E. Flammarion (p. 469-472).

CHAPITRE LVI


La Corsoise

Ce Puits des Arbouses est sur un petit sommet des Maures séparé de presque toutes les hauteurs voisines par des ravins escarpés, embroussaillés, profonds de plus de cinquante mètres, mais très étroits, en sorte que, des collines environnantes, on voit le puits comme tout proche, tandis que pour l’atteindre il faut descendre et remonter cinq cents mètres de chemin, à cause des lacets des sentiers qui serpentent parmi les genêts épineux et s’attardent dans la broussaille.

Maurin, sous la caresse de son chien, s’était ressaisi tout à coup. II s’était mis sur son séant et s’était dit :

— Allons, allons ! c’est un mauvais rêve. On me connaît. On ne la croira pas… Il faut prendre des forces. Je vois que j’en aurai besoin…

Et ouvrant son carnier, il fit son repas, donnant à son chien, pour remerciement de l’avoir un peu consolé, mieux que du pain tout sec.

— Pas moins, se disait-il, c’est une chose abominable… Enfin, on verra !

Maintenant, Tonia cherchait Maurin, mais d’abord elle était retournée jusqu’à sa maison… Et, s’exaltant toujours davantage, elle y avait pris une arme.

Amoureuse jusqu’à la haine de jalousie, elle ne voyait rien de la route qu’elle faisait. Elle avait jeté sur son épaule sa petite carabine et elle montait la colline en s’aidant à chaque pas, pour écarter les épines, de ses deux mains qu’elle ensanglantait. Les choses qui étaient sous ses yeux, les rochers fixes, les pierres roulantes, les noueuses branches, elle les voyait sans les voir. Cela passait sur le miroir de ses yeux sans laisser de trace dans sa pensée, comme le nuage reflété par la mer et qui reste indifférent au grand fond d’herbe ou de sable.

Dans son cerveau, il n’y avait qu’une image : Maurin embrassant Fanfarnette !

— Ah ! le gueux ! ah ! le menteur ! ah ! le bandit ! gibier de potence ! Ah ! ils ont raison, gardes et gendarmes, de vouloir arrêter ce gueux pour le livrer aux juges ! Mais ils ne l’auront pas, il est à moi, à moi seule ! C’est ma vendetta. Il est à moi. Il a fini de mettre à mal des filles, de laisser traîner des bâtards au coin des rues de tous les villages et jusqu’au fond des trous où sont les renards et les martres ! il a fini ! C’est moi qui le dis. Je leur rends service à toutes, à toutes ces filles stupides, qui le suivraient encore où il veut, quand il veut, comme il veut. Il en aura trouvé une du moins qui lui réglera son compte ! Il comprendra, à la fin, qu’on ne joue pas avec un amour de Corsoise. Nous allons voir ! Il va vouloir m’ensorceler encore, en me parlant… que dira-t-il ?… Que je suis sotte ! il ne faut pas rapprocher. Il faut l’apercevoir de loin… Oh !… et si, même de loin, aie voir, le cœur allait me manquer !… On est ainsi.. On se croit forte et puis on se sent tourner l’esprit dans la tête, et tout change, on dit : « Je suis tienne, » tout le contraire de ce qu’on voulait… C’est ainsi que devant le saint Pilon, à Notre-Dame-des-Anges, je me suis donnée à l’heure même où je voulais le plus me défendre contre ce voleur… Il ne faut donc pas l’approcher. Il faut le guetter de loin et tirer sur lui, comme sur un chien fou !…

Elle s’arrêta. Tirer sur Maurin… le tuer ! Cela, tout à coup, lui parut impossible. Voilà qu’elle ne comprenait plus comment cette idée avait pu lui passer par la tête !

Elle prit sur son épaule la carabine et la posa contre un buisson, se demandant si elle n’allait pas la laisser là. Oui… Elle la laisserait là… elle la retrouverait au retour. Maintenant, elle allait courir à Maurin et chercher ses lèvres… ses lèvres ! qu’il donnait à toutes… à toutes ! Et cette Fanfarnette qu’il avait embrassée de force ! la pauvre innocente !… Ah ! oui, elle la vengerait, elle ferait justice… La Fanfarnette !…

Tonia eut un vertige, elle ferma les yeux… et elle vit, comme s’ils étaient là, Maurin et Fanfarette embrassés !… Sa haine d’amour la reprit. Elle étendit la main vers l’arme qu’elle venait de déposer… Là-bas, de l’autre côté du ravin, sur la colline du Puits des Arbouses, elle avait aperçu, à travers des branches, Maurin qui, debout, regardait de son côté… La voyait-il ? Avec un flot de sang, un coup de rage lui monta au cœur… Elle avait saisi son arme… elle épaula. Elle tremblait tellement qu’elle dut appuyer le bout du canon dans une fourche de branche. Elle tremblait toujours. Elle visait et ne tirait point.

Son doigt sur la détente croyait sentir le fer battre comme un cœur ! Elle ne tirait pas… « C’est lui ! C’est bien lui !… Je te tiens, bandit !… Ah ! si je voulais, mais je ne veux pas !… Ah ! si je t’avais vu avec elle, comme, — alors, — je t’aurais tué !… avec elle ! avec la Fanfarnette ou même avec tout autre, mais avec celle-là surtout, avec celle-là que tu as cherchée, cherchée et prise malgré elle, lâche, voleur ! traître, voleur et lâche !… »

Maurin, là-bas, fit un mouvement. Il allait disparaître… Quand elle ne le vit plus, malgré elle à la fois et volontairement, par l’effet d’une succession si rapide de vouloir et de non-vouloir que les deux étaient mêlés, elle pressa la détente… Il ne lui semblait d’ailleurs plus qu’elle tirât sur Maurin, puisqu’elle ne l’apercevait plus… Il sentirait du moins siffler la balle. Il s’en souviendrait ! Et puis, comme elle ne le voyait plus, elle n’éprouvait plus que la haine… Et enfin, elle était bien sûre de le manquer, quoique, — si elle eût eu le pouvoir de faire les choses à sa guise, — elle eût voulu le frapper, le blesser, non pas dangereusement sans doute, non pas pour qu’il mourût, mais pour le punir… cruellement… à la manière corse !… Oh ! voir son sang !… et puis, s’il en mourait, après tout, pourquoi pas ?… il la faisait trop souffrir, à la fin ; il l’humiliait bien trop !…

Et son doigt convulsif avait pressé la détente. Maurin, invisible, mais qui, de là-haut, regardait dans la direction de Tonia, vit le nuage rond d’une fumée s’élever au-dessus des broussailles qui lui cachaient sa sauvage amoureuse, et aussitôt, une balle dans la poitrine, il s’affaissa, en silence, comme un sanglier…