L’Espion (Cooper)/Chapitre 9

Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 111-121).


CHAPITRE IX.


Un instant son œil plongea au fond de la vallée ; il aspira l’air chargé d’émanations odorantes, il écouta les aboiements des chiens, qui devenaient plus bruyant sa mesure qu’ils approchaient ; et quand il vit paraître le plus avancé de ses ennemis, il franchit le taillis d’un bond léger, et s’élançant avec rapidité, il courut vers les bruyères sauvages de Wam-Vor.
Sir Walter Scott. La Dame du Lac.


Le capitaine Lawton, à la tête de sa compagnie, avait suivi l’infanterie anglaise jusque sur le rivage, avec la plus grande vigilance, sans pouvoir trouver une seule occasion de l’inquiéter dans sa retraite. L’officier expérimenté qui avait alors le commandement, connaissait trop bien la force de son ennemi pour hasarder de quitter les hauteurs avant d’être obligé de regagner le rivage de la mer. Avant de faire ce mouvement dangereux, il forma son corps en bataillon carré hérissé de toutes parts de baïonnettes. L’impétueux Lawton savait fort bien que dans cette position des hommes braves ne pouvaient jamais être attaqués avec succès par la cavalerie, et il fut obligé, à son grand regret, de se borner à suivre ses ennemis sans pouvoir mettre obstacle à leur marche aussi ferme qu’elle était lente. Un petit schooner les avait amenés de New-York, et ses canons protégeaient le lieu de l’embarquement. Lawton avait assez de prudence pour voir que ce serait une folie que de vouloir combattre contre une telle combinaison de forces et de discipline, et il vit les Anglais se rembarquer sans chercher à les attaquer. Les dragons restèrent près du rivage jusqu’au dernier moment, et se mirent alors eux-mêmes en retraite, fort à contre-cœur, pour rejoindre le corps principal de Dunwoodie.

Les ombres du soir commençaient obscurcir la vallée, lorsque ce détachement y rentra du côté du sud, marchant au petit pas sur une ligne étendue. Lawton était en avant avec son lieutenant. Un jeune cornette placé derrière eux fredonnait un air, tout en songeant au plaisir qu’il goûterait bientôt à s’étendre sur une botte de paille, après une journée si fatigante.

— Ainsi donc elle vous a frappé comme moi, dit le capitaine à son lieutenant. Je n’ai eu besoin que de la voir un instant pour la reconnaître : c’est une de ces figures qu’on n’oublie pas. Sur ma foi, Tom, elle fait honneur au goût du major.

— Elle en ferait à tout le corps, dit le lieutenant avec feu. De pareils yeux bleus pourraient aisément engager un homme à suivre des occupations plus douces que le métier que nous faisons ; et sur ma foi, moi-même, une si jolie fille me ferait quitter le sabre et la selle pour l’aiguille à faire des reprises et la trousse de paille.

— Mutinerie, Monsieur ! mutinerie ! s’écria Lawton. Quoi ! vous, Tom Mason, vous oseriez vous déclarer le rival du major Dunwoodie, si élégant, si admiré, et qui plus est, si riche ! Vous, simple lieutenant de cavalerie, ne possédant qu’un cheval qui n’est pas des meilleurs, vous dont le capitaine est aussi dur qu’un bloc de chêne et a autant de vies qu’un chat !

— Sur ma foi, dit Mason souriant à son tour, nous pourrons bien voir le bloc se fendre et Raminagrobis perdre toutes ses vies, si vous faites souvent des charges pareilles à celle de ce matin. Combien de fois voudriez-vous avoir le crâne frotté comme vous l’avez eu aujourd’hui ?

— Ne m’en parlez pas, mon cher Mason ; la seule pensée m’en donne mal à la tête, dit le capitaine en remuant les épaules. C’est ce que j’appelle anticiper la nuit.

— La nuit de la mort ?

— Non, Monsieur, la nuit qui suit le jour. J’ai vu des milliers d’étoiles qui auraient dû se cacher devant leur maître souverain, le soleil. Je crois que vous ne devez le plaisir de m’avoir avec vous encore pour quelque temps qu’au casque épais que je porte.

— J’ai sans doute une grande obligation au casque, mais j’admets que le casque ou le crâne doivent être d’une heureuse épaisseur.

— Allons, allons, Tom, vous êtes un railleur privilégié, ainsi, je ne me fâcherai pas. Mais je crois que le lieutenant de Singleton se trouvera mieux que vous du service de cette journée.

— J’espère, capitaine, que ni lui ni moi nous n’aurons le chagrin de devoir notre avancement à la mort d’un camarade et d’un ami. On assure que Sitgreaves a fait un rapport favorable de ses blessures.

— Je le désire de toute mon âme, s’écria Lawton ; malgré son menton presque imberbe, Singleton a un courage digne d’un vétéran ; mais ce qui me surprend, c’est que, quoique nous soyons tombés tous deux au même instant, nos gens se soient si bien comportés.

— Je devrais vous remercier du compliment, mais ma modestie s’y oppose. Au surplus, j’ai fait ce que j’ai pu pour les arrêter, mais je n’ai pu y réussir.

— Comment, pour les arrêter ? s’écria le capitaine ; arrêter des dragons au milieu d’une charge !

— Il me semblait qu’ils ne la dirigeaient pas du côté convenable, répondit le subalterne un peu sèchement.

— Ah ! c’est notre chute qui leur avait fait faire un quart de conversion.

— Que ce soit votre chute ou la crainte d’être exposés à en faire une comme vous, il est certain que nous étions dans un désordre admirable quand le major est arrivé fort à propos pour nous rallier.

— Dunwoodie ! comment donc ! Il était occupé à tailler des croupières aux Hessois ?

— Oui ; mais, après les avoir taillées, il arriva au petit galop avec les deux autres compagnies et se plaçant entre nous et l’ennemi avec cet air impérieux qu’il sait prendre quand il est animé, il nous remit en ligne en un clin d’œil. Ce fut alors, ajouta le lieutenant avec chaleur, que nous envoyâmes John Bull dans les broussailles. Ah ! ce fut une belle charge !

— Diable, s’écria Lawton avec dépit, quel spectacle j’ai perdu !

— Vous dormiez pendant tout ce temps dit Mason ironiquement.

— Oui, répondit le capitaine en soupirant, rien n’était visible pour le pauvre George Singleton ni pour moi. Mais, Tom, que dira la sœur de George à cette jolie fille à cheveux blonds qui est là-bas dans cette maison blanche ?

— Elle se pendra avec ses jarretières. J’ai pour mes officiers supérieurs le respect que je leur dois, mais je dis que deux anges semblables, c’est plus qu’il ne faut pour la part d’un seul homme, à moins que ce soit un Turc où un Indou.

— Sans doute, Tom, sans doute. Le major fait toujours des sermons de morale aux jeunes gens, mais au bout du compte c’est un malin gaillard. Remarquez-vous comme il aime les routes qui se croisent à l’autre bout de cette vallée ? Or, si je faisais faire halte à ma compagnie deux fois dans le même endroit, vous jureriez tous qu’il y a en l’air quelque cotillon.

— Vous êtes bien connu dans le corps, répliqua le lieutenant d’un ton sentencieux.

— Votre penchant à la raillerie est incurable, Tom, dit Lawton. Mais, ajouta-t-il en penchant le corps du côté vers lequel ses yeux se dirigeaient, comme pour mieux distinguer les objets dans l’obscurité, quel est l’animal qui traverse la vallée sur notre droite ?

— C’est un homme, répondit Mason après avoir regardé avec attention l’objet suspect.

— À en juger par son dos, c’est un dromadaire, dit le capitaine. Puis quittant tout à coup le grand chemin, il s’écria : — Harvey Birch ! qu’on le saisisse mort ou vif.

Mason et quelques-uns des dragons qui marchaient les premiers furent les seuls qui comprirent ces paroles ; mais le cri fut entendu sur toute la ligne. Une douzaine d’entre eux, ayant le lieutenant à leur tête, suivirent l’impétueux Lawton, et leur rapidité menaçait celui qu’ils poursuivaient de voir bientôt la fin de cette course.

Birch avait prudemment gardé sa position sur le haut du rocher où Henry Wharton l’avait vu en passant, jusqu’à ce que le crépuscule eût commencé à couvrir d’obscurité tout ce qui l’environnait. Du haut de son élévation, il avait vu tous les événements de la journée à mesure qu’ils étaient arrivés. Il avait attendu le cœur palpitant, le départ des troupes de Dunwoodie, et il avait, non sans peine, réprimé son impatience jusqu’au moment où la nuit mettrait ses mouvements à l’abri de tout danger. Il n’était encore pourtant qu’au quart du chemin qu’il avait à faire pour regagner sa demeure, quand son oreille attentive distingua le bruit de la marche d’une troupe de cavalerie qui approchait. Cependant, se fiant sur l’obscurité qui augmentait, il résolut de continuer sa route, et il se flatta qu’en se courbant et en marchant rapidement il ne serait pas aperçu. Le capitaine Lawton avait été trop occupé de la conversation que nous avons rapportée pour laisser errer ses yeux suivant leur usage, et le colporteur, averti par le son des voix qui s’éloignaient que l’ennemi qu’il redoutait le plus était passé, céda à son impatience et cessa de se courber, afin de pouvoir avancer plus vite. Dès l’instant que son corps s’éleva au-dessus de l’ombre du terrain, il fut découvert et la chasse commença.

Birch resta un instant immobile, son sang se glaçant dans ses veines quand il songeait au danger qui le menaçait ; ses jambes lui refusèrent leur service, si nécessaire en cette circonstance ; mais ce ne fut que pour un moment. Se déchargeant de sa balle qu’il abandonna à l’endroit où il se trouvait, et serrant par instinct le ceinturon qu’il portait, il se mit à fuir. Il savait qu’en gagnant la lisière du bois il se rendrait presque invisible, et il redoublait de vitesse quand plusieurs cavaliers passèrent à peu de distance de lui sur la gauche, et lui enlevèrent ce lieu de refuge. Il s’était jeté ventre à terre en les entendant arriver. Mais le moindre délai était trop dangereux pour qu’il restât longtemps dans cette position. Il se releva donc, et longeant toujours le bois, il courut dans la direction opposée à celle des dragons, qui s’exhortaient à avoir l’œil aux aguets.

Tous les dragons avaient pris part à la chasse, quoique l’ordre donné précipitamment par Lawton n’eût été entendu que de ceux qui étaient près de lui. Les autres ne savaient pas précisément ce qu’ils avaient à faire, et le cornette demandait encore de quoi il s’agissait, quand un homme à peu de distance en arrière franchit la route d’un seul bond. Au même instant, la voix de stentor du capitaine retentit dans la vallée, avec une force qui fit connaître la vérité à toute sa troupe :

— Harvey Birch ! Saisissez-le mort ou vif !

Cinquante coups de pistolet partirent en même temps, et les balles sifflèrent de tous côtés autour de la tête du malheureux colporteur. Le désespoir s’empara de lui, et il s’écria avec amertume :

— Être chassé comme une bête des forêts ! – Il lui sembla que la vie lui devenait à charge, et il était sur le point de se livrer lui-même à ses ennemis. La nature l’emporta pourtant. Il savait que s’il était pris on ne lui ferait pas même l’honneur de le mettre en jugement, mais que très-probablement il subirait le lendemain matin une mort ignominieuse, car il avait déjà été condamné, et il n’avait échappé à ce destin que par stratagème. Excité par ces réflexions et le bruit de la marche des cavaliers, il se remit à fuir devant eux. Un fragment de mur qui avait résisté aux ravages faits par la guerre aux clôtures voisines se trouva heureusement sur son chemin. À peine franchissait-il cette barrière, qu’une vingtaine de ses ennemis arriva du côté opposé. Les chevaux dans l’obscurité refusèrent de sauter, et Birch parvint au pied d’une montagne sur le haut de laquelle il devait être à l’abri de toute crainte de la cavalerie. Le cœur du colporteur battait vivement et renaissait à l’espérance, quand il entendit encore retentir à ses oreilles la voix de Lawton qui criait à ses soldats de lui faire place. Cet ordre fut promptement exécuté, et l’intrépide capitaine courant vers le mur au grand galop plongea ses éperons dans les flancs de son coursier, qui franchit cet obstacle avec la rapidité de l’éclair et sans aucun accident. Les cris de triomphe des dragons et le bruit de la marche du cheval qui avançait n’annoncèrent que trop clairement au colporteur que son danger était devenu imminent. Il était presque épuisé de fatigue, et son destin ne semblait plus douteux.

— Arrête, ou tu es mort, s’écria le capitaine avec un ton de détermination bien prononcée.

Harvey jeta un regard craintif en arrière, et à la clarté de la lune vit à quelques pas de lui l’homme qu’il craignait le plus dans le monde s’avancer le sabre levé. La frayeur, l’épuisement, le désespoir produisirent un tel effet sur lui qu’il tomba par terre sans mouvement. Le cheval de Lawton heurta contre son corps, et renversa sous lui son cavalier.

Birch se releva avec la promptitude de la pensée et s’empara du sabre de Lawton. La vengeance est une passion qui ne semble que trop naturelle à l’homme. Peu de gens n’ont pas éprouvé le plaisir séduisant de faire retomber une injure sur la tête de celui qui en paraît l’auteur, et cependant il en est quelques-uns qui savent combien il est plus doux de rendre le bien pour le mal. Tout ce qu’avait souffert le colporteur se retraça vivement à son esprit. Le démon prévalut en lui un instant, et Birch fit brandir en l’air l’arme fatale ; mais le moment d’après il la jeta près du capitaine qui reprenait ses sens, mais qui était encore hors d’état de se défendre, et prit la fuite vers la montagne protectrice.

— Aidez le capitaine à se relever, s’écria Mason arrivant avec une douzaine de dragons, et que quelques-uns de vous mettent pied à terre. Il faut gravir cette montagne ; le misérable y est caché !

— Arrêtez ! s’écria Lawton d’une voix de tonnerre en se relevant avec difficulté. Si quelqu’un de vous descend de cheval, il périra de ma main. Tom, mon brave garçon, aidez-moi à remonter sur Roanoke.

Le lieutenant étonné obéit en silence, tandis que les dragons, non moins surpris, restaient immobiles sur leur selle, comme s’ils eussent fait partie intégrante des animaux qu’ils montaient.

— Je crains que vous ne soyez blessé, dit Mason avec un ton de condoléance quand ils se furent remis en marche et en mordant le bout d’un cigare, faute de meilleur tabac.

— Très-possible, répondit le capitaine respirant et parlant avec quelque difficulté ; je voudrais que notre renoueur fût ici pour qu’il examinât l’état de mes côtes.

— Sitgreaves est resté près du capitaine Singleton, chez M. Wharton.

— En ce cas j’y ferai halte toute la nuit, Tom. Dans un temps comme celui-ci, les cérémonies sont superflues. D’ailleurs vous pouvez vous souvenir que le vieux M. Wharton a montré beaucoup d’égards pour le corps. Oh ! je ne puis passer devant la porte d’un si bon ami sans lui rendre une visite.

— Et je conduirai la troupe aux Quatre-Coins, car si nous nous arrêtons tous aux Sauterelles, nous y introduirons la famine.

— Ce que je suis très-loin de désirer, Mason. L’idée des excellents petits pains de cette aimable vieille fille offre à l’imagination une perspective agréable.

— Allons, allons, dit le lieutenant avec gaieté, vous ne mourrez pas de cette chute, puisque vous pensez à manger.

— Je mourrais certainement si je ne mangeais pas, répondit gravement le capitaine.

— Capitaine, dit un maréchal-des-logis en s’approchant de lui, nous voici en face de la maison de cet espion, de ce colporteur voulez-vous que nous y mettions le feu ?

— Non, s’écria Lawton en jurant, et d’un ton qui fit tressaillir le sergent. Êtes-vous un incendiaire ? Voudriez-vous brûler une maison de sang-froid ? Que quelqu’un en approche une étincelle, et il ne mourra que de ma main.

— Diable ! s’écria le cornette qui était moitié endormi sur son cheval, et que la voix de Lawton avait éveillé, il y a encore de la vie dans le capitaine malgré sa chute.

Lawton et Mason firent le reste de la route en silence, le dernier réfléchissant sur le changement merveilleux qu’une chute de cheval pouvait opérer. Ils arrivèrent enfin à la maison de M. Wharton. La troupe continua sa marche ; mais son capitaine et son lieutenant mirent pied à terre, et suivis par le domestique du premier, ils avancèrent à pas lents vers la maison.

Le colonel Wellmere s’était retiré de bonne heure dans son appartement pour y cacher sa mortification. M. Wharton était enfermé avec son fils ; et le docteur Sitgreaves prenait le thé avec les dames, après avoir fait mettre au lit un de ses malades et avoir vu l’autre jouir des douceurs d’un sommeil paisible. Quelques questions que lui avait faites miss Peyton l’avaient bientôt mis à son aise. Il connaissait toute sa famille en Virginie il ne pouvait même croire qu’il ne l’y eût jamais vue. Miss Peyton n’avait aucun doute à cet égard, car si elle eût vu une seule fois le docteur, elle n’aurait jamais oublié ses singularités. Cette circonstance dissipa cependant l’embarras de leur situation, et il s’ensuivit une sorte de conversation que les nièces se bornèrent à écouter, et dans laquelle la tante ne prit pas une très-grande part.

— Comme je l’ai dit à monsieur votre frère, dit le docteur, ce sont les vapeurs fétides d’un marécage voisin qui ont rendu son habitation de la plaine malsaine pour l’homme ; car les bestiaux…

— Bon Dieu ! qu’est-ce que cela ? s’écria miss Peyton pâlissant en entendant le bruit des coups de pistolet qu’on avait tirés sur Birch.

— Cela ressemble prodigieusement, répondit le docteur en buvant une tasse de thé avec le plus grand sang-froid, à un choc produit dans l’atmosphère par une explosion d’armes à feu. Je croirais que c’est la compagnie du capitaine Lawton qui revient, si je ne savais qu’il ne se sert jamais du pistolet, mais qu’il abuse terriblement du sabre.

— Divine Providence ! s’écria miss Peyton. Mais bien sûrement il ne voulait blesser personne.

— Blesser ! répéta Sitgreaves ; les coups du capitaine ne blessent personne, Madame, ils portent la mort, une mort inévitable, malgré tout ce que j’ai pu lui dire.

— Mais le capitaine Lawton est l’officier qui était ici ce matin, et bien certainement il est votre ami, dit Frances en voyant l’effroi peint sur le visage de sa tante.

— Sans doute, il est mon ami. C’est un brave homme, et il ne lui manque que de vouloir apprendre à manier le sabre scientifiquement, de manière à me laisser quelque chance de guérir les blessés. Il faut que chacun vive de son métier, Madame ; et que deviendra un chirurgien s’il trouve ses patients morts en arrivant pour les voir ?

Il discutait encore la probabilité ou l’improbabilité que les coups de feu qu’on avait entendus eussent été tirés par la troupe du capitaine Lawton, quand de grands coups frappés à la porte alarmèrent sérieusement les trois dames. Il se leva sur-le-champ, et prenant par instinct une petite scie qui avait été sa compagne fidèle toute la journée, dans la vaine attente qu’il trouverait quelque amputation à faire, il les pria de se tranquilliser, les assura qu’il les garantirait de tout danger ; et se rendit lui-même vers la porte.

— Le capitaine Lawton ! s’écria Sitgreaves en le voyant entrer dans le vestibule, marchant avec peine et appuyé sur le bras de son lieutenant.

— Ah ! mon cher renoueur, vous voilà ! dit le capitaine avec gaieté, j’en suis ravi, car je désire que vous examiniez ma carcasse, mais avant tout, envoyez au diable cette chienne de scie.

Mason expliqua en peu de mots au chirurgien la nature de l’accident arrivé au capitaine, et miss Peyton consentit de la manière la plus gracieuse à lui donner l’hospitalité. Tandis qu’on lui préparait une chambre, et que le docteur donnait certains ordres d’augure sinistre, le capitaine fut invité à entrer dans la salle à manger. La table était garnie de quelques mets plus substantiels que ceux qu’on sert ordinairement pour le repas du soir, et ils attirèrent les yeux des deux officiers. Miss Peyton, songeant que le déjeuner qu’elle leur avait servi dans la matinée avait été probablement leur seul repas de toute la journée, les invita à la terminer par un autre. Elle n’eut pas besoin de les presser ; au bout de quelques instants, ils étaient à table fort à leur aise, mais interrompus de temps en temps par une grimace qu’arrachaient au capitaine les douleurs qu’il éprouvait. Cependant il n’en perdit pas un coup de dent, et il finissait heureusement cette occupation importante quand le docteur rentra pour lui annoncer que la chambre qui lui était destinée était prête.

— Eh quoi ! capitaine, s’écria l’Esculape immobile de surprise, vous mangez ! Avez-vous donc envie de mourir ?

— Pas le moins du monde, répondit Lawton en se levant de table et en saluant les dames ; et c’est pourquoi je m’occupe à renouveler en moi les principes de la vie.

Sitgreaves murmura quelques mots de mécontentement et sortit de l’appartement avec le capitaine et son lieutenant.

Il y avait alors en Amérique dans toutes les maisons ce qu’on appelait la belle chambre, et la belle chambre des Sauterelles, grâce à l’influence invisible de Sara, avait été donnée au colonel Wellmere. La courte-pointe d’édredon qu’une nuit très-froide devait rendre extrêmement agréable à des membres froissés, couvrait le lit de l’officier anglais. Un vase d’argent, décoré des armes de la famille Wharton, contenait le breuvage qu’il devait prendre pendant la nuit, tandis que les deux capitaines américains n’avaient dans leur chambre que des vases de belle porcelaine. Sara ne s’avouait certainement pas la préférence qu’elle avait accordée à l’officier anglais, mais il est également certain que, sauf la douleur de ses meurtrissures, Lawton se serait fort peu inquiété du lit et des vases, pourvu que le breuvage fût à son goût, car il était habitué à se coucher tout habillé, et même de temps en temps à passer la nuit en selle. Après qu’il eut pris possession d’une petite chambre, où rien ne manquait d’ailleurs de ce qui pouvait la rendre commode, le docteur Sitgreaves lui demanda où était le siège du mal dont il se plaignait, et il commençait déjà à lui passer la main sur le corps, quand le capitaine s’écria d’un ton d’impatience :

— Pour l’amour du ciel, Sitgreaves, jetez de côté cette maudite scie ! La vue m’en glace le sang dans les veines.

— Capitaine Lawton, répondit le docteur, il est inconcevable qu’un homme qui a exposé sa vie et ses membres dans tant de combats, soit effrayé de la vue d’un instrument si utile.

— Le ciel me préserve de faire l’épreuve de son utilité ! répliqua Lawton en frémissant.

— Sûrement vous ne fermeriez pas les yeux aux lumières de la science, reprit l’opérateur incorrigible ; vous ne refuseriez pas le secours du chirurgien parce que cette scie pourrait devenir nécessaire ?

— Je le refuserais.

— Vous le refuseriez ?

— Oui. Vous ne me dépècerez jamais comme un quartier de bœuf, tant que j’aurai la force de me défendre. Mais voyons ; le sommeil me gagne ; quelqu’une de mes côtes est-elle brisée ?

— Non.

— Tous mes os sont-ils en bon état ?

— Oui.

— Mason, avancez-moi cette bouteille. Et ayant bu un grand verre de vin, il tourna le dos à ses deux compagnons d’un air fort délibéré, en leur criant d’un ton de bonne humeur : — Bonsoir, Mason ! bonne nuit, Galien.

Le capitaine Lawton avait un profond respect pour les connaissances chirurgicales du docteur Sitgreaves ; mais il était d’un scepticisme complet à l’égard des remèdes médicinaux dont l’effet doit opérer intérieurement. Il disait souvent qu’un homme qui avait l’estomac plein, le cœur ferme et la conscience nette, devait braver le monde et toutes ses vicissitudes. La nature lui avait accordé la fermeté du cœur ; et quant aux deux autres points qui lui paraissaient nécessaires pour compléter la prospérité humaine, la vérité veut que nous ajoutions qu’il tâchait aussi de n’avoir pas de reproche à se faire. Une de ses maximes favorites était que les dernières parties du corps humain que la mort attaquait étaient d’abord la mâchoire et enfin les yeux ; d’où il concluait que la diète était contre nature, et que les yeux devaient veiller à ce qu’il n’entrât dans le sanctuaire de la bouche que ce qui pouvait lui être agréable.

Le chirurgien, qui connaissait parfaitement les opinions du capitaine, jeta sur lui un regard de commisération, tandis que Lawton lui tournait le dos très-cavalièrement ainsi qu’à Mason. Il replaça dans sa boîte officinale quelques fioles qu’il en avait tirées, fit brandir sa scie sur sa tête avec un air de triomphe, et, sans daigner dire un seul mot au capitaine, alla faire une visite à l’officier installé dans la belle chambre. Mason s’apprêtait à souhaiter le bonsoir à son capitaine, mais s’apercevant à sa respiration qu’il était déjà endormi, il se hâta d’aller prendre congé des dames, remonta à cheval et partit au galop pour rejoindre sa troupe.