L’Illustre Maurin/XVIII

E. Flammarion (p. 156-166).

CHAPITRE XVIII


Brededex — coax — coax ! Où l’on verra deux grenouilles se mettre une paille sur l’épaule et se disputer comme deux charretiers.

À peine prononçait-il ces mots, que deux gendarmes se présentèrent à la porte et forcèrent l’entrée.

Que voulaient-ils ? Sandri étant l’un des deux, il n’est pas difficile de croire que la curiosité seule n’amenait pas ces gendarmes. Maurin était visé ! Il le comprit et sourit. Il était séparé des gendarmes par toute l’assemblée compacte qui ne leur ouvrait aucun passage…

— Citoyens, dit Maurin, d’une voix éclatante et ferme, c’est pour moi certainement que ces deux messiés se sont dérangés… Eh bien, j’ai des amis intimes dans la salle. Ils ont prévu le cas, et ils savent ce qu’ils ont à faire. Adonc, quoi qu’il arrive en ce moment, je vous demande à tous de garder le plus complet silence, afin qu’on puisse entendre les paroles qui vont s’échanger entre mes amis, quand les lumières seront éteintes.

On éteignit brusquement les deux quinquets. Une nuit noire se fit. La voix de Maurin continua dans les ténèbres :

— C’est maintenant que je vous prie d’écouter avec la plus grande attention.

Alors une chose bizarre se produisit. Une voix, du fond de la salle, dit :

— Chois ? (prononcez tchois, comme tch dans l’éternuement).

Chois est le diminutif de François. Et ce diminutif est en Provence une interpellation populaire et comique. Ce mot seul évoque pour les Provençaux un type plaisant, comme Gnafrond pour les Lyonnais ou Pulcinella pour les Napolitains.

Tchois ?

Ce monosyllabe fut prononcé de telle sorte, qu’il donnait juste l’impression du premier appel d’une grenouille isolée qui s’ennuie dans un marécage à demi desséché, au moment où la lune disparaît derrière un nuage.

Une seconde voix répondit à l’autre bout de la salle :

Òou ? (eh bien ?)

Il n’y avait pas à s’y méprendre : c’était un dialogue de grenouilles.

Qué vouàs ? {que veux-tu ?) répliqua un troisième batracien, car tout en émettant ces paroles, chacun des acteurs de cette comédie parvenait à leur donner exactement la tonalité des appels et des réponses de plusieurs grenouilles qui conversent dans une mare.

Ìou ? (moi ?) répliquait une voix aiguë.

O (oui), faisait une voix descendante.

La dernière répondit avec un creux profond inimitable :

Ren ! (rien).

Cela fut d’une justesse si parfaite, si nature, qu’on eût cru entendre croasser tout l’Almanarre d’Hyères ou toute la plaine de Fréjus, par la fenêtre ouverte.

L’art du comédien ne va pas plus loin, ni celui du musicien.

Alors, l’âme artiste de tous ces Provençaux oublia toutes les dissensions, toutes les luttes politiques dans un élan d’admiration vers la nature et l’art confondus ; le congrès poussa un seul éclat de rire énorme, tels ceux de l’Olympe. On ralluma les lampes : Maurin n’était plus dans la salle. Et tout le monde commença à se retirer avec lenteur, en s’entretenant, non pas de politique ni des candidats Vérignon ou Poisse, mais du talent qu’avaient montré de modestes inconnus en imitant le dialogue des grenouilles au naturel.

Et Marlusse, dans un coin de la salle s’attardait pour dire à M. Labarterie, sous le nez des gendarmes captifs de la cohue :

— Moi, il me semblait voir les luisants de la lune sur l’eau du marécage, entre les ajoncs… et, sur une plaque de mousse verte, les grosses grenouilles avecque leurs gros yeux à lunettes d’or !

Il ajouta, d’un air sincère et comme perdu dans une vision :

— Coquin de bon sort ! si j’avais eu un morceau de quelque chose de rouge, au bout d’une ficelle, je t’en aurais pêché au moinss une demi-douzaine !

— Ces gens-là sont idiots, murmura M. Labarterie à l’oreille de Caboufigue.

Mais Caboufigue était du pays, il protesta :

— Idiots ! pas moinss, dit-il, ils se f… de vous… comme de moi ! Croyez-vous-le !

Cependant le départ du nombreux public s’effectuait lentement. La porte, à tout instant, se trouvait obstruée et, sur le seuil, personne ne s’impatientait sincèrement. On eût dit qu’un mot d’ordre dirigeait les mouvements contradictoires de certains groupes : ils ne se ruaient vers le portillon que pour l’encombrer aussitôt, si devant eux il se trouvait libre un moment. Il était évident qu’on voulait retarder la sortie des deux gendarmes qui se trouvaient sans cesse refoulés, comme par hasard, sous la poussée d’une vague humaine, vers l’intérieur de la salle.

Au dehors, l’apparition de chacun des principaux personnages était saluée par les gens du pays assemblés en demi-cercle.

— Celui-là c’est Poisse. — Celui-ci c’est M. Rinal, qui a fait un discours magnific, mon homme ! — Ce gros-là, c’est Caboufigue le riche !

Marlusse parut enfin, et longtemps, complaisamment, demeura immobile dans l’encadrement du portillon ouvert au milieu de la haute et large porte fermée… Il avait l’air d’un tableau…

Un murmure aussitôt courut parmi les spectateurs. Tous connaissaient déjà le succès de sa harangue et quelle était sa puissance sur les masses électorales. Mais, dans ce murmure d’un peuple, tout n’était pas encore sympathique ; quelques attardés en étaient restés à la légende d’un Marlusse imbécile, du radoteur empêché de retrouver le mot plan… En outre, son nom de Marlusse (morue) le désignait à l’humeur gouailleuse des gamins qui se mirent à chanter tous ensemble : « Ô Marlusso ! Ô Marlusso ! » Et, excités sans doute par quelqu’un de ses ennemis politiques, ils firent pleuvoir avec ensemble autour de lui des navets et des carottes enlevés à l’étalage de l’épicerie voisine…

Aucun des projectiles n’atteignit Marlusse ; il sourit, salua de la main la troupe hostile et, se tournant vers ses amis les plus rapprochés de lui, il prononça, tranquille, de l’air d’un ambitieux satisfait qu’effleure enfin le premier rayon d’une gloire longtemps attendue :

— Eh bé ! té, ze suis content ! Ze vois que ze commence à devenir un type !

Ceci dit, il enfonça ses deux mains dans les larges goussets de son gilet bedonnant, sur lequel s’étalait une chaîne d’or d’une grosseur surnaturelle, et il alla, d’une démarche digne, se mêler à un groupe de politiciens en train de discuter violemment… Il faut croire que la querelle l’intéressait, car il ne tarda guère à y prendre une part active…

Cependant les deux gendarmes étaient toujours captifs de la foule. Vainement ils essayaient de se dégager, ils n’y parvenaient point, et on les plaisantait ferme :

— Nous sommes chez nous, gendarmes !… Vous êtes entrés sans carte, qué ? vous n’aviez pas le droit… Ceux qui n’ont pas de cartes à l’entrée doivent sortir les derniers… c’est le règlement !

Et le flot toujours reformé leur coupant toujours la route, ils hésitaient à le rompre de vive force, incertains en effet de leur droit en pareille aventure.

Les groupes du dehors se ressoudaient par moments, venaient de nouveau barrer la sortie.

Ceux qui n’étaient pas du complot restaient par curiosité.

Et les conversations faisaient un bourdonnement au-dessus duquel ne s’entendaient que des répliques sans aucun rapport entre elles ;

— Il paraît que sa femme est beaucoup fatiguée : elle ne passera pas la nuit !

En Provence, on dit d’un homme près de la mort qu’il est beaucoup fatigué.

— Viens ici ! mon beau petit Moustapha !

Moustapha ! mot de gentillesse des Maures provençaux à l’adresse de leurs enfants !

— Remonte-toi ta taïole (longue et large ceinture) que ton ventre va te tomber !

— Je le connais beaucoup… Quand je dis que je le connais, je ne l’ai jamais vu !… Et d’ailleurs il est mort !

— Quand j’ai entendu crier au secours, je me suis vite caché, n. d. D. !

— Le sanglier était blessé à mort et Pons l’aîné m’a dit que le sang lui sortait rouge et raide comme un porte-plume d’un sou !

— Tu me croiras si tu veux, mais ils sont là, dans cette ville, douze gros réactionnaires qui ont fondé un journal socialiste parce qu’il leur rapporte du quinze pour cent !… Alors ? ils ne la craignent pas toujours, la sociale !

— Figùro-ti qu’aquèou couyoun dé Parisien… il met du fumier dans son parc au pied des pins parasols !… c’est comme de donner de la confiture à des cochons !… que couyoun !

Ce dernier mot était celui qui dominait tous les autres parce qu’il était le plus souvent et le plus énergiquement prononcé. Ce mot, c’est à vrai dire le fond de la langue d’amour (du provençal) comme goddam est le fond de la langue de Shakespeare.

Tout à coup, on vit deux jeunes hommes, aux bras et aux mains solides (un charpentier et un forgeron), se prendre de querelle violente. Les éclats de leurs voix firent bientôt taire toutes les conversations :

— Tais-toi, je te dis ! je te dis de te taire, espèce de rien-du-tout !

— Rien-du-tout t tu dis rien-du-tout ? répète-le pour voir !

— O, o, rien-du-tout ! qui m’empêcherait de le répéter ? Rien-du-Tout : voilà ce que tu es.

— Et toi tu es-t-un pas grand’chose !

— Un pas grand’chose ! répète-le pour voir !… Tu n’oseras pas le répéter.

— Je n’oserai pas le répéter ?

— Non ! tu n’oseras pas le répéter ! que si tu le répètes, je t’empaume !

— Je le répéterai, si je veux !

— Mais tu ne voudras pas ! Répète-le pour voir, si tu es-t-un homme !

Les yeux ardents, les visages rapprochés, les poings fermés, ils semblaient décidés à s’entre-dévorer.

— Et qu’est-ce que tu veux que je répète ?

— Je le sais, moi ! je le sais plus !… mais tu ne le répéteras pas.

On s’amassait à flots autour d’eux. Toute la voie publique était maintenant emplie par une foule curieuse.

— Séparez-les ! ils vont se faire mal !

— Non, laissez-y faire !

— Répète-le, féna, marrias, màoufatan !

— Eh qué, couyoun ?

— Que je suis-t-un pas grand chose.

— Un pas grand chose, o, je le répéterai !

— Mais tu n’oseras pas dire que c’est à moi que tu le dis ! ta n’oseras pas le dire que c’est à moi !… Dis-le, si tu es-t-un bon !

— Ô ! je le dirai !

— Mais dis-le, que je t’attends !

— Ô ! je le dirai.

— Dis-le donc, alors ! zou ! dépêche-toi !

— Je le dirai, si ça me plaît.., je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, d’abord !

— Espèce de mendiant !

Mendiant ! tu as dit mendiant ?

— Ô ! je l’ai dit, mandrin !

— Mandrin ! tu as dit mandrin ?

— Ô ! je l’ai dit, bougre de fainéant !…

On cria :

— Empoignez-vous ! et que ça finisse !… Vous voyez pas que jamais ils s’attraperont !… Et pourquoi vous disputez-vous ?

— Pourquoi nous se disputons ? ça vous aregarde, vous ? mêlez-vous des vôtres, d’affaires !

— Il faut appeler les gendarmes.

— Les gendarmes sont encore dedans !

— Alors, jamais ils ne rattraperont Maurin, les gendarmes.

Les deux antagonistes continuaient à se mesurer du regard :

— Tout à l’heure je lève la veste.

— Lève-la !

On cria de nouveau :

— Mais enfin pourquoi vous disputez-vous ?

L’un des deux lutteurs répliqua en criant comme un forcené :

— Je le sais, moi ! je le sais même plus ! il m’a dit de pas grand’chose, de rien-du-tout, à propos de rien !… C’est pour politique, quoi !

L’autre hurla :

— Tu m’as dit de mendiant, toi le premier.

— C’est pas vrai.

— Tu en as menti.

— Je ne sais pas qui me retient de t’arracher les tripes, bourreau ! tout à l’heure je te mande par terre sur tes échines, et je te monte sur le ventre, mauvaise mine, et alors tu verras !

— Toi, tu me monterais sur le ventre ?

— Ô ! moi, moi, ô !

— Eh bé, monte-z-y !… que je veux le voir !

— Ne dis plus rien… ou c’est ta mort !

Et se tournant vers les spectateurs en désignant son adversaire :

— Un fifi ! que si je le prends comme ça…

Et il faisait le simulacre de tenir très haut en l’air une menue pincée de tabac… ou les ailes d’un papillon.

— Si je le prends comme ça et que je souffle dessus, pechère ! il n’en reste rien !

— Eh bé, prends-moi comme ça ! Essaie !

De nouveau ils se regardèrent nez à nez, d’un air féroce.

— Voici les gendarmes !… Eh ! gendarmes !

Les gendarmes, enfin délivrés, s’approchaient en criant :

— Allons, voyons, séparez-vous ! qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Ça vous aregarde, vous ? c’est pour politique… nous sommes libres de nous disputer, peut-être, si ça nous fait plaisir… Nous sommes un peuple libre !

Brusquement un des pseudo-combattants lâcha pied, fit trois pas en arrière, regarda autour de lui, se baissa, ramassa une paille sur le chemin, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

— Té ! il faut en finir. Lève-moi seulement la paille !… Si tu me la lèves, la paille, je te paie un merle blanc !

Son ennemi n’hésita pas : il fit trois pas en arrière, regarda à terre tout autour de lui, se baissa, ramassa une paille, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

— Lève-la-moi, toi, la paille !… si tu me la lèves, je te paie une merlate verte !

Marlusse, amusé, dit à Labarterie :

— Regardez-les bien. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi ils se chamaillent comme ça.

Les lutteurs, à distance, continuaient à se mesurer du regard et ils crièrent ensemble :

— Mendiant ! fainéant ! bougre de pas-de-chose ! ô, je l’ai dit ! tu vois, que je l’ai dit.

Alors, le plus grand, les yeux hors de la tête :

— Oh ! couquin dé padisqui ! oh ! marrias dé sort ! Vé… si j’y vais, je l’estripe, je le pile… je me le mange !

Et se tournant vers les gendarmes :

— Vé ! je ne réponds plus de moi !… Vous ne le voyez pas, que je ne réponds plus de moi ?… Tenez-moi vite ! Tenez-moi bien, qu’autrement je le supprime !

Les gendarmes saisirent le forcené. Il y eut entre eux et lui un interminable débat.

Pendant ce temps son adversaire lui criait à tue-tête :

— Tu me la lèves, la paille ? ou tu me la lèves pas, lâche !

Le lâche se débarrassa des gendarmes et courut à son insulteur, en maintenant avec soin, de sa main droite, la paille sur son épaule gauche ; puis, quand il se fut campé devant son ennemi, il retira sa main et se croisant les bras, il dit tout à coup avec un grand calme, sur le ton de la pitié qui désarme :

— Pauvre de toi… Tu as des enfants, pechère !… alors je t’épargne !

Il haussa les épaules, la paille tomba à terre, et tournant le dos au champ de bataille, il s’éloigna avec dignité.

L’autre lui courut après :

— Ô Chois ! lui dit-il, je ne t’en veux pas. Qu’est-ce que tu paies ?

— Ô Mariu ! répliqua l’autre, je t’en paie une, tu m’en paies une ; et comme ça nous se paierons rien !

Ils s’en allèrent bras de sus bras dessous, amis comme devant, — car cette comédie, parfaitement imitée des scènes que se jouent fréquemment les portefaix et les nervi, avait été convenue à l’avance.

Et Marlusse dit à Labarterie :

— Vous n’avez encore pas compris, que ? vous les avez pris pour deux ridicules, pas vrai ? Eh bé, c’est les deux grenouilles de tout à l’heure. Ils ont fait semblant de se disputer pour occuper un moment les gendarmes et donner à Maurin le temps de se mettre dans quelque cachette. Je les connais : c’est deux amis qui se tiennent comme les doigts de la main… Et vous avez pu voir, pas vrai, qu’ils font la grenouille comme des anges !…