L’Illustre Maurin/IX

E. Flammarion (p. 80-85).

CHAPITRE IX


Pastouré, prolixe, comme il lui arrive de l’être dans les grandes occasions, donne son avis sur les imprudences de Maurin des Maures, qui, pendant ce temps-là, cause avec son ennemi Sandri.

Pour rejoindre Tonia qui l’attendait à la cantine du Don, Maurin, un beau matin, laissa Pastouré seul, dans les marais de l’Almanarre à Hyères. Il avait tué un cormoran pour le compte d’un prince russe qui collectionnait tous les oiseaux divers qu’on peut tuer dans le Var. Pastouré, que Maurin avait mis de moitié dans cette affaire, comme dans toutes ses autres opérations de chasse, continua à patauger parmi les siagnes et les ajoncs. Tout en pataugeant, il gesticulait et bavardait :

— Pour une chasse qui me déplaît, voui, c’est une chasse qui me déplaît. Il y faut des bottes lourdes. Et il fait froid, ce matin. Pas moyen de courir, ici. La vase vous englue ; on a les pieds collés à son chemin. C’est une misère. Et pourquoi me laisse-t-il tout seul dans pareil gâchis, ce Maurin ? C’est, pardi ! pour aller à sa gueuse. Il court donc après son malheur, je le calcule, comme tout le monde sur cette terre ; quand la passion nous emporte, rien à faire. Si on jouait la gale, on voudrait la gagner… Ainsi sommes-nous faits : tant bien les uns comme les autres, nous courons, nous courons, nous courons pour attraper ce qui vole ; et ce que nous attrapons, c’est un rhume. Où va-t-il ? À sa gueuse, je vous dis ! Perché ? pour son plaisir. Qu’attrapera-t-il ? Un mauvais coup. Un mauvais coup pour sûr il attrapera. Puisque ce Sandri toujours rôde autour de la fille, il devrait comprendre, Maurin, qu’il n’y a rien là à faire pour lui et que mieux vaudrait se faire oublier de tout ce qui est gendarme au monde. Une poupée habillée en gendarme, je la craindrais ! et j’aime mieux, pour ma part, mes ennemis que mes juges. Quand mes ennemis mentent ils le savent ; et le juge, qui ne sait rien de leur mensonge, m’envoie en galère. Est-ce qu’il croit, ce Maurin, que Sandri lui pardonnera ? Un bon Corse est bon ; un Corse méchant et qui croit avoir raison dans sa rancune est pire que ce que qui est pire. Espace-toi, Maurin, tire-toi de là, Pastouré. Lève-toi de devant, mon ami Pastouré ; Pastouré, frère de mon frère, file ! Ni gendarmes ni femmes, voilà la paix. La femme amène le gendarme, et de plus d’une façon : par les disputes, chez les voisins ; et chez son mari, de par les cornes.

« Les cornes attirent les gendarmes, c’est connu. Ne te marie pas ou sois veuf, et crains surtout la fiancée d’un gendarme. Car si tu te frottes à celle-là, c’est dispute avant la dispute, gendarme assuré et gendarme inévitable, deux et trois fois, dix fois et cent fois gendarme !

« Nous avions la bonne paix ; il va se chercher la guerre. Et croit-il aussi que son Caboufigue le laissera tranquille ? croit-il que le petit Caboufigue aura digéré l’affaire du duel ? Il ne faudrait pas y compter. Quelle affaire, mes amis !… Attention ! Panpan !… une poule d’eau ? non, les canards !… celui-là en tient… Ici, Gaspard, apporte ! Je me disais donc : « Quelle affaire ! » Ah ! mais, oui ! pas petite affaire ! un duel ridicule, un duel risible, un duel comme on n’en verra pas de longtemps le pareil, et qui a fait rire tout un village à la fois et que de village en village on se raconte maintenant partout ! Croit-il, ce brave Maurin, que l’orgueil le lui pardonnera ? Crains Caboufigue, Maurin. Tu l’as connu trop bas, tout en bas comme toi, tout en bas de l’échelle ! Ça le vexe. Et plus il monte dans la fortune, plus il te renie. Crains Caboufigue et le fils Caboufigue et tous les Caboufigue, toutes les boufigues (vessies) bouffies de mangeaille et de gourmandise et du vent de l’orgueil. Dommage que ce duel n’ait pas été un vrai duel ! Une boufigue crevée, on n’en aurait pas pleuré ! Si du bout d’un bon sabre on lui faisait une piqûre, ce n’est pas du sang qui sortirait d’un Caboufigue : c’est le vent de cette boufigue, le vent que je viens de dire, le vent de haine et d’orgueil, d’avarice et de vanité. Et le Caboufigue eût rendu l’âme avec un tout petit bruit, le bruit d’une boufigue qui crève… En sortant du dîner, quand le petit Caboufigue s’éloignait dans sa belle voiturasse, M. Rinal a dit : « Quand on les voit pendre, les inutiles, les égoïstes, les renégats du peuple, peuple d’hier qui aujourd’hui renie père et mère, quand par hasard — ce qui d’ailleurs n’arrive jamais — on les voit pendre ou pendus, — pendus il faut les laisser. » Ayant dit cela, il a bien parlé.

« Ce n’est pas moi Pastouré qui couperais la corde. Elle porterait malheur, la corde de ces pendus-là ! À la bonne heure, M. Noblet ! un bourgeois qui travaille, celui-là !… Attention, Gaspard !… une bécassine !… apporte, Panpan… Un bourgeois qui travaille, ce Noblet, et qui a face d’homme et non figure de ventre, comme un Caboufigue. Que demande-t-il, ce Noblet ? Qu’on travaille et que, dans le monde entier, on souffre moins de misère… Pour des hommes comme ça, oui, on irait à pied au bout du monde ! mais les autres, je les vomis. Je les vomis, je vous dis, je les ai sur l’estomac. La bêtise du monde est une bêtise bien grosse et la canaillerie du monde une grosse canaillerie. Il faut choisir les bonnes têtes et il faut crever les mauvais ventres. L’égoïsme n’est que ventre. Crève cette boufigue, Maurin ! Elle rendra son âme avec un petit bruit, vu qu’un Caboufigue porte son âme dans son ventre, comme de juste.

Pastouré ne se trompait pas : Maurin, ce jour-là, courait vers son ennui.

À peine Tonia était-elle venue le rejoindre à la cantine du Don, que Sandri entra à son tour. Ayant vu passer Maurin à la Londe-des-Maures, dans la carriole d’un poissonnier qui se rendait au Lavandou, il l’avait suivi. Lorsque Tonia aperçut le gendarme :

— Sors, dit-elle à Maurin, sors bien vite par la petite porte.

— Toute réflexion faite, pourquoi sortirais-je ? dit Maurin.

Et il se leva pour recevoir le gendarme.

— Bonjour, brigadier Sandri.

— Je ne suis pas brigadier.

— C’est juste. Si tu l’étais tu serais marié déjà, puisque c’est la condition que t’impose le père de Tonia, que tu sois brigadier pour qu’il t’accorde sa fille. Tu n’es pas brigadier, donc tu n’es pas marié. Et alors de quel droit viens-tu te plaindre ? Est-ce en qualité de fiancé ? Mais tu ne seras jamais brigadier : autant rompre les fiançailles. Seulement comme, au fond, tu es un brave homme et que, mieux qu’un autre, tu connais l’honneur étant soldat d’élite (tu sais que j’ai servi à l’État et que je connais le service), eh bien ! voilà ; fais proprement ton adieu à la fille ; ne porte pas préjudice, par des bavardages de femme et d’inutiles reproches, à la belle et bonne Tonia que voici ; rends sa parole à son père et ne te trouve plus sur mon chemin, mon homme.

Sandri se mordillait la moustache.

— Tonia, dit-il, je vous ai promis de rompre à la première fois que je verrais chez vous quelque chose pour me déplaire : je romprai donc. Il faut pourtant que votre père sache que j’ai pour cela de bonnes raisons.

— Laissez-moi, dit Tonia, le lui annoncer moi-même.

— Alors, dit Sandri étonné quand même, alors c’est fini ?

— Il me le semble, dit-elle.

— C’est bon, gronda le gendarme. Adieu, Tonia. Je ne te crois pas autrement coupable et je t’engage à ne pas le devenir… Cet homme-ci pourrait te mener loin, et faire ton malheur, Tonia. J’en aurais pour toi de la peine. Songe — je crois qu’il en est temps — qu’un jour ou l’autre il se fera encore quelque mauvaise affaire et que, mariée, tu finiras par regretter le gendarme, quand cet autre t’aura fait bien voir le bandit qu’il est véritablement.

— C’est assez de paroles, Sandri, s’écria Maurin avec impatience. Quittons-nous maintenant. Allez à vos affaires.

Le gendarme le regarda fixement.

— Je sais ce que je sais ; je te rattraperai, Maurin, mon ami.

— En ce cas, tu me devras tes galons de brigadier Sandri, avec tes remerciements.

Le gendarme à peine sorti :

— Tonia, dit simplement Maurin, si votre père y consent, vous serez ma femme.

Ces mots lui échappèrent en quelque sorte. Malgré les répugnances que lui inspiraient le mariage, il s’y laissait entraîner par esprit de justice.

Elle bondit vers lui, s’enlaça à son cou, s’y suspendit, ses pieds quittant le sol, comme une enfant petite, et lui dit :

— Alors, si mon père refuse, tu auras du moins une maîtresse prête à tout faire pour toi, Maurin, et à te défendre à la mort comme à te suivre au bout du monde. Tu es brave comme tu es beau. Toutes les Corsoises t’aimeraient. Et si jamais on te poursuit encore, et si le maquis des Maures ne te cache pas assez bien, nous irons dans mon pays corse, où les bandits sont heureux et où le monde les estime.

— Pour le moment, répliqua Maurin tranquillement, je suis libre de ma personne, et je vais aider mon pays à choisir un bon homme pour nous faire de bonnes lois.