E. Flammarion (p. 129-133).

CHAPITRE XVI


Césario a trouvé quelque chose.

Césariot lui ayant été rendu par Lagarrigue, Maurin le conduisit chez M. Rinal :

— Expliquez-lui un peu la vie, monsieur Rinal. Dites-lui ce que vous jugez à propos, tout ce que vous voudrez sans exception, tout ce qui pourra lui faire du bien.

Mis au courant de la situation d’esprit de Césariot, M. Rinal entre autres choses lui dit :

— Il y a beaucoup d’orphelins qui n’ont ni père ni mère, mon garçon. Vous, vous avez du moins un père, et un brave homme de père qui n’était pas forcé d’aller vous reprendre dans le mauvais endroit où vous étiez en péril. Tournez-vous vers ce brave homme et mettez-vous à l’aimer. Suivez ses conseils et les miens. S’il avait pu vous avoir auprès de lui quand vous étiez tout petit, il vous aurait donné d’autres idées, mais il n’a pas pu et il n’y a pas de sa faute. Vous cherchez, comme tout homme sur la terre, un peu de bonheur. Il y en a plus, mon garçon, dans le travail que dans la paresse, dans l’estime des autres hommes que dans leur mépris ; il y en a plus à être pêcheur pauvre sur la plage, aux regards de tout le monde, que contrebandier dans une caverne. Il vaut mieux mourir en mer par un coup de mistral que dans une infirmerie de prison. Misère pour misère, préférez celle qui vous permet de vivre au soleil, lequel n’est pas plus beau, plus chaud, plus réjouissant pour M. Caboufigue le riche, que pour le dernier des pêcheurs d’arapèdes.

Et s’adressant à Maurin :

— Connaît-il Bernard ?

— Il n’en a jamais entendu parler. Parlez-lui-en, si vous voulez, monsieur Rinal.

— Allez chercher Bernard, Maurin.

Comme Maurin allait sortir :

— C’est inutile. Le voici qui vient pour sa leçon.

L’enfant entra.

— Bernard, lui dit brusquement M. Rinal, je vais te faire passer un examen… Qu’est-ce que c’est qu’un contrebandier, le sais-tu ?

— Oui, monsieur Rinal.

Et d’un ton un peu monotone, comme s’il eût récité sa leçon :

— C’est quelqu’un qui se procure des marchandises soumises à l’impôt de la douane et qui les fait entrer par fraude. Un contrebandier vole ainsi l’État, l’épargne commune. Il est comme serait un fils qui s’imaginerait ne pas être un voleur parce que, dans sa propre maison, il prendrait le bien de son père et de ses frères. Ce qui excuse un peu sa faute, c’est le courage qu’il montre à courir de grands périls ; mais ce qui l’aggrave c’est que, pour n’être pas pris, il s’expose journellement à tuer ; il en arrive presque toujours à supprimer des existences humaines, pour défendre sa liberté ; il fait des veuves et des orphelins.

— Et peux-tu me dire, Bernard, pour quelle raison l’enfant doit obéir à son père ?

— Je dois obéir à mon père parce qu’il veut naturellement mon bien, et parce que je sais qu’ayant de l’expérience, il connaît mieux que moi ce qui est mon bien.

— Si on te disait tout-à-coup que tu as un grand frère, que dirais-tu, toi-même ?

— Oh ! dit Bernard, je serais bien content.

— Tu l’aimerais ?

— Oui.

— Même s’il était méchant ?

— Même s’il était méchant !

— Et s’il voulait devenir contrebandier ?

— Je l’en empêcherais bien !… dans son intérêt ! dit l’enfant d’un ton résolu.

— Eh bien, tu as un frère, que voici. Il veut être pêcheur au Lavandou, avec le patron Antiboul. Il viendra te voir quelquefois ici. Il veillera sur toi. Comme il est ton frère aîné, tu lui obéiras. Il remplacera ton père ; il ne veut que ton bien… Et toi, Césariot, dis-moi, veux-tu que ton petit frère que voilà soit contrebandier ou pêcheur ?

Depuis un moment le jeune homme au front bas courbait de plus en plus la tête ; son menton s’écrasait sur sa poitrine ; un inexprimable sentiment de malaise, de honte, de dépit, l’enveloppait ; il eût voulu se révolter, frapper quelqu’un, crier une injure ; mais toutes ses volontés mauvaises demeuraient en lui comme nouées, tordues sur elle-mêmes et douloureusement impuissantes. Il se sentait sous l’influence de quelque chose de nouveau pour lui, et de plus fort, de plus grand que tout ce qui était lui-même ; et ce quelque chose l’intimidait, l’effrayait ; il eût voulu s’y dérober, fuir… mais ses pieds étaient cloués au sol. Il se heurtait à la Bonté et à la Sympathie comme à des obstacles matériels, inconnus, brusquement dressés devant ses volontés pernicieuses ; ces forces-là l’étonnaient, lui étaient pénibles, insupportables.

Elles contrariaient tout en lui. Qu’était-ce que ces puissances qu’il n’avait jamais rencontrées ? De quel droit le prenaient-elles, voulaient-elles le lier et le conduire à leur guise ? Il frappa du pied ; il se détourna un peu…

— Embrasse ton grand frère, mon petit Bernard. L’enfant alla vers Césariot… qui éclata en sanglots…

Un bien-être entra soudainement en lui ; il ne lutta plus contre tout cet inconnu qui l’assaillait ; de son cœur, qui crevait, sortaient à flots, avec des larmes, la haine, la rancune, l’envie… Et l’amour s’y engouffrait…

— Il est sauvé, dit le vieux docteur, mais qu’il pleure, qu’il pleure tout son saoul et de toutes ses forces. Embrasse-le bien, petit.

Bernard étreignait Césariot le plus fort qu’il pouvait.

— Embrasse-le, répétait M. Rinal, ton grand frère, qui sera toujours un honnête homme, car il a choisi, il choisit en ce moment, pour toujours, d’être un honnête homme.

— Assez ! assez ! sanglota Césariot, assez !

Et on l’entendit qui disait à travers les hoquets convulsifs de sa douleur d’enfant :

— Jamais, jamais encore je n’avais pleuré… c’est le premier coup, le premier coup… (la première fois) ; ne me dites plus rien, monsieur… je ferai ce que vous voudrez. Et j’obéirai à mon frère… et je le protégerai !

Et, se baissant, il prit le petit à pleins bras et le serra contre lui.

Je le protégerai ! C’était le mot de la régénération ! Il a tout à la fois la conscience de sa force, la fierté de soi-même, le sentiment de la dignité humaine, — l’être qui en protège un autre.

Maurin, ne sachant plus où il en était, sortit brusquement pour aller regarder, du haut de la terrasse, si l’île du Levant était toujours à la même place sur le bleu de la mer.

Le lendemain Césariot déclarait au patron Antiboul :

— Pêcheur sur la mer, patron, c’est le plus beau des métiers ! Je commence à le comprendre.

Et à quelque temps de là M. Rinal lui dit :

— Enfin que voulais-tu ? que cherchais-tu ? Tâche de me l’expliquer ? Que demandais-tu, mon garçon ?

— Ce que j’ai trouvé, monsieur Rinal.