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Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 176-182).

XVIII


Ah ! si les hommes pouvaient comprendre seulement que ce qu’on leur donne pour l’opinion publique, ces sentiments que l’on provoque en eux par des moyens si artificiels et si compliqués, n’est pas la véritable opinion publique, mais seulement le cadavre d’une opinion publique autrefois ; avant tout, s’ils croyaient en eux-mêmes, s’ils croyaient à ce que leur dit le fond de leur conscience, à ce que chacun d’eux est tenté de dire, et qu’il ne dit pas parce qu’il croit être en contradiction avec la prétendue opinion publique ! Voilà la force qui transformera le monde, la force dont l’avènement est le but de l’humanité. Si les hommes pouvaient comprendre que la vérité n’est pas ce qu’on dit autour d’eux, mais ce que leur dit leur conscience, c’est-à-dire Dieu, sur-le-champ l’opinion publique actuelle, artificielle et mensongère, disparaîtrait pour faire place à la vérité.

Si seulement les hommes disaient ce qu’ils pensent, et non ce qu’ils ne pensent point, aussitôt s’évanouiraient les idées superstitieuses qui découlent du patriotisme, et tous les mauvais sentiments, et toutes les violences qui sont fondées sur lui. Aussitôt s’évanouirait la haine de pays à pays, et de peuple à peuple, cette haine que les Gouvernements attisent ; on cesserait de porter aux nues les exploits militaires, c’est-à-dire le meurtre ; on cesserait, surtout, de respecter la puissance, de lui donner son travail et de lui obéir, à elle qui n’est fondée sur rien, que sur le patriotisme.

Si ces choses pouvaient se réaliser, aussitôt la foule énorme des hommes faibles et dirigés du dehors se porterait du côté de la nouvelle opinion publique qui détrônera l’ancienne.

Que les Gouvernements dirigent les écoles, les imprimeries, qu’ils disposent de milliards de roubles et de millions d’hommes transformés en machines : toute cette organisation de force brutale, qui semble si terrible, n’est rien devant la conscience de la vérité qui naît dans l’âme de tout homme qui en sait la force, car, de cet homme, cette conscience se transmet à un second, puis à un troisième, comme une bougie sert à en allumer d’autres, à l’infini. Il suffira de se chauffer à cette lumière et, de même que la cire fond devant la flamme, on verra fondre devant elle toute cette organisation qu’on avait cru si forte.

Si les hommes comprenaient seulement l’effrayante puissance qui leur a été donnée dans le mot qui exprime la vérité, et s’ils ne vendaient pas leur droit d’aînesse pour un plat de lentilles ! Si les hommes se servaient de cette force qui est à eux, alors les puissants n’oseraient plus menacer le peuple de cette tuerie générale où ils peuvent, à leur gré, les conduire ou ne pas les conduire ; ils n’oseraient plus faire sous les yeux des populations pacifiques leurs revues et leurs manœuvres avec des meurtriers disciplinés ; et ils n’oseraient plus, dans leur intérêt et celui de leurs complices, faire des traités douaniers, non plus que tirer du peuple ces millions de roubles qu’ils emploient à préparer le meurtre.

Or, un tel changement, non seulement est possible, mais il est nécessaire. Il est nécessaire comme la chute d’un arbre mort et comme la croissance d’un jeune arbre.

« Je vous laisse le monde, je vous le donne : que votre cœur ne faiblisse pas et qu’il ne s’effraye point, » a dit le Christ. Or, ce monde est réellement parmi nous et il ne dépend que de nous de le conquérir.

Si seulement le cœur de chaque homme pouvait ne pas faiblir devant les tentations qui l’approchent sans cesse, si seulement il ne s’effrayait point de ces périls imaginaires dont on cherche à lui faire peur ! Si les hommes pouvaient comprendre en quoi réside leur force toute puissante et victorieuse, alors ce monde que les hommes ont toujours désiré, non pas celui que l’on conquiert par des traités, par des voyages impériaux et royaux d’une ville à l’autre, par des festins, des discours, des forteresses, des canons, par la dynamite et la mélinite, par des impôts qui écrasent le peuple, par les jeunes hommes, la fleur de la nation, que l’on éloigne du travail et que l’on corrompt, — mais bien celui que chacun de nous conquiert en ayant pour religion la vérité, ce monde, dis-je, serait depuis longtemps établi parmi nous.


Moscou, 17/29 mars 94.