L’Heptaméron des nouvelles/Tome IV/03


II. — AUTRE FARCE

[DEUX FILLES, DEUX MARIÉES, LA VIEILLE,
LE VIEILLARD ET LES QUATRE HOMMES.]
Bib. nat.; Fonds français, no 12,485, folio 88o à 100 vo.
La Première Fille commence:

Tout le plaisir & le contantement
Que peult avoir ung gentil cueur honneste,
C’est liberté de corps, d’entendement,
Qui rend heureux tout homme, oyseau ou beste ;
Malheureux est qui, pour don ou requeste,
Se veult lyer à nulle servitude.
Quant est de moy, j’ay mise mon estudde
D’avoir le corps & le cueur libre de franc ;
Il n’y ha nul qui par solicitude
Me sçeust jamais ouster ce digne ranc.


La Seconde Fille.

Ô qu’ilz sont sotz & vuydes de raison,
Ceulx qui ont dit une amour vertueuse
Estre à ung cœur servitude & prison,
Et, pour aymer, la Dame malheureuse !

Leur faux parler ne me rendra paoureuse
D’aymer très fort, saichant que tout le bien,
Au pris d’Amour, se doit estimer rien ;
Car qui Amour ha dans son cueur enclose,
Il trouvera liberté son lyen,
Et ne sçauroit desirer autre chose.


La Première Fille.

Mieux me vauldroit tenir la bouche close
Que soustenir qu’il vault myeulx à ung cueur
D’estre vaincu que d’estre le vainqueur
De ceste Amour que vous louez si fort.


La Seconde Fille.

Comment vaincu ? Mais il en est plus fort,
Car le cueur seul, sans Amour, n’est que glace :
Amour est feu, qui donne lustre & grace,
Vye, vertu, sans qui le cueur n’est rien.


La Première Fille.

La liberté est suffisant moyen
Pour déchasser du cueur & Peur & Honte,
Et, quant à moy, je ne puis faire compte
De riens qui soit qui le puisse arracher
Hors de mon cueur.


La Seconde Fille.

Je ne veulx point tascher
De vous oster ceste vertu aymée,
Mais je dis bien que Liberté nommée
Doit estre Amour.


La Première Fille.

Or, pour conclusion,
Vous soustenez Plaisir & Passion
Estre tout ung, ce que ne puis entendre ;
Mais Liberté m’a très bien faict apprendre
Que tout plaisir en elle on peult trouver.


La Seconde Fille.

Mais c’est Amour qui le fait renouver[1],
Car, quant je puis au près de moy tenir
Celluy que j’ayme, mal ne me peult venir,
Et tous les maulx qui me sont advenuz
Je ne sçay plus lors qu’ilz sont devenuz.
En cest Amour & en ce grant plaisir
La Liberté seulle se peult choisir.


La Première Femme mariée.

Il faict grand mal à femme honneste & sage,
Qui crainct son Dieu & ayme son honneur,
Quand son mary par un meschant langage
Ignorer veult la bonté de son cueur.
Si ma beaulté mérite un serviteur
De qui je suis honnorée & aymée,
En dois je moings pourtant estre estimée
Puis que mon cueur n’est de vice taché ?
Non, mais plustost devrois estre blasmée
Si je faisois de non pécher péché[2].


La Seconde Femme mariée.

De vraye Amour autre Amour réciprocque,
C’est le parfaict de son plus grant desir ;
Mais, si Amour de l’autre Amour se mocque
Pour autre Amour trop moings digne choisir,
C’est un ennuy qui me donne loysir,
Temps ne repoz, pour trouver reconfort ;
Le désespoir est pire que la mort,
Et jallousye est un vray désespoir.
O Foy rompue & trop apparant tort,
Par vous me fault pis que mort recevoir !


La Première Femme.

Or sus, ma seur, vous pensez donq avoir
Ung plus grand mal, que nommez jallousye ?
Mais ce n’est riens que d’une fantaisie,
Au pris du mal que malgré moy je porte ;
Cent foiz le jour je soubzhaicte estre morte,
Car mon Mary si trèsfort me tourmente,
Et sans raison, qui plus me malcontante ;
Il a grand tort.


La Seconde Femme.

Vostre mal n’est qu’au corps.
Il est bien doulx, puis qu’il est par dehors,
Car vous n’avez peine que d’escoutter.
S’il vous failloit dans vostre cueur gouster
L’amer morceau que je mache à toute heure,
Vous diriez bien que, si je plains & pleure,
J’ay bien raison.


La Première Femme.

Raison, que dictes vous ?
Estre au matin, au soir, à tous les coups
Injuriée, blasmée & plus reprise
Qu’une villaine en adultère prise,
Moy qui suis tant femme de bien, bellas,
Me nommer telle ? Ah, je ne le suis pas ;
Le cueur m’en part.


La Seconde Femme.

Le myen aussi me crève ;
Car ceste Amour, qui ne faict jamais tresve,
Me faict aymer, qui aymée ne suis.
Il ayme une autre, & souffrir ne le puis.


La Première Fille.

Mais que peuvent ces deux Femmes tant dire ?


La Seconde Fille.

Mais d’où leur vient si triste contenance ?


La Première Femme.

Quelle raison fait ces filles tant rire ?


La Seconde Femme.

D’avoir plaisir monstrent grant apparence.


La Première Femme.

Saichons un peu la cause de leur joye.


La Seconde Femme.

Je le veulx bien.


La Première Femme.

Filles, Celluy vous voye,
Qui peult donner tout bien d’un seul regard !


La Première Fille.

Dames, aussi Celluy mesmes vous gard !
En vous pensons régner mérencolye.


La Seconde Femme.

Et nous voullons sçavoir si de folie
Ou de vertus vous parlez en riant.


La Seconde Fille.

Mais vous[3] voyans ainsi pleurant, criant,
Vouldrions sçavoir si plus grand nostre riz
Est que l’ennuy qui fait vos cueurs marryz.


La Vieille.

Le Temps, qui fait & deffaict son chef d’euvre,
Ma, cent ans a, à son escolle prise ;
Son grand trésor, qu’à peu de gens descoeuvre,
M’a descouvert, dont je suis bien apprise.
Vingt ans aymay liberté, que l’on prise,
Sans point vouloir de serviteur avoir.
Vingt ans après, d’aymer feiz mon devoir ;
Mais ung tout seul, pour qui seul j’estois une,
Me fut osté, malgré tout mon vouloir,
Dont soixante ans j’ay pleuré ma fortune.


La Première Femme.

Voylà une Dame autenticque ;
Quel habit, quel port, quel visaige !


La Seconde femme.

Hélas, ma seur, qu’elle est anticque !


La Première Fille.

Voylà une Dame autenticque.


La Seconde Fille.

Cent ans apprend bien grand praticque[4] ;
O qu’elle debyroit estre sage !


La Première Femme.

Voylà une Dame autenticque ;
Quel habit, quel port, quel visaige !


La Seconde femme.

Or, faisons vers elle ung voyaige ;
Nous n’en pouvons que myeulx valoir.


La Première Fille.

En bonne foy, j’ay grand voulloir
D’escouter sa saige doctrine.


La Seconde Fille.

Mais comme elle tient bonne myne !
Allons luy donner le bon jour.


La Première Femme.

Celluy qui au Ciel faict séjour
Et en Terre ha l’auctorité.
Vous doint toute prospérité.


La Vieille.

Mes filles, luy, qui ha puissance,
Donne à voz cueurs la congnoissance
De luy, & de vous mesme aussi.
Qui vous amène en ce lieu cy ?
Je vous requiers ne le celler.


La Seconde Femme.

Desir de vous ouyr parler
Et de vous quelque bien apprandre.
Et aussi pour vous faire entendre
Quelque débat en quoy nous sommes.


La Vieille.

Hélas, j’ay des ans si grans sommes
Que je croy que mon vieil langaige
N’est plus maintenant en usaige
Et qu’à peine l’entendrez vous.


La Première Fille.

Ne prenez, Madame, de nous
Ennuy à noz débatz ouyr.


La Seconde Fille.

Nous espérons nous resjouyr
Par vostre très saincte parole.


La Vieille.

Afin donc que je vous consolle,
Chascune face son devoir
De me dire & faire savoir
Son cas pour y donner conseil.
Hastez vous comme le souleil,
Car le serain est dangereulx
A mon vieil cerveau catterreulx[5],
Et, par ma grande experiance,
Je vous diray en conscience
Ce que faire il vous conviendra
Et qu’à chacune il adviendra.


Toutes ensemble.

Qui commancera de nous quatre ?


La Vieille.

La plus sage, sans tant débatre.


La Première Femme.

Ce sera moy.


La Seconde Femme.

Et moy aussi.


La Première Fille.

Vrayment, mes Dames, grant mercy ;
Vous estes saiges, & nous folles.


La Seconde Fille.

Saiges se[6] disent de paroles,
Mais nous le sommes par effect.


La Vieille.

Pour mettre ordre sur tout ce faict,
Vous, la première en mariage,
Me déclairez vostre couraige.


La Première Femme.

J’ay un Mary indigne d’estre aymé ;
Je l’ayme autant que Dieu me le commande ;
Un Serviteur, d’autre part, estimé
Sans fin me cherche & ma grâce demande.
Honnesteté l’honneur me recommande,
Lequel je tiens ferme dedans mon cueur,
Mais ce Mary me faict payer l’amende
Où je n’ay fait ny péché ny erreur.

Devant chascun parle à mon Serviteur,
Qui ne me veult qu’obéyr & complaire,
Si sagement que, hors ung[7] faulx menteur,
Nul ne me peult accuser de mal faire.
Las, ce fascheulx bien souvent me faict taire,
Où le parler me plairoit beaucoup mieulx,
Et destourner, pour myeulx le satisfaire,
D’un lieu plaisant en grant regret mes yeux ;


Car, s’il m’y veoit parler, tout furieulx,
Devant les gens faict myne si estrange
Que force m’est, fuyant les aymez lieux,
Qu’un bon propoz en ung fascheux je change ;
C’est ung ennuy qui mon cueur ronge & menge,
Mais, quant je veulx ce malheur évitter
Et que du tout à son voulloir me renge,
Pour le garder de tant se despitter,

Sans faire riens qui le puisse irritter,
Il entre lors en plus grand resverye
De jurer Dieu, de Diables invitter[8],
De m’accuser de toute menterye,
Et si seroit follie ou mocquerye
De le penser appaiser par douceur ;
Il n’a repos que de me veoir marrye,
Et mon repoz augmente sa fureur.

Cent mille noms, pour croistre ma doulleur,
Me va nommant, dont le moindre est Meschante.
Hellas, c’est bien sans raison ny couleur,
Car je suis trop de ce vice innocente.
Voilà le chant que nuyct & jour me chante ;
J’endure tout, & si n’y gaigne rien,
Mais la vertu & l’honneur, qui m’enchante,
Me font souffrir dire ne sçay combien.

Si seray je tousjours femme de bien,
Ce qu’il ne croit, dont il me tient grant tort,
Mais je ne puis trouver ung seul moyen

Pour recevoir ny donner reconfort
A mon amy, qui m’ayme si très fort,
Car je crains trop honneur & conscience ;
Durer ne puis sans secours, ou sans mort ;
Je perds le sens, raison & patience.


La Seconde Femme.

Si mon ennuy il vous plaist d’escoutter,
Qui dans mon cœur a prins source & naissance,
Possible n’est que vous puissiez doubter
Que vous ayez jamais eu congnoissance
De nul plus grand ; car j’ay eu joyssance
Du plus grand heur qui m’eust sçeu advenir.
Mais quoy ? Le temps, par sa longue puissance,
M’a faict cest heur tout malheur devenir.

Car plus parfait ne sçauroict soustenir
Que mon mary ceste mortelle Terre ;
Je le pensoys toute seule tenir ;
Las, je veoy bien que trop follement j’erre.
Il ayme ailleurs. Voylà ma mort, ma guerre ;
Je ne le puys souffrir, ne comporter ;
Je prie à Dieu qu’un esclat de tonnerre
Sa Dame ou moy puisse tost emporter.

Je ne voy rien pour me réconforter.
Par tout le cherche, & de le veoir j’ay crainte ;
Car je ne puys, le voyant, supporter
Qu’il ayme ailleurs à bon essiant sans faincte.
Pour quelque temps je me suis bien contraincte
De l’endurer, cellant ma passion,

Pensant qu’au jour il y ha heure maincte
Et qu’amour fust joincte à mutacion.

Riens n’a servy ma bonne intencion ;
Je l’ay perdu. Il ha une maistresse,
Qui de son cueur prent la possession.
Il est bien vray que le corps seul me laisse ;
Son corps sans cueur augmente ma tristesse.
Plus j’en suis près, moings j’y prans de plaisir ;
Si j’en suis loing, mon cueur souffre destresse,
Car de le veoir sans cesser j’ay desir.

Soit près ou loing, je n’ay que desplaisir,
Et le pis est que mon amour augmente
Tant que ne sçay lequel je doibz choisir,
Veoir ou non veoir, car chacun me tourmente.
Toute la nuict sans dormir me lamente,
En regrettant l’amytié incongneue
Que je luy porte, dont sa nouvelle amante
La joye en prend qu’autres foys j’ay reçeue.

Je brusle & ars ; je me morfonds, je sue ;
En fiebvre suis, mais mon seul Médecin,
Qui me pourroict du tout guarir, me tue,
Et si feray de ma plainete la fin.


La Première Fille.

Liberté honneste
A garder suis preste
Sans m’en divertir ;
Amour & follye
De mérencolye deci est ded test por tered
Ne se peult sortir.


Quand je oy parler,
Venir aller
Ces folz amoureux,
Je me prans à rire
Et à part moy dire
Qu’ilz sont malheureux.

Fy d’affection,
Fy de passion
Qui le cueur tourmente !
Mon cueur est à moy ;
Je n’ay mis ma foy
En don ny en vente.

J’ay, quoy que je voye,
Le cueur plein de joye
Et de vray plaisir ;
Si quelqu’un m’empesche,
Soubdain m’en depesche
Pour repoz choisir.

L’ayme mon repoz ;
Je fuy les propoz
D’Amour & sa bande,
Et qui me prieroit
D’aymer, il n’auroit
Rien que sa demande.

J’ayme vérité ;
J’ayme puretė
De cueur & de corps ;
Passion, Amour,

N’y faict nul séjour ;
Je les mectz dehors.

Des jaloux me ryz ;
Des fascheux marriz
Trèsbien mon temps passe ;
D’un Amour transy
Qui requiert mercy
Contrefaiz la grace.

Je me mocque d’eux,
Et nully ne veux
Pour mon serviteur ;
Car leur amytié,
Haynne ne pitié,
Ne me touche au cueur.

Leur cachez secretz,
Leur pileulx regretz
L’escoute très bien,
Mais de mon couraige
Je suis bien si saige
Qu’ilz n’entendent rien.

J’ay bien grant desir
De faire plaisir
A qui le mérite ;
Désolation,
Par compassion,
A joye je incite,


L’orgueil je rabaisse ;
Les Amoureulx laisse
Sans poinct les hanter ;
S’ilz pleurent ou prient,
Tant plus fort ilz crient,
Me prens à chanter.

Bref, je n’ay soucy
Un seul[9], Dieu mercy,
Qui le dormir m’ouste.
Qui ayme le vice,
Follye ou malice,
Las, que cher leur couste !

Libertė garder
Veulx, sans m’hazarder
De jamais aymer ;
Ayme qui vouldra ;
En fin les fauldra
Tous desestimer.


La Deuxiesme Fille.

L’Amour vertueuse,
Non point vicieuse,
Je veulx soustenir,
Qui n’est moings duisante
Que belle & plaisante
L’on la doit tenir.


Quand Amour s’attache
Au cueur qui n’a tache
De meschanceté,
Il luy donne grace,
Parolle & audace,
Pour estre acceptė.

Sans Amour, ung Homme
Est tout ainsi comme
Une froyde Idolle ;
Sans Amour, la Femme
Est fascheuse, infame,
Mal plaisante & folle.

Amour en tournoys
Fait porter harnoys
Et rompre les lances,
Picquer les chevaulx,
Faire les grans saultz
Et tenir les dances.

Qui n’ayme bien fort,
Il est salle & ort
Et très mal vestu ;
De bien est forclus,
Et ne vault pas plus
Qu’un pouvre festu.

J’ayme & suis aymée,
Prisée, estimée
D’un honneste & sage,

Lequel aymer veux ;
J’en ay fait les veuz
Le long de mon aage.

Tousjours en luy pense,
Et n’ay contenance,
Ne bien, qu’à le veoir ;
Loing de luy j’escriptz,
Et en pleurs & cryz
Faiz bien mon debvoir.

Puis, quand le reveoy
Assis près de moy,
Escoutant ses dictz,
J’y prans tel plaisir
Que je n’ay desir
D’estre en Paradis.

Mon cueur n’est plus mien ;
Il s’en court au sien,
Mais le changement
Me donne tant d’ayse
Que mes maulx j’appaise
Tout en ung moment.

Quoy que l’on me face,
Tourment ou menace,
Le tout en gré prans ;
D’Amour mon cueur volle ;
C’est la bonne escolle
Où tout bien j’apprans.


Je ne pense pas
Faire tour ne pas
Sans penser en luy ;
Il est de mes maulx,
Peines & travaulx,
Reffuge & appuy.

Qui tient donq Amour
Pour prison & tour ?
Il ha très grand tort ;
Amour je soustiens
Cause de tous biens
Jusques à la mort.

Car la servitude,
La peine ou l’estude
Qui est en amours,
M’est liberté, joye,
Pourveu que je voye
Mon amy tousjours.


La Vieille.

Mes Filles, tous vos différendz
J’ai maintesfoiz veu sur les rancz ;
Telz débatz nouveaulx ne me sont.
Assez y en ha qui en ont
Et de plus grans ont soustenuz,
Lesquelz devant moy sont venuz,
Et moy, qui congnoys la racine
De tous ces cas, la médecine
Leur ay très bien sçeu ordonner,

Car à vous j’espère donner
Advertissement profitable.
Vous, qui souffrez mal importable
D’un mary fascheux & jaloux,
Je vous requiers, appaisez vous,
Car le temps l’ayde vous fera
Et dedens son cœur deffera
L’opinion, dont la beauté
Est cause de sa cruaultė ;
Ou bien, s’il est
[ou] veau ou beste,
Qu’il n’ayt raison, cerveau ou teste
Pour recepvoir nulle science,
Aussi, si vostre patience
Ne peult plus endurer, d’un veau
Faites un très plaisant oyseau[10],
Car, si ne le faictes voller,
Il ne vous sçauroit consoler.
Mais, en chantant le temps qui pleure,
A tout le moings aurez une heure
Qui vous fera les vingt & troys[11]
Supporter en oyant sa voix,
Car le soupesonneulx meschant
Mérite bien chanter ce chant.
Ne pensez pas, pour vous tuer
Et à bien faire esvertuer,
A raison jamais le renger ;
Mais il le fault du tout changer.
S’il est changé, & vous aussi,
Vous sortirez hors de soulcy ;

Vous n’aurez consolation
Qu’en ceste transmutation.


La Première Femme.

Ma Dame, j’ayme mieulx souffrir
Et à tourment & mort m’offrir,
Nonobstant sa meschansetė,
Que faire un tour de lascheté.


La Vieille.

Bien, bien ; le temps y pourveoyra,
Car, quand bien layde vous verra,
Autant qu’il en fait trop de compte
Vous laissera, dont aurez honte ;
Car d’un fascheux naifvement
Ne veiz jamais amendement.


La Seconde Femme.

Et moy, que mon Mary desprise,
Seray je poinct de vous apprise ?


La Vieille.

Ouy vrayement ; c’est bien raison.
Vous voullez estaindre un tyson
Avant la nuyct ; mais mieux vauldroit
Le laisser bruslant que tout froict.
Vostre Mary, plain de feu vif,
S’il ayme ailleurs d’un cueur naïf,
C’est vray signe qu’il n’est pas mort.
Bien qu’il vous tienne ung peu de tort
En autre lieu tant séjourner,

Au moins il vous peult retourner
Et ne vous en traicte pas pys.
Le voudriez vous sur les tappys
Tout le long du jour bien couché,
Et son œil à plaisir bouché
Sans pouvoir nulle beaulté voir ?
Laissez luy faire son debvoir,
Puis que rien ne vous dimynue.
Ne craingnez point la continue ;
Le temps la tournera en quarte[12].
N’ayez peur que tant il s’escarte
Qu’au logis groz d’enfant revienne.
Faictes comme luy ; qui tient tienne,
Car la loyauté vous tourmente.
S’il est Amant, soyez Amante.
Quand il n’aymera rien que vous,
N’aymez aussi que vostre espoux,
Car il vous doit servir d’exemple.
Vostre Amour est un peu trop ample
Et n’est pas esgalle à la sienne.
C’est fait en Juyfve ou Payenne
D’estre ainsi de son Mary serve.
Rien ne guérira vostre verve
Que de l’aymer tout en la sorte
Qu’il vous ayme, ou vous estes morte.
Où peu-peu ; prou-prou ; où point-point,
Et, si vous ne gaignez ce poinct,
Vous ne ferez que tracasser
Cueur & corps, & membres casser.
Le temps, par qui espérez myeulx,

Le vous rendra si laict, si vieulx,
Que mal vous en contenterez,
Et bien souvent soubhaicterez
Estre jallouse & qu’il fust fort,
Mais plus tost trouverez la mort
Que de retourner en jeunesse.
Touteffoiz, Amour ou Vieillesse
Mectront à vostre douleur fin ;
Trompé y sera le plus fin.


La Seconde Femme.

Vous me donnez peu d’espérance.
Après une longue sousfrance
Vous me promectez un tourment,
Ou ung remède promptement,
Que mon cœur ne sçauroit voulloir.


La Vieille.

Il ne vous fault donq plus douloir,
Car j’ay dit ce qui se peult faire.


La Première Fille.

Madame, & puis de mon affaire.
Je suis bien, je m’y veulx tenir ;
Que sera ce de l’advenir ?


La Vieille.

Que ce sera ? Hellas, m’amye,
Je voy bien que ne sçavez mye
La grand’ puissance qu’a le temps.
Hau, que j’en ay vu de contans

Qui n’eussent sçeu soubhaicter mieux,
Mais tout soubdain du hault des Cieulx
Les ay veu descendre bien bas.
Je prise & loue voz esbatz ;
La vertu, qui vous rend parfaicte,
Vous ha ainsi joyeuse faicte.
Toutesfois, ne l’auctorisez
Tant que les autres desprisez.
Amour est un fin & faulx Ange,
Qui très cruellement se venge
De ceux qui de luy n’ont faict compte,
Car un orguilleux crainct la honte.
Plus il vous veoit honneste & belle,
Envers luy cruelle & rebelle,
Plus il desire droict frapper
En vostre cueur & l’attrapper,
Ce que jusques icy n’a faict,
N’ayant trouvé nul si parfaict
Qui méritast vostre amytié.
Si une fois vostre moictié
Amour met devant voz beaulx yeulx,
Onques personne n’ayma mieulx
Que vous ferez, j’en suis certaine.
Ce sera la Bonté haultaine[13],
Qui par le temps y pourveoyra.
Jusques là l’on ne vous verra
Aymer, car vous estes trop fine,
Je le voy bien à vostre myne,
Car de rien ne faictes semblant.
Amour, qui va les cueurs emblant,

Et le Temps, qui doulcement passe
Sans que vostre vertu s’esface,
Vous feront changer de propouz,
Trembler le cœur, battre les poulx,
Et sentir le doulx & l’amer
Que l’on peult souffrir pour aymer.


La Première Fille.

Je n’en croy riens. Je tiendray ferme,
Ne jà n’auray à l’œil la lerme
Pour souffrir nulle passion,
Ne d’Amour ny d’affection.


La Vieille.

Vous ne trouvez, par ignorance,
A ma prophétye apparence,
Mais, quand le cas vous adviendra,
De la Vieille vous souviendra.


La Seconde Fille.

Je crains, Madame, & veux sçavoir
Si le temps aura le pouvoir
De changer ma grant amyité.


La Vieille.

Fille, vous me faictes pitié,
Car vostre grand contantement
Ne sçauroit durer longuement.
Le cueur d’un homme est si muable,
Le temps est si très variable,
Les occasions qui surviennent,
Les parolles qui vont & viennent,

Qu’impossible est qu’Amour soit ferme,
Combien qu’il le jure & afferme.
Las, ma Fille, il m’a bien menty !
Il me présenta un party,
Au printemps de ma grant jeunesse,
Tel qu’au Ciel n’y avoit Déesse
A qui j’eusse changé mon lieu.
Mon amy j’aymois plus que Dieu,
Et de luy pensoys estre aymée,
Dont de nully n’estois blasmée.
Or voyez que le Temps m’a fait :
Un serviteur si très parfait
Il m’a osté sans nul respit,
Dont j’ay souffert si grand despit
Que, soixante ans ha, le regrette.
Vieille je suis, mais je soubhaicte
Souvent le bien que j’ay perdu.
Mon malheur avez entendu,
Qui de mon cueur n’est arraché ;
Vous n’en aurez meilleur marché,
Car le temps, qui vous faict présent
D’aise & de plaisir à présent,
Ainsi qu’il ha d’Amour le feu
Dans vostre cueur mis peu à peu,
Ainsi peu à peu l’estaindra,
Dont telle doulleur soustiendra
Vostre esperit & vostre corps
Que l’Ame en saillira dehors,
S’elle n’est de Dieu arrestée.
Helas, je vous voy apprestée
De sousfrir autant de tourment
D’amour que de contentement.


La Seconde Fille.

Hau, grant Vieille, qui vous croiroit
En grand’ peine & douleur seroit,
Mais plus tost la mer haulseroit
Et le hault ciel s’abbaisseroit
Qu’il m’advint fortune pareille ;
Je ne croy point ceste merveille.


La Vieille.

Ma fille, par là passerez,
Et alors contrainte[14] serez
Dire : « La Vieille le m’a dict. »


La Première Fille.

Hau, de Dieu soit mon cueur maudit
Si je croy en vostre parolle.


La Seconde Fille.

Ny moy ; je ne suis pas si folle ;
Elle ne produict que malheur.


La Vieille.

Ha, vous aurez ung serviteur,
Qui vous fera propoz changer.


La Première Fille.

J’aymerois mieulx vifve enrager ;
Mon cueur sans amour demourra,

Et libre vivra & mourra ;
J’en faiz la figue aux amoureux.


La Première Femme.

Mon cueur craintif & desireulx
Ne sçait quel moyen il doit prandre,
Ou d’aymer ung autre, ou d’attendre
Le temps qu’elle me prophétise ;
Mais j’estimeroys à sottise
Reffuser ung bien qui est près[15]
Pour en attendre un autre après.


La Vieille.

Prenez le Temps si vous povez,
Car reffuser vous ne devez
L’Occasion, quand elle vient ;
Si aux cheveux l’on ne la tient,
Elle s’enfuyt par violance
Et ne laisse que repentance ;
Pensez saigement en ce cas.


La Première Femme.

Ha, vrayment je n’y faudray pas.


La Seconde Femme.

Mon cerveau, mon cueur, ma mémoire
Est tout troublé, & ne puis croire
Ceste Sibille prophèticque,
Car, plus mon esperit s’applicque

A espérer bien par le Temps
Comme elle dict, rien n’y entends ;
Car l’amour, que trop fort je porte
A mon Mary, me rendra morte
Premier qu’aultre amour endurer,
Et me gardera de durer
Jusqu’au temps qu’elle me promect
Repoz, dont en peine me mect
Plus grande que[16] ne sentiz oncques.


La Vieille.

Si n’aurez vous repoz qu’adoncques.
On pourroict tel songe songer
Qui ne seroit mye mensonger ;
Le bon Docteur bien en parla[17].
Vrayment vous passerez par là
Toutes quatre, malgré vos dents,
Et moy, de peur des accidens,
Du serain m’en voys retirer.


La Première Femme.

Quoy, nous lairrez vous souspirer
Sans nous dire rien qui vaille ?


La Vieille.

Or appaisez vostre bataille ;
Je n’en puis plus porter le faix.

Je prie au Dieu de toute paix
Remplir vos cerveaulx de raison.



La Seconde Femme.

Elle s’en va en sa maison ;
On ne la peult plus retenir.


La Première Fille.

Mais qui la fist icy venir
Pour me dire une menterie ?
Que j’aymeray ! C’est moquerie ;
Amour en mon cueur nie sera.


La Seconde Fille.

Que mon amy me laissera ?
La faulse Vieille aura menty ;
Jamais ne sera departy
Moy de son cœur, ne luy du myen.


La Première Femme.

Rompre aussi mon chaste lyen,
Ou devenir layde & hydeuse
Comme m’a dict ceste fascheuse,
Hay, vrayment elle mentira ;
Mon mary se convertira,
Me voyant digne d’estimer.


La Seconde Femme.

Le grant feu vous puisse allumer,
Qui veult que j’ayme ou que j’attende

Que vieillesse ou foiblesse amende
Mon mary ! Mais j’ay espérance
Que, par ma grant persévérance,
En brief retournera à moy,
Et lors seray sans nul esmoy.


La Première Fille.

Leur grant ennuy & leur neccessité
Leur fist chercher secours de créature ;
Nostre plaisir par curiosité
Nous fist vouloir savoir nostre adventure.
Le temps, les ans, le sens & l’escriture
De ceste Dame, apparantement sage,
Nous fist ouvrir le secret du courage
Dont rien que mal n’avons peu recevoir.
Nous concluons, par tout nostre langaige,
Que de sçavoir l’advenir, c’est l’ouvraige
De Celluy seul qui sur tous a pouvoir,
Lequel prions, selon nostre debvoir,
Qu’ainsi que Roy en terre il vous fait voir[18],
Vous doint régner au Ciel pour heritage.


La Vieillard.

Ma bonne Dame, où allez vous ?
Où portez vous ceste jeunesse ?


La Vieille.

En bonne foy, mon amy doulx,
Sur un lict par grande foiblesse.


La Vieillard.

Je veoy là bien grande jeunesse.
En venez vous ?


La Vieille.

Ouy, le pas[19].
Vray leur ay dict comme la messe ;
Mais quoy ? Ilz ne m’en croyent pas.


La Vieillard.

Je y voys parler par tel compas
Que je croy que l’on m’entendra.


La Vieille.

Leur cerveau donc s’amendera,
Car je leur ay dict.


La Vieillard.

J’entens bien ;
Mais, confermant vostre entretien,
Je leur en diray davantaige.


La Vieille.

J’attendray voir si son langaige
Sera mieulx que le myen reçeu.


La Vieillard.

Dames, si je ne suis déçeu,

Trop grandement vous forvoyez
D’ont ceste Dame ne croyez.


Le Premier Homme.

Que veult ce Vieillart à ces Dames ?
Qu’il est caduc & desfailly !


Le Second Homme.

Pensez qu’il veult sauver leurs ames ;
Sus, de nous soit assailly.


Le Troysiesme Homme.

Pas n’aurons le cœur si failly
Que d’un Vieillard poulser ne battre.


Le quatriesme Homme.

Menons les dancer toutes quatre,
Et vous les verrez bien tencer.


Le Vieillard.

Tencer, non, mais bien vous combattre,
Ma Vieille & moy, de bien danser.
Or dansons, sans plus y penser ;
Vous verrez leur orgueil rabattre.

FIN.
  1. Ms. : Renommer. — M.
  2. Ms. : De mon péché péché. — M.
  3. Le ms. & l’édition donnent nous, alors que ce sont les femmes qui sont tristes & les filles qui sont gaies. — M.
  4. Il serait facile de corriger : « Cent ans apprennent grand pratique » mais il faut maiutenir le texte ; le verbe, au singulier, se rapporte à l’idée « l’âge de cent ans ». — M.
  5. Affligé d’un catarrhe. — M.
  6. Ms. : Ce.
  7. Ms. : Hors mis ung. — M.
  8. Au sens d’invoquer. — M.
  9. Je n’ai pas un seul souci. — M.
  10. Faites en un coucou & cocufiez-le, comme on eût dit en grand siècle.
  11. Les vingt-trois autres heures.
  12. Ms. : Quatre. La fièvre continue & la fièvre quarte.
  13. Celui qui règne au haut des cieux. — M.
  14. Ms. : Contrainct vous.
  15. Ms. : Prest. — M.
  16. Ms. : Plus grant que. — M.
  17. Est-ce une allusion au passage des Nombres, XII, 6 : « Dixit Dominus : … per somnium loquar ad illum », ou à celui des Machabées, II, xv, ii : « Exposito digno fide somnio, per quod universos (Machabæus) lætificavit » ? — M.
  18. Ceci s’adresse au Roi de Navarre ou à François Ier, assistant ou devant assister à la représentation.
  19. Avec le sens de : Oui, de ce pas.