L’Espion (Cooper)/Chapitre 16

Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 187-199).


CHAPITRE XVI.


Laissez-moi caresser le flacon. Un soldat est un homme ; la vie n’est qu’un instant ; n’empêchez donc pas un soldat de boire. — Yago.


La position occupée par le corps des dragons était, comme nous l’avons déjà dit, une halte favorite de leur commandant. Un groupe de cinq ou six chaumières, en fort mauvais état, formait ce qu’on appelait le village des Quatre-Coins, qui devait son nom aux deux routes qui le coupaient à angles droits. Au-dessus de la porte du plus considérable et du moins dilapidé de ces édifices, on voyait attaché à un poteau, ressemblant à une potence, une enseigne, sur laquelle on lisait en grosses lettres : Bon logis à pied et à cheval ; et quelques beaux esprits faisant partie du corps des dragons de Virginie avaient écrit par-dessous avec de la craie rouge : Hôtel de Betty Flanagan.

La matrone à qui l’on faisait tant d’honneur était vivandière, blanchisseuse, et, pour nous servir de l’expression de Katy Haynes, docteur femelle du corps. Elle était veuve d’un soldat qui avait été tué au service, et qui, né comme elle dans une des Antilles, était venu chercher fortune dans les colonies. Elle suivait constamment le corps de Dunwoodie qui était rarement stationnaire plus de deux jours dans le même endroit, mais elle l’accompagnait dans une petite charrette chargée d’objets propres à rendre sa présence agréable. Elle arrivait toujours la première à l’endroit où l’on devait camper, et avait soin d’y choisir un local favorable à ses opérations. Sa célérité en pareil cas était presque surnaturelle. Tantôt sa charrette lui servait de boutique, tantôt les soldats lui construisaient un abri avec les matériaux qu’ils trouvaient sous la main. En cette occasion elle s’était emparée d’un bâtiment abandonné. Ayant remplacé les carreaux de vitre qui manquaient par une partie du linge sale qu’elle avait à blanchir, elle avait réussi à écarter la rigueur du froid qui commençait à être sévère, et à se former ce qu’on appelait un logement élégant. Les soldats étaient placés dans les granges du village, et les officiers s’étaient réunis à l’Hôtel Flanagan, qu’ils appelaient en plaisantant le quartier-général.

Il n’existait pas un seul cavalier dans tout le corps que Betty ne connût, et dont elle ne sût le nom de baptême, le nom de famille et le nom de guerre, et quoiqu’elle parût insupportable à tous ceux à qui l’habitude n’avait pas rendu ses vertus familières, elle était la favorite déclarée de tout le corps. Ses défauts étaient un penchant irrésistible pour la boisson, une malpropreté sans égale et une licence sans bornes dans ses expressions ; mais ils étaient rachetés par quelques bonnes qualités ; un amour ardent pour sa patrie adoptive, un excellent cœur et des principes d’honnêteté à sa façon dans son trafic avec les soldats. Elle avait, en outre, le mérite d’avoir inventé ce breuvage si connu aujourd’hui de tous ceux qui voyagent pendant l’hiver entre les capitales commerciales et politiques de ce grand pays, et auquel on a donné le nom de cock-tail. L’éducation et les circonstances avaient concouru à mettre Élisabeth Flanagan en état de faire un si grand pas dans la composition des liqueurs : car dès son enfance elle avait fait connaissance avec ce qui était le principal ingrédient de celle-ci, et ses pratiques de Virginie lui avaient appris à rendre justice à la saveur de la menthe, depuis un humble julep jusqu’à la boisson plus parfaite dont il s’agit. Telle était Betty Flanagan, qui en dépit d’un vent glacial du nord, montra son visage rubicond à la porte de son hôtel pour recevoir son favori, le capitaine Lawton, arrivant avec le docteur Sitgreaves.

— Par toutes mes espérances d’avancement, Betty, s’écria-t-il, je suis ravi de vous voir ! Cette maudite bise venant du Canada m’a glacé jusqu’à la moelle des os ; mais la vue de votre rouge trogne me réchauffe comme une bûche de Noël.

— Je sais bien, capitaine Jack, dit la vivandière en tenant la bride de son cheval, que vous avez toujours le gosier plein de compliments ; mais dépêchez-vous d’entrer, les haies ne sont pas si solides dans ce canton que dans les montagnes, et vous trouverez dans la maison de quoi vous réchauffer le corps et l’âme.

— Ainsi vous avez mis les haies à contribution pour faire du feu, dit le capitaine ; cela peut être utile pour le corps ; mais quant au surplus, je viens de caresser une bouteille de cristal taillé, placée sur un plateau d’argent, et je crois que d’ici à un mois votre whiskey ne me tentera point.

— Si c’est à l’or et à l’argent que vous pensez, je n’en ai guère, quoique je ne sois pas tout à fait sans papier des États ; mais, dit Betty avec un coup d’œil expressif, ce que j’ai à vous offrir mériterait d’être servi dans des vases de diamant.

— Que veut-elle dire, Archibald ? demanda vivement Lawton au docteur. La pie borgne semble vouloir nous donner à entendre plus qu’elle n’en dit.

— C’est sans doute une aberration des facultés de la raison, occasionnée par l’usage trop fréquent des liqueurs fortes, répondit le docteur en passant lentement la jambe gauche par-dessus sa selle pour descendre du côté droit.

— Bien, mon bijou de docteur, dit Betty en faisant un signe d’intelligence au capitaine ; je vous attendais de ce côté, quoique tous les dragons descendent de l’autre. Mais j’ai eu bien soin de vos blessés en votre absence, je les nourris comme des rois.

— Stupidité barbare ! s’écria le docteur, donner de la nourriture à des gens dévorés par une fièvre brûlante ! femme, vous mettriez en défaut Hippocrate lui-même.

— Voilà bien du bruit pour quelques goutes de whiskey, répliqua Betty sans se déconcerter. Je ne leur en ai donné qu’un galon, et ils sont au moins une vingtaine. C’était pour les faire dormir, en guise de suppuratif, comme vous dites.

Lawton et le docteur entrèrent dans l’Hôtel Flanagan, et les premiers objets qu’ils aperçurent leur expliquèrent le sens caché des agréables promesses de la vivandière. Une longue table, formée par des planches arrachées d’une cloison occupait le milieu du plus grand appartement de la maison, et l’on y voyait étalé le peu de vaisselle de faïence que possédait la maîtresse du logis. Un fumet agréable sortait d’une pièce voisine servant de cuisine ; mais ce qui attirait surtout l’attention, c’était une dame-jeanne de belles dimensions que Betty avait placée avec ostentation sur un escabeau au milieu de la table, comme étant l’objet qui méritait de fixer les regards. Lawton apprit bientôt que la liqueur qui s’y trouvait était le véritable jus de la grappe, et que c’était une offrande envoyée des Sauterelles au major Dunwoodie, par son ami Wharton, capitaine de l’armée royale.

— Et c’est un présent vraiment royal, ajouta le sous-officier qui lui donnait ces détails. Le major nous régale en l’honneur de la victoire que nous avons remportée, et vous voyez que, comme de raison, c’est l’ennemi qui en fait les principaux frais. Mille dieux ! s’écria-t-il en se frappant l’estomac, quand nous aurons là quelques cartouches de cette munition, je crois que nous serions en état d’aller enlever sir Henry dans son quartier-général.

Lawton ne fut nullement fâché de trouver l’occasion de finir la journée aussi agréablement qu’il l’avait commencée. Il fut bientôt entouré de ses camarades, avec lesquels il entra en conversation, tandis que le docteur faisait sa ronde pour visiter les blessés. Le feu qui brûlait dans une immense cheminée était si brillant, et jetait une flamme si vive qu’on n’avait pas eu besoin d’allumer de chandelles. Les militaires rassemblés dans cette salle étaient, pour la plupart, des jeunes gens, tous d’une bravoure éprouvée, au nombre de douze ou quinze, et leurs manières ainsi que leurs discours offraient un singulier mélange du savoir-vivre d’une ville et de la rudesse d’un camp. Leur costume était propre quoique simple, et le sujet intarissable de leur conversation était les qualités et les exploits de leurs chevaux. Les uns cherchaient à dormir, étendus sur des bancs placés le long des murs ; d’autres se promenaient dans les appartements ; plusieurs discutaient vivement des questions relatives à leur profession. De temps en temps la porte de la cuisine s’ouvrait, on entendait le bruit de la friture qui criait dans la poêle, et un nuage de vapeurs odoriférantes se répandait dans le salon. Alors toutes les conversations étaient interrompues, tous les regards se dirigeaient vers le sanctuaire, et les dormeurs même entrouvraient les yeux pour reconnaître l’état des préparatifs.

Dunwoodie, assis au coin du feu, semblait se livrer à ses réflexions, et aucun de ses officiers n’osait chercher à l’en distraire. Dès que Sitgreaves était entré, il lui avait fait un grand nombre de questions sur l’état de la santé du capitaine Singleton. Pendant ce temps, un silence respectueux avait régné dans toute la salle ; mais dès qu’il eut été reprendre la place qu’il occupait auparavant, on vit renaître le ton d’aisance et de liberté qui avait régné jusqu’alors.

L’arrangement de la table ne donna pas grand embarras à mistress Flanagan, et César aurait été étrangement scandalisé, s’il avait vu des mets ayant une ressemblance frappante les uns aux autres, servis sans cérémonie devant tant de personnages de considération. Cependant en prenant place à table, chacun eut soin de ne se mettre qu’au rang auquel son grade lui donnait droit ; car malgré la liberté qui régnait dans un festin de réjouissance, les règles de l’étiquette militaire étaient toujours observées avec un respect presque religieux.

La plupart des convives avaient jeûné trop longtemps pour être bien difficiles ; mais il n’en était pas de même du capitaine Lawton. Les mets préparés par les mains de Betty lui causèrent un dégoût invincible ; il ne put s’empêcher de faire une remarque en passant sur la rouille qui rongeait les couteaux et sur la poussière qui couvrait les assiettes. Le bon caractère de Betty et l’affection naturelle qu’elle portait au coupable lui firent pourtant supporter quelque temps cette mortification en silence. Mais enfin Lawton, en bâillant, se hasarda de prendre une tranche d’une viande noirâtre qui était placée devant lui, et après en avoir fait tourner un morceau dans sa bouche pendant une minute ou deux en faisant de vains efforts pour le broyer, il s’écria avec un ton d’humeur :

— Mistress Flanagan, quel nom portait pendant sa vie l’animal dont voici les tristes restes ?

— Hélas ! capitaine, c’était ma pauvre vache ! répondit la vivandière avec une émotion causée partie par le mécontentement des plaintes de son favori, partie par le chagrin d’avoir perdu cet animal utile.

— Quoi ! la vieille Jenny ! s’écria le capitaine d’une voix de tonnerre, s’arrêtant à l’instant où il s’apprêtait à avaler comme une pilule le morceau qu’il désespérait de pouvoir diviser.

— Du diable ! s’écria un autre officier en laissant tomber son couteau et sa fourchette, celle qui a fait la campagne avec nous dans le Jersey.

— Elle-même, répondit la maîtresse de l’hôtel avec un air lamentable. Hélas ! Messieurs, il est bien dur d’avoir à manger une si vieille amie !

Très-dur, répéta Lawton. Et voilà où elle en est venue ! ajouta-t-il en dirigeant vers le plat la pointe de son couteau.

— J’en ai vendu deux quartiers aux soldats de votre compagnie, capitaine, ajouta Betty ; mais du diable si je leur ai dit que c’était leur vieille amie ; j’aurais eu peur de leur ôter l’appétit.

— Mille diables, s’écria le capitaine avec une colère affectée, que ferai-je de mes dragons si vous les habituez à une nourriture si friande ? Ils auront peur d’un Anglais comme un esclave nègre craint son inspecteur.

— Eh bien ! dit le lieutenant Mason en laissant tomber son couteau et sa fourchette avec une sorte de désespoir, ma mâchoire a plus de sensibilité que le cœur de bien des gens. Elle se refuse absolument à broyer les restes d’une si ancienne connaissance.

— Essayez une goutte du présent, dit Betty en emplissant une tasse du vin contenu dans la dame-jeanne et en la buvant, comme si elle eût été chargée de s’acquitter des fonctions de dégustateur. Sur ma foi, dit-elle ensuite, ce n’est pas grand-chose après tout ; ça n’a pas plus d’âme que de la petite bière.

La glace étant rompue, on présenta un verre du même vin au major Dunwoodie, qui le but en saluant son compagnon au milieu d’un profond silence. On observa ensuite tout le cérémonial d’usage pour porter des toasts politiques. Cependant le vin produisit son effet ordinaire, et avant que la seconde sentinelle en faction à la porte eût été relevée, personne ne songeait plus ni au dîner qui avait précédé ni aux soucis qu’il pouvait avoir. Le docteur Sitgreaves n’était pas revenu à temps pour goûter des mets préparés aux dépens de la pauvre Jenny, mais il n’était pas trop tard pour qu’il eût sa part du présent du capitaine Wharton.

— Une chanson, capitaine Lawton ! une chanson, s’écrièrent en même temps deux ou trois officiers remarquant que leur camarade ne paraissait pas en humeur aussi joyeuse que de coutume ; silence ! le capitaine Lawton va chanter.

— Messieurs, dit le capitaine animé par les rasades qu’il avait bues quoique sa tête fût ferme comme un roc, je ne suis nullement un rossignol ; mais puisque vous le désirez, je chanterai bien volontiers.

— Jack ! s’écria Sitgreaves en se balançant sur sa chaise, chantez l’air que je vous ai appris, et… attendez, j’ai dans ma poche une copie des paroles.

— Ne vous donnez pas la peine de la chercher, mon cher docteur, dit le capitaine en remplissant son verre avec beaucoup de sang-froid : je ne pourrais jamais faire un tour de conversion autour des noms barbares qui s’y trouvent. Messieurs, je vais vous donner un humble échantillon de mon savoir-faire.

— Silence, Messieurs ! écoutez le capitaine Lawton ! s’écrièrent à la fois cinq ou six voix. Et le dragon d’une voix belle et sonore chanta les couplets suivants sur un air à boire bien connu, la plupart de ses camarades en répétant le refrain avec une ardeur qui faisait trembler l’édifice délabré :


« Passez la bouteille, joyeux camarades, et vivons tandis que nous le pouvons. Le jour de demain peut amener la fin de vos plaisirs, car la vie de l’homme est courte, et celui qui combat l’ennemi avec bravoure peut voir s’accélérer la fin du bail de sa vie.

« Vieille mère Flanagan, viens remplir nos verres ; car tu peux les remplir comme nous pouvons les vider, bonne Betty Flanagan.

« Si l’amour de la vie s’est emparé de votre cœur, si l’amour de vos aises occupe votre corps, quittez le chemin de l’honneur, et goûtez un repos paisible, en portant le nom de lâche ; car tôt ou tard nous connaissons le danger, nous qui nous tenons fermes sur la selle.

« Vielle mère Flanagan, etc.

« Quand des ennemis étrangers envahissent notre pays, et que nos femmes et nos maîtresses nous appellent à les défendre, nous soutiendrons bravement la cause de la liberté, ou nous succomberons aussi bravement. Nous vivrons maîtres du beau pays que le ciel nous a donné, ou nous irons vivre dans le ciel.

« Vieille mère Flanagan, etc. »


Chaque fois qu’on chantait le refrain, Betty ne manquait pas de s’avancer et d’obéir littéralement à l’injonction qu’il contenait, à la grande satisfaction de tous les chanteurs, et peut-être aussi à la sienne. L’hôtesse se servait d’un breuvage mieux assorti à un palais qu’elle avait accoutumé aux liqueurs fortes, et par ce moyen elle avait marché assez facilement d’un pas égal vers la gaieté un peu bruyante à laquelle étaient arrivés la plupart des convives. Tous couvrirent d’applaudissements prolongés la chanson du capitaine, à l’exception pourtant du chirurgien qui s’était levé pendant le premier chorus et qui se promenait en long et en large dans un transport d’indignation classique. Les bravo ! bravissimo ! étouffèrent quelque temps tout autre bruit ; mais dès que le tumulte commença à cesser, le docteur se tourna vers le chanteur et lui dit avec chaleur :

— Capitaine Lawton, je suis surpris qu’un homme bien né, un brave officier, ne puisse dans ce temps d’épreuve trouver pour sa muse un sujet plus convenable que d’indignes invocations à une coureuse de corps-de-gardes, à cette Betty Flanagan. Il me semble que la déesse de la liberté pourrait fournir des inspirations plus nobles, et l’oppression de notre patrie un thème plus heureux.

— Sur ma foi ! s’écria l’hôtesse en s’avançant vers lui les poings appuyés sur les côtes, et qui est-ce qui m’insulte ? Est-ce vous, Maître-Emplâtre, Maître-Seringue, Maître…

— Paix dit Dunwoodie d’une voix qui ne s’élevait guère au-dessus de son ton ordinaire, mais qui fut suivie par un silence semblable à celui de la mort. Femme, sortez de cette chambre ; docteur Sitgreaves, reprenez votre place à table, et ne troublez pas le cours de nos plaisirs.

— Soit ! soit ! dit le chirurgien en se redressant avec une dignité calme. Je me flatte, major Dunwoodie, que je connais un peu les règles du décorum et que je n’ignore pas tout à fait ce qu’on peut se permettre dans une réunion d’amis.

Betty fit une prompte retraite, quoique non en ligne directe, dans les domaines de sa cuisine, n’étant pas habituée à répliquer à un ordre de l’officier commandant.

— Le major Dunwoodie nous fera-t-il l’honneur de chanter une chanson sentimentale ? dit Lawton en saluant son chef avec la politesse d’un homme bien né et avec cet air de sang-froid qu’il savait si bien prendre.

Dunwoodie hésita un instant, et chanta ensuite avec une exécution parfaite les couplets suivants :


« Les uns aiment la chaleur des climats méridionaux, où un sang ardent circule avec rapidité dans les veines ; moi je préfère la clarté douteuse que réfléchissent en tremblant les rayons plus doux de la lune.

« D’autres aiment les couleurs éclatantes de la tulipe, où l’or le dispute à l’azur avec un éclat splendide ; mais plus heureux celui dont la guirlande nuptiale, tressée par les mains de l’amour, exhale le doux parfum de la rose.


La voix de Dunwoodie ne perdait jamais en aucune occasion son autorité sur ses officiers subalternes, et les applaudissements qui suivirent sa chanson, quoique moins bruyants que ceux qu’avait obtenus le capitaine, furent beaucoup plus flatteurs.

— Monsieur, dit le docteur après avoir joint ses applaudissements à ceux de ses compagnons, si vous vouliez seulement apprendre à joindre quelques allusions classiques à votre imagination, vous deviendriez un très-joli poëte-amateur.

— Celui qui critique doit être en état d’exécuter, dit le major en souriant : je somme le docteur Sitgreaves de nous donner un échantillon du style qu’il admire.

— Oui, oui, s’écrièrent tous les convives avec transports ; il faut que le docteur chante ! Une ode classique du docteur Sitgreaves !

Le docteur signifia son consentement en saluant ses compagnons à la ronde, et après avoir toussé deux ou trois fois par forme de préliminaire, au grand plaisir des jeunes cornettes qui étaient au bas bout de la table, il chanta d’une voix fêlée, en détonnant à chaque note, le couplet ci-après :


« La flèche de l’amour t’a-t-elle jamais blessée, ma chère ? as-tu exhalé son soupire tremblant ? as-tu songé à celui qui était bien loin et qui était toujours présent à tes yeux brillants ? Alors tu sais ce que c’est que d’éprouver un mal que l’art de Galien ne peut guérir. »


— Hourra ! s’écria Lawton avec un transport affecté, Archibald éclipse les muses mêmes. Ses vers coulent avec la même douceur que le ruisseau qui serpente dans un bois à minuit, et sa voix est une race croisée du rossignol et du hibou.

— Capitaine Lawton, s’écria le chirurgien courroucé, c’est une chose ridicule de mépriser les lumières des connaissances classiques, et c’en est une autre de se faire mépriser par son ignorance.

De grands coups frappés à la porte firent cesser tout à coup le tumulte, et les officiers prirent leurs armes à la hâte pour être prêts à tout événement. La porte s’ouvrit, et les Skinners entrèrent en amenant avec eux le colporteur courbé sous le poids de sa balle.

— Lequel de vous est le capitaine Lawton ? demanda le chef de la bande en regardant avec quelque surprise les officiers réunis.

— Le voici, attendant votre bon plaisir, dit le capitaine d’un ton sec, mais avec un calme parfait.

— En ce cas, c’est entre vos mains que je remets un traître déjà condamné. Voici Harvey Birch, le colporteur, l’espion.

Lawton tressaillit en voyant en face son ancienne connaissance, et se tournant vers le Skinner en fronçant les sourcils, il s’écria :

— Et qui êtes-vous, Monsieur, pour parler si librement de votre prochain ? Mais pardon, ajouta-t-il en saluant Dunwoodie, voici l’officier-commandant c’est à lui que vous devez vous adresser.

— Non, répondit le Skinner d’un ton bourru. C’est à vous que je livre l’espion, et c’est de vous que j’attends la récompense promise.

— Êtes-vous Harvey Birch ? demanda Dunwoodie au colporteur, en s’avançant avec un air d’autorité qui fit reculer le Skinner dans un coin de l’appartement.

— C’est mon nom, répondit Birch avec un air de fierté.

— Vous êtes coupable de trahison envers votre pays, reprit Dunwoodie d’un ton ferme. Savez-vous que j’ai le droit de faire exécuter la sentence prononcée contre vous ?

— Ce n’est pas la volonté de Dieu qu’une âme soit envoyée si précipitamment en sa présence, répondit le colporteur d’un ton solennel.

— C’est la vérité, dit Dunwoodie ; aussi quelques heures seront-elles ajoutées à votre vie. Mais comme l’espionnage est un crime impardonnable d’après les lois de la guerre, préparez-vous à mourir demain à neuf heures du matin.

— Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! répondit Harvey avec la plus grande impassibilité.

— J’ai passé bien du temps à guetter le coquin, dit le Skinner en s’approchant du major, et j’espère que vous allez me donner un certificat pour toucher la récompense. Elle a été promise en or.

— Major Dunwoodie, dit l’officier qui était de garde ce jour-là, en entrant dans la chambre, une patrouille vient de faire rapport qu’une maison a été brûlée la nuit dernière dans la vallée, presque en face de l’endroit où le combat a été livré.

— C’est la hutte du colporteur, dit le Skinner à demi-voix ; nous ne lui avons pas laissé l’abri d’une seule latte. Il y a, ma foi ! longtemps que je l’aurais brûlée, mais il fallait d’abord m’en servir comme d’une trappe pour prendre le renard.

— Vous paraissez un patriote fort ingénieux, dit Lawton avec beaucoup de gravité. — Major Dunwoodie, voulez-vous me permettre d’appuyer la demande de ce digne personnage, et me charger de lui payer la récompense qui lui est due ainsi qu’à ses compagnons ?

— Chargez-vous-en, dit le major. Et vous, malheureux, préparez-vous à la mort que vous subirez bien certainement demain avant le coucher du soleil.

— La vie a peu de chose qui puisse me tenter, dit Harvey en levant lentement les yeux, et en regardant d’un air égaré les figures qui l’entouraient.

— Allons, dignes enfants de l’Amérique, dit Lawton au Skinner, suivez-moi ; venez recevoir la récompense qui vous est due.

La bande ne se fit pas prier, et elle suivit le capitaine vers l’endroit où était cantonnée sa compagnie.

Dunwoodie garda le silence un instant, n’aimant pas à triompher d’un ennemi abattu. Enfin se tournant vers le colporteur, il lui dit gravement :

— Vous avez déjà été jugé, Harvey Birch, et il a été prouvé que vous êtes un ennemi trop dangereux pour la liberté de l’Amérique pour qu’on puisse vous laisser la vie.

— Prouvé ! répéta le colporteur en tressaillant et en se redressant avec fierté, de manière à montrer que le poids de sa balle n’était rien pour lui.

— Oui, prouvé. Vous avez été convaincu d’épier les mouvements de l’armée continentale, d’en donner avis à nos ennemis, et de lui fournir ainsi les moyens de déjouer les projets de Washington.

— Croyez-vous que Washington en dirait autant ? demanda Birch en pâlissant.

— Sans contredit : c’est Washington lui-même qui prononce votre sentence par ma bouche.

— Non, non, non ! s’écria Harvey avec une vivacité qui fit tressaillir Dunwoodie. Washington à la vue plus perçante que tant de prétendus patriotes. N’a-t-il pas joué lui-même sa fortune sur un dé ? Si l’on prépare un gibet pour moi, n’en a-t-on pas préparé un pour lui ? Non, non, non ! Washington ne prononcerait jamais pour moi ces paroles Qu’on le conduise au gibet »

— Avez-vous quelque motif à faire valoir pour recourir à la clémence du général en chef ? lui demanda Dunwoodie, quand il fut remis de la surprise que lui avait causée l’énergie du colporteur.

Harvey trembla de tous ses membres, tant était violente la lutte intérieure de ses réflexions, et tous ses traits se couvrirent de la pâleur de la mort. Il tira de son sein une petite boîte d’étain, l’ouvrit, et y prit un petit papier. Ses yeux s’y fixèrent un instant ; il allongeait déjà le bras vers Dunwoodie pour le lui présenter mais tout à coup il retira sa main, et s’écria :

— Non ! ce secret mourra avec moi. Je sais quel est mon devoir, et je n’achèterai pas la vie en y manquant. Il mourra avec moi.

— Donnez-moi ce papier ; et il est possible que vous obteniez votre grâce, dit le major s’attendant à quelque découverte importante.

— Le secret mourra avec moi ! répéta Birch, dont la pâleur avait fait place à la plus vive rougeur.

— Qu’on saisisse ce traître ! s’écria Dunwoodie, et qu’on lui arrache ce papier !

Cet ordre fut exécuté à l’instant ; mais le mouvement du colporteur avait été encore plus prompt, et le papier fut avalé avant qu’on eût le temps de s’en emparer. Tous les officiers restèrent immobiles en voyant cet acte d’audace et de dextérité.

— Tenez-le, s’écria le docteur, tenez-le bien je vais lui administrer quelques grains d’émétique.

— Non, dit Dunwoodie en lui faisant signe de reculer ; si son crime est grand, son châtiment sera exemplaire.

— Qu’on me conduise donc, dit le colporteur en jetant sa balle par terre, et en faisant quelques pas vers la porte avec une dignité inconcevable.

— Où ? demanda Dunwoodie avec surprise.

— Au gibet.

— Pas encore, dit le major, frémissant de ce que la justice exigeait de lui. Mon devoir m’oblige à ordonner votre exécution, mais non à y mettre tant de précipitation. Vous aurez jusqu’à demain matin à neuf heures pour vous préparer au changement terrible qui va s’opérer en vous.

Dunwoodie donna ses ordres à voix basse à un officier subalterne, et fit signe au colporteur de se retirer. L’interruption que cet incident avait apportée aux plaisirs de cette réunion fit qu’on ne songea pas à prolonger la séance. Les officiers se retirèrent dans leurs quartiers respectifs, et bientôt on n’entendit plus d’autre bruit que celui du pas lourd du factionnaire qui montait la garde sur la terre gelée devant la porte de l’hôtel Flanagan.