L’Espion (Cooper)/Chapitre 17

Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 199-205).


CHAPITRE XVII.


Il y a des gens dont les traits variables expriment toutes les passions innocentes du cœur ; sur le front desquels l’Amour, l’Espérance et la Pitié au cœur tendre se réfléchissent comme sur la surface d’un miroir ; mais la froide expérience peut voiler ces teintes sous un coloris apprêté pour faire réussir les vils projets d’une astuce maligne.
Duo.


L’officier à qui Dunwoodie avait confié le soin de garder le prisonnier se débarrassa de cette charge en faveur du sergent de garde. Le présent du capitaine Wharton n’avait pas été perdu pour le jeune lieutenant ; il lui semblait que tous les objets qu’il avait sous les yeux étaient saisis d’une envie de danser inexplicable, et il se sentait hors d’état de résister à la nature qui lui prescrivait le repos. Après avoir recommandé au sous-officier de veiller sur le prisonnier avec la plus grande exactitude, il s’enveloppa dans son manteau, s’étendit sur un banc devant le feu, et ne tarda pas à jouir du sommeil dont il avait besoin. Un hangar grossièrement construit s’étendait sur toute la longueur du derrière des bâtiments, et à l’une des extrémités on avait pratiqué une petite chambre qui servait principalement de dépôt pour les outils du labourage. Le désordre du temps en avait fait disparaître tous les objets qui pouvaient avoir quelque valeur, et lorsque Betty Flanagan s’était installée dans la maison, elle avait choisi ce réduit pour en faire sa chambre à coucher et le magasin de toutes ses richesses. Les bagages et le superflu des armes avaient aussi été placés sous ce hangar, et un factionnaire veillait nuit et jour à la sûreté de ces trésors réunis. Une autre sentinelle, chargée de veiller sur les chevaux, pouvait aussi voir l’extérieur de cet édifice grossier ; et comme il ne se trouvait dans la chambre dont nous avons parlé qu’une seule porte et aucune fenêtre, le sergent prudent crut qu’il n’était pas de meilleur local pour y déposer son prisonnier jusqu’au moment de l’exécution.

Plusieurs autres raisons avaient décidé le sergent Hollister à cette résolution. La première était l’absence de Betty Flanagan, étendue devant le feu de la cuisine, rêvant que le corps attaquait un détachement ennemi, et prenant la musique nasale qu’elle produisait elle-même pour les trompettes virginiennes qui sonnaient la charge. Un autre motif était puisé dans les opinions particulières du vétéran sur la vie et la mort, opinions qui lui avaient valu dans tout le corps une réputation de piété exemplaire et de sainteté de vie. Hollister avait plus de cinquante ans, et il y en avait près de trente qu’il avait embrassé la profession des armes. La mort, après s’être montrée à ses yeux si souvent et sous tant de formes, avait produit sur lui un effet tout différent de celui qui est fréquemment la conséquence de semblables scènes. Il était devenu non-seulement le soldat le plus brave de tout le corps, mais le plus digne de confiance ; et le capitaine Lawton l’avait récompensé de sa bonne conduite en le choisissant pour son sergent d’ordonnance.

Il précéda Birch en silence vers la chambre qu’il lui destinait pour prison. En ouvrant la porte d’une main, tandis qu’il tenait une lanterne de l’autre, il éclaira le colporteur qui y entrait. S’étant assis sur un baril qui contenait le breuvage favori de la vivandière, il fit signe à Birch de se placer sur un autre, et mit sa lanterne par terre. Regardant alors gravement son prisonnier, il lui dit :

— Vous avez l’air d’être disposé à faire face à la mort en homme, et je vous ai amené en un lieu où vous pourrez vous livrer aux réflexions convenables, tranquillement et sans être troublé.

— Grand Dieu ! dit Birch en jetant les yeux sur les murs de son cachot, quel lieu pour se préparer à entrer dans l’éternité !

— Quant à cela, reprit Hollister, peu importe en quelle place on se dispose à passer la dernière revue, pourvu qu’on se mette en état de ne pas avoir à craindre la justice sévère de l’officier commandant. J’ai ici un livre dont je ne manque jamais de lire quelques chapitres quand nous sommes à la veille d’avoir un engagement : j’y puise du courage dans le moment du besoin.

À ces mots il tira de sa poche une petite Bible, et la présenta à son prisonnier ; Birch la reçut avec un respect habituel en lui ; mais ses yeux égarés et son air de distraction firent croire an sergent que la crainte de la mort était le seul objet qui l’occupât, et il crut devoir tâcher de le rappeler à des sentiments religieux.

— S’il y a quelque chose qui vous pèse sur la conscience, voici le moment d’y songer. Si vous avez commis quelques fautes, et qu’il soit possible de les réparer, je vous promets sur la parole d’un honnête dragon de vous aider à le faire si j’en suis capable.

— Qui peut se flatter d’avoir vécu sans commettre de fautes ? dit Harvey en jetant un coup d’œil distrait sur son gardien.

— C’est la vérité. L’homme est naturellement faible ; il fait quelquefois ce qu’il voudrait ensuite n’avoir pas fait. Mais au bout du compte on n’aime pas à mourir avec une conscience trop chargée.

Harvey, pendant ce temps, avait bien examiné le local dans lequel il devait passer la nuit, et il ne vit aucun moyen de s’échapper. Mais l’espérance est le dernier sentiment qui meure dans le cœur de l’homme ; il donna alors toute son attention au sergent qui lui parlait. Fixant sur lui un regard si perçant qu’Hollister en baissa les yeux : — On m’a appris, lui répondit-il, à déposer le fardeau de mes fautes aux pieds de mon Sauveur.

— C’est assez bien, mais il faut aussi rendre justice à qui de droit si cela se peut. Il s’est passé bien des choses dans ce pays depuis la guerre ; bien des gens ont été dépouillés de ce qui leur appartenait légitimement. Moi-même j’ai quelquefois des scrupules sur ce que je me suis approprié dans des occasions où le pillage nous était permis.

— Ces mains, dit Birch en étendant ses doigts maigres avec une sorte d’orgueil, ont consacré bien des années au travail, mais elles n’ont jamais donné un instant au pillage.

— C’est encore bien, et ce doit être pour vous une grande consolation. Il y a trois péchés principaux, et celui qui a la conscience nette à cet égard peut espérer, avec la grâce du ciel, d’être un jour passé en revue avec les saints du ciel : ce sont le vol, le meurtre et la désertion.

— Grâce au ciel ! dit Birch avec fureur, je n’ai jamais ôté la vie à un de mes semblables.

— Oh ! tuer un homme en bataille rangée, ce n’est pas un péché ; ce n’est que faire son devoir, répliqua Hollister qui sur le champ de bataille était un imitateur zélé de son capitaine ; et si la cause de la guerre est injuste, la faute, comme vous devez le savoir, retombe sur la nation, et un homme reçoit sa punition ici-bas avec le reste du peuple. Mais le meurtre commis de sang-froid est le plus grand crime aux yeux de Dieu après la désertion.

— Je n’ai jamais servi, et par conséquent je n’ai pu déserter, dit le colporteur, appuyant sa tête sur une main, dans une attitude mélancolique.

— Mais on peut déserter sans abandonner ses drapeaux, quoique cette désertion soit sans contredit la plus criminelle de toutes. Par exemple, on peut… déserter la cause de son pays à l’heure du besoin, ajouta-t-il en hésitant, mais en appuyant sur ces derniers mots.

Harvey appuya la tête sur ses deux mains, et tout son corps trembla d’émotion. Le sergent le considéra à son tour avec attention. Il avait une antipathie naturelle pour un homme qu’il regardait comme traître à son pays ; mais le zèle religieux l’emporta.

— Et cependant, ajouta-t-il d’un ton plus doux, c’est un crime dont le repentir peut obtenir le pardon. Qu’importe la manière dont un homme meurt et l’époque de sa mort, pourvu qu’il meure en homme et en chrétien ? Passez quelque temps en prières, et tâchez ensuite de prendre quelque repos, afin de pouvoir montrer l’un et l’autre. Ne vous flattez pas d’obtenir votre grâce, car le colonel Singleton a donné des ordres formels pour que la sentence rendue contre vous fût exécutée à l’instant où vous seriez pris. Je vous le répète, ne vous flattez pas, rien ne peut vous sauver.

— Je le sais, s’écria Birch ; mais il est trop tard. J’ai anéanti mon unique sauvegarde.

— Quelle sauvegarde ?

— Rien, répondit le colporteur reprenant sa manière naturelle, et baissant la tête pour éviter les regards perçants de son compagnon : mais du moins il rendra justice à ma mémoire.

— Qui, Il ?

— Personne, dit Harvey paraissant évidemment ne pas vouloir en dire davantage.

— Rien, et personne. Cela ne vous sera pas d’une grande utilité, dit le sergent en se levant pour s’en aller : allons, tâchez de vous tranquilliser ; je viendrai vous revoir quand il fera jour. Je voudrais de toute mon âme pouvoir vous être utile. Je n’aime pas à voir pendre un homme comme un chien.

— Eh bien ! vous pouvez m’épargner cette mort ignominieuse, s’écria Birch en se levant avec vivacité et en saisissant le bras du sergent. Oh ! que ne vous donnerais-je pas pour vous en récompenser !

— Et comment cela ? demanda Hollister d’un air surpris.

— Voyez, dit le colporteur en lui montrant plusieurs guinées, ceci n’est rien auprès de ce que je vous donnerai si vous voulez favoriser mon évasion.

— Quand vous seriez l’homme dont on voit l’image sur ces pièces d’or, vous ne pourriez me déterminer à commettre un pareil crime, répondit le dragon en jetant les guinées par terre avec mépris. Allez, allez, pauvre misérable, faites votre paix avec Dieu, car ce n’est qu’à lui que vous pouvez avoir recours à présent.

Le sergent reprit sa lanterne avec une sorte d’indignation, et laissa le colporteur libre de méditer tristement sur sa fin prochaine. Birch se laissa tomber de désespoir sur le grabat de Betty, tandis que le sergent donnait au factionnaire l’ordre de le garder avec soin, et il termina ses injonctions en lui disant :

— Ne laissez approcher personne de votre prisonnier, et songez que s’il s’échappe votre vie en répond.

— Mais ma consigne est de laisser entrer et sortir Betty Flanagan quand bon lui semble, répondit le factionnaire.

— À la bonne heure, répliqua Hollister ; mais ayez soin que ce rusé colporteur n’en sorte pas caché dans les plis de ses jupons. Et se mettant en marche, il alla donner des instructions semblables aux autres sentinelles qui étaient de garde près de cet endroit.

Pendant quelque temps après le départ du sergent, le silence régna dans la prison solitaire du colporteur ; enfin le dragon qui veillait à sa porte y entendit le bruit d’une respiration forte qui se changea bientôt en ronflements très-sonores, et il continua à faire sa faction en réfléchissant sur l’indifférence que devait avoir pour la vie un homme qui dormait à la veille d’être pendu. Au surplus le nom d’Harvey Birch était depuis trop longtemps en horreur à tout le corps pour qu’il s’élevât dans le sein du dragon quelque sentiment de commisération, et il ne s’y trouvait peut-être pas un autre individu qui lui eût parlé avec autant de bonté qu’Hollister, et qui n’eut imité la conduite du vétéran en refusant les offres les plus séduisantes, quoique probablement par des motifs moins méritoires. Le soldat qui le gardait éprouvait même un sentiment secret de dépit en entendant son prisonnier jouir d’un sommeil dont il était privé lui-même, et faire preuve ainsi de tant d’indifférence pour le châtiment le plus sévère que les lois de la guerre pouvaient infliger aux traîtres. Plus d’une fois il fut tenté de troubler ce repos extraordinaire du colporteur en l’accablant de reproches et d’injures ; mais la discipline à laquelle il était soumis et une honte involontaire de sa brutalité le retinrent dans les bornes de la modération.

La vivandière interrompit ces réflexions. Elle arriva par une porte communiquant à la cuisine, eu proférant des malédictions contre les domestiques des officiers, qui, par leurs espiègleries, avaient troublé le sommeil qu’elle goûtait près du feu. Le factionnaire comprit assez ses imprécations pour savoir ce dont il s’agissait, mais tous ses efforts pour entrer en conversation avec cette femme courroucée furent inutiles, et il la laissa entrer dans sa chambre sans lui expliquer qu’elle était déjà occupée. Elle tomba lourdement sur son lit ; mais bientôt, après un moment de silence, le factionnaire entendit de nouveau la respiration bruyante du colporteur. On vint en ce moment relever la garde, et le factionnaire, toujours excessivement piqué de l’indifférence de son prisonnier, après avoir transmis sa consigne au dragon qui allait le remplacer, lui dit, en retournant au corps-de-garde :

— Tu peux te réchauffer les pieds en dansant, John. L’espion a accordé son violon ; ne l’entends-tu pas ? et avant qu’il soit longtemps Betty fera un duo avec lui.

Le caporal et les dragons qui l’accompagnaient répondirent à cette plaisanterie par de grands éclats de rire, et ils partirent pour continuer leur ronde. Quelques instants après la porte de la chambre s’ouvrit, et Betty en sortant reprit le chemin de la cuisine.

— Halte là ! s’écria le factionnaire en la retenant par la robe ; êtes-vous bien sûre que l’espion n’est pas caché dans vos poches ?

— Est-ce que vous ne l’entendez pas ronfler dans ma chambre, canaille que vous êtes ? s’écria Betty tremblant de rage. Et c’est ainsi que vous traitez une femme honnête ? Faire coucher un homme dans ma chambre, chien de vaurien !

— Bah ! bah ! dit le dragon ; le grand malheur ! un homme qui sera pendu demain matin ! Vous entendez qu’il dort déjà mais demain il commencera un plus long somme.

— À bas les mains, drôle s’écria la vivandière, abandonnant une petite bouteille que le dragon avait réussi à lui arracher. Je vais aller trouver le capitaine Jack, et je saurai si c’est par son ordre qu’on a mis un gibier de potence d’espion dans ma chambre, dans le lit d’une veuve, brigand que vous êtes !

— Silence ! vieille Jézabel, cria le factionnaire en retirant de sa bouche le gouleau de la bouteille pour reprendre haleine, ou vous éveillerez le prisonnier. Voudriez-vous troubler le dernier sommeil d’un homme ?

— J’éveillerai le capitaine Jack, scélérat de réprouvé, et je l’amènerai ici pour me rendre justice. Il vous punira tous pour avoir insulté une veuve décente, chien de maraudeur !

À ces mots, dont le dragon ne fit que rire, Betty fit le tour du bâtiment, et se dirigea vers le quartier de son favori, le capitaine Lawton, pour invoquer sa justice. Cependant, ni l’officier ni la vivandière ne reparurent de toute la nuit, chacun d’eux étant différemment occupé, et il n’arriva aucun incident capable de troubler le repos du colporteur qui, à la grande surprise de la sentinelle, prouvait, en continuant de ronfler, que l’idée de la potence n’avait pas le pouvoir d’interrompre son sommeil.