L’Illustre Maurin/III

E. Flammarion (p. 15-28).

CHAPITRE III


Sous les grands mots l’intrigue.

Curieux d’étudier une figure si parfaite en son genre, le dilettante Cabissol avait donné à Caboufigue l’assurance qu’en toute occasion il le trouverait prêt à le servir de ses conseils ou de son appui. Le moment ne tarda pas à se présenter.

Un terrible scandale financier venait d’éclater par toute la France, plus retentissant et plus malfaisant qu’une machine infernale. Des millions de marmites anarchistes bourrées des explosifs les plus puissants eussent été moins dévastatrices que cette catastrophe de Bourse. Les petites épargnes furent atteintes dans leur source. Les vraies marmites furent renversées sur tous les foyers. On voyait, dans les prairies de France et dans les bois des Maures, des paysans assis sur leur charrue, ou assis à terre et tenant la corde de leur vache maigre qui broutait l’herbe du voisin, en train de lire et de relire avec une avidité morne les feuilles à un sou qui leur annonçaient leur ruine. Un de ceux-là fut rencontré par Maurin. Il pleurait de rage, et de rage il se mordait les poings.

— Qu’as-tu ? lui demanda Maurin.

— Je n’ai plus rien, gémit le laboureur. J’avais dix mille francs. Les gueux me les ont volés.

— Et, dit Maurin pourquoi les avais-tu mis là dedans, sinon avec l’espérance qu’ils te rapporteraient dix fois plus que ce qu’honnêtement ils rapportent dans les caisses d’épargne ?

— C’est vrai, soupira l’homme.

— Et si tous les autres s’étaient ruinés, dit Maurin, et que tes dix mille francs t’en eussent rendu, à toi seul, cent mille ?

— Je me f… pas mal des autres ! dit l’homme.

— Alors, répliqua Maurin, rage et pleure, mon fiston, ta misère me fait rire. Tu n’es qu’un apprenti bourgeois. Pauvre France !

À l’école de M. Rinal le fils de Maurin n’apprenait pas seul, comme on voit. Le père retenait quelque chose des leçons du vieux philosophe ; et son esprit, déjà bien ouvert autrefois, avait à présent des fenêtres nouvelles qui donnaient sur l’horizon large et triste de la vérité sociale et de l’égoïsme humain.

« Pauvre France ! » était le mot qui revenait le plus souvent, à cette heure, sur les lèvres de Maurin. C’est une parole que prononce volontiers le paysan provençal. Il dit : « Pauvre moi ! » pour se plaindre ; « Pechère ! » pour plaindre les maux individuels de son semblable, mais il dit : « Pauvre France ! » pour plaindre les maux qui lui semblent atteindre la vitalité de tout le pays.

Le spéculateur Caboufigue fut compromis. Les journaux mêlèrent son nom aux pires diatribes. Corrupteur, mais aussi corrompu, — il l’avait été. Sa face large où florissait jadis le contentement cessa de sourire béatement. Les responsabilités entrevues lui ôtèrent le sommeil. En quelques jours, il maigrit étrangement ; il disait : « La peau de mes jambes semble un pantalon ! » Ce que la conscience ne peut faire en de pareils êtres — puisqu’ils n’en ont point — la peur le fit en lui. Il eut des remords. La nuit, il était en proie à d’effrayants cauchemars. Ce grotesque devint tragique. Il s’attendait constamment à voir s’ouvrir sa porte devant les gendarmes ; il allait, pensait-il, être arrêté, lui aussi, après tant d’autres. La sonnette électrique de son portail monumental le faisait tressaillir quand la main du facteur la mettait en vibration. Il était dans une île, et il avait peur du continent. Il montait sur sa tour, armé d’une longue lunette marine, pour surveiller l’arrivée de la moindre embarcation dont il cherchait à reconnaître, du plus loin, les passagers. Une ombrelle sur les genoux d’une dame lui paraissait une écharpe de commissaire. Et le désespéré Caboufigue perdait chaque jour encore un peu de son poids. « Je me fonds, » disait-il. Il fondait en effet, comme l’étain sur une pelle rougie. En cet état, n’y tenant plus, il implora, par un intermédiaire, le secours de M. Cabissol. Il ne pouvait, il n’osait faire écrire à personne. Il voulut causer. Il demandait une entrevue. Verba volant. Il suppliait M. Cabissol de le faire rencontrer avec Maurin dont l’influence lui paraissait surnaturelle, depuis qu’il lui devait sa croix. M. Cabissol répondit :

— Trouvez-vous à Hyères, tel jour, à telle heure. J’ai fait prévenir Maurin ; nous le rejoindrons en voiture. Le prétexte est la chasse. Arrivez en chasseur ; ça vous distraira, car les journaux me font deviner le sujet de vos inquiétudes.

Si Caboufigue fut exact, on peut l’imaginer. D’Hyères, il partit avec M. Cabissol, en voiture, pour rejoindre Maurin aux environs de la Verrerie, près de Bormes.

Maurin les attendait.

— Nous avons, dit-il, relevé des trous de blaireau et pris les chiens qu’il faut. Allons-y ! La voiture vous attendra à l’auberge, près d’ici.

Les trois chasseurs, Maurin, Cabissol, Caboufigue, se mirent en marche.

— Nous trouverons là-bas Pastouré qui dégarnit de broussailles à coup de « vibou » les abords du trou.

— M. Caboufigue, dit Cabissol, désire vous parler, Maurin, il a peur et voici les causes…

M. Cabissol raconta, plein d’ironie, les confidences qu’en route Caboufigue lui avait faites.

— Eh ! dit Maurin, que puis-je à cela ?

— Je voudrais, dit Caboufigue, tout blême et les mains tremblantes, qu’à la même personne par qui tu m’as donné l’honneur, tu écrives encore…

— De te le rendre ? fit Maurin.

— De veiller sur moi, s’écria Caboufigue éperdu.

— Si les choses parlent contre toi, répliqua Maurin, qu’y pourra-t-elle ?

— Écris toujours. Il se peut faire qu’une parole… par hasard… Enfin, je ne sais pas, murmura Caboufigue affolé.

— Que crains-tu, mon pauvre Caboufigue ?

— Rien et tout.

— Qu’as-tu fait de mal ?

— Ce qu’ont fait tous les autres ; mais mon nom n’est écrit nulle part. Si un homme se tait, je suis sauvé.

— Et qui est cet homme ?

— Tout justement, dit Caboufigue, c’est le mari de la personne…

— Mais, dit Maurin, ta fortune ne m’inspire pas beaucoup de pitié. Quel intérêt avons-nous, nous autres pauvres honnêtes gens, à te rendre un pareil service ? En quoi ça servira-t-il la justice, seulement un tout petit peu ?

— Vous y avez le même intérêt qu’autrefois, répliqua Caboufigue ingénument, car si on me mêle publiquement à tout cela, je me présenterai à la députation, malgré l’engagement que j’ai pris avec toi, et, dussé-je y dépenser la moitié de ma fortune, j’arriverai contre tous.

— Oh ! oh ! dit Maurin, voilà donc un cochon qui fait tête aux chiens, tout comme un sanglier… Mais sans parler de l’engagement que tu as pris envers nous de ne pas te présenter, es-tu bien sûr que, compromis comme tu l’es, tu ne t’achèverais pas en te livrant au jugement des électeurs ? Ils pourraient bien, s’ils ne t’envoient pas à la Chambre, t’envoyer aux galères, l’ami !

— Je ne serai jamais assez compromis pour ça. Je n’ai pas fait de choses très coupables, je te le jure, dit Caboufigue. J’ai fait comme tout le monde, de petites saletés… mais je n’ai rien de si grave contre moi que j’aie tant à craindre. C’est à ma croix surtout que je tiens.

— Et tu t’imagines bonnement, dit Maurin, que dans l’état où te voilà, on te nommerait député, même si tu versais de l’or comme d’une corbeille ? Et pour quoi comptes-tu l’opposition que moi je te ferai, d’abord ?

— Tu me feras une opposition loyale, dit piteusement Caboufigue, je te connais : tu es un brave homme au fond.

— Je vois ton affaire, dit Maurin, tu es de ceux qui cachent leurs manigances, leurs voleries, leurs intrigues intéressées, sous les grands mots, sous le grand fla-fla. Tu cries à qui veut l’entendre : « C’est pour la patrie ! c’est pour la France ! allons là-bas ou ici ! il faut faire cette guerre-ci ou celle-là. C’est l’honneur du drapeau ! » Mais en dessous tu fais tes petites saletés !… Ne compte pas sur moi en rien, que tu me dégoûtes par trop ! Quant à ta candidature, tu y as — souviens-t’en — renoncé. Cette raison dispense des autres. Je t’ai décoré pour ça ! Et c’est assez, puisque c’est trop. Aie un peu de honte, que diable !

— M. Caboufigue a raison à son point de vue, fit observer M. Cabissol narquois. La députation le réhabiliterait.

— Réfléchis encore, Maurin, insista Caboufigue, nous en reparlerons ce soir.

— C’est tout réfléchi, déclara Maurin.

— Non ! non ! fit l’entêté Caboufigue, tu n’as pas dit ton dernier mot. Pour ma candidature, je comprends que tu sois contre moi, mais tu écriras bien un petit mot à la dame. Qu’est-ce que ça te coûte ?

— Tu es un beau gueusas ! dit Maurin en dévisageant Caboufigue, je n’ai rien à te répondre. J’ai besoin de ne pas perdre la peau d’un ou deux blaireaux. Tu vas venir les tuer avec moi, si cela t’amuse, et tu reprendras ta voiture après.

Caboufigue suivit, espérant qu’avant la fin de la chasse il viendrait à bout de toucher le cœur de son vieux camarade d’enfance.

— Tu sais, Caboufigue, les blaireaux, c’est de leurs poils qu’on fait les pinceaux à barbe : nous allons de ce pas travailler pour toi.

Pendant ce temps, Pastouré sarclait ferme la broussaille et ayant mis à découvert, sur la pente de la colline, les trous des blaireaux, il retenait ses chiens en se disant bien haut :

— Nous les aurons ! ils sont deux, je les entends qui grattent. Il tarde bien, ce Maurin, pour amener son homme qui, d’après ses explications, est un pas grand’chose avec tout son or, ni bien heureux, pechère !… Et moi qui le plains encore ! Tout ce qui arrive à cette heure, la ruine de tant d’imbéciles qui croient qu’on peut tuer à la fois six lièvres d’un coup en enfilade, ça me semble pain bénit. Tout se paie, cambarades, même les bonnes leçons…, Ah ! voilà les messiés !… C’est vrai qu’il a l’air, avec sa double couenne, d’un seigneur de porcherie !… Or ça, l’essentiel aujourd’hui est de tuer le rabà (blaireau).

Maurin posta Caboufigue et M. Cabissol ; il leur expliqua :

— Quand le chien de petite taille sera entré par ce trou, le rabà ne tardera pas à sortir par cet autre trou à côté. Alors visez au nez, avant qu’il sorte, et il est mort. Sinon il file, le petit ours, puis se met en boule, se gonfle, et alors sa peau épaisse ne laisserait pas entrer le plomb, — et jusqu’au bas de la pente il roulerait jusque dans la broussaille comme une balle élastique. Attention ! que le chien travaille.

Un grand silence se fit. Le rabà montra le nez.

— À vous ! dit poliment Maurin à Cabissol.

Le coup de feu de M. Cabissol fit retentir les échos.

Le chien tira du trou le rabà à demi mort. Un autre blaireau mit son nez hors du terrier.

— À toi, Caboufigue ! souffla Maurin.

Caboufigue, depuis qu’une terreur intense le travaillait, était sujet à de profonds troubles physiques de toute nature. Or, le malheureux éprouvait depuis un bon moment l’impérieux besoin de se dégonfler d’un rien, et il l’eût fait depuis longtemps s’il avait été sûr de pouvoir agir en silence et de se garder le secret, mais il avait craint au contraire un grand éclat et le scandale qui s’en serait suivi. La conversation qu’il venait de soutenir avait été trop sérieuse pour qu’il y mêlât brusquement, même en pleine forêt, une irrévérence. Il s’était donc contenu ; mais dans la seconde précise où Maurin, en montrant le blaireau, lui dit : « À toi ! » une idée vraiment sublime s’empara de ce cerveau vulgaire : d’un côté, il allait lâcher son coup de fusil ; et de l’autre, juste en même temps… Bref, il comptait que le fracas de la poudre couvrirait le bruit, sensiblement plus faible, qui se méditait en lui. Il visa donc le blaireau avec soin, prit bien son temps et pressa la détente ; mais le trouble qui ne l’abandonnait plus le rendait distrait, maladroit, et venait de lui faire commettre un oubli ; son arme était vide de cartouches ! Le chien s’abattit avec le bruit léger d’un raté, tandis qu’un crépitement formidable sortait de Caboufigue lui-même, épouvantant le blaireau qui, de terreur, se roulant en boule, se laissa dévaler jusqu’au fond du ravin, sans que personne songeât à le doubler, tant fut impérieux le rire qui secoua tous les chasseurs, à l’exception du très honteux Caboufigue.

— Bougre ! fit tout d’abord Maurin.

Puis, quand il eut bien ri :

— Tu es bien toujours le même, gros pourceau ! s’écria-t-il. Il n’est pas difficile de deviner que ça ne t’a pas échappé, car on aurait dit la bordée d’un cuirassé de premier rang !… Si ça t’avait échappé, il n’y en aurait eu qu’un, tandis que nous en avons eu tout un chapelet, avec des pater gros comme des cougourdes. C’est pourquoi je devine, clair comme le jour, que tu avais, ici, calculé ton affaire comme tu calcules toutes celles que tu fais. Tu t’es voulu servir du plus beau bruit qui soit au monde, celui de la poudre, pour cacher le plus honteux, auquel tu avais ton intérêt : ne dis pas non. Ô Caboufigue ! si ta candidature n’était pas morte d’avance, mon homme, c’est moi qui te le dis, tu l’aurais tuée de ce coup-là.

— Galége ! galége ! mais écoute-moi, murmura enfin Caboufigue, et fais ce que je te demande.

— Quand tu as le gibier devant, tu tires derrière toi, gros animal !… Je n’ai qu’à raconter cette histoire sans plus, conclut Maurin, et tu seras ridicule, pour des siècles, dans tout le pays du Var et dans mon royaume des Maures.

— Eh ! pardieu, fit Caboufigue impatienté, qui est-ce qui n’a pas commis une petite faute ? Toi-même, crois-tu que le monde t’approuverait, s’il savait de quelle manière et par quelle personne tu m’as fait obtenir ma croix ?

La monstruosité de cette parole vaguement comminatoire indigna Maurin. Comment ! ce Caboufigue qui avait profité de sa recommandation la déclarait scandaleuse, dangereuse même pour lui Maurin ! et il semblait prêt, si cela devait lui servir, à la dénoncer au mépris public ! L’indignation emporta le roi des Maures. On entendit de nouveau un bruit sec. Cette fois Caboufigue était giflé.

— Tu vois, dit Maurin, que ta figure claque comme ton derrière.

— Tu m’en rendras raison, répliqua Caboufigue d’un air hautain… J’ai un fils !

Après avoir prononcé ce mot tranquillement, il devint furieux tout à coup et s’éloigna en ajoutant :

— Rejoignons ma voiture, monsieur Cabissol.

— Voyons, monsieur Caboufigue, dit Cabissol qui avait grand’peine à ne pas éclater de rire, voyons, monsieur Caboufigue, entre amis d’enfance, ça ne tire pas à conséquence : on se gourme et l’on s’embrasse.

Mais Caboufigue ne voulut rien entendre ; et suivi de Cabissol poli et curieux, il quitta le terrain de chasse qu’il venait de rendre à jamais illustre. C’est depuis ce temps en effet que court dans toute la Provence ce distique proverbial attribué à Maurin lui-même :

Sous les grands mots l’intrigue :
Le p… de Caboufigue.

Et c’est depuis ce temps qu’un carrefour des Maures, près de la Verrerie, porte ce nom rabelaisien écrit bien visiblement sur une planchette clouée au tronc d’un pin. Il fait là l’étonnement et la joie des touristes. Seulement les blaireaux ont à jamais déserté ces parages.

Quand Maurin conta l’aventure à M. Rinal, le vieux philosophe s’écria :

— Pardieu, Maurin, j’admire cette histoire par-dessus beaucoup d’autres. Et elle m’en rappelle une qui est fameuse, comme le deviendra celle de votre Caboufigue. C’est l’histoire du maréchal de Bassompierre en Espagne. Le maréchal avait été envoyé en ambassade chez les Espagnols. Or, chaque pays a ses usages et, en Espagne, il n’est pas malséant d’éructer à table.

— Éructer ? interrogea Maurin.

M. Rinal traduisit le mot en provençal et poursuivit :

— Un jour que plusieurs grands personnages, invités à sa table, se livraient à cet exercice et se hâtaient, après chaque éructation, de prononcer la formule consacrée : Per la sanità del cuorpo ! c’est à dire : pour la santé du corps…

Est-ce qu’on leur répond : Dieu vous bénisse ? interrompit Maurin.

— … le maréchal de Bassompierre, qui était un colosse et un joyeux compagnon… C’est lui, par parenthèse, qui vidait d’un trait une de ses énormes bottes évasées, transformée en hanap…

— Hanap ? interrogea Maurin.

— « Gobelet », traduisit M. Rinal qui reprit :

— … le maréchal donc, impatienté et même blessé, par ce qu’il représentait le roi de France, souleva sa lourde cuisse de géant pour mieux marquer sa préméditation et, appuyant son geste d’une manière de coup de canon, il prononça simplement : Per la sanità del cuorpo !

— À la bonne heure, s’écria Maurin, il sauvait l’honneur de la France !

— Comme Cambronne à Waterloo !

— Je la conterai à Pastouré, celle-là, dit Maurin, il sera content.

Lorsque, à son tour, Pastouré apprit par Maurin l’histoire de Bassompierre, il tendit le bras, et levant le pouce de son poing fermé :

— Osco manosco ! dit-il, vive Bassompierre ! je la marque, celle-là ! et du diable si je l’oublie.

Il l’oublia si peu que depuis cette époque, lorsque, seul au fond des bois, il s’oubliait lui-même, effrayant le gibier d’une sonorité très semblable à celle d’un coup de feu : « Vive Bassompierre ! » disait-il invariablement et gravement. C’était la formule dont il saluait son inconvenance. Et il avait une façon spéciale, très comique, de prononcer ce nom formidable de Bassompierre…

— Dans la bouche de Pastouré, disait M. Cabissol qui aimait les grosses gauloiserises, cela sonne comme le nom d’un musicien qui serait artilleur !

L’habitude qu’avait prise Pastouré lui joua même un tour plaisant.

Un soir, au café, il laissa échapper un : « Vive Bassompierre ! » instinctif et convaincu. Et tout le monde comprit que si on n’avait rien entendu avant la formule, Pastouré n’en avait pas moins eu, pour la prononcer, des raisons irréfragables !

Or, M. Cabissol, un jour où il rendait visite à Jean d’Auriol, lequel était en train d’écrire la seconde partie de son histoire Maurin des Maures, ajouta, après lui avoir conté Le p… de Caboufigue :

— Je vous l’ai dite, celle-là, — qui n’est pas la moins bonne, — pour vous égayer un instant, mais bien entendu je la considère littérairement comme inutilisable…


Jean d’Auriol, à ces mots, eut un mouvement d’impatience :

— Inutilisable en vérité ! — Comment l’entendez-vous ?

— J’entends qu’un écrivain qui se respecte et qui respecte son lecteur ne peut pas…

— Et moi, je n’en peux pas croire mes oreilles ! s’écria le licencié d’Auriol. Voilà donc où en est la France de Rabelais, de La Fontaine et de Molière ! Voilà où en sont nos libertés morales, après la révolution politique de 89 et la révolution littéraire de 1830 !… Et c’est vous, vous Cabissol, qui vous faites le champion du mot convenable et de la périphrase auguste !… Défense, comme l’a dit Victor Hugo, de déposer du sublime dans l’histoire ! C’est incroyable ! Êtes-vous donc incapable de faire la distinction entre un mot bas (qui ne représente qu’une ordure) et une inconvenance, geste ou parole, qui a un sens élevé, qui représente un mouvement de l’esprit ou qui seulement devient le motif d’une manifestation de pensée, indignation ou enthousiasme ? Vous n’avez donc ni chaleur de sang, ni faculté d’idéalisation, ni probité de cœur ! Être incapable de faire les distinctions que je dis, reculer devant la beauté ou la force d’une parole au nom des seules convenances, c’est cela même qui est le propre du bourgeois ! du philistin, entendez-vous !… Ni les gens qui sont nés, ni ceux qui, sans l’être, vivent quand même, — n’ont jamais reculé devant le mot défendu, pourvu qu’il fût loyal, franc, net, — ce qui lui ôte toute indécence ou vilenie. J’en appelle à Henri IV et à la princesse Palatine, aussi bien qu’à Mathurin Régnier !… Et puis, tron-de-pas Dieu ! il y a autre chose, dans vos timidités, qu’une crainte puérile d’être blâmé par les bourgeois : il y a une infâme hypocrisie ! Comment ! nous vivons dans une époque où la pornographie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est une reine choyée, dorlotée, adulée ! Ce ne sont partout, comme dit Maurin, qu’histoires de cochons mélancoliques, et je me priverais du plaisir sain et vigoureux de conter l’incongruité qui achève de peindre le Caboufigue, incarnation du bourgeois repu et gonflé de sa vanité, — lorsque cette incongruité fournit à Maurin l’occasion d’une sortie digne d’un fils de Juvénal !

« Ah ! Cabissol, Cabissol, où avez-vous la tête ? Vous me désespérez ! Non, je n’arracherai pas de la biographie de Maurin cette page, une des plus réjouissantes qu’il m’aura fournies. Je conterai cette inconvenance qui fait jaillir de Maurin une colère si haute, si noble, si royalement populaire ! Rappelez-vous qu’il y a deux sortes d’incongruités, celles d’un Caboufigue, qui doivent être signalées parce que l’indignation d’un Maurin leur donne une merveilleuse portée ; — et celles d’un Parlo-Soulet, qui sont elles-mêmes comme les explosions spontanées du grand mépris populaire. Et c’est bien ce que l’ineffable Parlo-Soulet a voulu se dire, en s’écriant, au moment psychologique : « Vive Bassompierre ! »

— Vive donc Bassompierre ! mon cher Jean d’Auriol… Et pourtant, méfiez-vous de vos franchises. Le monde est aux diplomates.

Jean d’Auriol éclata de rire :

— Diplomate, mon cher Cabissol ? mais… Bassompierre le fut !… Et il n’a pas parlé pour ne rien dire !