L’Illustre Maurin/XV

E. Flammarion (p. 125-128).

CHAPITRE XV


Chrysalide dans un marais.

Ils avaient dîné. Assis sur un escabeau boiteux, frère de celui sur lequel trônait Lagarrigue, Maurin disait :

— Écoute, le métier que tu as choisi, je dois l’ignorer. Ce que je ferai dire au préfet, c’est qu’il ne faut pas mécontenter les boumians, pour ne pas attirer un mal heur qu’ils feraient à coup sûr. Ça, je comprends que je peux le dire, mais je n’en dirai pas davantage.

— Ça suffit bien, dit Lagarrigue. Tu ne t’avanceras que dans la vérité.

— Mais après ça, je te conseille de changer de métier, mon pauvre Lagarrigue, dès que tu pourras.

— Et me nommeras-tu préfet ? Que veux-tu que je fasse, Maurin, de ma vieille vie, de mes vieux os ?

— Si tu es infirme, il y a des hospices.

Lagarrigue se leva, et sur un ton de fierté inexprimable :

— Me prends-tu pour un mendiant ? coquin de bon sort ! il faut que tu sois toi, Maurin, pour que, celle-là, je te la pardonne. J’aimerais mieux pourrir dans les siagnes du marais comme un canard blessé, pechère ! et que le soleil et l’eau salée me rouiguent (rongent) les chairs jusqu’aux os, — comme ils ont fait à cette carcasse de héron que j’ai par là.

— Je n’ai pas voulu t’offenser, répliqua Maurin, mais là où je dis, avec la permission des maires et des préfets, tu pourrais mourir plus tranquille.

— La tranquillité m’embête ! s’écria Lagarrigue. Je suis trop vieux, inquiet comme j’ai été toute la vie, pour l’aimer, la tranquillité. Je n’aimerai que la dernière ; celle-là, oui, je l’aimerai. À l’hospice du vrai bon Dieu, qui est la terre, — là, oui, je dormirai ! — ou bien par là-bas, un peu loin…

IL regardait, dans le cadre de la lucarne, la mer sombre qui, sous les nuages, grondait, et il acheva :

— Sous l’eau profonde… comme un qui a navigué.

— Je t’ai parlé comme je devais, Lagarrigue. Que chacun essaie d’arranger sa vie à sa volonté, mais je calcule que c’est le moment pour moi de te dire la pensée qui m’amène : je viens pour te reprendre mon fils. Il n’est pas vieux encore, lui. Qu’on l’attrape avec vous, sa vie en sera toute abîmée. Au service de l’État, une fois condamné, il entrera, tête basse, en vaurien, aux compagnies d’Afrique… Je viens le chercher…

— Ah ! bougre de bougre ! dit Lagarrigue, c’est que j’en ai bien besoin, de lui, moi, en ce moment-ci.

— Cherches-en un moins jeune, qui sache ce qu’il fait, qui se rende compte des risques et des dommages. Tu as eu un pitoua, Lagarrigue ? où est-il ? Tu dois me comprendre…

Une seconde fois Lagarrigue se leva, tout pâle.

— Mon petit est quartier-maître, dit-il fièrement, il est à l’État et son commandant est satisfait. Il m’écrit chez mon frère des lettres à faire pleurer… Si l’on surprend mon commerce que, naturellement, j’ai caché à mon petit, on ne me condamnera pas, pourquoi je serai mort avant ! — petite perte pour moi, bon débarras pour lui !… mais le nom de son père ne sera pas là-dedans.

Il désignait le chiffon de journal qui gisait sur la table.

Il se rassit et but une lampée, puis dit gravement :

— Je te rendrai ton garçon cette nuit ; mais je vais mieux faire. Attends-le ici, Maurin, crois-moi. J’irai te le chercher. Notre usine là-bas peut devenir une souricière terrible. D’un jour à l’autre on peut nous prendre.

« Et j’ai là des hommes qui sont décidés à se défendre, car, si on les prenait, ils ont, tu le devines, de vieux comptes à régler. Les deux que tu as arrêtés il y a quelque temps, tu m’en as privé, vu que je les avais embauchés la veille. Ils espéraient le moment de me rejoindre. Alors, tu comprends, il ne faut pas, si par un mauvais hasard il arrivait quelque chose cette nuit, qu’on te trouve là avec ton fils, Dieu garde ! Maintenant écoute. Tu emmèneras ton pitoua tout de suite ; mais, au contraire d’aujourd’hui, un moment peut venir, dans ta vie de braconnier, où mon usine te soit une bonne cachette, lorsque ça ne serait que pour dormir une seule nuit. Eh bien ! dans ma grotte, comme ici même, étant chez moi tu seras chez toi, Maurin, parce que tu as bon cœur… Il y a des riches qui sont des coquins mais il y a beaucoup de mendiants qui ne seraient pas des coquins s’ils étaient des riches. Toute l’affaire est d’arriver à la mort et on n’y arrive que vivants ! et pour vivre jusqu’à la mort naturelle il faut bien manger, — et « faire feu », et avoir sur sa tête une espèce de couvert… Té ! voici qu’il pleut à verse, tout en coup, et la montagnère souffle. Bon temps pour moi, que la tempête d’hiver : c’est ma meilleure protection. Dieu garde nos petits, collègue, mieux qu’il ne nous a gardés ! Je calcule que la République est bonne. Sans les écoles de la République, mon fils serait comme moi, au lieu qu’il marche dans l’honneur. Je sais que pour la défendre, la République, tu es un homme. Eh bien… fais-en nommer de bons !

— Où es-tu électeur ?

— À Hyères, où j’ai mon frère. Mon endroit véritable est là où mon frère habite, un pauvre diable aussi, chez qui censément j’ai le domicile, comme la loi le demande.

— Vote pour Vérignon, dit alors Maurin à Lagarrigue et fais voter ton frère pour lui.

— Je serais aveugle, dit Lagarrigue, qu’à ton bras, Maurin, je marcherais, assuré d’aller droit !