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Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 100-111).

XII


On cite d’ordinaire, comme exemple des sentiments patriotiques témoignés par le peuple, des manifestations comme celles qui ont eu lieu en Russie pour le couronnement du tsar ou après le déraillement du 17 octobre, en France au moment de la déclaration de guerre à la Prusse, ou en Allemagne après la victoire et durant les fêtes franco-russes.

Mais il faut savoir comment se préparent ces manifestations. Par exemple, en Russie, chaque fois que l’empereur passe dans une ville, on habille des paysans et des ouvriers de fabrique pour aller à sa rencontre : c’est partout ainsi, bien que d’une façon moins grossière, qu’on prépare les manifestations patriotiques. Ainsi, les réjouissances franco-russes, qui nous paraissent l’expression des sentiments du peuple même, ont été préparées de longue main, avec beaucoup d’art et excitées par le Gouvernement français.

Dès qu’on sut que la flotte russe viendrait — je cite encore ici le Siėlski Viėstnik, organe gouvernemental composé d’extraits d’autres journaux, « non seulement toutes les villes et tous les bourgs situés sur la ligne de Paris à Toulon, mais encore un grand nombre de localités situées fort loin de la ligne, constituèrent des comités pour organiser les fêtes. De toutes parts on fit des collectes. Nombre de villes envoyèrent des députations à Paris, pour demander à l’ambassadeur de Russie de faire venir, ne fût-ce qu’une heure, les marins russes dans leurs murs. Les conseils municipaux des localités que devaient visiter nos marins votèrent des sommes supérieures à 300,000 francs, et se déclarèrent prêts à de plus grands sacrifices pour assurer l’éclat des fêtes. Paris à lui tout seul vota une somme au moins égale. Il n’est pas jusqu’à des villes dans lesquelles nos marins ne devaient pas paraître, qui n’aient organisé au 1er octobre des fêtes en l’honneur de la Russie. D’autres envoyèrent des députations à Paris et à Toulon pour porter des compliments, des adresses et des cadeaux aux hôtes de la France. Le 1er octobre fut considéré comme jour de fête : les écoles eurent congé ce jour-là, et les simples soldats virent leurs punitions levées ; on voulait qu’ils pussent se souvenir de ce 1er octobre comme d’un jour de joie pour la France, etc. etc. »

Pour faciliter les excursions à Toulon, les compagnies de chemins de fer délivrèrent des billets à prix réduits et organisèrent des trains supplémentaires.

Eh bien ! lorsque, par une série de mesures de ce genre prises par le Gouvernement, grâce aux moyens dont il dispose, la lie du peuple, c’est-à-dire la foule urbaine, est mise dans un état particulier d’excitation, on s’écrie : voyez, c’est l’expression spontanée des sentiments du peuple ! Des manifestations comme celles de Toulon et de Paris, comme celles qui se sont produites en Allemagne en l’honneur de Bismark ou de l’empereur, en Lorraine, dernièrement, et enfin, comme celles qui se produisent en Russie, à chaque occasion solennelle, prouvent seulement ceci, à savoir que les moyens nécessaires pour provoquer une excitation populaire, moyens qui sont actuellement aux mains des Gouvernements et des classes dirigeantes, sont tellement puissants qu’on s’en peut servir à volonté dès qu’on désire provoquer ce qu’on appellera une manifestation des sentiments patriotiques du peuple. Rien, au contraire, ne prouve mieux l’indifférence patriotique du peuple que la peine infinie qu’on se donne pour provoquer artificiellement chez lui une excitation et, aussi, que les maigres résultats obtenus en ce sens par les Gouvernements et les classes dirigeantes, en dépit de tous leurs efforts.

Si les sentiments patriotiques étaient si profondément enracinés au cœur des différents peuples, on les laisserait s’exprimer librement, sans chercher à en provoquer l’explosion par des moyens artificiels. Que n’essaye-t-on, en Russie, de cesser quelque temps, ne fût-ce qu’une année, de faire prêter serment au peuple chaque fois qu’un empereur monte sur le trône, de prononcer ces prières pour le tsar qu’on a coutume de faire solennellement à la fin du service divin, de célébrer le jour de la naissance du souverain et le jour de sa fête, en sonnant les cloches, en illuminant et en interdisant tout travail, de suspendre et d’exposer partout son image, d’imprimer son nom en lettres énormes dans les livres de prière, dans les calendriers et dans les manuels à l’usage des classes, de mettre des majuscules aux pronoms qui se rapportent à lui, ainsi qu’on fait dans les livres et les journaux destinés à le célébrer, de juger enfin et d’emprisonner les gens pour la moindre parole irrespectueuse prononcée à propos du tsar ; — que n’essaye-t-on de suspendre, ne fût-ce que pour un temps, toutes ces coutumes ? On verrait alors jusqu’à quel point le peuple des travailleurs, les Prokofi, les Ivan le staroste, tout le peuple russe enfin, est disposé, ainsi qu’on l’en assure, et que le croient les étrangers, à idolâtrer ce tsar qui le livre aux mains des grands propriétaires terriens et de tous les riches. Voilà pour la Russie. Mais, qu’en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, en Amérique, les classes dirigeantes cessent de faire ce qu’elles font avec tant d’ardeur, pour provoquer l’excitation patriotique et le respect du Gouvernement, et nous verrons jusqu’à quel point ce prétendu patriotisme existe à l’heure qu’il est dans le cœur du peuple.

Mais, non ! depuis l’enfance, par tous les moyens imaginables, par les livres d’école, par les services religieux, par la prédication, les discours, les livres, les journaux, les chants, les vers, les monuments, on se propose partout et toujours le même but : abêtir le peuple. Ensuite, on rassemble, par force ou en les corrompant, quelques milliers de personnes, et, lorsque cette foule, à laquelle se mêlent encore les badauds toujours prêts à regarder un spectacle, lorsque cette foule, au bruit des salves d’artillerie, au son de la musique, à la vue des magnificences étalées et des illuminations, répète les cris qu’on lui souffle, on nous dit que c’est la l’expression des sentiments de tout un peuple. Mais, d’abord, ces quelques milliers de personnes qui poussent des vivats à chaque réjouissance publique, ne forment qu’une infime partie des millions d’hommes qui constituent le peuple ; en second lieu, parmi ces dix mille personnes qui crient en agitant leurs chapeaux, la moitié au moins ont été, sinon rassemblées par force, comme cela se passe chez nous en Russie, du moins, attirées artificiellement par quelque appât ; en troisième lieu, parmi tous ces gens, quelques dizaines à peine savent de quoi il s’agit, tandis que les autres se livreraient aux mêmes démonstrations s’il s’agissait d’une manifestation contraire à la présente ; en quatrième lieu, la police est là pour arrêter les gens qui seraient tentés de crier autre chose que ce que désire le Gouvernement : on l’a bien vu lors des fêtes franco-russes.

En France, on a accueilli avec un égal enthousiasme la campagne de la Russie sous Napoléon Ier, puis Alexandre Ier qu’on venait juste de combattre, puis encore Napoléon, puis derechef les Alliés, puis les Bourbons, les d’Orléans, la République, Napoléon III et Boulanger. En Russie, on accueille exactement de la même façon aujourd’hui Pierre, demain Catherine, puis Paul, Alexandre, Constantin, Nicolas, le duc de Leuchtenberg, nos frères les Slaves du Balkan, le roi de Prusse, les marins français et tous ceux à qui les autorités désirent ménager une brillante réception. Il en est de même en Angleterre, en Amérique, en Allemagne et en Italie.

Ce que de nos jours on nomme patriotisme, c’est uniquement, d’une part, une disposition d’esprit entretenue sans cesse parmi les peuples par l’école, la religion, la presse vénale qui travaille pour le Gouvernement ; d’autre part, c’est une exaltation temporaire que les classes dirigeantes excitent par des moyens exceptionnels parmi la classe du peuple dont le niveau moral et intellectuel est le moins élevé, et qu’elles font passer pour l’expression même de la volonté de tout le peuple.

Le patriotisme des peuples qui vivent sous un régime de servitude ne fait pas exception à cette règle. Il est également inconnu aux classes laborieuses, et ne leur est inoculé que d’une manière artificielle par les classes supérieures.