L’Illustre Maurin/VIII

E. Flammarion (p. 67-79).

CHAPITRE VIII


Le citoyen Marlusse, natif de Bandol, raconte le Plan de l’Exposition.

À ce moment M. Cigalous aperçut, à travers la vitre, le brigadier Cantoni, de la gendarmerie de Bormes :

— Halbran, dites au brigadier, qui se promène sur la terrasse, d’entrer un peu, que j’ai à lui parler.

Halbran sortit.

— Celui-là, c’est, dit M. Cigalous, la fine fleur des bons, des vrais gendarmes, un serviteur hors ligne.

Cantoni entra.

— Prenez un siège et demeurez un instant avec nous, Cantoni. J’ai voulu vous présenter à ces messieurs. Je leur ai fait votre éloge simplement, en disant sur vous la vérité.

On échangea des politesses, le verre en main.

— Ah ! vous voilà, monsieur Maurin ? dit Cantoni d’un air aimable.

— C’est bien moi, dit Maurin gaillardement. Il y a quelque temps que je n’osais plus trop paraître ici.

— Eh ! fit Cantoni… je sais, je sais… Que voulez-vous, nous avons des ordres parfois et nous devons obéir ; mais tout le monde sait qu’on n’a rien de grave à vous reprocher. Au contraire même ! puisque aujourd’hui vous êtes reçu avec honneur, comme de juste. La vraie justice finit toujours par avoir le dessus… je vous félicite… Les poursuites sont abandonnées. J’étais en congé quand vous avez fait ici cette battue où vous avez eu un homme tué…

— Vous en avez vu d’autres ! répliqua galamment Maurin, et vous avez plus d’une fois donné et reçu de mauvais coups en arrêtant des coquins.

Ce que je voulais dire, continua Cantoni, c’est que, cette fois-là, vous avez un peu mécontenté les gendarmes, à ce que j’ai appris, en les plaisantant un peu mal à propos… Celui qui attend le sanglier qu’on chasse à l’espère ne peut l’arrêter que s’il passe à sa portée et non pas hors de vue et près des autres chasseurs.

— Mais, dit Maurin avec noblesse, croyez-vous donc, brigadier, que j’en veuille aux gendarmes ? Il y a une affaire entre Alessandri et moi, une affaire d’homme à homme, et si les autres gendarmes se croient touchés, ils ont tort.

— Vous savez bien, Maurin, qu’en vous poursuivant lorsqu’ils en ont l’ordre, ils font leur devoir.

— Entendu ! dit Maurin ; mais alors je fais le mien en leur échappant quand je peux et comme je peux. Ce n’est pas d’être arrêté par eux que j’ai peur, mais d’être gardé par d’autres. Mon grand-père me disait que si on l’accusait d’avoir volé Coudon et Faron, les deux montagnes toulonnaises, quoique tout le monde continuerait à voir à leur place les deux montagnes, il aimerait mieux ne pas avoir à faire en justice la preuve du contraire.

— Ce n’est plus un mystère pour personne, — dit Cigalous, qui voulait convaincre Cantoni de l’innocence de Maurin, — ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que Maurin a été accusé de meurtre… tout simplement !

Mme Labarterie eut un petit frisson. M. Cigalous continua :

— Oui, accusé de meurtre par Alessandri, sur la foi d’un Grondard ! Les Grondard sont des canailles au-dessous de tout, et celui qui a tué le père a délivré le pays d’un véritable fléau. Voilà ce qu’aurait dû se dire Alessandri, pour laisser Maurin tranquille. Mais Alessandri est amoureux et jaloux, et le pauvre Maurin a payé un peu cher quelques mauvaises plaisanteries ! Pour moi, je n’avais pas songé à accuser Maurin lorsqu’on a trouvé Grondard dans le bois avec sa balle dans le corps. Mais quand il serait l’auteur de cette mort, j’applaudirais en bon maire, sachant sur ce Grondard des choses à faire dresser les cheveux sur la tête.

« Et le fils Grondard, il y a quelques jours, n’a-t-il pas essayé de tuer Maurin ? mais cela s’est passé sans témoin, la nuit, et sur ce qu’on ne peut prouver, le mieux est de se taire !…

« D’où je conclus qu’avant d’envoyer leur mandat d’arrêt, MM. les juges pourraient souvent mieux approfondir les choses et tâter mieux l’opinion publique.

— Je n’ai appris, dit Cabissol, qu’avec tout le monde l’accusation portée par Grondard fils, et je partage l’avis du maire. Je pourrais dire d’étranges choses sur votre Grondard et je le dirai quand il faudra.

— Mais, affirma M. Rinal, par-dessus le marché, Maurin n’a pas commis l’acte qui pourrait bien être méritoire et qu’on lui reproche… Allons, allons, nous l’ennuyons de nos bavardages inopportuns. Nous avons mieux à faire que de lui rappeler les mauvaises heures.

— Oh ! mauvaises ! fit Maurin. Je n’en ai passé qu’une de mauvaise, c’est lorsque j’eus les mains liées… Ça, par exemple, ne me plut guère… mais vous avez raison, parlons d’autre chose. A tu, Marlusso !

Cigalous avait engagé une conversation particulière avec M. Rinal :

— Allons donc ! disait celui-ci.

— C’est comme je vous l’affirme. Ah ! si vous croyez que tout est pour le mieux dans la meilleure des républiques ! Il y a des routines qui n’ont peut-être jamais eu de sens et qui en ont aujourd’hui moins que jamais. Oui, monsieur. Je suppose qu’un meurtre soit commis ici, à Bormes, par un chemineau : il prend la route de Cogolin à Draguignan. Croyez-vous que, moi maire, je puisse télégraphier à Cogolin ? pas du tout. L’assassin file vers l’est : il faut que je télégraphie à l’ouest, c’est-à-dire au parquet de Toulon. Voilà ce que je suis forcé de faire en ce temps de chemin de fer, d’automobiles et de bicyclettes ! Vous voyez comme il est aisé de faire la police dans nos campagnes !… Mais ne parlons pas de ces absurdités… À toi, Marlusse !

L’assemblée, qui s’était tue pour écouter parler le maire, cria unanime :

— À toi, Marlusse !

— Eh ! dit Marlusse, en faisant le mouvement de repousser avec son coude l’importunité de la demande, comme si elle eût été une main posée sur lui, eh ! vous me la demandez toujours ! Elle m’ennuie à la fin ! C’est pour vous ficher de moi !

— A tu, Marlusso ! fit Pastouré d’une voix de contrebasse.

— Pastouré a parlé, remarqua Novarre, miracle !

— Allons, Marlusse, implora Benoni Soufflarès, dis-la sans te faire prier, que d’ordinaire tu nous romps la tête avec cette même histoire ! et qu’aujourd’hui, devant tout ce monde qui te la demande, tu ne la dirais pas ? Voyons, cause, bestiasse !

— Tu nous la diras, cette histoire ? la diras, aquell’histoiro ? insista Mascurel.

— Il la dira, l’histoire ; l’histoire, il la dira ! compléta Lacroustade.

Marlusse avait une cinquantaine d’années. On lui voyait aux deux tempes, une patte d’oie pleine de gaieté et de gaillardise. Il était coiffé d’un immense faux manille l’été, l’hiver d’un feutre de mêmes dimensions, dont il abaissait le bord-avant sur son nez en visière de casquette et dont il relevait le bord-arrière au-dessus de sa nuque ; conspirateur par devant, mousquetaire par derrière, moqueur tant derrière que devant, si moqueur que sa pipe au tuyau de roseau avait l’air de prolonger dans l’espace son ironie devenue fumée !

Marlusse, patron bouchonnier, avait un air cossu et heureux de vivre.

— Allons, dit-il, ze la conterai, puisqu’il la faut conter, mais ce n’est pas un conte comme le scaphandrier, vu que c’est bien arrivé. C’est le souvenir de notre voyage à Paris, où nous allâmes voir l’Essposition Universel… Il faut vous dire que, depuis quelque temps, nous mettions d’arzent de côté en jouant à la quadrette, M. le maire, Novarre, Soufflarès et moi, dans l’idée d’aller à l’Essposition, pour l’anniversaire de Quatre-vingt-neuf, en l’honneur des principes, comme de zuste !

Ici Marlusse s’interrompit. — Novarre, Soufflarès et M. Cigalous le regardaient comme il les regardait, de l’air de quatre augures qui savent le fin du fin. Toutes les pattes d’oie étaient rayonnantes. Il semblait qu’il y eût entre ces quatres hommes un mystère extravagant, un monde de gaieté, un formidable sous-entendu… qui échappait à tous les profanes. Évidemment, c’est ce qui n’était pas dit qui était le plus drôle.

Après un silence, Marlusse reprit, d’un ton plaintif et vexé :

— Si c’est possible, ça ! Voyez-vous, madame et messiès, ils se préparent déjà à rire, mes camarades de voyage, et ils savent bien pourquoi. Ce n’est pas mon histoire elle-même qui les fait tant rire, c’est de savoir que je ne sais pas la bien conter… Enfin, je n’en prends mon parti, par respect pour la compagnie.

Marlusse tira une bouffée de sa consolante pipe et poursuivit :

— L’Essposition arrive. On part… Nous nous « carrons » dans un bon « vogon » de troisième classe…

Ici la figure de Marlusse exprime la satisfaction qu’on éprouve à se trouver dans le paradis même.

— Nous allumons une bonne pipette. Et : faï tira, Mariu !… C’était un train de plaisir. Nous passons par Marseille comme de juste et nous arrivons à Paris.

Ici, voyant qu’on riait, Marlusse s’interrompit de nouveau :

— Si vous riez de moi déjà, monsieur le maire, ze ne pourrai pas continuer. Faut que z’y renonce ! Allons, zou ! Novarre, m’aregarde pas comme ça. Soufflarès, tu me souffleras, qué ?

— Va de l’avant, Marlusse, les Parisiens t’écoutent.

— La première idée qui nous vint, à Paris, c’est que c’est une ville comme toutes les autres, un peu plus grande seulemein, mais pas plus belle. C’est tout des maisons, comme à Bormes ; toute la différence, c’est qu’il y a un peu plus de voitures !… Pour vous le faire court, nous allâmes loger en un hôtel qui est au coin de la rue Notre-Dame-des-Victoires et de la place Notre-Dame-de-Victoire égalemein… ici, tenez !

Marlusse posa sa pipe sur un coin de table, rapprocha ses deux index tendus et, du médius de la main droite chevauchant l’index, il s’efforça de mettre sous les yeux de ses auditeurs l’angle de la place et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, à Paris.

Tout le monde regardait avec un sourire amusé.

— L’hôtel est là, là, voyez ! disait Marlusse.

— Je le vois, fit M. Rinal.

— Bon ! poursuivit Marlusse, qui reprit sa pipe. On dit que les zens du midi, ça zesticule. Mais il est clair comme le zour que le zeste il aide la comprenure.

— Nous voyons l’hôtel, dit Labarterie que Marlusse regardait attentivement.

— Nous habitâmes là, et dès le lendemain nous y allâmes, à leur essposition… Quand z’y pense !… Nous entrons, et qu’est-ce que ze vois ? des boutigues avec encore des boutigues ; il y en avait d’orfèvres, il y en avait de marçands de soie, avec leurs marçandises sous des vitres. Té ! ze dis, nous sommes venus de si loin pour voir la Canebière ou la rue Saint-Ferréol ? Cependant, ze tourne, ze vire, ze regarde, puisque nous étions venus là pour ça. Tout en coup : « Vé, ze me dis, que ze me suis perdu ! Où est M. le maire ? Où sont tous mes collègues ? » C’était vrai ; ze les avais perdus… coquin de bon sort ! Ze les cerce, ze les cerce trois ou quatre heures, ze revire, ze tourne, puis à la fin ze me dis : « Tu sais l’hôtel : retournes-y. » Je sors, messiès, ma belle dame, — eh bé ! croyez-vous que ze m’aperçois que z’avais tourné sur place, depuis quatre heures, povre moi ! Z’avais tourné aux alentours d’une porte, celle par où z’étais entré et par où ze sortis, couyoun coumo la luno, parlant par respect. Alors, ze me dis : « Marlusse, ça ne t’arrivera plus. Pour plus te perdre, il faut aceter… »

Ici, Marlusse s’interrompit encore brusquement. Il regarda d’un air d’inexprimable malice ses quatre compagnons de voyage qui recommençaient à rire tout haut, et déclara :

— Nous y sommes ! les voilà qui se mettent à se ficher de moi ! Ze vous l’avais pas dit, madame ? La comédie n’est pas dans mon histoire, mais dans leur malice. Ils me la font dire, l’histoire, pour en arriver là ! Et ce n’est pas à m’écouter que vous prendrez du plaisir, c’est à les voir, euss !

À ces mots, Soufflarès et Novarre, n’y tenant plus, levèrent un bras au ciel et laissèrent retomber leur poing sur leur cuisse en criant :

— De ce Marlusse !

— D’aquèou Marlusso ! traduisit vivement Mascurel.

— Il est bon ce Marlusse ! ce Marlusse il est bon !

Et le rire du canard Lacroustade dominait tous les autres.

M. le maire souriait finement, en jouissant de voir les Parisiens ne rien comprendre. Il fit observer seulement :

— Vous voyez bien : il n’y a que les mocos pour savoir rire d’eux-mêmes.

Marlusse reprit :

— Riez, riez, collègues ; allez, allez, ze sais de quoi ze vais parler !… Ze ne l’ai pas oublié, cette fois, et vous serez bien attrapés !… Ze l’ai noté, noté dans ma cervelle, le mot principal… il est gravé, là… Ze le tiens.

Il se touchait le front du doigt, d’un air génial.

Il reprit, après un silence durant lequel il avait toisé ses amis avec dédain :

— Pour vous le faire court, le lendemain matin, ze m’éveille de bonne heure, et pendant que les camarades dorment, ze mets mon pantalon, ma veste, ze m’habille… quoi ! ze me débarbouille… enfin ze fais comme tous les matins à l’habitude et ze sors… « Té ! ze me dis dans la rue, pour plus te perdre à l’essposition, tu vas aceter de ce pas… »

Ici, Soufflarès, Novarre et le maire laissèrent échapper un formidable éclat de rire. Et Lacroustade imita le canard, éperdument.

Marlusse leur jeta un coup d’œil furieux, puis il prit un air d’attention profonde sur lui-même, le regard tourné en dedans, comme absorbé dans la recherche d’une pensée subtile et fugace. Enfin, tout à coup, comme en détresse :

— Noum dé pas Dìou ! Ze l’ai encore oublié !… Eh bé, ze vous l’avais pas dit ? Voilà, messiès, pour ces bougres-là, le plus beau de mon histoire ! Voilà pourquoi ils me la font conter à tous les banquets, pour se fice de moi à leur aise. C’est que — c’est pourtant vrai ! — toutes les fois que ze la conte, z’oublie un mot, le mot principal, je vous dis ! Z’ai beau le savoir quand ze commence, z’ai beau me le répéter à table le jour, au lit la nuit, touzours ze l’oublie encore ! C’est comme une petite infirmité, et euss ça les amuse… Un peu de çarité, monsieur le maire, que vous savez ce que ze veux dire… Diga-vo mi !… Dis-le moi, Novarro… ou toi, Soufflarès !… As féni, Lacroustádo, dé faïré lou canar ? de faire le canard, tu as fini, Lacroustade ? Ze te dirai en français que tu es-t-un âne, Mascurel, et ze te le traduirai en bon provençal : siès qu’un couyoun ! Zou, vite, souffle-moi, Soufflarès… un, un… que ze voulais l’aceter parce que z’en avais un besoin énorme… un çoze, un maçin, une histoire… ze l’ai au bout de la langue !… il me le diront pas, que tout le plaisir, madame, c’est de me le faire cercer… ùn armanà, ùn prospectus, ùn papétou…

Tout à coup, sa figure, crispée par l’effort et la douleur d’une recherche inutile et si longue, se détendit, la joie parut sur son visage, celle du naufragé qui entre au port de salut, et doucement, bien doucement, dans l’ivresse d’un triomphe savouré :

— Un plan de l’essposition… murmura-t-il… Vous avez bien fait de ne pas me le dire, que, comme ça, ze l’ai trouvé tout seul. Pas trop tôt !… Pour vous le faire court, il y avait, dans la même rue que notre hôtel, un libraire qui ouvrait sa boutigue… Ze m’approche et ze lui dis : « Bonzour. » Celui-là y me dit : « Bonzour ; que vous voulez ? » Ze lui dis comme ça, ze lui dis, ze lui dis, dis : « Il me faudrait… » hum, hum ! « Je voudrais avoir » hum ! broum !… Cette fois, ze le tiens !… « Donnez-moi un peu, s’il vous plaît, monsieur le libraire, un… »

Le visage de Marlusse s’injecta ; les yeux lui sortaient de la tête.

Une colère le prit. Il regarda ses amis d’un air de haine farouche et frappant du poing la table où tressaillirent les verres :

— Noum dé pas Dìou ! vous le croirez ou non, cria-t-il d’une voix de stentor, ze l’ai encore oublié !

Le maire, Novarre, Soufflarès étouffaient à présent de rire. L’hilarité gagnait tout le monde, Cantoni n’y tint pas.

À son tour, il leva un bras et se frappa sur la cuisse, ce qui est, comme on sait, surtout pour un gendarme, l’indice de la joie effrénée inspirée par une chose impayable. Ce geste veut dire : « Non ! il n’y a rien de pareil ! Je n’aurais jamais cru ça possible ! »

Lacroustade imitait à lui seul plusieurs canards.

Marlusse parut se calmer et prononça, souriant, avec un regard circulaire :

— C’est égal, si zamais on me la redemande, zamais plus ze ne la dirai. Ze me fais trop f…ice de moi. Aussi, c’est pas ridicule de touzours oublier ce mot, un mot si simple, dites un peu : le plan de l’essposition, trois plans de l’essposition, cent plans de l’essposition… Ze le dirais jusqu’à demain maintenant, sans le manquer une fois : un plan, deux plans, mille plans ! plan, plan, plan ! ran tan plan ! plan ! plan !

— Achève, Marlusse !

— Ze dis donc au libraire : « Ze voudrais un… plan de l’essposition. » Celui-là il me répond comme ça : « En voilà plus d’un, vous pouvez çosir ! (choisir) » Il y en avait une pile… Je n’en prends un, puis deuss… puis dix, je les regarde un après l’otre…

Ici, Marlusse pouffa de rire lui-même, et frappant à son tour sa cuisse de sa main :

— Oh ! coquin de sort ! c’étaient tous les mêmes !

— L’édition ! dit Labarterie, intelligent et explicatif.

— Quand j’ai puis bien çosi, continua Marlusse, ze prends le premier venu et je dis comme ça au libraire : « Combien ? » Celui-là me répond : « C’est tant. » Z’envoie la main à la posse, et je lui donne tant.

Marlusse, ce disant, faisait le geste de prendre de la monnaie dans son gousset et de la compter attentivement dans la main du libraire.

— Et pendant que ze le paie, il m’aregarde bien et me dit tout en coup, il me dit comme ça, dit :

« — Vous, vous êtes de Bandol ! »

« Oh ! noum dé pas Dìou ! je restai là, moi !

Et Marlusse, la main ouverte comme pour faire un pied de nez, se planta le pouce sous le menton. Cela signifiait le crochet où se prend la tête étonnée d’une morue tirée du fond de son élément par un pêcheur de Terre-Neuve.

— Eh ! que ze lui dis, comment que vous le savez ?

« Il se mit à rire.

« — Vé ! » que ze lui dis…

Et Marlusse mettait le bout de son index sous son œil droit, dont il tirait la paupière inférieure, ce qui signifie partout : « J’ai l’œil ! vous ne me tromperez pas ! »

— Vé, que je lui dis, ou Novarre, ou M. le maire, ou Soufflarès, l’un ou l’otre est ici, cacé dans votre boutigue, et il vous a dit de me dire ça. Vous ne l’avez pas devigné !…

« Alors, messiés, pour cercer mes collègues de voyaze, je lui dévirai tout dans sa boutigue, qu’il en riait comme un bossu… Eh bien !… il n’y avait personne de cacé. Alors, ze lui dis comme ça :

« — Oh ! tron d’un goï ! (tonnerre d’un Vulcain !) comment vous l’avez pu comprendre que ze suis de Bandol ? car z’en suis ! z’sabite Bormes depuis la nourrice, mais c’est Bandol qui m’a vu naître. »

« Que croyez-vous qu’il me répond ? Il me fait comme ça, d’un air tranquille avec son assent parisien :

« — Un peu à vote assan, un peu à vote çapo, j’ai devigné que vous étiez d’entre-mitan Toulon-Marseillle ! »

« Et z’emportai, ze gardai de Paris, le…

— Le plan, dit Labarterie charitable.

— Merci bien, monsieur, fit Marlusse railleur, ça n’est pas ça que ze voulais dire. Z’emportai de Paris, par-dessus tous les autres, le souvenir de cette parole. Voyez-vous, on dit touzours : l’Essposition universel ! l’Essposition universel !… On en a plein la bouche ! Tant que vous voudrez, mais essposition ou pas essposition, Paris, voyez-vous, z’ai compris, par ce libraire, que c’est la capitale, la reine, le flambeau des villes !… Une ville, mon ami, où tu n’as qu’à entrer dans la première boutigue venue, on te dit zusque de qué pays tu es ! Ça, non, ze l’ai pas oublié ! Aussi, qu’on en fasse une autre, d’essposition, et z’y retourne. Z’ai gardé le plan !