notre monde, qu’ils se trompaient et que cela n’était pas possible, en appuyant sur le mot. — Oh ! bien, m’a répondu la Bourie, vous êtes alors du même avis que M. et Mme Moreau. Ils disent aussi que ça ne se fera point et se fâchent si on leur en parle. C’est des gens qui veulent de la fortune, et en attendant que leur fils s’en mêle, c’est eux qui font la cour à la fille des Arnaux, de Troissereur, une fille unique, et, ma foi ! joliment pourvue… — Es-tu folle de mettre tant de poivre ! qu’as-tu donc ?

— Oh ! rien, murmura Sidonie, je t’écoutais.

Elle pleura beaucoup, le soir, dans sa petite chambre. Ce rêve, qui s’était fait en elle, sans réflexion, de juvénile instinct, d’amour et de poésie un peu vaporeuse, tremblait au contact des réalités. Fils de paysan ! Elle aussi, ce mot la faisait souffrir. Dans leurs entrevues sous le ciel, au bord de la rivière, dans les prés, celui qu’elle voyait en lui surtout, c’était le jeune homme gai, bon, complaisant, compagnon d’âge, objet naturel de sa rêverie. Mais sa mère venait de la rappeler aux préjugés d’orgueil dont elle avait été bercée, — Et cette fille des Arnaux !… Comme elle eut voulu la connaitre ! Était-elle jolie ? La jalousie, la vanité, l’amour se livraient ainsi combat dans son cœur. À la fin, ce qui triompha, ce furent ses vingt ans ; elle s’endormit. Pour les jeunes imaginations, le sort est un machiniste qui tient sûrement en réserve, à leur service, des trucs merveilleux. Sidonie ne doutait pas encore de la vie : les épreuves subies trop tôt ne comptent pas.

Au milieu de ces préoccupations, la classe à Boisvalliers se faisait ni plus ni mal que partout ailleurs. Chaque jour, entre la ténacité douloureuse de la maîtresse et la force d’inertie des enfants, se livrait une bataille rangée, où la syllabe, la diphtongue, les neuf parties du discours, le roi Pharamond, Joseph et ses frères, la table de Pythagore, l’unité, le nombre, étaient autant de projectiles qui, bien que lancés d’une main sûre par Sidonie, rebondissaient sur le front d’airain des insurgés et revenaient tomber à ses pieds. Chaque matin on se réunissait tristement pour le supplice commun, et chaque soir on se séparait avec transport, l’institutrice aspirant silencieusement, mais avec délices, l’air de la liberté ; les petites, plus expansives, avec des cris de joie qui retentissaient longtemps dans la grande rue du village, mêlés aux mugissements des troupeaux et aux chants des coqs effarouchés.

Sidonie eut encore d’autres soucis. M. le curé n’était pas aimable pour ces dames. Il leur parlait d’un ton froid et les taquinait un peu, se plaignant que les petites ne savaient pas bien leur catéchisme. Hélas ! était-ce bien la faute de Sidonie, qui, à force de le seriner, l’eût récité d’un bout à l’autre, même en dormant. Non, c’était comme la grammaire ; ces perverses petites créatures n’en voulaient pas. Et c’était bien pure méchanceté ; car s’il arrivait qu’on leur contât quelque histoire un peu vivante, toutes ces oreilles se tendaient, tous ces yeux devenaient fixes, attentifs. Si triste que ce soit à dire, les aventures du chien Caillou les intéressaient infiniment plus que les actes des apôtres.

Mais, encore une fois, était-ce la faute de Sidonie ? Et M. le curé devait-il s’en étonner, lui qui prêchait que la nature humaine était mauvaise et ne pouvait rien que par la grâce ? Elles n’avaient pas la grâce, assurément, ces petites échappées, rudes et folles, vrais garçons, qui, par leur insouci résolu des convenances, faisaient le désespoir et le scandale de Mme Jacquillat. Ce n’était que plus tard, après leur sortie de l’école, vers quinze ans, qu’elles commençaient à baisser les yeux, à composer leur démarche, à prendre des airs doux et posés et à lisser les bandeaux de leurs cheveux ; mais alors était-ce bien la grâce du Seigneur ?

M. le curé était injuste ; Mme Jacquillat le déclarait sans hésiter. Sidonie ne s’occupait pas, il est vrai, du soin de l’église, de la parure de l’autel, et des aubes et des surplis, comme avait fait sa devancière. Mais celle-ci était une personne d’un certain âge, et Mme Jacquillat avait tout de suite été d’avis que sa fille ne pouvait fréquenter ainsi le presbytère. C’est pourquoi elle s’était elle-même exclusivement chargée de cette besogne, et, pour M, le curé, ce devait être la même chose évidemment. Il est encore vrai qu’on ne brodait point de nappes d’autel dans la classe, Mais on avait tant à faire d’ailleurs !

L’été se passa comme s’écoulent les jours à la campagne, sans bruit, sans événements, sans flots, comme un cours d’eau en plaine. À l’automne, arrivèrent les propriétaires des environs, qui résidaient le reste de l’année à la ville, et ce fut tout à coup un grand mouvement dans Boisvalliers. Léontine se livra avec enthousiasme aux visites, aux parties champêtres. Quoique traitées peut-être d’un peu haut, Mmes Jacquillat furent engagées. On trouva Sidonie fort bien. Les jeunes gens surtout furent de cet avis. Elle eut de ces succès qui n’engagent à rien, ne vont à rien ; mais qui l’enfiévrèrent d’illusions. L’astre d’Ernest Moreau s’éclipsa. Le fils du maire brillait peu en effet à côté de ces jeunes gens instruits, élégants, qui le raillaient volontiers, et ne l’admettaient que par grâce en leur compagnie. Sidonie se sentit humiliée dans son rêve secret.

Peut-être se fût-il complétement effacé, quitte à recommencer l’hiver, mais alors bien plus semblable aux préoccupations d’une fille à marier qu’au rêve d’une amante, sans un tête-à-tête qu’ils eurent un soir : c’était en septembre, au retour d’une campagne voisine de Boisvalliers, où l’on avait dîné. Les courtes vacances de Sidonie étaient tout près de finir, et elle y pensait avec tristesse. Il était environ dix heures, il faisait sombre : le chemin était bordé d’un côté par de grands bois, de l’autre, le terrain s’avalait vers des espaces indécis, creux, épais d’ombres, parmi lesquels une ligne plus noire marquait le cours des grands peupliers. Le pied glissait doucement sur le gazon, où çà et là craquaient de vieilles gousses de faiuca ; mais de temps en temps quelqu’une de ces racines de hêtre, qui percent le sol, tordues et jaspées comme des couleuvres, mettait en danger l’équilibre des promeneurs, et suscitait de petits cris de la part des dames. L’amphitryon et son fils étaient venus reconduire leurs hôtes. Le premier donnait le bras à Mme Favrart, le second à Léontine. Mme Jacquillat était accompagnée de M. Favrart, et Sidonie et Ernest fermaient la marche. Le jeune Moreau se taisait ; la tête penchée en avant, il semblait chercher à saisir la conversation de Léontine et de son compagnon, qui laissaient de temps en temps éclater des rires moqueurs. Un faux pas de Sidonie rappela son attention vers elle, et il serra le bras de la jeune fille contre sa poitrine.

— Il y a des gens, dit-il ensuite, d’une voix un peu amère, qui ne peuvent se passer de leur chien tant qu’ils n’ont personne ; mais dès qu’il leur vient du monde, ils le mettent à la porte à coups de pieds. Ces gens-là manquent de cœur, n’est-ce pas, mademoiselle Sidonie ?

— Oui, dit-elle d’une voix émue ; car elle comprenait l’apologue et ne se sentait pas elle-même exempte de tout blâme à cet égard.

— Eh bien ! reprit Ernest, quant à moi, je suis que c’est une jolie chose que l’esprit ; mais ce n’est pas tout, et je préfère qu’on ait du cœur, surtout pour une femme.

— Vous avez raison, murmura-t-elle.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 6 janvier 1872

(10)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[6]


— Je sais bien, reprit Ernest, que je n’ai pas fait toutes mes classes comme ces messieurs, et que je n’ai pas autant qu’eux l’usage du monde ; mais pourtant ces choses-là ne sont pas tout, et le bon sens et l’honnêteté me semblent le principal. Je ne suis pas très élégant, c’est vrai, mais je ne fais pas de dettes que mon père ignore ; et puis, tenez, je commence à m’apercevoir que toutes ces fantaisies ne valent pas le bruit qu’on en fait. Rester chez soi, cultiver son bien, avoir une bonne petite femme qu’on aime et qui vous aime, c’est encore le meilleur de la vie, et il n’est pas besoin pour cela de vivre à Beauvais ni à Paris. Je suis sûr que vous êtes de mon avis, mademoiselle Sidonie ?

— Je crois, dit-elle d’une voix altérée, que le meilleur de la vie, comme vous dites, est au foyer. Qu’y a-t il de plus charmant que de beaux petits enfants ?

— Et le plaisir de s’aimer, mais les coquettes ne savent pas aimer. — Vous, reprit-il au bout d’un instant, vous, vous n’êtes pas coquette, vous êtes bonne.

Et à ce moment, fut-ce la rencontre d’une racine, ou tout autre cause, il pressa le bras de Sidonie.

Elle était si troublée qu’elle ne put répondre. Il lui sembla que c’était un aveu d’amour qu’il venait de lui faire ; en même temps, cette injustice dont il se plaignait, dont elle-même, pour une part, se sentait coupable, la touchait profondément. Elle revint à lui de tout son cœur et se fit une piété de cet amour, qui jusqu’alors n’avait guère habité que son cerveau. Cette peinture qu’il avait tracée d’un bonheur de famille paisible dans la simplicité d’un foyer de village, s’empara de l’imagination de la jeune fille et l’attendrit. Elle y vécut par avance. Il y avait bien, comme obstacle et inquiétude, l’opposition des parents Moreau, celle de Mme Jacquillat elle-même. — Mais quelques obstacles en amour ne font pas mal ; ils excitent la pensée et varient l’impression. Ceux-là ne semblèrent pas insurmontables à Sidonie. Déroger l’ennuyait un peu ; mais elle fit ce sacrifice à l’amour. Elle attendait quelque nouvelle rencontre, un aveu formel, une lettre peut-être. Rien de tout cela n’eut lieu. Elle en souffrit ; mais l’imagination d’une jeune fille, concentrée sur un intérêt d’amour, ne se déroute pas facilement.

— Il est honnête, se dit-elle, et ne veut me parler qu’avec la permission de ses parents.

Elle patienta, non sans mélancolie ; toutefois, ce rêve qu’elle portait en elle la nourrissait pour ainsi dire moralement, donnait pâture et satisfaction aux aspirations naturelles de la jeunesse.

L’hiver était venu ; les passagères distractions avaient cessé. Boisvalliers avait repris son calme ordinaire, et les jours s’écoulaient semblables, remplis aux mêmes heures par les mêmes faits, froids, automatiques sur ce rêve d’amour, qui palpitait sous leur uniformité comme l’eau courante sous la glace. La veille de Noël, au soir, Sidonie eut à faire un savonnage de linge fin. Elle venait d’achever en hâte un col et des manches brodées qu’elle voulait porter le lendemain, selon l’usage de province d’arborer aux grandes fêtes quelque toilette nouvelle. Elle n’avait pu terminer plus tôt ; mais elle devait se lever de grand matin, afin d’empeser et repasser ce col et ces manches. Le jour de Noël ! C’était un péché pourtant. Mais, entre la nature et le catholicisme, quand on a choisi jusqu’à donner son cœur à l’amour d’une créature, on est déjà en grande voie de perdition. Sidonie au fond n’en était fâchée qu’en songeant qu’elle serait obligée de s’en confesser.

Quand elle eut fini de savonner, il était près de neuf heures. Elle n’avait pas assez d’eau à la maison pour rincer ce linge suffisamment ; jetant sur ses épaules un petit châle, elle courut à la rivière. Le croissant de la lune jetait une faible clarté. Sidonie traversa le jardin silencieux et dépouillé, qui dormait de son sommeil hivernal en attendant l’aube printanière ; elle pénétra par la trouée de la haie dans le sentier, et se dirigeant vers la haute rangée des peupliers, qui maintenant profilaient sur le ciel leurs branches grêles et nues, elle prit à leurs pieds le sentier qui menait au lavoir des Moreau, cahute en planches destinée à abriter les laveuses, du froid et de la pluie. Au-dessus de sa tête, le branchage des peupliers faisait entendre un murmure sec, bien différent de ce doux chuchotement des baisers de l’air dans les feuilles, l’été. L’eau glacée, pâle sous le ciel gris, frémissait à peine. Au milieu de ces langueurs et de cette froidure, la jeune fille marchait d’un pas haut, léger, le cœur chaud, les yeux riants des visions que son imagination faisait éclore autour d’elle, et sentant à peine l’air glacial qui l’enveloppait, tant la vie, le travail, l’espoir, activaient le sang dans ses veines. Elle n’avait pas peur ; elle y songeait seulement, l’oreille inquiète, avec une sorte de curiosité demi-railleuse, et demi-effarouchée. Arrivée à quelques pas du lavoir, elle s’arrêta. Le croissant de la lune, qui se montrait entre deux peupliers, jetait une lueur sur le toit, et brillantait la paille étalée sur le bord de l’eau ; mais l’ouverture obliquement béante du lavoir semblait un nid de ténèbres, ces alliés bien connus du mal. Sidonie hésita. Cependant c’était à ce lavoir seulement et sur la boîte disposée pour recevoir les genoux de la laveuse, qu’elle pouvait facilement atteindre l’eau ; elle entra donc d’un pas résolu, mais aussitôt, ébranlée dans tout son être, elle jeta un cri terrible. Elle venait de sentir dans ces ténèbres l’impression d’un être inconnu ; un mouvement, un souffle arrivèrent à son oreille ; une main la toucha ; elle faillit s’évanouir.

— C’est vous, mademoiselle Sidonie ?

Ah !… ce ne fut plus la même peur, mais une confusion. Lui ! lui, Ernest !

Elle rêvait un aveu depuis deux mois, mais à penser que le moment en était venu peut-être, et qu’elle se trouvait là en face d’un pareil événement, elle frémissait des pieds à la tête, et elle eût voulu s’enfuir. Mais le jeune Moreau avait passé le bras autour d’elle et la retenait, ou plutôt la soutenait.

— Comment ! je vous ai donc fait bien peur, mademoiselle Sidonie ? Remettez-vous, pardon…

— Oh ! c’est que… je me croyais seule, et quand j’ai senti… Je venais pour passer à l’eau ce linge… et je l’ai laissé tomber par terre, je crois.

— Attendez, je vais le chercher.

Il se baissa.

— Mais l’on n’y voit pas.

— Si ; le voilà. J’y vois mieux que vous ; je suis ici depuis plus longtemps.

— Ah ! vous étiez là ?…

— Oui ; je songeais… à bien des choses… … Et tenez, je songeais aussi à vous.

— À moi ! dit-elle en tremblant,

— Oui…

Elle s’était retirée de l’ombre et se tenait au bord de la cabane, sous la faible clarté du ciel. Il vit son trouble, et se tut un instant ; puis sa voix prit un accent de tendresse :

— Pardonnez-moi de vous avoir fait si peur, dit-il, en prenant la main de la jeune fille.

Elle voulut, mais faiblement, la retirer. Il la serra davantage.

— Oh, monsieur Ernest ! balbutia-t-elle.

— Eh bien, dit-il, ému aussi, vous ne me pardonnez pas ?

— Mais… vous ne l’avez pas fait exprès.

— Oh non ! non, bien sûr, ce que je ferais exprès, ce serait de vous être agréable, si je pouvais ; car vous êtes si bonne, vous, mademoiselle Sidonie, et si charmante ! C’est vous qu’on doit aimer !

D’un mouvement subit, chaleureux, il l’attira vers lui du côté de l’ombre, entoura de son bras la jeune fille et lui donna un brûlant baiser.

Éperdue, elle ne trouva que l’instant d’après la force de s’arracher des bras du jeune homme, et bien, qu’ayant partagé l’émotion de ce baiser, sa délicatesse, froissée, la fit fondre en larmes. Lui-même parut désolé ; il se répandit en protestations, en excuses ; et tout à coup, il sortit de la cabane brusquement et disparut.

Elle resta confuse, étonnée, froissée, et pourtant ravie. Elle se disait : Il m’aime ! elle pensait avec délices qu’elle avait l’amour dans sa vie, à elle, enfin ! Cependant elle ne comprenait pas bien la conduite d’Ernest. Que n’était-il resté quelque temps encore ? Que ne s’étaient-ils expliqués mieux ? Mais elle ne resta pas longtemps livrée tout entière à ses pensées. Depuis déjà deux ans, un peu depuis toujours, le devoir la tenait sous son joug, pliée à toutes sortes de prescriptions minutieuses, constantes.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 7 janvier 1872

(11)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[7]


L’absence de Sidonie ne pouvait se prolonger sans que sa mère fût inquiète ; elle s’agenouilla sur le lavoir, prit un à un les morceaux de linge ou de mousseline, et les passa plusieurs fois dans l’eau. La lune versait sur elle des clartés mélancoliques, et elle se sentait comme baignée d’amour. Plusieurs fois elle frémit, croyant le sentir derrière elle. Mais ce n’était que le bruit des feuilles au vent, ou le pas furtif de quelque animal rôdeur. Elle se releva, reprit son paquet sur son bras, interrogea l’espace d’un regard timide et revint à petits pas, le cœur plein, la tête en feu, gardant tout au fond le regret de ne l’avoir pas revu.

Quel sujet de commentaires pour ses heures de solitude ! et de distractions le reste du temps ! À peine retirée dans sa chambrette, Sidonie analysait le passé, forgeait l’avenir. Dans ces rêveries, l’imagination tient peu compte des faits ; elle vole à son but. Que de fois elle se vit couronnée de fleurs d’oranger, dans l’église de Boisvalliers ! Les parents Moreau la gênaient un peu ; mais elle faisait ce sacrifice à l’amour. À ses yeux, Ernest devint un héros de tendresse et de loyauté ; elle le faisait penser, parler, agir, puis elle l’adorait. Cependant, il continuait de se taire. Il était seulement plus respectueux depuis la scène du lavoir, et le respect n’excluait pas la tendresse.

Tout à coup une grande nouvelle retentit dans Boisvalliers : Mme Urchin se meurt ! Mme Urchin est morte ! Ce fut un étonnement profond. Quoi ! il n’y aurait plus de Mme Urchin à Boisvalliers ! Cette petite vieille sèche, hautaine, impérieuse, elle et sa canne, et ses chapeaux de forme si particulière, et son carrosse qui datait d’avant la Révolution, sauf qu’on lui avait plusieurs fois remis des roues, des essieux, des brancards, des portières et des capotes, mais dont il restait les panneaux peints et la lourdeur, cette petite vieille si dure et si respectée, qui composait à elle seule toute la bourgeoisie riche de l’endroit, et semblait partie intégrante de Boisvalliers, où tout le monde l’avait connue de tout temps, elle s’en allait de ce monde ! Grand événement ! Révolution véritable ! On mourait à Boisvalliers comme ailleurs, de loin en loin, mais entre paysans seulement ; les propriétaires bourgeois, non résidents, mouraient à la ville. De suite, les pensées se tournèrent vers les pompes de l’enterrement. On se raconta d’avance le drap noir, les gros cierges, les voitures ; car la campagne des Urchin était à deux kilomètres du village, et l’on y courut comme à un spectacle. Le fils Urchin avait fait les choses grandement ; la porte de l’église et le chœur étaient tendus de noir ; il donna le pain bénit, et figura dans une douleur convenable à l’enterrement de ses quarante ans de tyrannie.

Sidonie avait dû mener sa classe à l’église. Elle causait encore, le soir, avec sa mère, de la cérémonie funèbre, quand Léontine entra brusquement. Elle avait l’air important et concentré, causa beaucoup des Urchin, et quand Sidonie l’alla reconduire :

— Ah ! ma chère, lui dit-elle en passant le bras autour de sa taille, voilà une mort qui me marie ! C’est mon glas de noce !

— En vérité, dit Sidonie, si ce mariage vous paraît si triste, pourquoi le feriez-vous ?

— Pourquoi ? Voilà une étrange question. Est-ce votre vocation à vous de rester vieille fille ? Les femmes n’ont que le mariage. Il faut bien s’en arranger, n’importe avec qui. C’est à peu près convenu depuis longtemps entre M. Urchin et ma mère. Je n’ai pas dit non. Pourquoi le dirais-je ? Si je vivais dans le monde, j’aurais tâché de choisir ; mais ici ! Épouser Ernest Moreau, nos deux familles n’y consentiraient pas plus l’une que l’autre. Et moi-même, je suis trop fière pour cela.

Elle poussa un grand soupir et laissa l’institutrice toute froissée de son dédain pour Ernest. Trois mois après, Boisvalliers célébrait, en effet, dans la même église, ce mariage, que Léontine elle-même déclarait la suite de l’enterrement. Le jeune Moreau n’y assista pas. Il était allé faire un voyage à Paris.

Ce mariage accrut la solitude de Sidonie. La jeune Mme Urchin demeurant assez loin de Boisvalliers y venait rarement ; puis elle noua d’autres relations dans les communes voisines, et enfin elle prit des airs de femme riche et des falbalas qui rendaient ses visites cérémonieuses et sèches. En revanche, Mme Favrard, ne sachant plus que faire d’elle-même, depuis l’éloignement de sa fille, écrasa ses voisines à toute heure. Il en résulta des relations trop étroites, des froissements dont les causes seraient trop longues à raconter et paraîtraient peut-être insaisissables. C’était une série de petits faits et de menus propos, de répliques, d’interprétations, d’airs et de manières qui, aux yeux de ces dames, importaient beaucoup, mais qui n’eussent paru qu’insignifiantes à des esprits moins perspicaces. Mme Favrart avait observé ceci, à quoi Mme Jacquillat avait répondu cela, et c’étaient des choses énormes, bien qu’en écarquillant les yeux on ne vît trop rien ; mais peut-être la lanterne n’était-elle pas suffisamment éclairée. En pareil cas, les deux parties ne disent jamais le vrai fond — quand elles le savent. Cependant, de grands mots avaient été lancés : d’une part ingratitude, et de l’autre impertinence. Au fond, toutes les variétés de ces dissensions se réduisent à une seule espèce : deux comptes de doit et avoir, tenus par deux vanités, sur des bases différentes. De là, gros procès, le jour où les chiffres se déclarent. Ces dames, toutefois, conservèrent quelques relations, — par politique, disaient-elles, — par famine eussent-elles mieux dit ; car les Urchin à part et le curé, une brouille les eût réduites réciproquement à la solitude. Mais les mamours cessèrent ; on ne se visita plus qu’en cérémonie, plus rarement ; et Léontine, épousant la querelle de sa mère, et devenue décidément hautaine, honora seulement son amie d’un signe de tête de loin, le dimanche. Cette déception fut douloureuse pour l’institutrice, qui avait cru à l’amitié de Léontine. En se voyant quittée si légèrement, elle sentit qu’elle n’avait été prise que par besoin de distraction, et qu’elle était désormais inutile. Elle fut alors envahie pour la première fois par le sentiment de sa faiblesse et de son infériorité en ce monde. Entourée de gens dont chacun avait plus ou moins son importance, constatée par le nombre de ses champs, de ses prés, de ses maisons, elle, n’ayant rien, se sentit comptée pour rien, et cette impression lui serra le cœur d’un cruel pressentiment.

Mais lui, son secret, son rêve ? Ernest Moreau ? Il était de retour au village ; il était triste. Pourquoi ? Ce fut l’ardente question que Sidonie s’adressa incessamment ; mais sans réponse. Car maintenant elle ne le voyait presque plus. Il n’allait plus guère chez les Favrart. Il la saluait simplement, en passant près d’elle. Avait-il donc oublié ?… Oh ! elle ne pouvait le croire. Elle ne le voulait pas surtout ; c’était impossible : un acte si grave pour sa dignité, sa pudeur à elle, une émotion pour elle si profonde, aurait pu n’être pour lui qu’un incident passager ? Rien que cette pensée la faisait rougir jusqu’au fond de l’âme. Mais elle n’y croyait pas. Elle repoussait avec indignation, avec horreur, une telle supposition. À vingt ans, quand le sentiment et l’évidence ne s’accordent pas, c’est l’évidence qui a tort. Non, il y avait là un mystère, et ce mystère ne pouvait être que de l’amour. Sans doute, les parents d’Ernest s’opposaient à ce qu’il épousât une fille pauvre, et lui, souffrant de cet obstacle, se taisait… jusqu’au jour où il serait enfin parvenu à l’écarter. C’était loyal, noble, héroïque… elle eût préféré pourtant… N’aurait-elle pas dû avoir sa part de ces combats, de ces espérances, de ce tourment après tout si plein de douceur, enfin de cette vie du sentiment qu’elle n’avait pas encore abordée. Le cœur lui battait d’une ivresse charmante. Elle sentait bien que c’était pour cela qu’elle était née, que toute sa vie antérieure n’avait été qu’une préparation à ce but ; dès qu’elle était seule, sa tête se penchait sous le poids de ces douces pensées ; elle errait émue, tremblante, autour de l’Éden entrevu.

ANDRE LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 9 janvier 1872

(12)

LES FILLES PAUVRES

L’INSTITUTRICE[8]


Mais au milieu de ce rêve, l’attente, cette attente inexpliquée, ce lourd silence étaient le point douloureux, que l’événement de chaque jour, — un mot, son passage devant l’école, un rien, — grandissait ou effaçait momentanément. Un jour, il grandit et ne fit plus que s’accroître. Les Arnaux de Traissereux étaient venus rendre visite aux Moreau ; la jeune fille avait paru à l’église. C’était encore presque une enfant, assez gentille. Parée de ses 16 ans, de bijoux, de dentelles et de sa dot, on la trouva fort intéressante, et on ne parla que d’elle dans le village tout ce jour. Tous ces propos tombaient sur le cœur de Sidonie. Mais qui prouvait après tout ?…

Huit jours après, elle se trouvait dans la rue quand passa Ernest en cabriolet. Il la salua d’un air aimable, presque gai.

— Il a l’air content, dit-on à côté de Sidonie. Quand on vient de visiter son amoureuse !…

À partir de ce moment, la pauvre fille vécut dans une angoisse, pendant laquelle chaque jour, de plus en plus, l’espoir se retirait d’elle comme la vie d’un mourant. Enfin elle apprit que les bans devaient être publiés à l’église le lendemain. Elle se sentit écrasée, prétexta une fièvre et se coucha. Quelle nuit de larmes ! Il ne l’aimait donc pas ! il l’avait trompée ! Oh ! quelle ingratitude à lui !… N’être pas aimée ! son cœur se brisait de sanglots. Tout son rêve évanoui ! Depuis six mois, elle avait placé toutes les joies, toutes les espérances, tout le développement de son âme sur un mensonge ! Elle avait pris l’entraînement d’un désœuvré pour un serment d’honnête homme. Elle était non-seulement abandonnée, mais insultée…

Elle ne voulut pas le croire. Tout son cœur se souleva contre cette pensée. En perdant le bonheur, elle voulut au moins conserver l’illusion ; garder au moins le rêve, quand la réalité lui échappait. Se rappelant la tristesse d’Ernest, elle pensa qu’il avait souffert, combattu, qu’il n’était que faible. Ses parents avaient exigé de lui ce sacrifice. Ah ! aimer ! céder ! sacrifier l’amour ! elle ne comprenait pas cette faiblesse ; mais il l’avait aimée : elle en était sûre ; il avait souffert, et pour cela elle l’aimait, elle pouvait l’aimer encore.

Elle sut contenir et cacher sa douleur, comme elle avait fait de son espérance. Elle supporta, d’une apparence calme, tout ce qu’on dit devant elle des apprêts du mariage ; elle avait compris déjà combien d’écueils l’entouraient, que sa position d’institutrice la rendait serve de toutes les malignités, et la forçait d’être insensible et inattaquable, si peu que désormais elle eût de cœur à la vie, et il lui fallait garder son pain, sinon pour elle-même, du moins pour sa mère. Elles étaient invitées aux noces et n’avaient pas dû refuser. Mais il arriva, la veille au soir, au jardin, qu’une grosse pierre roula sur le pied de Sidonie. Elle déclara ne pouvoir marcher, enveloppa son pied de compresses et se tint à demi couchée. Et, tandis que la classe envolée courait voir le beau mariage, elle put rester seule et s’abandonner à quelques larmes, tandis que tintaient les cloches joyeuses, son glas à elle.

À dater de ce moment, l’insoucieuse gaîté de la jeune fille, que n’avaient pu vaincre ses précédentes épreuves, l’abandonna. Elle sentait sa jeunesse condamnée. Elle pressentait que l’amour, la maternité, destinée commune de toutes les femmes, ne pouvaient être pour elle qu’un hasard, une exception sur laquelle il ne fallait pas compter. Elle continua passivement cette vie morne de tous les jours, qui ne lui fournissait rien où se prît son cœur, excepté pourtant la solitude, quand, le soir, dans sa chambre, avant de s’endormir, elle pouvait regarder en elle-même et pleurer encore, Elle évita l’intimité du jeune ménage Moreau, et ne cessa pourtant de penser à Ernest, ou plutôt ce fut pour cela même. Elle ne pouvait se résoudre à faire son cœur vide. Un sanglot lui gonflait le cœur de temps en temps, quand elle se disait : Il n’a jamais su combien il était aimé !

Et sur tant de bonheurs, qu’elle eût voulu lui donner, sur tant de richesses enfermées dans son cœur, et qui devaient y rester enfouies et vaines, elle versait des larmes de regret.

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