E. Flammarion (p. 29-36).

CHAPITRE IV


Maurin fait deux visites dont il retire grand contentement.

Maurin savait maintenant, par les bavardages de Saulnier, que dans le cœur de Tonia il tenait plus de place qu’il n’aurait cru.

Pendant huit jours il y pensa joyeusement et finit un beau matin par se rendre à la maison forestière… Il avait pris une résolution dont il s’étonnait lui-même…

— Grand Dieu ! s’écria Tonia. Quand je pense que je t’avais cru mort !… C’est égal, va bien qu’il n’est pas là, mon père !

— Eh ! dit Maurin, à cette heure où de la loi je n’ai plus rien à craindre, que craindrais-je de ton père ?

Elle s’approcha de Maurin, posa une main sur chacune de ses épaules et lui mit ses yeux dans les yeux. Beaucoup plus petite que lui, elle était obligée de lever son visage et il la voyait bien ainsi, et comme sa poitrine battait la chamade !

Elle le regardait amoureusement et ses yeux s’emplirent d’eau brillante.

— Tu pleures ? fit-il. Réjouis-toi, au contraire.

— La joie aussi fait pleurer, dit-elle. Je vois bien que je t’aime, mon pauvre Maurin… Veux-tu boire et manger ?… Et si mon père vient, vous vous expliquerez.

— Non, dit-il, ni manger ni boire. Où en sont ici les affaires ?

— Nous avons eu des mots avec Sandri, à cause de toi. Il n’est plus revenu, mais il nous a fait dire qu’au premier jour il reviendrait sans rancune. Je me suis trop moqué de lui qui t’avait laissé échapper, et il s’est un peu fâché. Vois-tu, Maurin, rien que de te savoir prisonnier, j’en serais tombée malade, j’en serais devenue folle. Tu es une bête libre, mon beau Maurin ! tu en mourrais toi-même, d’être dans une prison !

Il l’embrassa longtemps, doucement, sur tout son joli visage. Elle répétait :

— Vaut tout de même mieux que mon père ne te voie pas. Va-t’en, maintenant.

— Si tu préfères… mais alors, viens me voir un peu tout à l’heure, à la cantine du Don.

— Je veux bien, dit-elle, va. Nous y serons plus libres.

Il y alla. Elle le rejoignit et, là, tout heureuse de le voir, sans plus rien demander, elle se tint un moment debout dans ses bras, immobile et muette. Non, vraiment, elle ne songeait plus à lui demander autre chose, ni mariage ni fidélité ! La raison était partie d’elle. Elle l’aimait. Et, heureuse, elle eût quitté, à cette heure, la maison paternelle si Maurin lui avait dit : « Viens. » Elle aurait suivi son loup sauvage partout où il aurait voulu, quand elle aurait dû en mourir.

Ils causèrent longtemps…

— Tout un soir je t’ai cru mort, mon brave Maurin !… J’aurais tué Grondard, si Grondard t’avait tué !

— Et tu aurais eu bien tort, déclara Maurin.

— Tort ! s’écria-t-elle, tu ne comprends donc pas la vengeance ? tu ne comptes donc pas si l’occasion s’en présente, lui tirer un coup de fusil ?

— Pour me défendre contre lui, je le ferai au besoin, dit Maurin ; mais pour ce qui est de le tuer pour me venger de son coup de fusil de l’autre nuit, certes, je ne ferai pas cela.

Tonia eut une jolie moue :

— Tu n’es qu’un Français, dit elle. Je ne peux pas demander à un du continent d’avoir le sang des gens de notre île.

— La vie d’un homme, dit Maurin, ça ne peut pas se refaire ; il faut donc bien réfléchir avant de la détruire. Grondard est une brute et c’est son excuse, — mais il fera bien de ne pas m’attaquer en face !

À ces mots, le brave Maurin eut une telle flamme dans les yeux que Tonia lui sauta au cou : « Que je t’aime ! » cria-t-elle.

— Et, questionna-t-il, quand se reverra-t-on en cette saison froide ?

— Ici, des fois, si tu veux, dit-elle, dans cette petite salle où les clients de passage n’entrent pas et d’où je peux voir, à travers les vitres, en écartant le rideau, si mon père ne vient pas pour nous surprendre… Et s’il le fallait, tu as, de l’autre côté, la porte sur la forêt.

— Le rabà (blaireau), dit-il, a toujours deux trous à sa tanière.

Et il alla voir M. Rinal. Il entra dans le village fièrement, le fusil non chargé, son chien sur ses talons, salué ça et là par des gens qui le rencontraient.

Étant dans le corridor de la maison ouverte, chez M. Rinal, il frappa discrètement à la porte du petit salon, où il entendait parler le maître du logis.

— Entrez, dit la voix accueillante.

Le petit de Maurin, assis, très attentif à son cahier étalé sur la table devant lui, tournait le dos à la porte. Ses yeux ne quittèrent pas le papier. Il ne se retourna pas, ne fit pas un mouvement, il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir.

Maurin n’osait plus la refermer. M. Rinal, par-dessus la tête de l’enfant, fit signe au père de s’asseoir sans rien dire.

— Chut ! signifiait son doigt posé sur ses lèvres.

Doucement, Maurin repoussa la porte ; il avait, d’un geste, commandé à son chien de rester dans le jardin, et le brave animal veillait sur le fusil et le carnier déposés au pied d’un arbre.

En silence, Maurin s’assit, son chapeau entre ses mains et ses mains entre ses genoux.

Un nouveau signe de M. Rinal lui recommanda de ne pas parler.

Puis tout haut, le vieux docteur s’adressant au petit.

— Maintenant que tu as lu ce chapitre et que je te l’ai expliqué, répète-moi toutes ces choses, comme tu les a comprises.

Alors l’enfant, quittant des yeux son cahier, dit lentement :

— Au commencement, l’homme était un sauvage. Il était nu. Il se faisait des armes grossières avec des bâtons et des pierres. Il habitait des cavernes ; il en sortait pour aller à la chasse, et il allait à la chasse pour nourrir sa femme et ses petits qui, pendant ce temps, restaient dans la caverne. Quand il rencontrait d’autres hommes à la chasse, il était en colère, parce qu’ils poursuivaient la même bête que lui-même il désirait avoir pour nourrir sa famille. Et quelquefois, quand deux hommes se rencontraient ainsi, ils se battaient l’un contre l’autre pour se disputer la proie.

« Un jour, cependant, contre un animal sauvage, plus fort que lui, un homme demanda le secours d’un autre homme. Et s’étant aidés, ils furent à eux deux plus forts que la bête.

« Et alors ils pensèrent qu’au lieu de se battre entre hommes pour avoir chacun sa proie tout entière, ils trouveraient un bien plus grand avantage à se la partager et à rester unis pour être toujours les plus forts contre toutes les bêtes.

« Et ce fut là la première société.

« Puis ces deux hommes s’allièrent à un troisième, à un quatrième et ainsi de suite, jusqu’à fonder des villages, puis des villes.

« Et tous ceux qui avaient formé alliance se devaient l’un à l’autre secours mutuel, et se payaient l’un l’autre en divisant le produit de leur travail.

« Ce traité continue. Chaque homme doit son travail à tous les hommes et tous les hommes doivent travailler à la sûreté et au bien-être de chacun. C’est ainsi qu’on a des droits et des devoirs.

« Ce traité lie tout le monde, car chacun comprend que s’il se refusait à travailler pour tout le monde, la justice voudrait que celui-là fût remis, seul et nu, dans l’état sauvage où était le premier homme ; et pas un n’y consentirait.

« Car le plus misérable est encore bien heureux qu’il y ait des maisons toutes construites, et du blé semé, et de la farine, et du pain, et des feux allumés, et de la lumière.

« Et si quelqu’un meurt de faim sans qu’il y ait de sa faute, tout le monde est coupable, car chaque individu a le droit de vivre et il faut changer les lois qui permettent qu’un homme meure de faim faute de travail.

« Et les lois seront changées si le peuple, instruit à l’école, connaît son intérêt et apprend à bien choisir ceux qu’il envoie faire les lois.

« Tant que les lois ne sont pas changées, il faut leur obéir parce qu’elles représentent la volonté intelligente du peuple lui-même, opposée à ses instincts et à ses passions de sauvage.

« Mais si un individu refuse à la société sa part de travail, il est indigne et plus traître que les ennemis de la cité, car la société a le droit d’avoir confiance en ceux qui sont liés par le traité des droits et des devoirs.

« La patrie est une grande association, qui comprend beaucoup de cités, de villages, de provinces.

« L’humanité a des devoirs et des droits qui sont communs à toutes les patries et qui sont plus beaux et plus grands.

« Il faut être le plus fort pour défendre le droit du plus faible.

« Il faut chercher, avant tout, dans toutes les patries, la justice, qui est la meilleure garantie de l’intérêt, et avoir dans son cœur l’amour des hommes qui est plus grand que la justice elle-même, parce qu’il la contient.

L’enfant se tut et aperçut enfin son père, mais il demeura sagement assis devant son livre.

— Il apprend ça, dit M. Rinal, dans un petit cahier que j’ai arrangé pour lui ; il y apprend aussi que la vraie justice est un idéal, une idée réalisable, mais dont la réalisation se fait attendre, car bien des hommes sont méchants, faux, violents, et ceux-là oublient que si tous se doivent à chacun, c’est à la condition que chacun travaille pour tous, de son mieux. Et si les parts sont inégales, c’est que les bonnes volontés ne sont pas égales, et les intelligences non plus. Et l’on ne pourra pas faire qu’elles le deviennent. Il faut donc souhaiter, dans l’intérêt de tous, que les meilleurs et les plus intelligents guident tous les autres ; le gouvernement doit appartenir à l’expérience et à la science. Les bêtes elles-mêmes choisissent leurs chefs d’après cette loi.

Quand M. Rinal, qui s’adressait à l’enfant, leva les yeux sur Maurin, il vit que, le regard fixe, sans un mouvement des paupières, l’homme pleurait.

Tout à coup, Maurin se levant et se mettant à genoux à côté de son fils, le prit à pleins bras et le serra et le baisa, disant :

— Toi, oui, tu seras un homme ! Travaille bien, fisto, travaille, que « le travail c’est la liberté » !

Et avant que le vieux savant eût pu s’en défendre, Maurin avait saisi une de ses mains fines et ridées, qui pendait dans la manchette de batiste au-dessous du bras de son fauteuil, et, malgré les efforts de M. Rinal, il la baisa violemment, sans qu’il y eût la moindre humilité dans ce geste d’enthousiasme et d’amour.

Lorsque cette effusion fut calmée :

— Si je parlais comme ça, dit Maurin, je me ficherais pas mal du tiers et du quart. Alors, oui, je serais un homme. Je sais bien que de connaître son devoir, ça n’empêche pas toujours de mal faire… Mais tout en faisant mal, alors on fait au moins pour le mieux.

Il se tut un moment, puis, secouant son émotion :

— Vous avez à m’annoncer quelque chose, monsieur Rinal ?

— Nous vous attendions pour causer des élections qui s’avancent. Le jour que vous voudrez, M. Cabissol sera ici. Il lui a été impossible de refuser à M. Labarterie une rencontre avec vous.

— Ce Labarterie, dit Maurin, c’est celui qui a une si jolie femme ?

— Il paraît, fit M. Rinal.

— Et à qui j’ai expliqué comment on chasse les merles ?

— C’est ce que m’a conté M. Cabissol.

— Et il n’en a pas assez, de mes merles ? Il veut donc maintenant des grives, le gourmand ? C’est des fayots (haricots) qu’il aura.

Il riait.

— Eh bien, ajouta M. Rinal, c’est entendu, on se rencontrera ici, à Bormes. Nous arrangerons un dîner chez Halbran. On fêtera votre réconciliation avec la magistrature et la gendarmerie !

— Ca va ! s’écria Maurin.

Le jour du rendez-vous fut fixe.

— Ah ! dit encore M. Rinal, j’ai également appris par M. Cabissol que M. Caboufigue désire vous voir.

— Le père ou le fils ? demanda Maurin goguenard.

— Je ne sais lequel.

— Eh bien, qu’il vienne le même jour, à votre convenance.

— J’écrirai à M. Cabissol, dit M. Rinal, pour qu’il arrange tout cela.