E. Flammarion (p. 86-93).

CHAPITRE X


Où l’on verra l’humeur batailleuse et justicière du Roi des Maures, et même la moralité du don Juan des bois, mettre de nouveau Maurin en fâcheuse posture vis-à-vis des lois de son pays

Maurin ne fut pas longtemps en paix avec la gendarmerie. De nouvelles aventures ne devaient pas tarder à le signaler encore aux officiers de justice…

Maurin battait avec Pastouré les marais de Fréjus. Ils y firent la rencontre d’un chasseur qui, non loin d’eux, tira et manqua une bécassine, que Maurin très distinctement put voir, après son troisième crochet, filer et se perdre au loin. L’homme, une manière de rustre, vêtu en bourgeois cossu, taillé en hercule quoique pas très grand, avec un front bas et têtu, cria à son chien :

« Cherche ! apporte ! »

— Monsieur, dit poliment Maurin, la bécassine est manquée. Votre chien ni aucun chien du monde ne vous la pourrait rapporter.

— La bécassine est manquée, confirma Pastouré.

— Cherche ! apporte ! répéta le bourgeois à son chien.

— Vous avez là, dit Maurin, une bête magnifique !

— C’est vrai, dit l’autre ; il m’a coûté cher, et je ne le possède pas depuis longtemps ; aussi il ne m’obéit guère. Cherche, Faraud !

Le chien cherchait patiemment et, bien entendu, ne trouvait rien.

— Il est aussi bête que joli ! grogna son maître.

Et comme le chien ne trouvait toujours pas la bécassine envolée, il le frappa stupidement du pied… Le chien, plaintif, se réfugia dans les jambes de Maurin.

L’homme accourut pour l’y prendre, plein de menaces :

— Attends, coquin ! attends un peu, rosse ! Tu le connais déjà, hein, mon pied ? Eh bien ! le voilà qui arrive !

Rouge de colère, il avançait la main vers le collier de la malheureuse bête qui, de peur, se coucha sur le dos.

— Vous ne battrez pas ce chien, dit froidement Maurin, parce qu’il n’est pas dans son tort et parce qu’il me demande de le défendre.

— Et nous sommes deuss ! appuya Pastouré laconique.

— Mon chien est à moi, je pense !

— Jusqu’à un certain point, oui, dit Maurin ; mais un chien est un chien. C’est pas un esclave, preutrêtre.

— Allez au diable ! hurla l’autre, je ne vous connais pas.

— Eh bien, dit Maurin, vous me connaîtrez !

Et comme, de nouveau, l’homme étendait la main pour s’emparer de son chien, Maurin prit l’homme par l’épaule et le fit pirouetter comme un toton.

Alors, exaspéré, le rustaud sanguin se retourna et mit le bout du canon de son fusil sur la poitrine de son adversaire improvisé.

Maurin détourna le canon qu’il avait saisi à plein poing, en criant :

— Lâche ton arme !

Le ton d’autorité de Maurin eut un effet singulier :

L’homme involontairement obéit et abandonna son fusil que Maurin déposa à terre, auprès du sien ; puis il se débarrassa de son carnier et dit à l’homme :

— Avance donc, espèce de brute !

Un moment décontenancé, le personnage avait repris ses idées.

À son tour il se débarrassa de son carnier et se mit en posture de combat.

Pastouré, tranquille, dit :

— Tu m’en laisseras un peu, hé ?

— Les lâches, c’est vous, proféra l’autre ; vous êtes deux !

— Oh ! moi, dit Pastouré, je garde les armes.

Les deux lutteurs s’étreignirent. Ce ne fut pas long : Maurin souleva de terre son adversaire et le jeta, de dos, dans l’herbe et la boue.

L’homme se releva et, menaçant, courut de nouveau sur son ennemi.

— Tu en reveux ? cria Maurin. Prends garde ! Cette fois, je cognerai !

Mais son ennemi était devenu comme fou de rage ; il se précipita sur Maurin, tête baissée. Maurin prit la tête de l’homme, la mit sous son bras gauche serré contre son corps comme un étau, et frappant à grands coups, du plat de sa main, sur le derrière de l’inconnu :

— Ah ! tu veux battre ton chien ? ah ! tu y tiens donc beaucoup, à battre ton chien ? Souviens-toi qu’il ne faut pas battre son chien ! Je t’apprendrai la justice, brute ! La sens-tu entrer, bestiasse, dans ton derrière, la justice ? Battras-tu encore ton chien, bête brute ? En as-tu assez, batteur de chien ?

Quand il le lâcha, l’homme, ivre de fureur, revint encore sur Maurin, un couteau ouvert à la main. Alors Maurin, du poing, lui ensanglanta la figure et lui dit :

— As-tu ton compte ?… Tiens, reprends ton fusil.

« Décharge-le d’abord, Pastouré, et confisque ses cartouches, qu’il nous assassinerait !

Le battu se le tint pour dit cette fois et s’éloigna ; mais, à la mairie voisine, il porta contre Maurin une plainte en règle. Coups et blessures, vol de cartouches et vol de chien ! car le chien du chasseur avait refusé de le suivre et obstinément, malgré les ordres réitérés de Maurin et de Pastouré, il s’attachait à leurs talons, suppliant qu’on le gardât. C’est d’une si douce voix que ses deux amis lui disaient : « Allons, va-t’en, mon brave ; suis ton maître, mon bon chien ! » tandis qu’à l’ordinaire son maître l’appelait d’un ton qui le faisait fuir.

— Pas moins, dit Pastouré, nous y voilà retombés, dans leurs satanés procès-verbaux !

— Aussi, répliquait Maurin, fallait-il laisser battre ce brave animal ?

— Non, pour sûr ! dit Pastouré ; mais n’empêche qu’il eût mieux valu ne rencontrer ni lui ni son maître.

Il devisaient ainsi lorsque, au beau milieu de la plaine, ils aperçurent un autre chasseur assez semblable au premier et qui se trouvait être un riche marchand de porcs, venu de Nice pour chasser la bécassine. Cet homme, son fusil entre les jambes, portant sur le flanc un carnier neuf orné d’un filet à franges, était assis sur un tronc d’arbre abattu et de minute en minute il tirait, d’un sifflet d’argent suspendu à son cou, un son prolongé, aigu et strident.

En faisant cela, il paraissait s’acquitter d’une besogne importante dont il ne verrait jamais la fin et qui absorbait toute son attention.

La chose aux deux braconniers parut si curieuse qu’ils s’arrêtèrent pour la contempler. L’homme ne semblait pas les voir et continuait son manège. Visiblement il en perdait la respiration et se fatiguait beaucoup.

— Eh ! l’ami ! fit le familier Maurin, que faites-vous donc là ?

— Vous le voyez, dit l’autre, je siffle.

Et il siffla.

— Que vous sifflez, je le vois, dit Maurin, mais pourquoi sifflez-vous ? Il y a, à vous entendre, de quoi mettre en fuite jusqu’aux poissons sous l’eau de la mer !

L’homme, imperturbable, siffla encore, puis il prononça :

— Je siffle mon chien. Je le siffle comme ça depuis ce matin.

— Vous avez tous les deux une brave patience, car il est tout à l’heure midi… Et alors, il vous a quitté depuis ce matin, votre chien ?

— Oui, dit l’homme (toujours sifflant de temps en temps), c’est un chien tout neuf (coup de sifflet) qui, hier, à Nice, m’a coûté bien cher (coup de sifflet) et qu’on m’a donné pour excellent (coup de sifflet) ; c’est un chien à grande quête… Nous avons pris le train pour venir ici chasser ensemble. À la gare de Fréjus, ce matin à huit heures, mon chien m’a quitté (coup de sifflet) et depuis ce temps je le siffle… (coup de sifflet) Et mon chien n’est toujours pas là.

Et s’épongeant le front, il soupira tout à coup, avec une résignation vraiment touchante :

— Qu’heureusement il n’y a pas de zibier ! qu’en courant comme il court, mon chien, s’il était là, me le lèverait tout de devant !

— Moussu, dit Maurin, tirant son chapeau avec une extrême politesse : aï vi fouásso couyouns dins ma pùto dé vido, maï coumo vous, jamaï ! » c’est-à-dire : J’ai vu beaucoup d’imbéciles dans ma malheureuse vie, mais d’aussi beau que vous, jamais !

L’homme, ahuri, leva les yeux sur Maurin qui ajouta en souriant :

— Il faut croire que votre chien, comme moi, vous a assez vu ! Bonsoir, la compagnie.

L’homme se fâcha : querelles, bourrades. Si bien qu’une heure après, toujours sifflant son chien, il alla porter plainte à la gendarmerie de Fréjus, où il donna par surcroît le signalement de sa bête.

On reconnut aisément Maurin aux renseignements des deux plaignants successifs et il fut entendu que le roi des Maures, désirant exploiter à lui tout seul les marais de Fréjus, cherchait à tous les chasseurs honorables des querelles d’Allemand.

Et le soir, en quittant Maurin, Pastouré se disait tout haut :

— Ils en diraient de belles, s’ils parlaient, les chiens ! Les chiens vous aiment par amour. La nourriture pour eux vient après l’amour. Offrez un gigot à mon chien et moi je lui offrirai une caresse. Il me suivra, moi, malgré votre gigot… Battre un chien, c’est un crime. Battre un homme qui a battu un chien, c’est une bénédiction. Mais les hommes ont fait la loi, et la loi n’est pas pour les chiens. Alors, cogne sur l’homme, mon homme, quand il bat le chien, car en frappant sur le chien, il a frappé sur mieux qu’un homme. Le chien ne parle pas, il jappe, et quand il le voudrait, il ne trahirait pas le secret de lui-même.

— Encore une journée comme celle là et Sandri va bien rire, se disait Maurin.

Malheureusement cette journée n’était pas finie. Le soir même, comme Maurin portait un héron magnifique à la villa de son prince russe, à Saint-Raphaël, il aperçut devant lui sa fille…

Il hâtait le pas dans l’obscurité commençante, pour la rejoindre, quand un homme bien mis s’approcha de la fillette qui retournait à la villa du prince chez lequel, depuis quelque temps, elle était placée comme lingère.

Thérèse fit un petit cri et pressa le pas. L’homme la suivit, avec toutes les allures de ceux qui, malgré elles, suivent les femmes. Elle lui échappa enfin et disparut prestement sous le portail du parc de la villa.

Maurin aborda le monsieur qui, inquiet, s’exclama :

— Que me voulez-vous ?

— Monsieur, dit Maurin, lorsque, tout en étant un brave homme, on fait son métier de coq, qui est de rechercher les poulettes, — c’est la force de la nature ! — il faut, si l’on est un brave homme, s’adresser à celles qui ne demandent pas mieux.

Et comme le monsieur voulait s’esquiver, Maurin d’une main ferme le maintint par le collet et gravement lui dit :

— Vous entendrez ma leçon, jeune homme ! Je vous dis de vous adresser à celles à qui plaira votre vilaine figure. Je n’ai jamais fait autrement. Il faut être un peu honnête, hé ? mon brave monsieur ! Quand les filles malhonnêtes nous poursuivent et se veulent faire épouser en jurant qu’elles sont sages, alors contre elles tout est bon, car elles essaient de nous prendre en traître et de nous faire perdre la tranquillité de la vie. Mais ici c’est vous qui cherchez à prendre une femme en traîtrise ! Vous entendez, mon beau pitoua ?… Vous m’avez l’air d’un chaud lapin. Mais dans les mêmes occasions, j’en ai vu refroidir de plus chauds que vous !

Ayant prononcé ces mémorables paroles, Maurin lâcha son prisonnier qui, très pâle, balbutia :

— Ah çà ! que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

— Ce que je veux ? vous dire ça, pas plus… Je suis Maurin, le père de la fillette. Tenez-le-vous pour dit.

L’inconnu se sauva.

Maurin avait cru faire une allusion bien cachée à l’affaire Grondard ; mais le propos, répété, fut discuté, interprété, et de plaignant en gendarme et de brigade en brigade arriva aux oreilles de Sandri qui s’écria : « C’est l’aveu ! » Les affaires du don Quichotte-paysan se gâtaient de nouveau. Ordre fut donné de l’arrêter. La persécution recommençait. On se garda d’avertir le préfet… On se cacha de Cabissol.

— Il a encore trop parlé, disait Pastouré, parlant tout seul… Quand je vous dis qu’un… soupir de Caboufigue, on peut le retourner contre vous ! Avant de lui laisser sa liberté, regarde autour de toi, si tu es en plein champ, et sous ton lit si tu es couché, car sous ton lit, il pourrait y avoir… qui sait ? un de tes meilleurs amis ! Et qu’est-ce trop souvent que nos amis eux-mêmes ? des gens — pauvre moi ! — qui de vos confidences se font des fusils contre vous !… Vive Bassompierre !