E. Flammarion (p. 464-468).

CHAPITRE LV


La délicieuse petite bergère.

Maurin avait à peine quitté Fanfarnette, que Grondard parut devant elle. Une chose ignorée de Maurin, c’est que Fanfarnette était la propre nièce de Grondard, la fille de son frère aîné, mort depuis longtemps.

— Eh bien, petite ?

Elle lui conta tout.

— C’est bon, dit Grondard, il en tient. Qu’il consente à se marier avec toi, je n’y ai jamais trop compté, bien que, s’il le faisait, j’en serais satisfait. Cela me débarrasserait du souci que j’ai de toi.

— Vous n’en avez guère, l’oncle.

— J’en ai tout de même… Mais l’essentiel c’est qu’il ait peur. Un moment viendra où je paraîtrai devant lui, et il faudra bien qu’il paie d’une manière ou d’une autre, en argent ou autrement.

« Et puis surtout, — je veux me revenger de lui… Et pour cela, écoute. Reste ici à présent. Tu as de quoi déjeuner, dans ta musette ?

— Oui, dit-elle.

— Reste ici. Tu connais la Tonia ? j’avais espéré qu’elle vous trouverait encore ensemble, ce gueux de Maurin et toi !… Enfin, rien n’est perdu : elle va venir… Conte-lui comment, de vrai, il t’a prise de force et ensuite promis le mariage.

— Soyez tranquille, je ferai tout comme vous m’avez dit.

Grondard regagna sa bauge.

La mignonnette bergère déjeuna gentiment. Plusieurs de ses chèvres, qui étaient familières, vinrent manger du sel dans sa main.

Quand elle eut déjeuné, elle s’amusa à tresser des couronnes avec des feuillages. Elle se les posait sur la tête et se regardait dans son petit miroir. Et puis avec des branchettes de romarin elle se fit une cage à cigales, et tout en travaillant elle chantait à tue-tête :

 
« Fille, tu te veux marier ?
N’ai point d’argent à te donner.
— Qu’est cela l’argent ? Qu’est-ce que l’argent ?
Emprunterons à nos parents !
L’Antoine,
Je le veux…
Mariez-moi au bout de l’an :
Je ne peux plus espérer tant. »

« Fille, tu te veux marier ?
N’ai point de lit à te donner.
— Qu’est cela un lit ? Pas besoin de lit !
Se coucherons dans l’escalier…
L’Antoine,
Je le veux…
Mariez-moi au bout de l’an :
Je ne veux plus espérer tant. »

Elle pensa que Tonia pourrait l’entendre et, très bas entre ses dents, fredonna une autre chanson :

 
« Qui te suivait à la fontaine,
Morbleu, Marion ?
— C’était une femme qui lavait,
Mon Dieu, mon ami !

 
— Les femmes ne portent pas d’épée,
Morbleu, Marion !
— C’était sa qu’nouille qu’elle avait,
Mon Dieu, mon ami ! »

Son ouïe fine lui fit percevoir un pas, lointain encore, qui écrasait les bruyères… Elle cessa de chanter et écouta… Quelqu’un venait…

Et lorsque Tonia arriva près d’elle et lui dit : « Il y a longtemps que tu es là, Fanfarnette ? » Fanfarnette se mit à pleurer.

— Qu’as-tu, petite ?

Fanfarnette ne répondit pas et cacha sa figure dans ses mains. Tonia essaya d’écarter ses bras pour la regarder en face, mais les mains de la petite à tout coup lui échappaient et revenaient se coller sur son visage.

— Qu’as-tu ? qu’as-tu, petite ? dit Tonia qui tout à coup crut deviner.

— Moussu Mòourin ! Moussu Mòourin ! sanglota Fanfarnette..

— Eh bien, quoi ?… quoi ?… Pourquoi parles-tu de Maurin ?

— Je suis perdue ! gémissait-elle, je suis perdue, madameïselle Tonia ! Il a passé par ici tout à l’heure… et m’a dit qu’il ne m’épouserait jamais ! Et alors, je sais bien, moi, ce qui peut arriver, car il faut que je vous le confesse. Il m’a prise, malgré ma volonté, le marrias ! et il me laissera là, qui sait ! et je ne serai plus qu’une de ces filles dont personne ne veut parce qu’en allant à l’église, elles seraient forcées d’y porter leur enfant, pechère !

Tonia fut atterrée.

Lui, lui, Maurin ! il avait fait cela ! lui, franc avec elle, toujours, au point d’en être brutal ! Était-ce Dieu possible ? Et comment en douter, quand cette innocente, si jeunette, le lui disait en pleurant toutes les larmes de son corps ! une enfant sans défense, pechère ! une orpheline !

— Adieu ! dit Tonia brusquement. Le bon Dieu te vengera ! adieu, que j’ai affaire… Mais ce Maurin, où est-il à présent ? par où est-il passé ? le sais-tu ?

L’œil de la jolie enfant se leva sur la Corsoise. Il était sec, et le regard froid. Elle sut donner des renseignements précis :

— Je l’ai épié d’ici, tant que j’ai pu, à travers le bois. Il a traversé le Pas de la Masque. Il a remonté la mussugue en face ; voyez là-bas ; et il doit être là, sur le plateau où se trouve le Puits des Arbouses, vous savez bien ?

— Oui, dit Tonia haletante.

— Il m’a paru qu’il s’asseyait tout à coup. II aura déjeuné dans cet endroit. C’est là qu’il est… pour sûr…

— Adieu ! adieu, petite !

Tonia, indignée, s’exaltait à l’idée de venger la pastresse, mais, en réalité, une jalousie aux dents acérées lui mordait le cœur.

Où allait-elle, courant ainsi, se déchirant aux ronces, sautant de roche en roche, tirant au plus court, laissant les chemins faire seuls leurs détours ?

Fanfarnette regardait Tonia s’éloigner. Quand elle la vit gravir la colline d’en face, elle se remit à tresser de jolies couronnes de feuillage et à fredonner gentiment :

 
« Les femmes ne portent pas moustache,
Morbleu, Marion !
Les femmes ne portent pas moustache

 
— C’était des mûres qu’elle mangeait,
Mon Dieu, mon ami !
C’était des mûres qu’elle mangeait !

— N’y a plus de mûres en automne,
Morbleu, Marion !
N’y a plus de mûres en automne !

— C’était un’ branch’ qui automnait,
Mon Dieu, mon ami !
C’était un’ branch’ qui automnait !

— … Eh bien, j’te couperai la tête,
Morbleu, Marion !
Eh bien, j’te couperai la tête ! »