L’Heptaméron des nouvelles/Tome IV/04


III. — AUTRE FARCE

L’INQUISITEUR.
Bib. nat.; Fonds français, no 12,485, folio 100 vo à 107 vo.
L’Inquisiteur commence.

Le temps s’en va tousjours en empirant ;
L’on ne fait plus de religion compte.
Nostre crédit, dont je voys souspirant,
Se pourroict bien en fin tourner à honte.
Ce savoir neuf, qui le nostre surmonte,
Nous oustera en fin honneur bruict,
D’ont tous les jours fault qu’en chaire je monte
Jusques à ce que par moy soit destruict.

Si je n’avoys qu’aux ignorans affaire,
Je les ferois retourner par la craincte ;
Mais je ne puis les sçavans faire taire,
Qui myeulx que moy ont l’Escripture saincte,
Car contanter je ne les puis de faincte ;
Tousjours leur fault alléguer l’Escripture,
Dont ilz me font soustenir peine maincte,
Car je n’en feiz jamais bonne lecture.

Grant temps y a que suis passé Docteur
Dedans Paris par ceulx de la Sorbonne ;

Quatre ans y a que suis Inquisiteur
De nostre foy, sans espargner personne.
Je ne dys pas que, si quelcun me donne
Ung bon présent pour rachacter sa vye,
Mais que jamais à nully mot ne sonne,
Qu’à le saulver promptement n’aye envye.

Mais à ung sot, il se laisse mourir
Par ung tesmoing que
[lors] je luy suscite,
Et ne se veult par argent secourir,
Comme raison à ce faire l’incitte.
Bien que de mort ne voye nul méritte,
Il passera par le feu toutesfoiz
Et, si ung peu mon cerveau il irrite,
Brusler tout vif pas grant compte n’en faiz.

Car il vault myeulx qu’un homme innocent meure
Cruellement, pour estre exemple à tous,
Que cest erreur plus longuement demeure,
Par qui noz loix vont sans dessus dessoubz.
Si l’homme meurt innocent, simple & doulx,
Bien heureulx est ; au Ciel trouvera place ;
S’il est mauvais, soustenir pouvons nous
Qu’en le faisant mourir on lui faict grace.

Bons & maulvais, la chose est claire & ample,
J’envoye au feu, quant ne sont présentez ;
Je n’ay regard seulement qu’à l’exemple
Et ne me chault de tous les tourmentez.
Assez de gens se sont mal contantez
De ma rigueur, mais je n’en faiz que rire ;
Je n’ay nul soing, fors que bien augmentez
Soient de par moy les moyens de martire.


Si quelque amy de ma façon cruelle
Par charité pense de m’advertir,
Je luy respondz : « Las, amy, c’est le zelle
Que j’ay de faire hors du pays sortir
Ceulx qui peuvent le peuple divertir
D’estre subgectz de nostre saincte Eglise. »
Le noir en blanc ainsi sçay convertir.
Car ma fureur en zelle je desguyse.
 
De tous leurs dictz ne me chault pas d’un double[1];
Je n’ay regard qu’aux biens que je reçoy.
Ce m’est tout ung qui s’en courrousse ou trouble.
Je impugne ceulx qui soustiennent la foy.
De la bonne euvre j’en parle bien, mais quoy ?
Je n’en veulx poinct la peine & l’exercisse.
Foy ne me plaist, & ne sçay que je croy,
Et quicter puis de bonne heure l’office.
 
Tout mon cas gist à faire bonne myne ;
Rien-ne-vault suis, & contrefaiz le bon,
Mais il n’y a créature si fyne
S’elle ne sçait m’appaiser d’un bon don,
Que ne luy face ou bien porter bourdon
En quelque long & pénible voyaige,
Ou demander en chemise pardon,
Ou bien mourir par le feu ou en caige.

Mais ces propoz troublent tant mon cerveau
Qu’il me convient, pour fournir à la peine,

Aller dehors, puisque le temps est beau,
Car je n’y fuz encore de sepmaine.
A celle fin que mieulx je me pourmène,
Çà mes soulliers ; oustez moy ces pantoufles.
Contre le froid je treuve chose saine
D’avoir des gants ; donnez moy donq mes moufles[2].


Le Varlet.

Où voullez vous aller, mon Maistre,
En ce temps, qui est si divers ?


L’Inquisiteur.

Je ne sçaurois plus icy estre.


Le Varlet.

Il a l’esperit de travers ;
Les prez sont de neiges couvertz,
Et ne s’en peult l’on retirer.


L’Inquisiteur.

Je voys veoir s’il y a des vers
En quelque nez, pour les tirer.

Il faid froid ?


Le Varlet.

Non faict, ce me semble.


L’Inquisiteur.

A quoy le congnoys tu, Varlet ?


Le Varlet.

Pour ce que je veoy là ensemble
Des enfans jouer au pallet.


L’Inquisiteur.

Voilà la raison d’un follet,
Quant l’enfant joue par nature
A la neige ou du chastellet,
Dire qu’il n’a poinct de froidure.


Le Varlet.

Mon Maistre, poinct ne me blasmez.
Voyez les enfants en ce jeu ;
Ilz sont rouges & enflammez
Comme ceulx qui sont près du feu.
Ou ilz n’ont nul froict en ce lieu
Comme celluy que vous sentez,
Ou ilz sont mieulx gardez de Dieu
Que vous, que tant vous tourmentez.

L’Inquisiteur, le frappant.

Quel fol voicy ? Te tairas tu ?
Tappartient il d’ainsi parler ?


Le Varlet.

Mon Maistre, vous n’avez battu ;
A Dieu donq ; je m’en veulx aller.


L’Inquisiteur.

Non feras, car trop bien celler
Tu sçaiz mon affaire secret.


Le Varlet.

Cessez doncques de m’appeller
Ainsi fol, puis que suis discret.


Janot, enfant.

Perrot, gecte après ;
J’ai tiré si près
Que je touche au but ;


Perrot.

Pour ce beau cyprès
As tiré exprès ;
Le gaing cause en fut.


Janot.

Aussi soubz ung umbre
Sans avoir encombre
Me reposeray ;
Ses fruictz sont sans nombre,
Dont joyeulx, non sombre,
Dessoubz m’asserray.


Perrot.

Janot, par ma foy,
Tu as devant moy
Emporté le prix ;


Janot.

A ce que je veoy,
Vanter ne me doy ;
L’heur le m’a appris.


Jacot.

Deux autres enfans.

Thierrot, hazarder
Me veulx à garder
Ce petit chasteau ;


Thierrot.

Et moy regarder
Comme sans tarder
L’auray ainsi beau.


Jacot.

Je le veulx desfendre
Jusqu’au sang respandre,
Sans craindre mourir ;


Thierrot.

Et moy de le prandre
Veulx tousjours prétendre ;
Là je veulx courir.


Clèrot.

Autres deux.

Thiénot, viens tout beau :
Nous prandrons l’oyseau
Qui volle si hault ;


Thiénot.

Mon Dieu, qu’il est beau !

Sa plume & sa peau
Myeulx qu’un monde vault.


Clèrot.

J’en ay ung qui volle
Et passe en parolle
Le vert papegault ;


Thiénot.

Le myen me consolle,
Me baise & m’accolle ;
La voix m’en deffault.



Le Varlet.

Mais, à vostre advis, ont ilz froit,
Mon Maistre, ces petis garsons ?
Il me semble qu’en cest endroict
De feu leur servent les glassons.


L’Inquisiteur.

Il vauldroit myeulx qu’à noz leçons
Feussent par leurs parens induictz
Qu’ainsi en jeux & en chansons
Passer leur temps ; ilz sont séduictz.

Enfans, enfans, vous perdez temps ;
Vous feriez myeulx d’estudier.


Janot.

Monsieur, si nous sommes contans,
Ne vous en vueillez[3] ennuyer.


L’Inquisiteur.

Voylà ung beau contantement
De jouer au chasteau de noix[4] ;


Pérot.

C’est ung très bel esbatement,
Où rien de mal je n’y congnois.


L’Inquisiteur.

Le temps perdez — ne faictes poinct ? —
En chose à nully proufictable ;


Jacot.

Las, mais qu’il ne nous perde poinct,
Le passe-temps n’est louable.


L’Inquisiteur.

Enfans, il vous seroit bien myeulx
D’avoir de bien & mal science ;


Thierrot.

De mal, pour estre vicieulx ?
C’est bien pour perdre pascience.


L’Inquisiteur.

Vicieulx, je ne l’entendz pas,
Mais c’est pour acquérir vertu ;


Clèrot.

On l’acquiert ainsi par compas
Et par la reigle d’un festu ?


L’Inquisiteur.

Enfance qui est obstinée
Ne veult jamais nul bien apprendre ;


Thiénot.

Rabbi[5], celle qui est bien née
Sçait tout ce qu’il luy fault entendre.


L’Inquisiteur.

Qui leur a apprins à respondre
Et dire chose si haultaine ?


Jacot.

Qui luy a apprins à se tondre
Et à porter si grant mitaine ?


L’Inquisiteur.

Voulez vous donq estre ignorans
Et perdre ainsi vostre jeunesse ?


Pérot.

Non, mais c’est à tenir les rancs
De tout vray plaisir & liesse.


L’Inquisiteur.

Quel plaisir pouvez vous avoir
A jeu de si peu de valleur ?


Jacot.

Comment pouvez vous le jeu veoir,
Qui n’a ne forme ne colleur ?


L’Inquisiteur.

Je voy le jeu, où fourvoyez
Vous estes de faire tout bien ;


Thierrot.

Ha, vous dictes que vous voyez ;
En bonne foy, je n’en croy rien.


L’Inquisiteur.

N’ay je pas deux yeulx en la teste
Pour veoir ce qui est devant moy ?


Clèrot.

Aussi a bien, Monsieur, la beste,
Et n’a entendement ne foy.


L’Inquisiteur.

Ces parolles sont trop amères ;
Il me fault plus avant sçavoir
Qui sont leurs pères & leurs mères,
Ou je ferois maulvais debvoir.

Mon enfant, qui est vostre père ?
Donnez m’en signes apparens.


Jacot.

Le vostre.


L’Inquisiteur.

Non est ; par sainct Père,
Nous ne sommes en rien parens.


Jacot.

Puisque ne voullez qu’il soit vostre
Ainsi comme je l’avoys dict,
C’est donq le Père qui est nostre
Où vous avez peu de crédit.


L’Inquisiteur.

Je n’ay que faire de sa grâce,
Ne de tes parens & cousins ;


Perrot.

Aussi, Monsieur, bien il se passe
De vous ; il a de bons voysins.


L’Inquisiteur.

Quel est son nom ? Ne le cellez ;
Dy aussi le tien de toy mesmes ;


Jacot.

Monsieur, pour le savoir allez
Au Prebstre qui fist son baptesme.


L’Inquisiteur.

Comment l’appelles-tu ?


Thierrot.

Comment l’appelles-tu ? Il vient
Tousjours à moy sans l’appeller ;
Le lieu est hault où il se tient ;
Monsieur, vous n’y sçauriez aller.


L’Inquisiteur.

Nommez moy la maison, la rue ;
A quelle enseigne est ce que c’est ?


Clèrot.

A tous enfans elle est congneue,
Et vous ne sçavez où elle est ?


L’Inquisiteur.

Est il Gentil homme ou Marchant,
Ou si Mécanicque peult estre ?


Thiénot.

Ne l’allez poinct ainsi cherchant,
Car vous ne le pouvez congnoistre.


L’Inquisiteur.

Mais est il père de vous tous,
Ou bien si chacun a le sien ?


Janot.

Nostre père est, entendez vous ;
Héritiers sommes de son bien.


L’Inquisiteur.

S’il a de quoy, il a grant tort
Qu’il ne vous mect à noz estuddes ;


Pérot.

Nostre partaige & nostre sort
Tenons seur sans solicitudes.


L’Inquisiteur.

Voici des responses bien fines ;
Savoir fault qui leur a apprises ;


Jacot.

Monsieur, j’ay veu ung plat de guynes
Où les plus rouges estoient prises.


L’Inquisiteur.

Si je prans des verges au poing,
Je vous feray vérité dire ;


Thierrot.

Nous la dirons s’il est besoing,
Mais vous ne l’entendez pas, sire.


L’Inquisiteur.

Que je n’entendz pas vérité,
Et c’est moy qui la voys preschant ?


Clèrot.

Vous y avez donc méritté
Ou gaigné, comme bon Marchant ?


L’Inquisiteur.

Ouy vrayement, je y ay gaigné
Ung gaing qui est spirituel ;


Thiénot.

Le Prescheur a bien besongné
Qui semble bon & n’est pas tel.


L’Inquisiteur.

Ha, il fault que la main je mecte
Sur vos culz pour vous chastier ;


Janot.

Monsieur, si elle n’est bien necte,
Vous ne nous pouvez nectyer.


L’Inquisiteur.

Pardieu, ce ne sont point parolles

Qui puissent procedder d’enfans ;
Comme dangereuses & folles
Plus en parler je vous deffendz.


Le Varlet.

Mon Maistre, trop prenez à cueur
Les propos de ceste innocence ;
Vous, qui des grans estes vainqueur,
Debvez supporter leur enfance.


L’Inquisiteur.

Enfance ou innocence, las,
Je n’y trouve riens que malice ;
De les battre ne seray las
Si de parler font plus l’office.


Le Varlet.

Laissons les jouer ; passons oultre ;
Plus ne parlent pour ceste foiz ;


L’Inquisiteur.

O que tu es ung bon appostre !
Tu les veulx soustenir ;


Le Varlet.

Tu les veulx soustenir ; Non faiz.

Les Enfans chantent tous ensemble :

O Seigneur, que de gens,
A nuyre dilligens,
Qui nous troublent & griefvent !
Mon Dieu, que d’ennemys,
Qui aux champs se sont mis
Et contre nous s’eslièvent !


L’Inquisiteur.

Je les oy chanter. Qu’est cecy[6] ?
De moy se mocquent, ce me semble ;


Le Varlet.

Ce sont enfans, qui sans soulcy
S’accordent d’une voix ensemble ;
Chacun est joyeulx comme ung Roy.


Les Enfants.

Certes, plusieurs j’en voy
Qui vont disant de moy :
« Sa force est abollye ;


Le Varlet.

Ils sont hors de mérencolye.


Les Enfants.

Plus ne trouve en son Dieu
Salut en aucun lieu,
Mais c’est à eulx follye.


Le Varlet.

Escouttez leur chanson jolye ;
De joye serez possesseur.


Les Enfants.

Car tu es mon très seur

Bouclier[7] & deffenseur,
Et ma gloire esprouvée ;


Le Varlet.

Voilà la bonne bien trouvée ;
Je n’en sçaurois le bien celler.


Les Enfans.

C’est toy, a brief parler,
Qui me faiz [si] aller
Hault la teste levée.


Le Varlet.

Oncques ne fut ceste couvée
De maulvaise pye. Entendez ;
Ilz ne sont point entre eulx bandez ;
Riens qu’une voix je n’y congnoys.


Les Enfans.

J’ay crié de ma voix
Au Seigneur maintes foiz
Luy faisant ma complaincte ;


Le Varlet.

Jamais d’ypocrisie fainte,
Nul de leurs cueurs ne fut faulcé.


Les Enfans.

Poinct ne m’a repoulsé,
Mais tousjours exaulcé,
De sa montaigne saincte.


Le Varlet.

En liberté et sans contraincte
Jouans, chantans, tousjours joyeulx,
Passent le temps à chose maincte,
Mais tousjours ont au Ciel les yeulx.

Si congé me donnez, mon maistre,
Avecques eulx je demourray,
Car en pleurs je ne veulx plus estre,
Mais avecques eulx[8] je riray.


Les Enfans.

Donq coucher m’en iray ;
En seurté dormiray
Sans craincte de mesgarde ;


Le Varlet.

L’œil de Dieu tousjours les garde ;


Les Enfans.

Puis me resveilleray
Et sans peur veilleray,
Ayant Dieu pour ma garde.


Le Varlet.

Je crois qu’à chacun d’eulx bien tarde
L’heure qu’en Paradis seront.


Les Enfans.

Cent mil hommes de front
Craindre ne me feront,
Encor[9] qu’ilz entreprinsent,


Le Varlet.

Pleust à Dieu, sans tant sermonner,
Qu’avecques eulz ilz me retinsent,


Les Enfans.

Et que, pour m’estonner,
Clorre & environner
De tous coustez me vinsent.


Le Varlet.

Et que leur chant si bien m’apprinsent
Que, comme eulx, vesquisse de foy !


Les Enfans.

Viens donq, déclaire toy
Pour moy, mon Dieu, mon Roy,
Qui de buffes renverses


Le Varlet.

En leur chant n’a poinct de traverses,


Les Enfans.

Mes ennemys mordans,

Et qui leur romps les dentz
En leurs gueulles perverses.


Le Varlet.

llz n’ont procès ne controuverses ;
Ilz ont tout ; riens ne leur deffault.


Les Enfans.

C’est de toy, Dieu très hault,
De qui attendre fault
Vray salut & desfence ;


Le Varlet.

O que tant heureuse est l’enfance !


Les Enfans.

Qui sur tout peuple estendz,
Tousjours, en lieu & temps,
Ta grant bénéficence.


Le Varlet.

Je confesse qu’en innocence
N’y a rien que félicité
Et qu’au pris de leur congnoissance
Tout sçavoir n’est que cécité.

Croyez qu’ilz ont atteint le bout
Du repoz de l’entendement ;


L’Inquisiteur.

Que sçavent ilz ?


Le Varlet.

Ilz sçavent tout,
Fors que le mal tant seullement.


L’Inquisiteur.

Leurs propoz sont subtilz & neufs
Ainsi qu’ilz sont jeunes & beaulx ;


Le Varlet.

Mon Maistre, dans les vaisseaulx vieulx
L’on ne mect poinct les vins nouveaulx.


L’Inquisiteur.

Qui t’a tant apprins d’Escripture[10] ?
Pour vray, il est ainsi escript ;


Le Varlet.

Vous m’en avez faict la lecture,
Et Dieu m’en a donné l’esprit.


L’Inquisiteur.

Vrayement, vous me faictes penser
A ce que je ne pensay oncques ;


Le Varlet.

Ne les vueillez dong plus tenser,
Et orrez[11] merveilles adoncques.


L’Inquisiteur.

Enfans, nous retournons à vous
Pour oyr voz doulces chansons ;


Les Enfans.

Mectans leur doid sur leur bouche, disent :

Hons ! hons !


L’Inquisiteur.

Hellas, parlez à nous ;
Veuillez oublier noz tensons.


Les Enfans.

Hons ! hons ! hons ! hons !


L’Inquisiteur.

Hons ! hons ! hons ! hons ! Las, mes amys,
Je ne sçavoys que je disois ;
Quant en craincte je vous ay mis,
Certes, pas ne[12] vous congnoissois.

Vous, qui estes le plus petit,
Parlez à moy, ne vueillez craindre ;


Le Petit Enfant.

Vous este gan[13] & moy petit ;
Nous ne sçaurions à vou attaindre.


L’Inquisiteur.

Dieu a dict, pour tout véritable,
Que, pour travail ne pour ahan,

Nul n’aura le bien desirable
S’il n’est tel qu’un enfant d’un an[14];


Le Varlet.

Mais bien plus, qui n’est né d’en hault
Par une naissance nouvelle,
Au Ciel ne peult faire le sault ;
Cette doctrine m’est bien belle.


L’Inquisiteur.

Moy, qui suis vieillard devenu,
Puis je renaistre de nouveau[15] ?


Le Varlet.

Non, vous n’y estes pas tenu,
Mais il fault changer chair & peau.


L’Inquisiteur.

Comment ?


Le Varlet.

Si le voullez savoir,
Aux enfans l’allez demander ;


L’Inquisiteur.

Enfans, faictes moy ce poinct veoir ;
Prier vous viens, sans commander.


Les Enfans.

Hon ! hon !


Le Varlet.

Puis que les grans avez faict taire,
Enquérez ung peu ce petit ;
Y trouverez[16] quelque mistère
Pour contanter vostre appétit.


L’Inquisiteur.

Mon filz, comme appellez vous Dieu ?


Le Petit Enfant.

Pappa.


Le Varlet.

C’est très bien respondu,
Père il est de tous en tout lieu,
Mais il n’est pas bien entendu.


L’Inquisiteur.

Qu’espérez vous trouver en luy ?


L’Enfant.

Dodo.


Le Varlet.

C’est très bien à propoz,
Car qui ne congnoist aujourd’huy
Que luy, vit en paix & repoz.


L’Inquisiteur.

Mais qui est ce Dieu là ?


L’Enfant.

Mais qui est ce Dieu là ? Bon, bon.


Le Varlet.

Possible n’est de myeulx parler,
Car si grant est de Dieu le don
Qu’il ne se peult myeulx appeller
Que de le nommer le seul bon.


L’Inquisiteur.

Des bonnes œuvres, des mérittes,
Qu’est ce ?


L’Enfant.

Cza[17].


Le Varlet.

O Dieu, qu’il dict bien,
Car nos œuvres sont si petittes
Devant Dieu que c’est moings que rien.


Janot.

Puisque c’est à bon essient
Que le vray vous voullez sçavoir,
D’escoutter soyez pascient,
De parler ferons bon debvoir.


Perrot.

Pour vivre en vray contantement,
Ung seul poinct vous est neccessaire :
C’est de sçavoir certainement
Que n’avez pouvoir de bien faire.


Jacot.

En voyant Dieu ouvrant en vous,
Faisant son œuvre à son desir,
Tout tourment vous semblera doulx,
Et n’eustes jamais tel plaisir.


Thiénot.

Qui voyt Dieu partout en tout lieu
Et ne veoit plus ne soy ny homme,
Il est par Grâce filz de Dieu,
Et Dieu, non plus homme, se nomme.


Clérot.

Las, si Adam n’eust poinct mengé
Du sçavoir de bien & de mal,
Dieu de luy ne se fust vengė,
Le rendant pis que anymal.


Thiénot.

Qui regarde soy, ou son euvre,
Comme fist le Pharisien,
Sa nudité si fort descœuvre
Qu’il se veoit plus villain qu’un chien.


Janot.

Croyez que qui est mort à soy
Par la vertu du Sainct Esprit,
Il ne vit pas, mais par la foy
En luy, sans plus, vit Jésuchrist.


Pérot.

Enfance ne cuyde rien estre,
Ne rien pouvoir, ne rien valloir ;

Dieu seul tient pour père & pour mestre,
Qui est seul aistre[18] & seul pouvoir.


Jacot.

Laissez Adam & son cuyder ;
Sa peau n’est pleine que de vent ;
Hors de sa chair vous fault vuider ;
Lors de tout bien serez sçavant.


L’Inquisiteur.

Ilz ne disent rien d’aventure ;
J’ay tout dedans la Bible leu,
Et leur parolle est si très pure
Que jamais tel sens je n’ai veu.


Le Varlet.

Mais oyez le divin langaige
Que chacun de ces enfans tient ;


L’Inquisiteur.

Je veulx estre enfant, non plus saige ;
Il est heureulx qui tel devient.


Le Varlet.

Mon maistre, je sens dans mon cueur
Divines inspirations ;


L’Inquisiteur.

Et je sens Jésuchrist vainqueur
En moy de toutes passions.


Le Varlet.

Je ne sens plus nulle avarice ;
Mon cueur brusle de charité ;


L’Inquisiteur.

Je sens orgueil mort & tout vice
Par l’Esperit[19] de vérité.

O puissant Esprit,
O doulx Jésuchrist,
Qui far ta clémence
Et ton sainct Escript
As desfaict, prescript
Mon oultrecuydance,
Je perdz contenance ;
Plus en rien ne pense
Qu’à plaisir & joye ;
Je saulte, je dance,
Et n’ay congnoissance
De ce que j’estoye.

Mon tout mon aistre
En Dieu seul voy estre,
Et moy moings que rien.
Fy du non de maistre
Qui ne peult repaistre
Que d’ordure & fyens !
En Dieu sont tous biens ;

Hors de luy soubstiens
Que tout est tourment ;
Je possedde & tiens
De tous Chrestiens
Le contantement.

Où est mon péché ?
Je le voy caché
Au corps de mon Roy ;
J’en suis destaché,
Qui en fuz taché
Par trop grand desroy ;
Clairement je veoy,
De l’œil de la Foy,
Mon salut par Grâce ;
Mort suis, je le croy,
Mais Christ vit en moy,
Qui tous maulx esface.

Chantez, Terre & Cieulx,
Chantz délicieux
Pour ce cas estrange ;
Dieu d’un homme vieulx,
Diable vicieulx,
A faict un jeune Ange ;
Donnez luy louenge,
Qui a faict tel change
Si soubdainement ;
De moy ne se venge,
Mais à luy me renge
Ainsi doulcement.


Le Varlet.

O bonté sans sy[20],
Quel cas est cecy ?
D’un persécuteur,
Par péché noircy,
Avez eu mercy
Comme bon pasteur ;
D’un Inquisiteur,
De maulx inventeur
Par feu ou deffense,
As esté vainqueur,
Luy rendant le cueur
Doulx comme en enfance.

De joye je pleure
Voyant à ceste heure
Ce qu’ay desiré ;
Jusqu’à ce qu’il meure,
Si ainsi demeure,
Je le serviray ;
Dieu l’a attiré
Et de maulx tiré,
Dont il avoit tant ;
Si j’ay souspiré
Pour luy, je riray,
Le voyant contant.

O Dieu, voye & vye,
Qui avez ravye

Son ame vivante,
Tant l’as assouvye,
Que de riens envye
N’a, mais est contante ;
En toy est fondue
Et morte & perdue
Par abjection ;
Quant riens l’as rendue,
A toy l’as reçeue
Par dillection.

Le servant comme homme,
J’ay perdu mainct somme
Et mainct bon repas,
Mais, le voyant comme
Dieu, plus je n’assomme[21]
Mes labeurs & pas.
Prins le[22] voy aux laz
Par le doulx appastz
D’Escripture saincte ;
Poinct ne seray las
De suyvre hault & bas,
Le servant sans faincte.


Janot.

O Dieu éternel,
Ce jour solempnel
Doit bien estre à tous,
Quant l’homme cruel

Avez faict aignel
Et semblable à nous ;


Pérot.

Dieu change les loupz
Et à tous les coups
En faict des brebiz,
Car il est jalloux
De nous, comme espoux
De blancz, noirs & bis.


Jacot.

En lieu de deffendre
Parler, veult apprandre
Nostre doulx langaige ;
O que Dieu sçait rendre
Bien pour mal & prendre
Ung homme en tout aage !


Thierrot.

Dieu de mon couraige
Ayme son ouvraige
Et le veult parfaire,
Par quoy, du mesnaige
Puis qu’il est si saige,
Luy fault laisser faire.


Clérot.

Or sus donq, chantons
Et nous esbattons
A luy donner gloire ;
Par tous les quantons

Du Monde, où hantons,
En sera mémoire ;


Thiénot.

Je donne une poire
Qui dira l’histoire
A ses[23] compaignons ;
Hors de Purgatoire
Est, il est notoire ;
Poinct ne nous faignons.


L’Inquisiteur.

Mes petis Enfans, je vous prie
A l’honneur du Dieu des Humains
Que chacun de vous chante & crye,
Et nous tenons tous par les mains.

Ilz chantent tous ensemble :

Puis que de ta promesse
L’entier complissement[24]
Octroye à ma vieillesse
Parfaict contantement ;
J’actendray sans soulcy
De la mort la mercy.

L’estincelle dernière
De mes ternissans yeulx
A veu de ta lumière
Le rayon gracieulx,

Dont je suis esblouy
Et mon cœur resjouy.

Le rayon pur & munde,
Que tu as envoyé
Affin que ce bas Monde
Ne fût plus desvoyé,
Et son lustre obscurcy
En sera esclarcy ;

Ta clarté préparée,
Qui de loing reluyra,
A la gent esgarée
Partout esclairera,
Et ton peuple affoibly
Sera lors anobly.


L’Inquisiteur.

Enfans, puisque m’avez gaigné,
Avecques vous m’en veulx aller.


Janot.

Ne serez vous poinct desdaignė
D’apprandre par nous à parler ?


L’Inquisiteur.

Non, mais j’estime à grant honneur,
Enfanz & euvres, de vous suyvre ;
Puis qu’ainsi plaist au grant Seigneur,
Je veulx en innocence vivre.


Perrot.

Venez, & vous nous mènerons
Dedans nostre maison de paix ;


Jacot.

Jamais nous ne vous laisserons,
Mais voullons soustenir voz faiz.


Thierrot.

Les Dames de nostre maison,
C’est Unyon & Charitté ;


Clérot.

L’on y menge, toute saison,
Le pain de vye & véritté.


Thiénot.

A Dieu. Le chef de l’assistance,
Dieu, vous doint bon soir, bonne nuyct,
Et vivre de la congnoissance
Du souleil qui sans cesse luyst.


Clérot.

Voicy une divine prise ;
Plus ayse je ne fuz de l’an.
Allons soupper ; la table est mise.


Le Petit Enfant.

Allons, allons ; allons meignan[25].


  1. La sixième partie d’un sou ; le denier en était la douzième , de sorte qu’une pièce de deux deniers était bien réellement un double. — M.
  2. Sorte de gants, surtout fourrés à l’extérieur, où les quatre doigts n’ont pas de séparation & où il n’y en a que pour le pouce. — M.
  3. Ms. : Vueillez douq.
  4. De neige. C’est la vieille forme ; Watriquet a écrit un Dit de la nois. — M.
  5. On dit encore Rabbi devant un nom propre, Rabbi ben Lévi, & le Dictionnaire de l’Académie continue de dire qu’en adressant la parole à un Rabbin on doit dire Rabbi : « Que pensez-vous, Rabbi, de cette interprétation ? » Marguerite a donc pu employer Rabbi au sens de Docteur. La façon dont la forme se trouve fréquemment dans les trois Évangiles de S. Mathieu, de S. Marc & de S. Jean, est le point de départ de cet usage. — M.
  6. C’est le troisième Psaume : Domine, quam multiplicati sunt qui tribulant me. C’est le texte même de Marot, & comme sa traduction de cinquante psaumes a été certainement imprimée dès 1541, & que la préface de Calvin est de juin 1543, la farce de Marguerite ne peut pas être antérieure. — M.
  7. En deux syllabes, comme alors sanglier. — M.
  8. Le ms. donne, non pas iceulx, mais J eulx. Comme on trouve loin, à l’état de vers de cinq pieds : A faict J ung jeune Ange, on voit que c’est une lettre mise par erreur & non effacée. — M.
  9. Ms. : Encores. — M.
  10. C’est le verset 17 du chap. IX de S. Mathiceu : Neque mittunt vinum bonum in utres veteres; alioquin rumpuntur utres, & vinum effunditur & utres pereunt, sed vinum novum is utres novos mittunt, & ambo conservantur. — M.
  11. Ms. : Et vous orrez. — M.
  12. Ms. : je ne. — M.
  13. C’est-à-dire grant. — M.
  14. « Quicumque non acceperit regnum Dei sicut puer, non intrabit in illum. » Luce XVIII, 17. — M.
  15. Respondit Jesns : « Nisi quis renatus fuerit, denuo non potest viders regnum Dei… Dixit ei Nicodemus : Quomodo potest bomo nasci, cum sit senex… — Respondit Jesus : « Nisi quis renatus fuerit ex aqua & Spiritu sancto, non potest intrare regnum Dei. Non mireris quia dixi tibi : Oportet vos nasci denno. » Johannis III, 3, 4, 7. — M.
  16. Ms. : Vous y trouverrez. — M.
  17. Le ms. donne quatre fois Lza, qui fausse le vers. Cza se pouvant prononcer çà, peut se prendre avec le sens de rien & de moins que rien ; Lza ne semble offrir aucun sens. — M.
  18. Comme plus loin, p. 96, au sens d’être & d’essence. — M.
  19. Ms. : l’esprit. — M.
  20. Sans si, sans condition ni restriction. — M.
  21. Je ne totalise, je ne compte pas. — M.
  22. Ms. : je. — M.
  23. Ms. : ces. — M.
  24. Ms. : acomplissement, qui fausse le vers. — M.
  25. C’est-à-dire : Allons manger. C’est une forme enfantine, & le petit enfant parle comme il peut; ainsi, plus haut, où il dit : gan pour grand & vou sans s. — M.