Ouvrir le menu principal

Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 121-133).

XIV


Le patriotisme a été nécessaire pour former des États puissants composés de diverses nations et défendus contre les Barbares. Mais, lorsque le christianisme se mit à façonner intérieurement sur le même moule tous ces différents États, en leur donnant une base commune, non seulement le patriotisme devint superflu, mais il finit même par constituer le seul obstacle à cette union des peuples qu’avait préparée le christianisme.

De nos jours, le patriotisme est un cruel vestige d’un temps que nous avons achevé de vivre ; s’il se conserve, c’est par la force d’inertie ; c’est aussi parce que les Gouvernements et les classes dirigeantes, sentant que leur force et même leur existence y sont liées, s’efforcent de l’entretenir par ruse et par force dans l’esprit du peuple. Le patriotisme contemporain ressemble aux charpentes qui ont servi à construire un édifice ; maintenant, elles gênent pour y pénétrer ; mais on ne les enlève point, parce qu’elles sont utiles à quelques personnes.

Entre les peuples chrétiens, il y a longtemps qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de motifs de discorde. On ne peut même se représenter comment et pourquoi les ouvriers allemands et russes travaillant paisiblement côte à côte sur les frontières et dans les grandes villes, commenceront à se quereller. Encore moins peut-on se représenter la haine qui pourrait naître entre les paysans de Kazan, qui fournissent du blé aux Allemands, et ces mêmes Allemands, qui leur fournissent des faux et des machines agricoles ; de même encore pour les ouvriers français, allemands et italiens. Quant aux savants, aux artistes, aux écrivains de nations différentes qui vivent d’intérêts communs, indépendants de la question de nationalité et de Gouvernement, il serait ridicule de dire qu’ils pussent avoir une cause de discorde.

Mais les Gouvernements ne peuvent laisser les peuples en paix entre eux, car la seule raison d’être de ces Gouvernements est de faire la paix entre les peuples et de calmer leur mutuelle inimitié. Or, ce sont eux, précisément, qui font naître cette inimitié qu’ils colorent du nom de patriotisme pour faire ensuite semblant de réconcilier les peuples. Ainsi font les Tziganes : à l’écurie, ils mettent du poivre sous la queue de leur cheval et le rouent de coups ; puis, une fois sortis, ils se pendent à la bride, comme s’ils avaient peine à contenir une bête pleine de feu.

On nous assure que les Gouvernements s’occuperont de faire respecter la paix ; comment s’y prennent-ils donc ? — Des hommes vivaient en paix sur les bords du Rhin ; tout d’un coup, à la suite d’intrigues de rois et d’empereurs, la guerre éclate et le Gouvernement de la France trouve bon de transformer en Français un certain nombre de ces habitants. Des siècles passent : ces hommes s’accoutument à leur nouvelle condition. Puis, de nouveau, les Gouvernements des deux grands pays se querellent, et la guerre éclate sous un prétexte futile ; alors les Allemands jugent bon de s’incorporer de nouveau ces populations ravies jadis. — Voilà entre tous les Français et tous les Allemands la haine allumée. — Voici encore : les Allemands et les Russes vivaient en paix sur leur frontière ; ils échangeaient en paix leur travail et le fruit de leurs peines ; tout à coup, ces autorités mêmes qui sont instituées pour pacifier les peuples, viennent à se quereller ; elles font sottise sur sottise, et n’imaginent rien de mieux qu’une gaminerie, désireuses qu’elles sont de ne rien céder et de jouer un tour à leur adversaire : telle est l’origine de la guerre des tarifs qui a éclaté récemment entre la Russie et l’Allemagne. Aussi, les journaux aidant, des sentiments d’inimitié se sont-ils élevés entre les deux pays : les fêtes franco-russes ont encore gâté les choses : un pas de plus, et cela peut nous conduire à une guerre sanglante.

Ces deux derniers exemples de pression exercée par les Gouvernements sur les peuples pour faire naître entre eux des sentiments de haine, je les ai choisis parce qu’ils sont contemporains. Toutefois, il n’est pas dans l’histoire une seule guerre qui n’ait été provoquée par les Gouvernements seuls, tout à fait en dehors des intérêts du peuple à qui la guerre, même en cas de succès, porte grand préjudice.

Les Gouvernements assurent les peuples qu’ils sont menacés par leurs voisins et leurs ennemis intérieurs, et que le seul moyen de salut est l’obéissance servile. On le voit bien en temps de révolution et de dictature ; il en est de même partout et toujours. Tout Gouvernement explique son existence et justifie ses coups de force en disant que, sans lui, tout irait plus mal. En faisant croire aux peuples qu’ils courent des dangers, il les soumettent ; alors, ils les lancent sur les peuples voisins, et c’est ainsi qu’ils confirment ce qu’ils ont dit des attaques dont on était menacé sur la frontière.

Divide et impera

Le patriotisme, sous sa forme la plus simple et la plus claire, n’est pas autre chose pour les gouvernants qu’une arme qui leur permet d’atteindre leurs buts ambitieux et égoïstes ; pour les gouvernés, au contraire, c’est la perte de toute dignité humaine, de toute raison, de toute conscience, et la servile soumission aux puissants. Voilà le patriotisme partout où on le prêche.

Le patriotisme, c’est l’esclavage.

Ceux qui prêchent la paix par arbitrage raisonnent ainsi : deux animaux ne peuvent partager une proie autrement qu’en se battant ; ainsi font les enfants, les barbares, les peuplades sauvages. Mais les gens réfléchis tranchent leurs différends par la discussion et la persuasion ; ils mettent la décision entre les mains de personnes sages et désintéressées. C’est ainsi que devraient agir les peuples à notre époque. Ils sont arrivés à la période de réflexion ; ils ne se haïssent pas les uns les autres et pourraient terminer leurs différends d’une façon pacifique. Seulement ce raisonnement ne porte que s’il s’applique aux peuples tous seuls, aux peuples qui seraient soustraits à la domination des Gouvernements. Car les peuples qui obéissent aux Gouvernements ne peuvent être des peuples sages, puisque leur obéissance même est un signe irrécusable de folie.

Comment peut-on parler de la sagesse de gens qui se sont engagés d’avance à accomplir toutes les actions (y compris le meurtre), que leur prescrira le Gouvernement, c’est-à-dire certaines personnes que le hasard a placées dans cette situation. Des gens qui peuvent s’engager ainsi à obéir sans murmurer aux ordres qui leur viendront d’hommes qu’ils ne connaissent pas et qui vivent a Pétersbourg, à Vienne, à Berlin, à Paris, de telles gens ne peuvent être de sens rassis ; et les Gouvernements, c’est-à-dire des hommes qui disposent d’une telle puissance, peuvent encore moins être de sens rassis ; il leur est impossible de ne pas abuser de ce pouvoir follement énorme, qui doit nécessairement leur tourner la tête. Par conséquent, la paix universelle ne saurait être amenée par des moyens sages, par des conventions et des arbitrages, tant que les peuples obéiront encore aux Gouvernements, car cette sottise les perdra toujours.

Or, on ne cessera d’obéir aux Gouvernements tant qu’existera le patriotisme, parce que le pouvoir est fondé sur ce patriotisme même ou, en d’autres termes, sur ce fait que les hommes sont prêts à obéir aux Gouvernements pour défendre leur pays, c’est-à-dire leur Gouvernement, contre les dangers que lui font courir des ennemis imaginaires.

C’est un patriotisme de ce genre qui a servi de base au pouvoir que les rois de France ont exercé sur leur peuple jusqu’à la Révolution ; c’est un patriotisme de ce genre qui a servi de base au pouvoir exercé par le Comité de Salut public après la Révolution ; puis, au pouvoir de Napoléon consul et empereur, au pouvoir des Bourbons, de la République et de Louis-Philippe, puis encore de la République ; et, enfin, c’est tout juste si ce même patriotisme n’a pas fondé le pouvoir du général Boulanger.

En vérité, cette constatation est terrible ; mais il n’y a pas et il n’y a jamais eu de violence exercée en commun par un groupe de personnes sur un autre, qui ne se soit exercée au nom du patriotisme. C’est au nom du patriotisme que les Russes et les Français se sont battus entre eux, et qu’ils s’apprêtent maintenant à se battre contre les Allemands ; et c’est également au nom du patriotisme que ce dernier peuple s’apprête à lutter sur deux fronts. D’ailleurs, ce sentiment ne provoque pas seulement la guerre : c’est en son nom que les Russes étouffent les Polonais et que les Allemands étouffent les Slaves ; c’est en son nom que les communards ont égorgé les Versaillais, et ceux-ci, les communards.