L’Illustre Maurin/XIX

E. Flammarion (p. 167-180).

CHAPITRE XIX


Marlusse a le choix des armes.

Maurin reçut asile, cette nuit-là, dans une maison amie où l’accompagna Pastouré.

Le lendemain matin, dans les rues du village, Marlusse, monté sur le siège d’un char à quatre roues, qu’il s’était fait prêter et qu’il promenait pompeusement, tenait en main un grand fouet tout neuf, long et lourd, qu’il maniait avec une habileté extraordinaire. Avec des clic, clac ! des clac et des clic, il rythmait des airs militaires… On reconnaissait très bien La casquette du Père Bugeaud de : Il y a de la goutte à boire là-haut, lequel se distinguait parfaitement de la Retraite.

Il avait mis son cheval au pas, et il était forcé de le maintenir vigoureusement, car ce continuel bruit de fouet impatientait la bête. Elle paraissait goûter médiocrement pareille musique. Les gens et surtout les enfants s’attroupaient, et Marlusse, tout à coup, interrompant Le Chant du Départ, enleva de la fine pointe de son fouet, avec un tour de main incomparable, le chapeau d’un gamin qui le regardait de trop près. Se retournant vivement sur son siège, il lançait aussitôt d’un autre côté la longue lanière, et cela si adroitement que la mèche, s’entortillant autour de la queue d’un chat, le hissa brusquement en l’air effaré et miaulant.

Le bruit de ces prouesses se répandait rapidement de rue en rue, si bien que tout le village finit par s’assembler autour du glorieux Marlusse, avec des ah ! et des oh ! admiratifs si retentissants que Maurin envoya Pastouré voir un peu « s’il y avait la révolution ».

Dès qu’il aperçut Pastouré, Marlusse se mit tout debout sur son char :

— Pastouré ! à moi ! cria-t-il.

Pastouré s’avança.

— C’est toi que je cherche, toi et Maurin, lui dit alors Marlusse d’un air de mystère. Va l’appeler, qu’il vienne ! Je vous emmènerai sur ma voiture, et vous verrez !

— Et où nous emmèneras-tu ?

— Vous verrez, mais faites vite si vous voulez me sauver la vie, ni plusse ni moinsse !

— Allons, dit Pastouré, je te connais : tu vas encore nous faire quelque galégeade.

— Pastouré, dit Marlusse sérieux comme un notaire, aregarde-moi. Est-ce que je ne suis pas un peu blanc ou un peu vert ? Je te dis qu’en venant vite, vous me sauverez la vie et l’honneur. Ça n’est pas une bagatelle ! Figure-toi qu’on m’appelle en duel, et j’y vais de ce pas. Il me fallait deux témoins. Je n’ai pensé qu’à Maurin et à toi. Et j’étais bien sûr qu’en faisant un rhamadan pareil avec mon fouet dans la rue, je finirais par vous faire sortir de votre cachette. Je sais que je peux compter sur Maurin. Zou ! amène-le-moi. Fais vite, je vous conterai le reste en route. Zou ! qu’il faut que j’arrive à l’heure. Et vous occupez de rien : z’ai mes armes.

Marlusse parlait sérieusement. Pastouré le comprit, et il courut chercher Maurin tandis que, mettant sa bête au grand trot, Marlusse laissait là tout étonnés les curieux qu’il avait fait accourir autour de lui. Il allait attendre ses témoins sur la grand’route, à l’entrée du village.

— Monte vite dans mon çar (char), Maurin ; vite, Pastouré. Et en avant !

Chemin faisant, il conta à ses deux témoins pour quelles raisons il devait se battre.

— À la sortie du congrès, hier soir, un délégué de Caboufigue parlait de Vérignon (et même de toi, Maurin !) sur un ton qui ne me plaisait guère. Alors je dis simplement : « Il faut être un imbécile pour ne pas comprendre le mérite d’un Vérignon ou l’honnêteté d’un Maurin ! » Ce délégué, un M. Desacier, un du nord, capitaine de cavalerie en retraite, me regarde de travers et me fait :

« — Est-ce pour moi que vous dites ça ?

« — Se l’applique qui voudra !

« — Ze ne sais (qu’il me dit comme ça), ze ne sais si ze dois me commettre zusqu’à vous faire rentrer vos paroles dans la gorze ! »

« Tu penses, Maurin, si je suis un homme à me laisser remettre dans la gorze la moindre des çozes qui en sont sorties.

« — Monsieur, que je lui dis comme ça, le plus poliment que je pus, s’il y avait un jeu de dominos composé de coïons, vous seriez le double-six !

« — Monsieur, qu’il me répond, vous êtes un mal appris… »

Je m’échauffais ; il me bouillait quelque chose là dedans. Je réponds :

« — Tout àro, ou, vous fàou véirè trento-sié candellos, — et je lui traduis, comme Mascurel : — trente-six chandelles, tout à l’heure, je vous fais voir moi ! »

« Il m’aregarde encore, il faut croire qu’il me trouve zoli, que, comme tu vois, z’ai mis pour venir au congrès mes plus belles frusques… Il regarde ma çaine d’or qui est sur mon ventre, bien portée en avant avecque la midaille de la république… Et me prenant pour un monsieur dans son zenre, il me dit, en me tirant un peu à part du monde :

« — Voilà ma carte ! Demain, vous recevrez mes témoins.

« — Monsieur, que ze lui réponds comme ça, en fait de carte, ze n’ai sur moi qu’un bout de la corde avec laquelle mon père a été ençaîné en 51… Et d’adresse, ze n’en ai point dans cette ville ! »

« Te comprends, ze ne voulais pas lui dire que z’allais passer la nuit sur le foin, dans la manzoire du ceval de mon ami Tintidret, qui me l’a prêté ce matin, son ceval, avecque son çar, pour aller au duel !

« — Vous n’avez point d’adresse, lace ? (lâche) mais vous m’éçapperez pas ainsi ! »

« Alors il me monte au nez comme une odeur de moutarde et ze lui dis comme ça, ze lui dis, dis :

« — Mossieu, pas besoin de tant d’histoires. Vous voulez vous battre avec moi ? J’accète. Demain matin à huit heures et demie battantes, ze serai avecque mes armes et mes témoins dans le pré de Martin-l’aï, que tout le monde vous l’indiquera, à trois kilomètres du villaze. Ayez comme moi vos témoins et vos armes, et soyez éza, — que la politesse du peuple, c’est l’ézatitude ! Et dormez bien pour être fré.

« — C’est entendu, qu’il me répond avec son assent francihot ; z’aurai mes sabres ! »

« J’ai bien pensé à t’aller conter ça tout de suite, mais il aurait fallu savoir où tu étais caché. Je me disais : Ils sont peut-être partis pour la montagne, rapport aux gendarmes. Enfin je vous ai trouvés ce matin et z’en suis bien content, car ça m’embêtait d’y aller tout seul, à ce duel.

— Comment ! tu n’en aurais pas pris deux autres, de témoins ?

— Oh ! non ! car il m’en fallait deux bien intelligents et de votre caractère, et ça ne se rencontre pas dans la « piade » d’une bourrique.

— Alors, dit Maurin, c’est que tu as imaginé quelque chose pour te tirer de là ? Mets-moi au courant.

— Voilà, dit Marlusse. Tu sais que z’ai été quinze ans entrepreneur de diligences, en Alzer ? J’allais d’Alzer à Constantine et ze’conduisais moi-même une de mes voitures…

— Bon ; après ?

— Après ?… Voilà un monsieur, ce militaire, qui avait pour métier de porter un sabre pendu à son derrière, — que, de sabre, moi, ce n’est pas pour de dire et pourtant c’est, — de ma sainte vie je n’en ai pas touché le fourreau d’un, — vu que z’ai été ézenté du service parce que j’ai une jambe plus courte ou plus longue que l’autre — comme on veut. Bon. Ce monsieur militaire ne me demande pas si ze connais son instrument et il veut que z’en zoue ! Et si z’en zoue mal, il me veut tuer ! Alors, par le fait, c’est qu’il veut me tuer à sa commodité, je veux dire sans danzer pour lui, et cependant il se croit du couraze en m’attaquant sans que ze puisse me défendre ! Eh bien, pendant qu’en se conduisant de cette manière il se croit courazeux, ze dis, moi, qu’il donne la marque de la plus grande laceté qui soit dans le monde ! — Alors voilà, j’ai pensé que pour me défendre contre son sabre, qui est un instrument dont il a l’habitude, je n’avais qu’à prendre, moi, celui dont j’ai accoutumé le maniement, — et je veux conséquemment me battre au fouett !… Eh bien, il n’y a que toi, Maurin, pour lui expliquer convenablemein la çose et il n’y a que Pastouré pour, sans rien dire, lui faire sentir qu’il m’approuve égalemein.

— Compris ! dit Maurin en riant… Ô Marlusse, tu as un génie qui est bien agréable !

Marlusse regarda Pastouré qui, en silence, étendit le bras droit et leva le pouce de son poing fermé.

Marlusse rayonnait. Clic ! clac ! clac ! le fouet battit la générale et, au bout de quelques minutes, le char quittait la grande route et entrait dans un étroit chemin qui aboutissait au pré de Martin-l’aï.

Au bord du pré, une large allée sous de grands ormes. Un pré artificiel, au bord de la rivière, un pré magnifique comme il y en a peu en Provence !

— Nous sommes les premiers, dit Marlusse. Tant mieux. Attaçons le ceval à l’arbre que voici.

Ils le firent et Marlusse eut tout le temps de donner à ses deux amis les explications suprêmes.

Son adversaire ne tarda pas à arriver, en voiture lui aussi, avec deux témoins, porteurs d’une paire de sabres.

Le capitaine Desacier s’était mis dès la veille à la recherche de deux anciens sous-officiers ; il les avait trouvés au café du village et les avait priés de lui servir de témoins.

Tous ces messieurs s’entre-saluèrent, Marlusse et le capitaine restant un peu séparés de leurs témoins qui s’abordèrent.

— Messieurs, dit Maurin aux deux témoins du capitaine, je m’appelle Maurin et voici mon ami M. Pastouré, chasseur comme moi. À qui avons-nous l’honneur ?

Les autres se nommèrent : Rompinaz et Cassadan, anciens sous-officiers de dragons, l’un actuellement bourrelier, l’autre épicier et marchand de faïences.

— Messieurs, j’ai été au service dans la marine, dit Maurin, et je suis, d’autre part, prévôt d’armes.

Les deux anciens sous-officiers resaluèrent, militairement cette fois. Maurin et Pastouré touchèrent le bord de leur chapeau. Le capitaine fit de même, et Marlusse le dernier.

— Messieurs, dit Maurin aux témoins du capitaine, voici ce que je suis chargé de vous dire et que je vous prie d’écouter de toutes vos oreilles : mon client n’a jamais tenu un sabre. Je sais bien que, dans les usages du duel, celui des deux adversaires qui sait jouer de son arme ne tient pas compte généralement de l’ignorance de l’autre ; mais, en même temps que gensses d’honneur, nous sommes des gensses de progrès, nous autres, et vous aussi, je l’espère ! — Voilà pourquoi nous avons pensé que vous n’accepteriez pas la responsabilité de mettre en présence d’un adversaire bien armé un homme dont on pourrait, par le fait, dire qu’il est désarmé, vu et attendu qu’il tiendrait son sabre comme une dévote tient un cierge.

— Ceci veut dire ? s’exclamât involontairement le capitaine.

— Vous n’avez pas la parole, dit Maurin présidentiel ; mais quel honneur pourriez-vous tirer d’une victoire si facile contre un ennemi vaincu d’avance ?… En un mot comme en dix mille, poursuivit-il en se tournant de nouveau vers les témoins du capitaine, jamais nos deux hommes, dont l’un sait et dont l’autre ne sait pas l’escrime, n’arriveront à se battre à armes égales, quand bien même leurs deux armes seraient d’égale longueur au millimètre et de poids égal au milligramme.

— Où voulez-vous en venir ? grogna le capitaine ; vous ne m’avez pas dérangé pour rien, j’espère ?

— Vous n’avez pas la parole ! dit Pastouré grave comme un chanoine, et dont la haute stature en eût imposé à Rodomont en personne.

— Pour terminer, reprit Maurin, nous demandons à égaliser la partie, et chacun de ces messieurs se battra avec l’arme qu’il connaît le mieux.

— C’est-à-dire… ?

— C’est à dire que le capitaine qui a été longtemps militaire pourra se battre avec son sabre…

— Et l’autre avec un pistolet peut-être ? proféra rageusement l’ancien officier.

— L’autre, qui a été longtemps conducteur de diligence, se battra avec son fouett…

— C’est de l’insolence ! de l’impertinence ! hurla le capitaine exaspéré.

— Permettez ! c’est de la justice, dit Maurin, d’autant plus que (si vous continuez à trouver juste que l’un de vous deux se serve d’une arme dont il ne connaît pas l’usage), nous vous permettons, bien entendu, — à vous, capitaine — de vous battre au fouett.

Le capitaine piaffait de rage.

— Et, poursuivit Maurin tranquillement, pensant que vous arriveriez peut-être dans votre voiture avec un fouett de luxe, nous avons apporté deux fouetts de combat !

— C’est moi qui les ai vendus à M. Marlusse, déclara le bourrelier ; quarante-cinq sous pièce, quarante sous en en prenant deux.

— J’en ai pour mes beaux quatre francs ! soupira Marlusse.

— Donc ce sont des fouetts honorables, reprit Maurin imperturbable. Allons, messieurs, commençons.

— Messieurs, grogna le capitaine, ça ne se passera pas comme ça ! Je ne suis pas ici pour rire.

— Et tanbien nous ne rions pas, dit Maurin. Fourrez-vous bien dans le coco qu’entre les mains de M. Marlusse le fouett est une arme de mort !

— Allons donc ! fit le capitaine en haussant les épaules.

— Monsieur, répliqua Maurin, trouvant dans son génie particulier le mot qui emporte les situations, je me connais en armes et en courage. Le sabre, c’est une arme ; la connaissance de l’arme en est une autre. Si vous prenez le sabre que nous ne connaissons pas et que vous connaissez, vous aurez deux armes et nous une seulemein !

« Est-ce juste cela, je vous le demande de bonne foi ? Répondez-nous, vous que vous êtes Français !

Le capitaine était, au fond, un brave homme et de bon sens. Cela lui tint lieu d’esprit.

— C’est pourtant vrai, dit-il, ça n’est pas très juste !

Et il se mit à rire.

— Ah ! fit Pastouré, d’un ton de soulagement.

— Si ça vous amuse de vous battre avec moi, je veux bien, déclara Maurin, à l’épée, au sabre, au fusil, même au canon ! mais je crois qu’il nous sera plus agréable à tous de voir comment M. Marlusse se débrouille avec le fouett ! Et vous me direz alors si ça ne serait pas du courage pour deux bons Français de se battre à cette arme-là, comme c’est la mode entre charretiers !

Le capitaine finit par comprendre qu’il fallait rire de l’aventure…

— Voyons ça ! dit-il, prenant son parti.

Dès qu’il eut prononcé ce mot :

— Allume ! commanda d’une voix retentissante Marlusse à Pastouré.

Alors, Pastouré, conformément aux instructions que lui avait données Marlusse, alla ouvrir le caisson du char, sous le siège, et en tira trois paquets de bougies.

Après les bougies, il tira du caisson de petits chandeliers de faïence jaune qu’avec l’aide de Marlusse il déposa ici, là, à droite, à gauche, quelques-uns sur le char, d’autres à terre, un peu au hasard, dans un espace assez étroit.

Le capitaine déjà amusé se prit à regarder cette manœuvre avec plus d’étonnement que de rancune.

— Les chandeliers, dit l’épicier, c’est moi qui les ai vendus : un sou pièce. Dix sous les douze.

— J’en ai pour mes beaux trente sous ! soupira Marlusse…

Et se tournant vers son ennemi :

— À présent, aregardez-moi bien ! J’accommence !

Il campa son chapeau sur sa nuque et, fouet en main, il prit la position d’un duelliste en garde.

— Voyez-vous, dit-il, avec ce fouett à la main, je ne crains personne. Montrez-moi un tavan (un taon) sur la croupe de mon cheval, je peux vous le tuer sans que le cheval sente tant seulement le fin du fin bout de la mèche de mon fouett ; tenez, cette sauterelle au bout de cette herbe, la voyez-vous ? clac ! elle y est ! cherchez, vous la trouverez… Avant que vous ayiez pu avancer d’un seul pas, si vous êtes (une supposition !) en garde contre moi avec votre sabre, clic ! je vous l’entortille du fouett et je vous le tire en l’air, comme une rouquier au bout d’une ligne à pêcher, et prenez garde qu’en retombant, la pointe en bas, il ne vous entre dans le crâne ! du second coup, je vous crève l’œil droit, clac ! et du troisième coup, l’œil gauche, clic ! Du quatrième coup, je vous entortille les deux jambes, je tire à moi, et vous tombez le nez par terre, pouf ! Alors vous êtes perdu, pechère ! vu que, en quelques coups, clic, clac ! clic, clac ! je vous laisse pour mort… Un lion, monsieur ! quand j’ai mon arme naturelle en main, un lion je ne le craindrais pas, pourvu qu’il fût borgne, car alors d’un coup unique je te le rendrais aveugle, clac !… Et maintenant, je vais finalement vous donner la preuve de mon adresse terrible, puisque vous n’avez pas trouvé la sauterelle… vous n’avez pas bien cherché… nous la trouverons tout à l’heure…

« Première bougie ! clic !… je vous l’ai éteinte sans la faire remuer, sans renverser le chandelier, sans avoir rien touché que la flamme ! Deuxième bougie… prends-la en main, Pastouré ; non, non, n’étend pas le bras, mets-la près de ton nez, aye pas peur ! tu es sûr de moi !… clac !… éteinte, mieux qu’avec un éteignoir !… Maintenant numérotez dans votre esprit celles qui restent, en comptant à partir de celle-ci… là… oui… je vais vous éteindre tous les numéros pairs : 2, clic ! 4, clac ! 6, clic ! 8, clac !…

Marlusse allait, venait, bondissait, selon la distance qui le séparait de la bougie visée…

— 16, clic ! 24, clac !… Eh bien ! messieurs… j’aurais pu, vous le voyez, 32, clic ! m’engager dans un cirque, 34, clac ! mais ma pauvre mère n’aimait pas les comédiens !!… Un temps de repos… la trente-sixième, clic, clac, éteinte !… Eh bien ! qu’en dites-vous, monsieur le capitaine ? je vous avais promis de vous faire voir trente-six chandelles… Vous les avez vues !… faut-il éteindre les dernières ?

— Ça suffit, dit le capitaine réjoui ; allons déjeuner : je régale !… C’est merveilleux !

— J’avais bien pensé que ça finirait comme ça, monsieur, dit Marlusse avec noblesse, car je lis les journaux et on y raconte beaucoup de duels qui tous, même à Paris, se terminent par une bouille-abaisse. Alors, j’ai mis dans le caisson de ma voiture tout ce qu’il faut pour déjeuner en bien buvant… Serre les bougies, Pastouré, que M. le témoin qui me les a vendues ne me les a pas fait payer au prix de la chandelle.

— C’est merveilleux ! dit le capitaine. Je n’aurais jamais cru ça possible !

Tous riaient ; ils déjeunèrent sous les grands ormes, dans l’herbe, tandis que les chevaux dételés broutaient à belles dents.

Au dessert, le capitaine, qui était un peu gris, répétait sans fin le même mot : « C’est merveilleux ! merveilleux ! »

Marlusse, qui semblait définitivement ivre, se mit tout à coup à pleurer à chaudes larmes.

— Voyons, voyons, mon ami, lui dit affectueusement le capitaine, vous n’avez pas de raison pour vous attrister ainsi ?… c’est merveilleux…

— Sian touti d’amis ! dit Pastouré avec un sérieux parfait.

Mais Marlusse se jeta dans les bras du capitaine et, la tête contre son épaule :

— Jamais, monsieur, jamais je ne me saoule, parce que dans ce pays-ci ce n’est pas la mode, mais j’ai compris à votre assent que vous êtes Bourguignon et que vous ne me mépriseriez pas en me voyant empégué comme un de vos compatriotes… Ah ! quel malheur, monsieur ! quel malheur !…

— Un malheur ? dit le capitaine, plus ivre qu’il n’eût voulu… c’est merveilleux… contez-moi ça, je vous consolerai. C’est merveilleux…

— Ah ! monsieur le capitaine, dit Marlusse, je pleure, parce qu’avant dix ans, personne en France ne saura plus tirer le fouett. C’est une science qu’elle se perd ! Les totos mobiles l’ont tuée !

Et il sanglota amèrement.

— Monsieur, lui dit le capitaine, je vous dois un déjeuner. C’est merveilleux…

— Il n’y a que les montagnes qui ne se retrouvent plus, après avoir trinqué ensemble, dit Marlusse qui se souciait comme d’une nèfle de l’accord des métaphores.

Quand les deux groupes se furent quittés :

— C’est égal, dit Maurin à Marlusse subitement dégrisé, tu étais bougrement saoul tout à l’heure.

— Hélas ! dit Marlusse avec un grand calme, c’est ma destinée, pauvre moi, d’être toujours pris pour un autre. Toutes les fois que je le fais, on croit que je le suis. Et même toi, ô Mòourin ! même toi !… Comment ! tu n’as pas vu que je me truffais de lui ? galegeàvi ! (je galégeais !)

À ce mot, le silencieux Pastouré étendit son bras au bout duquel son poing fermé relevait le pouce, bien raide !