L’Illustre Maurin/VII

E. Flammarion (p. 61-66).

CHAPITRE VII


Deux histoires de Maurin : Le Scaphandre et l’Arrivée de l’Évêque, dont la seconde, étant véridique, est nécessairement plus vraie que la première, qui fut inventée par le roi des Maures

— Je vous en dirai deux, d’histoires, déclara Maurin, à une condition, c’est que tu nous conteras, toi, Marlusse, ta visite à l’exposition de Paris.

— Oui ! oui ! dit Cigalous, il la contera… C’est de règle, ça va sans dire… Marche. Maurin, je ne le connais pas, ton scaphandre.

— C’est une bien petite histoire, celle-là, dit Maurin. Vous n’en avez que pour une minute.

— On vous écoute, Maurin.

— C’était, commença Maurin, du temps que je servais à l’État comme matelot. À l’entrée du golfe de Saint-Tropez, un torpilleur qui venait de Saint-Raphaël et qui approchait de Sainte-Maxime, longeant de trop près la côte, se creva contre un gros rocher et coula par huit mètres de fond à peine. On fit venir de Toulon deux scaphandriers sur un remorqueur, et je fus, avec les autres hommes du bord, employé au sauvetage. De la terre on voyait très bien ce qui se passait à bord, et du bord, conséquemment, ce qui se passait à terre. Un de ces scaphandriers avait une jolie femme qui l’avait suivi de Toulon, et qui, le soir, allait coucher avec lui à Sainte-Maxime. Comme de juste, elle n’allait jamais à bord du remorqueur, et, des fois, elle faisait à terre, entre deux rochers, la soupe à son homme. Un beau jour, étant descendu à terre moi-même pour aller faire à Sainte-Maxime une commission, je rencontrai la femme au bord de l’eau, à peine habillée après un bain. Le scaphandrier, sous l’eau, était en train de visiter l’épave, et l’homme qui, là-bas, à bord du remorqueur, virait la roue de sa pompe pour lui donner de l’air, nous tournait le dos. J’embrassai la femme qui ne disait pas trop non, et avec tant de plaisir que je ne songeai pas à regarder le navire. Quand je le regardai, nom de nom ! le scaphandrier, à moitié hors de l’eau, remontait par son échelle et, à travers la vitre et les barreaux croisés de son casque, il nous regardait. Sa tête de scaphandrier me semblait un ballon. Il avait l’air d’un terrible. Il regardait et, de la surprise, j’oubliais de lâcher la femme. Il soulevait ses deux bras vers son casque qu’on commença à lui dévisser, mais on n’y parvenait pas.

« — Parbleu ! me dit alors sa femme, il faudra bien qu’il le garde. Il va rester comme ça ! Leïs bànos l’an poussa dins l’aïgo ! »

— Ce qui veut dire ? interrogea Mme Labarterie.

— Oh ! peu de chose, dit M. Rinal, cela veut dire :

« Il y a des bois qui poussent sous l’eau. »

— Je ne comprends vraiment pas, dit M. Labarterie.

— Il y a bois et bois, dit M. Rinal, nous parlons ici de ceux qui empêchaient le cerf de courir dans les autres.

— Ah ! je comprends ! cria la Parisienne.

— Tu es bien heureuse ! dit son mari… Ah ! je comprends aussi ! fit-il tout à coup en portant les mains à son front.

Le geste parut si comique qu’il fit le succès de l’histoire.

— Et pas plus ! dit Maurin, en regardant finement la dame.

— Tu nous en as promis une autre, dit Cigalous.

— La voici, dit Maurin. Et elle est encore plus vraie.

— Comment, encore plus vraie ?

— Je veux dire qu’elle est vraie tout à fait. La première ne l’est pas du tout. C’est seulement une histoire que je me suis imaginée un jour possible, en regardant la femme du scaphandrier à terre et le scaphandrier qui sortait de l’eau. « Tiens ! me dis-je, — tiens ! à voir ce casque sur cette tête, on dirait qu’il l’est par-dessous ! »

— Voilà les gens du midi ! dit Labarterie. Quelles imaginations !

— À ton service ! pensa Maurin.

— L’autre histoire ! l’autre histoire !

— Vous y verrez comment, tout simple matelot que j’étais, j’ai fait sonner, moi, les cloches d’une ville, battre les tambours et hisser le grand pavois…

— Eh bien, mais… c’est ce qui t’est arrivé aujourd’hui.

— Oh ! mais, dit Maurin, aujourd’hui je suis un autre homme ; je suis passé roi !… Voilà donc l’histoire : Nous revenions d’Agay sur notre torpilleur et nous avions, par jeu, cueilli au bord de la rivière beaucoup de branches de lauriers-roses ; et avec la permission du commandant, nous les avions amarrées bien droites tout autour de notre bateau.

« Ça faisait de notre bateau une petite île fleurie, et nous allions à Saint-Tropez.

« C’était vers la fin juin, à la veille des grandes fêtes et des bravades de la ville. Nous étions au milieu du golfe, allant, venant, virant, jouant sur l’eau comme des marsouins, faisant les beaux, avant de rallier le port, lorsque tout près de nous s’avance, dans sa petite barque, un pêcheur de Saint-Tropez qui rentrait doucement à la voile et que je connaissais.

« — Bonjour, Maurin ! qu’il me fait, vous êtes bien fleuris ? »

« Par badinage et sans réflexion je réponds :

« — C’est que nous amenons l’évêque ! »

« Justement Saint-Tropez attendait d’un jour à l’autre l’évêque de Fréjus et, voyant marcher sur l’eau nos branches en fleurs, les promeneurs du quai déjà se disaient entre eux : « Peut-être il est à bord, l’évêque ! » Mais j’ignorais cela.

« Une heure après, en approchant de Saint-Tropez, nous apercevons sur le quai, devant la statue du bailli de Suffren, tout un monde qui nous fait des signes, les hommes avec les chapeaux, les filles avec les ombrelles et les mouchoirs ; et c’était des cris ! et des vivats ! et des fanfares qui jouent ! Le curé et toutes ses congrégations, en grande tenue, sortaient de l’église avec les bannières. Et notre commandant disait : « Voilà des gens bien polis ! » La ville avait mis drapeaux et tapis aux fenêtres. Les femmes s’étaient pimparées. Les petits enfants dansaient. Le maire avait son écharpe. On accosta bord à quai. Le commandant descendit à terre :

« — Où est l’évêque ? lui dit-on.

« — L’évêque ! Quel évêque ? »

« Il me fallut expliquer la chose. Le commandant voulut en rire. Mais le curé ne riait pas, d’avoir fait sortir, pour des matelots, son saint de bois, et la croix et la bannière. Et, voilà comment j’ai fait, moi, Maurin, avant même le jour d’aujourd’hui, sonner les cloches, et battre les tambours, et se pavoiser une ville, le maire et les adjoints compris. Je n’en suis pas plus fier pour ça… A tu, Marlusso !

— Vous nous avez habitués, monsieur Maurin, à entendre des histoires plus piquantes, dit M. Labarterie…

— Je vous comprends votre genre, à vous ! riposta vivement Maurin, il vous en faut toujours de drôles. Celle que je viens de dire n’est jolie, selon mon idée, que parce qu’on voit avancer ce bateau comme une île de fleurs au-devant de cette ville qui se pavoise et se fleurit de son côté pour lui répondre : si vous ne voyez pas ça comme si vous y étiez, alors vous êtes perdu pour l’intelligence de mon histoire… Pardine ! il faut voir le tableau, tout est là…

— Maurin est un artiste, dit M. Rinal.

— Nous sommes un peuple comme ça, dit Maurin.

Et se tournant vers M. Labarterie :

— Je vois qu’à vous il vous faudrait tout le temps rien que des histoires comme celle du capitaine Cougourdan du port des Martigues. En pleine mer, il regardait sa carte, celui-là, et ayant reconnu l’endroit où se trouvait son bateau, qui filait bon vent vers le côté de son papier où il n’y avait plus que la marge sans dessin ni écriture : « Vire de bord, n. d. D. ! et la barre toute !… ou nous se foutons en bas de la carte ! »

« Celle-là, oui, elle vous plaît, qué ? continua Maurin. Et nous savons bien pourquoi ! C’est qu’elle est une occasion pour vous de rire de nous autres en vous faisant accroire à vous-même que nous sommes un peuple de Cougourdans, pourquoi votre grosse bêtise c’est de vous imaginer, quand nous le faisons, que nous le sommes…

— Quoi donc ? interrogea M. Larbarterie.

— Couyoun ! dit le laconique Pastouré qui connaissait apparemment le fameux vers proverbial :

Le latin dans ses mots brave l’honnêteté.