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Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 112-120).

XIII


« Mais, si les gens du peuple ne connaissent pas le patriotisme, c’est qu’ils ne se sont pas élevés encore au niveau de ce sentiment sublime, qui est propre à tout homme instruit. S’ils n’éprouvent pas ce sentiment, il faut les y habituer par l’éducation. C’est justement ce que fait le Gouvernement. »

C’est ainsi que parlent, d’ordinaire, ceux qui font partie des classes dirigeantes ; et ils sont si naïvement convaincus de la sublimité du sentiment patriotique, que les gens du peuple, lorsqu’ils n’éprouvent pas ce sentiment, se croient coupables et s’efforcent de s’y accoutumer, quelque antipathique qu’il leur soit.

Mais qu’est-ce donc que ce prétendu sentiment sublime qu’il faut enseigner aux gens du peuple ?

Ce sentiment n’est autre chose que la préférence accordée par chacun à son propre pays comparé à tous les autres, et il s’exprime parfaitement dans cette chanson allemande : Deutschland, Deutschland über Alles (L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout au monde) ; remplacez seulement Allemagne par le nom d’un État quelconque, et vous aurez la formule complète du patriotisme. Il est possible qu’un pareil sentiment soit très désirable et très utile aux Gouvernements, ainsi qu’à l’intégrité des États ; seulement, il est bien clair que ce sentiment n’est pas sublime, mais au contraire stupide et immoral. Il est stupide parce que, si chaque État se considère comme supérieur aux États voisins, aucun d’eux ne se conformera à la vérité ; — il est immoral parce qu’il pousse inévitablement chacun de ceux qui l’éprouvent à tâcher d’acquérir pour son Gouvernement et ses concitoyens toutes sortes d’avantages au détriment des États voisins ; or, cette tendance est directement contraire à la loi morale qui dit : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît.

Le patriotisme a pu être une vertu dans le monde ancien, où il exigeait de l’homme un dévouement à l’idéal le plus élevé qui lui fût alors accessible, celui de la patrie. Mais comment le patriotisme pourrait-il être une vertu pour notre époque, alors qu’il réclame précisément le contraire de ce que notre religion et notre morale nous commandent, alors qu’au lieu de nous faire regarder les hommes comme tous esclaves et tous frères, il nous fait considérer un État et une nation comme supérieurs à tous les autres ? C’est peu de dire que ce sentiment n’est plus de nos jours une vertu, mais un vice : à proprement parler, le vrai patriotisme n’est même plus possible de nos jours, parce qu’il n’a ni fondements matériels, ni fondements moraux.

Le patriotisme pouvait avoir un sens dans le monde ancien où chaque peuple, plus ou moins homogène, professait la même religion d’État, se soumettait à la puissance illimitée d’un chef divinisé et se considérait comme une île au milieu de l’Océan des barbares qui tentait de la submerger.

Sans doute, dans de pareilles conditions, le patriotisme, c’est-à-dire le désir de résister aux attaques des barbares qui non seulement menaçaient de troubler l’ordre public, mais encore étaient prêts à piller, à massacrer, à réduire en esclavage les hommes et à violer les femmes, ce désir était naturel ; on comprend que, pour épargner à soi-même et à ses concitoyens de pareilles misères, l’homme pût préférer sa nation aux nations voisines, et éprouver pour les barbares un sentiment de haine qui l’amenait à les tuer pour défendre son pays.

Mais quelle peut être la signification de ce sentiment à notre époque chrétienne ? Pourquoi un homme ira-t-il, de nos jours, s’il est Russe, tuer des Français ou des Allemands ? s’il est Français, tuer des Allemands, quand il sait fort bien, si peu instruit soit-il, que ces peuples contre lesquels bouillonne sa haine patriotique ne sont pas des barbares, mais des chrétiens, comme lui, qui souvent même professent la même communion, qui, comme lui, ne désirent que la paix, l’échange pacifique du travail, et qui souvent sont liés à lui par des intérêts de travail commun et par des intérêts commerciaux ou intellectuels ? Il arrive même qu’un homme trouve chez un peuple voisin plus d’éléments utiles et plus de traits de ressemblance que chez ses propres concitoyens ; c’est le cas, par exemple, pour les ouvriers qui dépendent des étrangers qui leur fournissent du travail, pour les commerçants, et surtout pour les savants et les artistes.

En outre, les conditions mêmes de la vie se sont si profondément modifiées que la chose que nous nommons patrie et que nous devons, dit-on, distinguer de tout le reste, a cessé d’être un tout bien déterminé comme c’était le cas chez les Anciens, chez qui les citoyens d’une même patrie appartenaient à une même race, avaient le même Gouvernement et la même croyance. On comprend le patriotisme des Égyptiens, des Juifs, des Grecs, car, en défendant leur patrie, ils défendaient aussi leur foi, leur race, leur foyer et leur Gouvernement.

Mais qu’est-ce que le patriotisme d’un Irlandais établi aux États-Unis ? Sa religion le rattache à Rome, son origine à l’Irlande, son Gouvernement aux États-Unis. De même les Tchèques en Autriche, les Polonais en Russie, en Prusse et en Autriche, les Indiens en Angleterre, les Tatars et les Arméniens en Russie et en Turquie. Sans parler même de peuples conquis, je soutiens que les peuples homogènes, comme les Russes, les Français, les Prussiens, ne peuvent éprouver ce sentiment patriotique qui était propre aux Anciens, car, très souvent, un citoyen de ces pays voit les principaux intérêts de son existence : ses intérêts de famille, s’il est marié à une étrangère, ses intérêts économiques, s’il a des capitaux à l’étranger, ses intérêts scientifiques ou artistiques, tous placés hors de sa patrie et dans ce pays même contre lequel on excite sa haine patriotique.

Avant tout, le patriotisme est impossible de nos jours, parce que, en dépit des efforts qu’on a faits depuis 1800 ans pour dissimuler le christianisme, il a cependant pénétré notre vie et la dirige si bien que même les gens les plus grossiers et les plus bornés ne peuvent s’empêcher de reconnaître que le patriotisme est absolument incompatible avec les règles morales auxquelles leur vie est soumise.