L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre XVII

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 168-181).


CHAPITRE XVII.

Où se manifeste le dernier terme qu’atteignit et que put atteindre la valeur inouïe de Don Quichotte, dans l’heureuse fin qu’il donna à l’aventure des lions.



L’histoire rapporte que, lorsque Don Quichotte appelait Sancho pour qu’il lui apportât son armet, l’autre achetait du fromage blanc auprès des bergers. Pressé par les cris de son maître, et ne sachant que faire de ce fromage, ni dans quoi l’emporter, il imagina, pour ne pas le perdre, car il l’avait déjà payé, de le jeter dans la salade de son seigneur ; puis, après cette belle équipée, il revint voir ce que lui voulait Don Quichotte, lequel lui dit, dès qu’il s’approcha : « Donne, ami, donne-moi cette salade, car, ou je sais peu de choses en fait d’aventures, ou celle que je découvre par là va m’obliger et m’oblige dès à présent à prendre les armes. » L’homme au gaban vert, qui entendit ces mots, jeta la vue de tous côtés, et ne découvrit autre chose qu’un chariot qui venait à leur rencontre, avec deux ou trois petites banderolles, d’où il conclut que le chariot portait de l’argent du roi. Il fit part de cette pensée à Don Quichotte ; mais celui-ci ne voulut point y ajouter foi, toujours persuadé que tout ce qui lui arrivait devait être aventures sur aventures. Il répondit donc à l’hidalgo : « L’homme prêt au combat s’est à demi battu ; je ne perds rien à m’apprêter, car je sais par expérience que j’ai des ennemis visibles et invisibles ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni dans quel temps, ni sous quelles figures ils penseront à m’attaquer. » Se tournant alors vers Sancho, il lui demanda sa salade ; et celui-ci, qui n’avait pas le temps d’en tirer le fromage, fut obligé de la lui donner comme elle était. Don Quichotte, sans apercevoir ce qu’il y avait dedans, se l’emboîta sur la tête en toute hâte : mais comme le fromage s’exprimait par la pression, le petit-lait commença à couler sur le visage et sur la barbe de Don Quichotte ; ce qui lui causa tant d’effroi, qu’il dit à Sancho : « Qu’est-ce que cela, Sancho ? On dirait que mon crâne s’amollit, ou que ma cervelle fond, ou que je sue des pieds à la tête. S’il est vrai que je sue, par ma foi, ce n’est pas de peur. Sans doute que c’est une terrible aventure, celle qui va m’arriver. Donne-moi, je te prie, quelque chose pour m’essuyer les yeux, car la sueur me coule si fort du front qu’elle m’aveugle. » Sancho, sans rien dire, lui donna un mouchoir, et rendit grâce à Dieu de ce que son seigneur n’avait pas deviné le fin mot. Don Quichotte s’essuya, puis ôta sa salade pour voir ce que c’était qui lui faisait froid à la tête. Quand il vit cette bouillie blanche au fond de sa salade, il se l’approcha du nez, et dès qu’il l’eut sentie : « Par la vie de ma dame Dulcinée du Toboso ! s’écria-t-il, c’est du fromage mou que tu as mis là-dedans, traître, impudent, écuyer malappris. » Sancho répondit avec un grand flegme et une parfaite dissimulation : « Si c’est du fromage blanc, donnez-le-moi, je le mangerai bien ; ou plutôt que le diable le mange, car c’est lui qui l’aura mis là. Est-ce que j’aurais eu l’audace de salir l’armet de votre grâce ? Vous avez joliment trouvé le coupable ! Par ma foi, seigneur, à ce que Dieu me fait comprendre, il faut que j’aie aussi des enchanteurs qui me persécutent, comme membre et créature de votre grâce. Ils auront mis là ces immondices pour exciter votre patience à la colère, et me faire, selon l’usage, moudre les côtes. Mais, en vérité, pour cette fois, ils auront sauté en l’air, et je me confie assez au bon jugement de mon seigneur, pour croire qu’il aura considéré que je n’ai ni fromage, ni lait, ni rien qui y ressemble, et que si je l’avais, je le mettrais plutôt dans mon estomac que dans la salade. — Tout est possible, dit Don Quichotte. » Cependant l’hidalgo regardait et s’étonnait, et il s’étonna bien davantage quand Don Quichotte, après s’être essuyé la tête, le visage, la barbe et la salade, s’affermit bien sur ses étriers, dégaina à demi son épée, empoigna sa lance, et s’écria : « Maintenant, advienne que pourra, me voici en disposition d’en venir aux mains avec Satan même en personne. »

Sur ces entrefaites, le char aux banderolles arriva. Il n’y avait d’autres personnes que le charretier, monté sur ses mules, et un homme assis sur le devant de la voiture. Don Quichotte leur coupa le passage, et leur dit : « Où allez-vous, frères ? Qu’est-ce que ce chariot ? Que menez-vous dedans, et quelles sont ces bannières ? » Le charretier répondit : « Ce chariot est à moi ; ce que j’y mène, ce sont deux beaux lions dans leurs cages, que le gouverneur d’Oran envoie à la cour pour être offerts à sa majesté, et les bannières sont celles du roi, notre seigneur, pour indiquer que c’est quelque chose qui lui appartient. — Les lions sont-ils grands ? demanda Don Quichotte. — Si grands, répondit l’homme qui était juché sur la voiture, que jamais il n’en est venu d’aussi grands d’Afrique en Espagne. Je suis le gardien des lions, et j’en ai conduit bien d’autres ; mais comme ceux-là, aucun. Ils sont mâle et femelle ; le lion est dans la cage de devant, la lionne dans celle de derrière, et ils sont affamés maintenant, car ils n’ont rien mangé d’aujourd’hui. Ainsi, que votre grâce se détourne, et dépêchons-nous d’arriver où nous puissions leur donner à manger. » Alors, Don Quichotte se mettant à sourire : « De petits lions à moi, dit-il, à moi de petits lions ! et à ces heures-ci ? Eh bien ! pardieu, ces seigneurs les négromants qui les envoient ici vont voir si je suis homme à m’effrayer de lions. Descendez, brave homme ; et puisque vous êtes le gardien, ouvrez-moi ces cages, et mettez-moi ces bêtes dehors. C’est au milieu de cette campagne que je leur ferai connaître qui est Don Quichotte de la Manche, en dépit et à la barbe des enchanteurs qui me les envoient. — Bah ! bah ! se dit alors l’hidalgo, notre bon chevalier vient de se découvrir. Le fromage blanc lui aura sans doute amolli le crâne et mûri la cervelle. » En ce moment, Sancho accourut auprès de lui. « Ah ! seigneur, s’écria-t-il, au nom de Dieu, que votre grâce fasse en sorte que mon seigneur Don Quichotte ne se batte pas contre ces lions. S’il les attaque, ils nous mettront tous en morceaux. — Comment ! votre maître est-il si fou, répondit l’hidalgo, que vous craigniez qu’il ne combatte ces animaux féroces ? — Il n’est pas fou, reprit Sancho, mais audacieux. — Je ferai en sorte qu’il ne le soit pas à ce point, répliqua l’hidalgo. » Et, s’approchant de Don Quichotte, qui pressait vivement le gardien d’ouvrir les cages, il lui dit : « Seigneur chevalier, les chevaliers errants doivent entreprendre les aventures qui offrent quelque chance de succès, mais non celles qui ôtent toute espérance. La valeur qui va jusqu’à la témérité est plus près de la folie que du courage ; et d’ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous ; ils n’y songent pas seulement. C’est un présent offert à sa majesté ; vous feriez mal de les retenir et d’empêcher leur voyage. — Allez, seigneur hidalgo, répondit Don Quichotte, occupez-vous de votre chien d’arrêt docile ou de votre hardi furet, et laissez chacun faire son métier. Ceci me regarde, et je sais fort bien si c’est pour moi ou pour d’autres que viennent messieurs les lions. » Puis, se tournant vers le gardien : « Je jure Dieu, Don maraud, lui dit-il, que si vous n’ouvrez vite et vite ces cages, je vous cloue avec cette lance sur le chariot. »

Le charretier, qui vit la résolution de ce fantôme armé en guerre, lui dit alors : « Que votre grâce, mon bon seigneur, veuille bien par charité me laisser dételer mes mules, et gagner avec elles un lieu de sûreté avant que les lions ne s’échappent. S’ils me les tuaient, je serais perdu le reste de mes jours, car je n’ai d’autre bien que ce chariot et ces mules. — Ô homme de peu de foi ! répondit Don Quichotte, descends et dételle tes bêtes, et fais ce que tu voudras ; mais tu verras bientôt que tu t’es donné de la peine inutilement, et que tu pouvais fort bien t’épargner celle que tu vas prendre. » Le charretier sauta par terre, et détela ses mules en toute hâte, tandis que le gardien des lions disait à haute voix : « Je vous prends tous à témoin que c’est contre ma volonté et par violence que j’ouvre les cages et que je lâche les lions ; je proteste à ce seigneur que tout le mal et préjudice que pourront faire ces bêtes courra pour son compte, y compris mes salaires et autres droits. Hâtez-vous tous, seigneurs, de vous mettre en sûreté avant que je leur ouvre, car pour moi je suis bien sûr qu’elles ne me feront aucun mal. »

L’hidalgo essaya une autre fois de persuader à Don Quichotte de ne pas faire une semblable folie, lui disant que c’était tenter Dieu que de se lancer en une si extravagante entreprise. Don Quichotte se borna à répondre qu’il savait ce qu’il faisait : « Prenez-y bien garde, reprit l’hidalgo, car moi, je sais que vous vous trompez. — Maintenant, seigneur, répliqua Don Quichotte, si vous ne voulez pas être spectateur de ce que vous croyez devoir être une tragédie, piquez des deux à la jument pommelée, et mettez-vous en lieu de sûreté. » Lorsque Sancho l’entendit ainsi parler, il vint à son tour, les larmes aux yeux, le supplier d’abandonner cette entreprise, en comparaison de laquelle toutes les autres avaient été pain bénit, celle des moulins à vent, l’effroyable aventure des foulons, enfin tous les exploits qu’il avait accomplis dans le cours de sa vie. « Prenez garde, seigneur, disait Sancho, qu’il n’y a point d’enchantement ici, ni chose qui y ressemble. J’ai vu, à travers les grilles et les fentes de la cage, une griffe de lion véritable, et j’en conclus que le lion auquel appartient une telle griffe est plus gros qu’une montagne. — Allons donc, répondit Don Quichotte, la peur te le fera bientôt paraître plus gros que la moitié du monde. Retire-toi, Sancho, et laisse-moi seul. Si je meurs ici, tu connais notre ancienne convention : tu iras trouver Dulcinée, et je ne t’en dis pas davantage. » À cela, il ajouta d’autres propos qui ôtèrent toute espérance de le voir abandonner son extravagante résolution.

L’homme au gaban vert aurait bien voulu s’y opposer de vive force ; mais ses armes étaient trop inégales, et d’ailleurs il ne lui parut pas prudent de se prendre de querelle avec un fou, comme Don Quichotte lui semblait maintenant l’être de tout point. Celui-ci revenant à la charge auprès du gardien, et réitérant ses menaces avec violence, l’hidalgo se décida à piquer sa jument, Sancho le grison, et le charretier ses mules, pour s’éloigner tous du chariot le plus qu’ils pourraient, avant que les lions sortissent de leurs cages. Sancho pleurait la mort de son seigneur, croyant bien que, cette fois, il laisserait la vie sous les griffes du lion ; il maudissait son étoile, il maudissait l’heure où lui était venue la pensée de rentrer à son service ; mais, tout en pleurant et se lamentant, il n’oubliait pas de rosser le grison à tour de bras pour s’éloigner du chariot au plus vite.

Quand le gardien des lions vit que ceux qui avaient pris la fuite étaient déjà loin, il recommença ses remontrances et ses intimations à Don Quichotte. « Je vous entends, répondit le chevalier, mais trêve d’intimations et de remontrances ; tout cela serait peine perdue, et vous ferez mieux de vous dépêcher. » Pendant le temps qu’employa le gardien à ouvrir la première cage, Don Quichotte se mit à considérer s’il ne vaudrait pas mieux livrer la bataille à pied qu’à cheval, et, à la fin, il résolut de combattre à pied, dans la crainte que Rossinante ne s’épouvantât à la vue des lions. Aussitôt il saute de cheval, jette sa lance, embrasse son écu, dégaine son épée ; puis, d’un pas assuré et d’un cœur intrépide, s’en va, avec une merveilleuse bravoure, se camper devant le chariot, en se recommandant du fond de l’âme, d’abord à Dieu, puis à sa Dulcinée.

Il faut savoir qu’en arrivant à cet endroit, l’auteur de cette véridique histoire s’écrie, dans un transport d’admiration : « Ô vaillant, ô courageux par-dessus toute expression Don Quichotte de la Manche ! miroir où peuvent se mirer tous les braves du monde ! nouveau Don Manuel Ponce de Léon, qui fut la gloire et l’honneur des chevaliers espagnols ! avec quelles paroles conterai-je cette prouesse épouvantable ? avec quelles raisons persuasives la rendrai-je croyable aux siècles à venir ? quelles louanges trouverai-je qui puissent convenir et suffire à ta gloire, fussent-elles hyperboles sur hyperboles ? toi à pied, toi seul, toi intrépide, toi magnanime, n’ayant qu’une épée dans une main, et non de ces lames tranchantes marquées au petit chien[1], dans l’autre un écu, et non d’acier très-propre et très-luisant, tu attends de pied ferme les deux plus formidables lions qu’aient nourris les forêts africaines. Ah ! que tes propres exploits parlent à ta louange, valeureux Manchois ; quant à moi, je les laisse à eux-mêmes, car les paroles me manquent pour les louer dignement. »

Ici l’auteur termine l’exclamation qu’on vient de rapporter, et, passant outre, rattache le fil de son histoire. Quand le gardien de la ménagerie, dit-il, vit que Don Quichotte s’était mis en posture, et qu’il fallait à toute force lâcher le lion mâle, sous peine d’encourir la disgrâce du colérique et audacieux chevalier, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait, comme on l’a dit, cet animal, lequel parut d’une grandeur démesurée et d’un épouvantable aspect. La première chose qu’il fit fut de se tourner et retourner dans la cage où il était couché, puis de s’étendre tout de son long en allongeant la patte et en desserrant la griffe. Ensuite il ouvrit la gueule, bâilla lentement, et tirant deux pieds de langue, il s’en frotta les yeux et s’en lava toute la face. Cela fait, il mit la tête hors de la cage, et regarda de tous côtés avec des yeux ardents comme deux charbons : regard et geste capables de jeter l’effroi dans le cœur de la témérité même. Don Quichotte seul l’observait attentivement, brûlant du désir que l’animal s’élançât du char et en vînt aux mains avec lui, car il comptait bien le mettre en pièces entre les siennes.

Ce fut jusqu’à ce point qu’alla son incroyable folie. Mais le généreux lion, plus courtois qu’arrogant, ne faisant nul cas d’enfantillages et de bravades, après avoir regardé de côté et d’autre, tourna le dos, montra son derrière à Don Quichotte, et, avec un sang-froid merveilleux, alla se recoucher dans sa cage. Lorsque Don Quichotte vit cela, il ordonna au gardien de prendre un bâton et de l’irriter en le frappant pour le faire sortir. « Quant à cela, je n’en ferai rien, s’écria le gardien, car, si je l’excite, le premier qu’il mettra en pièces ce sera moi. Que votre grâce, seigneur chevalier, se contente de ce qu’elle a fait ; c’est tout ce qu’on peut dire en fait de vaillance, et n’ayez pas l’envie de tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte ouverte ; il est libre de sortir ou de rester ; s’il n’est pas encore sorti, il ne sortira pas de toute la journée. Mais votre grâce a bien assez manifesté la grandeur de son âme. Aucun brave, à ce que j’imagine, n’est tenu de faire plus que de défier son ennemi et de l’attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, sur lui tombe l’infamie, et le combattant exact au rendez-vous gagne la couronne de la victoire. — Au fait, c’est la vérité, répondit Don Quichotte ; ferme la porte, mon ami, et donne-moi un certificat, dans la meilleure forme que tu pourras trouver, de ce que tu viens de me voir faire, à savoir : que tu as ouvert au lion, que je l’ai attendu, qu’il n’est pas sorti, que je l’ai attendu de nouveau, que de nouveau il a refusé de sortir, et qu’il s’est allé recoucher. Je ne dois rien de plus ; arrière les enchantements, et que l’aide de Dieu soit à la raison, à la justice, à la véritable chevalerie ; et ferme la porte, comme je t’ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards, pour qu’ils reviennent apprendre cette prouesse de ta propre bouche. »

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et Don Quichotte, mettant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé sur son visage la pluie du fromage blanc, se mit à appeler ceux qui ne cessaient de fuir et de tourner la tête à chaque pas, tous attroupés autour de l’hidalgo. Sancho aperçut le signal du mouchoir blanc : « Qu’on me tue, dit-il, si mon seigneur n’a pas vaincu les bêtes féroces, car il nous appelle. » Ils s’arrêtèrent tous trois, et reconnurent que celui qui faisait les signes était bien Don Quichotte. Perdant un peu de leur frayeur, ils se rapprochèrent peu à peu jusqu’à ce qu’ils pussent entendre les cris de Don Quichotte qui les appelait. Finalement, ils revinrent auprès du chariot, et quand ils arrivèrent, Don Quichotte dit au charretier : « Allons, frère, attelez vos mules et continuez votre voyage. Et toi, Sancho, donne-lui deux écus d’or, pour lui et pour le gardien des lions, en récompense du temps que je leur ai fait perdre. — Je les donnerai de bien bon cœur, répondit Sancho ; mais les lions, que sont-ils devenus ? sont-ils morts ou vifs ? »

Alors le gardien, prenant son temps et ses aises, se mit à conter par le menu la fin de la bataille, exagérant de son mieux la vaillance de Don Quichotte. « À la vue du chevalier, dit-il, le lion intimidé n’osa pas sortir de la cage, bien que j’aie tenu la porte ouverte un bon espace de temps ; et quand j’ai dit à ce chevalier que c’était tenter Dieu que d’exciter le lion pour l’obliger par force à sortir, comme il voulait que je fisse, ce n’est qu’à son corps défendant et contre sa volonté qu’il m’a permis de fermer la porte. — Hein ! que t’en semble, Sancho ? s’écria Don Quichotte ; y a-t-il des enchantements qui prévalent contre la véritable valeur ? Les enchanteurs pourront bien m’ôter la bonne chance, mais le cœur et le courage, je les en défie. »

Sancho donna les deux écus, le charretier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains à Don Quichotte en signe de reconnaissance, et lui promit de conter ce vaillant exploit au roi lui-même quand il le verrait à la cour. « Eh bien, reprit Don Quichotte, si par hasard sa majesté demande qui l’a fait, vous lui direz que c’est le chevalier des lions ; car désormais je veux qu’en ce nom se change, se troque et se transforme celui que j’avais jusqu’à présent porté, de Chevalier de la Triste-Fïgure. En cela, je ne fais que suivre l’antique usage des chevaliers errants, qui changeaient de nom quand il leur en prenait fantaisie, ou quand ils y trouvaient leur compte[2]. » Cela dit, le chariot reprit sa route, et Don Quichotte, Sancho et l’homme au gaban vert continuèrent la leur[3].

Pendant tout ce temps, Don Diégo de Miranda n’avait pas dit un mot, tant il mettait d’attention à observer les actions et les paroles de Don Quichotte, qui lui paraissait un homme sensé atteint de folie, et un fou doué de bon sens. Il n’avait pas encore connaissance de la première partie de son histoire, car, s’il en eût fait la lecture, il ne serait pas tombé dans cette surprise où le jetaient les actions et les paroles du chevalier, puisqu’il aurait connu de quelle espèce était sa folie. Ne la connaissant pas, il le prenait, tantôt pour un homme sensé, tantôt pour un fou, car ce qu’il disait était raisonnable, élégant, bien exprimé, et ce qu’il faisait, extravagant, téméraire, absurde. L’hidalgo se disait : « Quelle folie peut-il y avoir plus grande que celle de se mettre sur la tête une salade pleine de fromage blanc, et de s’imaginer que les enchanteurs vous amollissent le crâne ? quelle témérité, quelle extravagance plus grande que de vouloir se battre par force avec des lions ? » Don Quichotte le tira de cette rêverie, et coupa court à ce monologue, en lui disant : « Je parierais, seigneur Don Diégo de Miranda, que votre grâce me tient dans son opinion pour un homme insensé, pour un fou. Et vraiment, je ne m’en étonnerais pas, car mes œuvres ne peuvent rendre témoignage d’autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire observer à votre grâce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi timbré que je dois en avoir l’air. Il sied bien à un brillant chevalier de donner, au milieu de la place et sous les yeux de son roi, un heureux coup de lance à un brave taureau[4] ; il sied bien à un chevalier, couvert d’armes resplendissantes, de parcourir la lice, devant les dames, dans de joyeux tournois ; il sied bien, enfin, à tous ces chevaliers d’amuser la cour de leurs princes, et de l’honorer, si l’on peut ainsi dire, par tous ces exercices en apparence militaires. Mais il sied mieux encore à un chevalier errant d’aller par les solitudes, les déserts, les croisières de chemins, les forêts et les montagnes, chercher de périlleuses aventures avec le désir de leur donner une heureuse issue, seulement pour acquérir une célébrité glorieuse et durable. Il sied mieux, dis-je, à un chevalier errant de secourir une veuve dans quelque désert inhabitable, qu’à un chevalier de cour de séduire une jeune fille dans le sein des cités. Tous les chevaliers, d’ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que celui de cour serve les dames, qu’il rehausse par ses livrées la cour de son roi, qu’il défraie les gentilshommes pauvres au splendide service de sa table, qu’il porte un défi dans une joute, qu’il soit tenant dans un tournoi[5], qu’il se montre grand, libéral, magnifique, et surtout bon chrétien ; alors il remplira convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche les extrémités du monde, qu’il pénètre dans les labyrinthes les plus inextricables, qu’il affronte à chaque pas l’impossible, qu’il résiste, au milieu des déserts, aux ardents rayons du soleil dans la canicule, et, pendant l’hiver, à l’âpre inclémence des vents et de la gelée, qu’il ne s’effraie pas des lions, qu’il ne tremble pas en face des vampires et des andriaques ; car chercher ceux-ci, braver ceux-là, et tout vaincre, voilà ses principaux et véritables exercices. Moi donc, puisqu’il m’est échu en partage d’être membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser d’entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de ma profession. Ainsi, il m’appartenait directement d’attaquer ces lions tout à l’heure, quoique je connusse que c’était une témérité sans borne. Je sais bien, en effet, ce que c’est que la valeur : c’est une vertu placée entre deux vices extrêmes, la lâcheté et la témérité. Mais il est moins mal à l’homme vaillant de monter jusqu’à toucher le point où il serait téméraire, que de descendre jusqu’à toucher le point où il serait lâche. Car, ainsi qu’il est plus facile au prodigue qu’à l’avare de devenir libéral, il est plus facile au téméraire de se faire véritablement brave, qu’au lâche de monter à la véritable valeur. Quant à ce qui est d’affronter des aventures, croyez-moi, seigneur Don Diégo, il y a plus à perdre en reculant qu’en avançant ; car lorsqu’on dit : « ce chevalier est audacieux et téméraire, » cela résonne mieux aux oreilles des gens que de dire : « ce chevalier est timide et poltron. » — J’affirme, seigneur Don Quichotte, répondit Don Diégo, que tout ce qu’a dit et fait votre grâce est tiré au cordeau de la droite raison, et je suis convaincu que, si les lois et les règlements de la chevalerie venaient à se perdre, ils se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dépôt naturel et leurs propres archives. Mais pressons-nous un peu, car il se fait tard, d’arriver à mon village et à ma maison ; là, votre grâce se reposera du travail passé, qui, s’il n’a pas fatigué le corps, a du moins fatigué l’esprit, ce qui cause aussi d’habitude la fatigue du corps. — Je tiens l’invitation à grand honneur et à grand’merci, seigneur Don Diégo, répondit Don Quichotte. » Ils se mirent alors à piquer leurs montures un peu plus qu’auparavant, et il pouvait être deux heures de l’après-midi quand ils arrivèrent à la maison de Don Diégo, que Don Quichotte appelait le chevalier du Gaban-Vert.


  1. On appelait épées du petit chien (espadas del Perillo), à cause de la marque qu’elles portaient, les épées de la fabrique de Julian del Rey, célèbre armurier de Tolède, et Morisque de naissance. Les lames en étaient courtes et larges. Depuis la conquête de Tolède par les Espagnols sur les Arabes (1085), cette ville fut pendant plusieurs siècles la meilleure fabrique d’armes blanches de toute la chrétienté. C’est là que vécurent, outre Julian del Rey, Antonio, Cuellar, Sahagun et ses trois fils, et une foule d’autres armuriers dont les noms étaient restés populaires. En 1617, Cristobal de Figuéroa, dans son livre intitulé : Plaza universal de ciencias y artes, comptait par leurs noms jusqu’à dix-huit fourbisseurs célèbres établis dans la même ville, et l’on y conserve encore, dans les archives de la municipalité, les marques ou empreintes (cuños) de quatre-vingt-dix-neuf fabricants d’armes. Il n’y en a plus un seul maintenant, et l’on a même perdu la trempe dont les Mozarabes avaient donné le secret aux Espagnols.
  2. Ainsi Amadis de Gaule, que Don Quichotte prenait spécialement pour modèle, après s’être également appelé le chevalier des Lions, s’appela successivement le chevalier Rouge, le chevalier de l’Île-Ferme, le chevalier de la Verte-Épée, le chevalier du Nain et le chevalier Grec.
  3. Les histoires chevaleresques sont remplies de combats de chevaliers contre des lions. Palmérin d’Olive les tuait comme s’ils eussent été des agneaux, et son fils Primaléon n’en faisait pas plus de cas. Palmérin d’Angleterre combattit seul contre deux tigres et deux lions ; et quand le roi Périon, père d’Amadis de Gaule, veut combattre un lion qui lui avait pris un cerf à la chasse, il descend de son cheval qui, épouvanté, ne voulait pas aller en avant. Mais Don Quichotte avait pu trouver ailleurs que dans ses livres un exemple de sa folle action. On raconte que, pendant la dernière guerre de Grenade, les rois catholiques ayant reçu d’un émir africain un présent de plusieurs lions, des dames de la cour regardaient du haut d’un balcon ces animaux dans leur enceinte. L’une d’elles, que servait le célèbre Don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprès ou par mégarde. Aussitôt Don Manuel s’élança dans l’enceinte l’épée à la main, et releva le gant de sa maîtresse. C’est à cette occasion que la reine Isabelle l’appela Don Manuel Ponce de Léon, nom que ses descendants ont conservé depuis, et c’est pour cela que Cervantès appelle Don Quichotte nouveau Ponce de Léon. Cette histoire est racontée par plusieurs chroniqueurs, entre autres par Perez de Hita dans un de ses romances. (Guerras civiles de Grenada, cap. XVII.)

    ¡ O el bravo Don Manuel,
    Ponce de Leon llamado,
    Aquel que sacará el guante,
    Que por industria fue echado
    Donde estaban los leones,
    Y ello sacó muy osado !

  4. Avant d’être abandonnées à des gladiateurs à gages, les courses de taureaux furent longtemps, en Espagne, l’exercice favori de la noblesse, et le plus galant divertissement de la cour. Il en est fait mention dans la chronique latine d’Alphonse VII, où l’on rapporte les fêtes données à Léon, en 1141, pour le mariage de l’infante Doña Urraca avec Don Garcia, roi de Navarre : Alii, latratu canum provocatis tauris protento venabulo occidebant. Depuis lors, la mode en devint générale, des règles s’établirent pour cette espèce de combat, et plusieurs gentilshommes y acquirent une grande célébrité. Don Luis Zapata, dans un curieux chapitre de sa Miscelanea, intitulé de toros y toreros, dit que Charles-Quint lui-même combattit à Valladolid, devant l’impératrice et les dames, un grand taureau noir nommé Mahomet. Les accidents étaient fort communs, et souvent le sang des hommes rougissait l’arène. Les chroniqueurs sont pleins de ces récits tragiques, et il suffit de citer les paroles du P. Pédro Guzman, qui disait, dans son livre Bienes del honesto trabajo (discurso V)… « Il est avéré qu’en Espagne il meurt, dans ces exercices, une année dans l’autre, deux à trois cents personnes… » Mais ni les remontrances des cortès, ni les anathèmes du saint-siège, ni les tentatives de prohibitions faites par l’autorité royale, n’ont pu seulement refroidir le goût forcené qu’ont les Espagnols pour les courses de taureaux.
  5. La différence qu’il y avait entre les joutes (justas), et les tournois (torneos), c’est que, dans les joutes, on combattait un à un, et, dans les tournois, de quadrille à quadrille. Les joutes, d’ailleurs, n’étaient jamais qu’un combat à cheval et à la lance ; les tournois, nom général des exercices chevaleresques, comprenaient toute espèce de combats.