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Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 162-175).

XVII


Pour produire dans la vie de l’humanité les modifications les plus grandes et les plus importantes, point n’est besoin de hauts faits d’armes : il est inutile d’armer des millions d’hommes, de construire de nouvelles machines et de nouvelles routes, de faire des expositions, des fédérations d’ouvriers, des révolutions, des barricades, de faire éclater des bombes, ni d’inventer les ballons dirigeables, — il suffit tout simplement que l’opinion publique se modifie. Or, pour que cette modification se produise, il ne faut pas d’efforts de pensée ; nous n’avons ni à rejeter rien de ce qui existe, ni à inventer rien de nouveau : il suffit de cesser d’obéir à cette opinion publique déjà morte que les Gouvernements nous suggèrent artificiellement ; il suffit que chaque homme dise ce qu’il pense et sent réellement ou, tout au moins, qu’il ne dise pas ce qu’il ne pense point. Si seulement un petit nombre d’hommes faisaient cela, on verrait tomber d’elle-même cette vieille opinion publique et en paraître une autre, la véritable. Or, si l’opinion publique vient à se modifier, on verra se modifier du même coup toute l’économie intérieure de la vie humaine, toute cette organisation actuelle qui nous lasse et nous torture. On a conscience à dire combien peu de chose suffirait pour délivrer tous les hommes de ces misères qui les étouffent : il suffit de ne pas mentir. Que les hommes ne se laissent pas aller au mensonge qu’on leur souffle, qu’ils ne disent pas ce qu’ils ne pensent ni ne sentent, il se produira sur l’heure, dans toute l’organisation de notre existence, un changement que les révolutionnaires n’amèneraient même pas en plusieurs siècles, même s’ils disposaient de la puissance souveraine.

Oh ! si les hommes pouvaient seulement se persuader que la force n’est pas dans la force, mais dans la vérité, et s’ils s’y tenaient en paroles et en actions, s’ils ne disaient pas ce qu’ils ne pensent pas, s’ils ne faisaient pas ce qui, à leurs yeux, n’est pas bien !

« Qu’y a-t-il donc là de si grave à crier : Vive la France ! — ou bien : « Hourra ! à un empereur, à un roi ou à quelque vainqueur ? » — Ou bien : « Qu’y a-t-il de si grave à écrire un article pour défendre l’alliance franco-russe, ou une guerre de tarifs, ou pour blâmer les Allemands, les Russes ou les Anglais ? » — Ou bien : « Qu’y a-t-il donc de si grave à se mêler à une fête patriotique, à porter des toasts et à prononcer des paroles flatteuses à l’adresse de gens qu’on n’aime pas et avec lesquels on n’a rien à faire ? » — Ou même : « Qu’y a-t-il de si grave à déclarer en conversation que les traités et les alliances sont utiles et bienfaisants, ou bien à se taire lorsqu’en votre présence on porte aux nues un peuple et un Gouvernement, tandis qu’on dit du mal des autres peuples, ou lorsqu’on loue le catholicisme, la religion orthodoxe, le luthéranisme, ou bien quelque héros militaire ou quelque personnage comme Napoléon, Pierre le Grand, ou, de nos jours, comme Boulanger et Skobélef ? »

Tout cela, en somme, n’a pas l’air si grave. Cependant c’est en nous abstenant d’accomplir ces actions qui nous semblent peu importantes, c’est en montrant dans la mesure de nos forces la sottise des choses qui nous apparaissent telles, que nous retrouverons notre puissance invincible, cette force qui constitue l’opinion publique réelle, cette opinion qui, dans son progrès, entraîne le progrès de l’humanité.

Les Gouvernements savent cela et tremblent devant cette force : ils la combattent par tous les moyens dont ils disposent.

Ils savent que la force ne réside pas dans la force physique, mais dans la pensée et dans sa claire expression ; aussi craignent-ils une pensée indépendante qui s’exprime, bien plus qu’ils ne craignent une armée ; c’est pour cela qu’ils établissent des censeurs, qu’ils achètent les journaux, qu’ils se saisissent de l’administration, de la religion et des écoles. Mais cette force spirituelle qui mène le monde leur échappe : elle ne réside pas même dans le livre, dans le journal ; elle est insaisissable et libre toujours, elle est au fond de la conscience des hommes. Cette force toute-puissante, insaisissable et libre, est celle qui apparaît dans l’âme d’un homme lorsque, seul, il songe en lui-même aux événements du monde, puis ensuite, involontairement, expose sa pensée à sa femme, à son frère, à un ami, à toutes les personnes avec lesquelles il est lié, et envers lesquelles il croirait pécher, s’il leur cachait ce qu’il croit être la vérité. Ni les milliards de roubles, ni les millions de soldats, ni les institutions, ni les guerres, ni les révolutions ne feront jamais ce que peut faire un homme libre lorsqu’il exprime tout simplement ce qu’il croit juste, sans se laisser troubler par ce qui existe et par ce qu’on lui souffle.

Un homme libre dira franchement sa pensée et son sentiment au milieu de milliers d’hommes dont la conduite et les paroles expriment tout le contraire. Il semblerait que celui qui dit avec sincérité sa pensée dût rester isolé : mais, le plus souvent, il arrive que tous ou du moins la plupart des hommes ont depuis longtemps la même pensée et le même sentiment, seulement qu’ils ne les expriment pas. Ainsi, ce qui représentait hier l’opinion d’un seul homme deviendra bientôt celle de la majorité. Or, à peine cette opinion publique se sera-t-elle établie, que la conduite des hommes changera.

Sans doute, chacun fût-il libre, se dit en lui-même : « Que puis-je faire, tout seul en face de cet océan de méchanceté et de duperie qui nous envahit ! À quoi bon exprimer sa pensée ? À quoi bon même la démêler ! Mieux vaut ne pas songer à ces questions sombres et embrouillées. Il est possible que ces contradictions soient les conditions mêmes de la vie. »

« Pourquoi irais-je lutter à moi tout seul contre tout le mal qui est sur terre ? Ne vaut-il pas mieux me laisser aller au courant qui m’entraîne ? S’il est possible de faire quelque chose, je ne le ferai pas tout seul, mais en commun avec d’autres. » Et, laissant là cette arme toute-puissante de la pensée qui s’exprime, chacun s’efforcera de trouver une arme qui serve une action commune, sans faire attention que toute action en commun repose sur ces principes mêmes qu’il veut combattre, et que, en entrant dans l’activité publique telle qu’elle existe de nos jours, tout homme devra, ne fût-ce qu’un peu, renoncer à la vérité et faire des concessions qui détruiront cette force toute-puissante qui lui était donnée pour le combat. C’est comme si un homme, à qui l’on aurait donné un couteau si bien affilé qu’il coupe tout, s’amusait, avec le tranchant de la lame, à enfoncer des clous.

Nous pleurons tous sur l’ordre social qui est mal établi et en contradiction avec tout notre être ; or, non seulement nous n’usons pas de la seule arme toute-puissante qui soit en notre pouvoir : la conscience et la confession de la vérité ; mais, au contraire, sous prétexte de combattre le mal, nous détruisons cette arme et la sacrifions à un combat supposé contre cet ordre social.

L’un ne dit pas la vérité qu’il sent, parce qu’il se croit obligé à quelque retenue vis-à-vis des gens avec lesquels il est lié ; l’autre, parce que la vérité pourrait lui faire perdre la situation avantageuse grâce à laquelle il nourrit sa famille ; un troisième, parce qu’il aspire à la gloire et à la puissance pour les faire servir ensuite au bien public ; un quatrième, parce qu’il ne veut pas contredire de vieilles traditions religieuses ; un cinquième, parce qu’il ne veut blesser personne.

L’un est empereur, roi, ministre, fonctionnaire, soldat, et affirme aux autres comme à lui-même que la légère entorse que, dans sa position, il est forcé de donner à la vérité, est compensée par l’avantage qu’il en tire. L’autre est un pasteur des âmes ; au fond du cœur, il ne croit pas à ce qu’il enseigne, mais il se permet de s’écarter de la vérité à cause de l’avantage qu’il en tire. Un troisième enseigne la littérature et, bien qu’il taise la vérité pour ne pas soulever contre lui le Gouvernement et la société, il ne doute pas qu’il n’en tire profit ; un quatrième est en guerre directe avec l’ordre existant, comme les révolutionnaires, les anarchistes, et il croit fermement que le but qu’il poursuit est si noble que ni le silence, qu’il est obligé de garder sur la vérité, ni même le mensonge, auquel il est condamné pour atteindre son but, ne nuisent à la noblesse de ses actions.

Pour que notre ordre social, contraire à la conscience des hommes, fît place à un ordre qui y fût conforme, il faudrait que la vieille opinion publique usée fût remplacée par une opinion plus jeune et pleine de vie. Or, pour cela, il faudrait que les hommes qui ont conscience des nouvelles exigences de la vie, les exprimassent clairement. En réalité, tous ceux qui ont conscience de ces exigences, pour une raison ou pour une autre, les passent sous silence, tandis que, par leurs actions et leurs paroles, ils soutiennent le contraire de ces exigences.

Seule la vérité, la vérité exprimée, est capable de jeter les fondements de cette nouvelle opinion publique qui doit transformer notre ordre social vieux et funeste ; cependant, non seulement nous ne disons pas cette vérité quand nous la savons, mais, souvent, nous disons ce que nous savons être faux.

Que seulement les hommes libres ne mettent pas leur confiance dans un principe qui n’est ni fort, ni libre, je veux dire la puissance extérieure, mais qu’ils aient foi dans un principe libre et fort, dans la vérité, dans la vérité qui s’exprime ! Qu’ils confessent hardiment et clairement la vérité qui s’est révélée à eux touchant la fraternité de tous les peuples et le crime que commettent ceux qui préfèrent leur pays à tous les autres, et l’on verra tomber, comme une peau morte, cette vieille et menteuse opinion publique qui sert d’appui à l’autorité des Gouvernements ; et, avec elle, disparaîtra tout le mal que font ceux-ci. La jeune opinion publique apparaîtra alors : elle n’attend que la chute de sa devancière pour exprimer clairement et avec force toutes ces prescriptions exige, et pour combiner de nouvelles formes de vie qui correspondent à notre conscience.