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Traduction par Jules Legras.
Perrin (p. 134-146).

XV


Il semblerait que les progrès de l’instruction, la facilité les moyens de communication, la fréquence des rapports de peuple à peuple, la diffusion des livres et des journaux, et surtout l’état de sécurité absolue dans lequel se trouvent les peuples vis-à-vis les uns des autres, dussent rendre de plus en plus difficile la duperie du patriotisme, et même la rendre impossible à la fin.

Malheureusement, voici ce qui se passe : ces progrès de l’instruction, cette facilité des moyens de communication et surtout cette diffusion de l’imprimerie sont précisément utilisés par les Gouvernements, et leur ont si bien permis de susciter chez les peuples des sentiments hostiles à l’égard des autres peuples, que, tandis qu’il devenait de plus en plus évident que le patriotisme est inutile et funeste, l’influence exercée par les Gouvernements et les classes dirigeantes sur le peuple, pour les gagner au patriotisme, croissait dans la même proportion.

Entre le passé et le présent, la seule différence, la voici : comme le nombre de ceux qui profitent des avantages que le patriotisme procure aux classes élevées est infiniment plus considérable qu’autrefois, il y a aussi un bien plus grand nombre d’hommes occupés à répandre et à fortifier cette étonnante superstition.

Plus le Gouvernement a de peine à maintenir sa puissance, plus il tend à la répartir entre un grand nombre de personnes.

Jadis, la puissance était aux mains d’une poignée de gouvernants : empereurs, rois, ducs, avec leurs fonctionnaires et leurs guerriers ; aujourd’hui, ceux qui ont part à cette puissance et profitent de ses avantages, ce ne sont pas seulement les fonctionnaires et le clergé, mais aussi les capitalistes, grands et petits, les propriétaires, les banquiers, les corps élus, les professeurs, les administrateurs des campagnes, les savants, les artistes même, et tout particulièrement les journalistes. Et tous, consciemment ou non, répandent la duperie du patriotisme, lequel leur est nécessaire pour assurer leur avantageuse situation. Et, comme les moyens de duperie sont plus forts et les dupeurs plus nombreux, la duperie réussit encore en dépit des difficultés qu’elle rencontre, et se maintient toujours la même.

Il y a cent ans, le peuple illettré, qui n’avait aucune idée sur la nature du Gouvernement, ni sur les peuples voisins, obéissait aveuglément aux nobles et aux fonctionnaires de sa province dont il était le serf ; il suffisait, par suite, au Gouvernement, d’acheter par des pots-de-vin et des honneurs ces nobles et ces fonctionnaires, pour forcer le peuple à faire ce qu’il exigeait de lui. Maintenant que le peuple sait généralement lire, et sait plus ou moins quel est son Gouvernement et quels sont les peuples qui l’avoisinent ; maintenant que les gens du peuple vont fréquemment et sans difficulté d’un pays à l’autre, apportant avec eux des détails sur ce qui se passe ailleurs, il ne suffit déjà plus d’exiger simplement de ces hommes qu’ils exécutent purement et simplement les ordres du Gouvernement : il faut, en outre, obscurcir les idées justes que le peuple a sur la vie et lui inspirer des idées étrangères sur les conditions de sa vie et sur sa situation vis-à-vis des autres peuples. Or, justement, grâce à la diffusion de l’imprimerie, de l’instruction et des moyens de communication, les Gouvernements, qui ont partout leurs agents, se servent des oukases, des sermons, des écoles et des journaux, pour inspirer au peuple les idées les plus singulières et les plus fausses touchant ses intérêts, les rapports des peuples entre eux, leurs caractères et leurs intentions. Le peuple, de son côté, est tellement écrasé de travail, qu’il n’a ni le temps ni le moyen de comprendre le sens et de vérifier l’exactitude de ces idées qu’on lui inspire et de ces ordres auxquels, dit-on, au nom même de son intérêt, il lui faut obéir sans murmurer.

Les hommes sortis du peuple qui parviennent à se soustraire à un travail incessant et qui s’instruisent, arrivant ainsi, semble-t-il, à comprendre la duperie dont ils sont victimes, sont en butte à tant de menaces, sont l’objet de tant d’offres alléchantes, sont tellement hypnotisés par le Gouvernement, qu’ils passent bientôt de son côté ; ils acceptent des postes avantageux de professeurs, de prêtres, d’officiers et d’employés, et commencent à répandre à leur tour cette duperie qui mène leurs frères à la perte. On dirait qu’à la porte de l’instruction est tendu un filet dans lequel se font prendre tous ceux qui ont pu s’échapper de la masse du peuple étouffé sous le travail.

D’abord, quand on comprend la cruauté de cette duperie, on se sent malgré soi bouillonner d’indignation contre ceux qui, au nom de leurs avantages égoïstes, pratiquent cette fraude qui détruit le corps et l’âme des peuples ; et on veut les démasquer, ces trompeurs. Mais voici : ils ne trompent pas pour leur plaisir de tromper, mais seulement parce qu’ils ne peuvent faire autrement. Ils ne trompent pas d’une façon machiavélique, ils n’ont même pas conscience d’agir ainsi ; et, le plus souvent, au contraire, ils croient défendre une idée bonne et sublime, et la complicité de leur entourage les fortifie sans cesse dans cette conviction.

Sans doute, c’est parce qu’ils sentent confusément l’intérêt qu’ils y ont, qu’ils sont entraînés à cette duperie, mais ils l’exercent non pas pour donner au peuple des idées fausses, mais pour assurer, pensent-ils, son intérêt.

Ainsi, les empereurs, les rois et leurs ministres, quand ils font leurs couronnements, leurs manœuvres, leurs revues, quand ils se rendent visite entre eux, vêtus d’uniformes variés, et, quand avec un visage sérieux, ils se consultent sur le moyen de réconcilier des peuples ennemis (ces peuples, notez-le bien, n’ont jamais songé à s’attaquer les uns les autres), sont tout à fait persuadés que ce qu’ils font est chose sage et utile.

De même, tous les ministres, tous les diplomates et tous les fonctionnaires, quand ils revêtent leurs uniformes constellés de croix et de rubans, quand ils écrivent avec soin sur du beau papier leurs réflexions confuses, embrouillées, et que personne n’entend, leurs rapports, leurs ordres et leurs projets, sont intimement convaincus que, sans cela, la vie des peuples serait arrêtée ou, tout au moins, dérangée. De même, les militaires sont convaincus que leurs revues et leurs manœuvres et, d’une façon générale, tous les préparatifs du meurtre sont les choses les plus utiles et les plus importantes pour le peuple.

De même aussi, le clergé qui prêche le patriotisme, et les journalistes, et tous ceux qui font des vers ou des manuels patriotiques, pour lesquels ils reçoivent de belles récompenses, tous croient la même chose. Il n’existe pas non plus de doute à cet égard dans l’esprit des ordonnateurs de fêtes semblables aux fêtes franco-russes, qui s’attendrissent en prononçant leurs discours et leurs toasts patriotiques. Tous ces gens agissent ainsi inconsciemment, parce qu’ils sont forcés d’agir ainsi, car leur existence est tout entière fondée sur cette duperie et ils ne sauraient rien faire d’autre ; cependant, ces actions même font naître de la sympathie et des encouragements dans le milieu où elles se produisent. Intimement liés les uns aux autres, ils s’approuvent et s’excusent mutuellement : les empereurs et les rois excusent et approuvent ce que font l’armée, le clergé et l’ensemble des fonctionnaires ; ceux-ci, à leur tour, approuvent et excusent ce que font les empereurs et les rois. Cependant, la foule du peuple, surtout la foule des villes, ne voyant aucune raison qui lui soit accessible, dans tout ce que font ces gens, est, malgré elle, amenée à attribuer à leurs actions une signification spéciale et presque surnaturelle. La foule, par exemple, qui voit dresser des arcs de triomphe ; qui voit passer des gens parés de couronnes, d’uniformes, de vêtements sacerdotaux ; qui voit allumer des feux d’artifice, tirer le canon, sonner les cloches, et des gens courir derrière la musique des régiments ; qui voit voler des papiers, des télégrammes et des courriers ; cette foule, incapable d’imaginer que tout cela (comme c’est le cas) se fasse sans la moindre raison, attribue à tout ce mouvement une importance mystérieuse ; elle accueille tous ces gens par des hourras ou par un silence plein de respect. Cependant, ces cris de joie ou ce respect confirment de plus en plus ceux d’en haut dans l’idée au nom de laquelle ils font toutes ces sottises.

Ainsi, par exemple, récemment, Guillaume II se commanda un nouveau trône agrémenté d’ornements spéciaux. Puis, vêtu d’un uniforme blanc, d’une cuirasse, d’un pantalon collant, d’un casque surmonté d’un oiseau, et portant sur tout cela un manteau rouge, il se présenta devant ses sujets, et il s’assit sur ce trône neuf, intimement convaincu que son action était très utile et très importante ; quant à ses sujets, non seulement ils ne virent rien là de ridicule, mais ils trouvèrent ce spectacle tout à fait imposant.