L’Enfer des femmes/Une rencontre

H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 173-180).


UNE RENCONTRE


En quittant Venise, ils allèrent en suisse se reposer de la chaleur et du soleil d’Italie. Ensuite ils remontèrent le Rhin en bateau à vapeur. Dunel s’étonnait de n’avoir pas encore vu sur sa route un de ses amis, chose en effet assez étrange, car il semble toujours qu’en voyage on se soit donné rendez-vous, et, souvent, on ne peut faire un pas sans rencontrer un visage de connaissance. À peine cette remarque était-elle faite, qu’en arrivant à Cologne, ils se trouvèrent avec M. de Flabert celui qui le premier avait reçu la confidence de l’amour d’Adolphe.

Il était sept heures du soir, le jeune ménage terminait son dîner dans un cabinet qui se trouvait tout à côté du salon de l’hôtel. On entendit dans la chambre voisine une petite voix au timbre désagréable, Dunel se leva, ouvrit la porte et vit de Flabert.

— Vous ! s’écria ce dernier en entrant.

— Mon amie, je vous présente M. le duc de Flabert. Madame Dunel.

— En vérité ! dit de Flabert ; il s’inclina, fit les compliments d’usage et fut ravi de Lydie.

Adolphe raconta son voyage.

— Vous voyez, cher ami, dit-il en finissant, nous faisons faire à notre lune de miel le tour du monde.

— Qu’est-ce qu’une lune de miel ? demanda Lydie.

Les deux hommes se regardèrent en souriant de la naïveté de la jeune femme.

— La lune de miel, madame, répondit de Flabert, c’est l’astre des ménages heureux.

— J’admire votre définition, dit Dunel ; vous souvenez-vous de notre dernière conversation ? C’était un soir…

— Vous m’avez dit tant de choses !

— Je vous fis une confidence.

— Oui, répondit Edmond en hésitant.

— De quoi s’agissait-il. Parlez, je vous en prie.

— D’un amour, je crois.

— Oui, j’avais vu madame le jour même, et vous vous rappelez comme je l’aimais déjà.

— Il est vrai.

Lydie et son époux échangèrent un regard plein d’une éloquente sympathie.

— À propos, qu’avez-vous fait de mon héritage de garçon ? reprit Adolphe. Puis s’adressant à sa femme, il ajouta : je parle d’un cheval que j’ai cédé à monsieur.

— Je ne l’ai pas gardé, répondit de Flabert, je m’en suis défait au bout de huit jours ; il était vicieux et se cabrait, j’en fus dégoûté bien vite.

— Vous m’étonnez, c’est une belle bête, des pieds fins, une crinière élégante.

— Ce qu’elle a de mieux, mon cher, c’est sa robe.

— Et à qui l’avez-vous donnée ?

— À un marchand de chevaux.

— Vraiment ?

— Il ne l’aura pas gardée longtemps non plus.

— Et que devenez-vous ?

— Moi ?… Moi. Hélas ! ! !…

— Pourquoi cet hélas ? N’êtes-vous plus heureux ?

— Heureux ! mais vous ne savez donc pas ?…

— Quoi ?

— Que je suis marié ?

— Non.

— Je suis marié. Ci gît de Flabert, il a vécu !

— Vous êtes marié et vous n’êtes pas heureux, demanda Lydie de l’air le plus étonné du monde.

— Tous les ménages, madame, ne sont pas comme le vôtre.

— Vous n’aimez donc point votre femme ?

— D’abord, elle est blonde comme les blés, ce qui fait très bien en vers, mais ce qu’en réalité je trouve affreux ; et il soupira en regardant les cheveux noirs de Mme Dunel ; puis j’aime les personnes calmes comme les Anglaises, ma femme est vive ; la pâleur me plaît surtout, cela donne un charme, une distinction délicieuse, elle est rose comme une paysanne ; enfin je n’aime pas qu’une femme ait l’air trop jeune, la mienne a dix-neuf ans et en paraît quinze.

— Alors pourquoi l’avez-vous épousée ?

— Oh ! Un mariage superbe, madame, une occasion unique.

— Mais je ne vois pas là de sérieuses raisons à ce mariage.

— Deux millions de dot et des espérances incalculables, voilà les raisons d’être d’abord, puis une famille, c’est à dire, un père dans la meilleure position du monde. Ma femme est la fille unique du favori de l’empereur de Russie. Depuis deux mois je ne quitte pas le monde politique, les ministres, les réceptions, les ambassadeurs, que sais-je ? Enfin, j’éprouvais le besoin de respirer, et, sous le prétexte de notre installation en France, je retourne à Paris, mon cher ami ; j’ai laissé là-bas mon épouse et son noble père.

Pendant qu’il parlait, et qu’Adolphe l’écoutait avec admiration, la jeune femme à tout ce qu’il disait croyait reconnaître sa chère Violette et tremblait de tout son corps en pensant au sentiment que cet homme exprimait. Elle n’osait éclaircir ses doutes, tant la réalité lui faisait peur. Lorsque de Flabert, interrogé par Dunel, répondit :

— Mon beau-père se nomme Warloff ; j’ai maintenant cinq cent mille livres de rente.

Lydie avait poussé un cri. Son mari lui prit les mains :

— Vous êtes glacée, qu’avez-vous ? lui dit-il.

— Rien, seulement je ne puis me défendre d’une certaine douleur, en songeant à cette pauvre créature que monsieur le duc n’aime pas.

— Oh ! Rassurez-vous, madame, dit vivement de Flabert. Je suis désolé de vous avoir causé tant d’émotion ; mais la duchesse est très heureuse. Au reste, je ne me plains pas d’elle, car si je regrette qu’elle ne soit pas de mon goût comme femme, elle a du moins beaucoup d’esprit et nous sommes très bons amis. Je vais vous en donner une preuve. Elle est pleine d’originalité, cette petite princesse. Dès le premier entretien que nous eûmes en tête-à-tête, je crus convenable de lui faire ma cour.

Elle m’arrêta par ces mots :

— Monsieur, notre mariage est fait ; il a été conclu entre votre père et le mien ; vous avez consenti à me nommer votre femme. Je vous ai accepté pour mari ; nous avions pour cela chacun nos raisons ; les vôtres je les devine. Pour moi, je voulais être agréable à mon père, qui désirait ce mariage. Nous allons donc vivre toujours ensemble !… Toujours, c’est bien long ! Je ne suis pas assez sotte pour n’avoir pas vu de suite que vous ne m’aimiez pas. À défaut d’amour, tâchons d’avoir l’un pour l’autre de l’amitié. Nous sommes mariés. Ce n’est pas une raison pour être ennemis. Évitez-vous la peine de jouer une comédie qui vous ennuierait encore plus que moi. Elle me tendit la main en riant, et à partir de ce moment je la considérai comme mon meilleur ami.

Lydie n’avait pas oublié qu’elle devait garder le plus grand secret sur ses entrevues avec Violette.

— Ce que vous dites de votre femme, monsieur, répondit-elle au duc, me la fait chérir par avance ; je la trouve charmante.

— Tant mieux, madame, dans deux mois la duchesse sera de retour, je vous la présenterai. Ce sera pour Adolphe, je l’espère, et pour moi, un grand plaisir de voir des relations d’amitié s’établir entre nos femmes. Et maintenant, adieu. Je vous quitte pour aller au chemin de fer, car l’heure du départ approche. Excusez-moi.

La pauvre Lydie était écrasée par ce qu’elle venait d’entendre. Violette était sa seule affection après son mari, et la savoir unie à ce duc de Flabert lui faisait désespérer de la voir jamais heureuse.

La tête baissée sur sa poitrine, la jeune femme s’abandonnait à ses tristes pensées. Elle trouvait le ciel injuste de lui avoir donné la part si belle, quand son amie était si mal partagée. Son époux dit que ce mariage ne l’afflige pas, poursuit-elle, mais je suis sûre, moi qui la connais, qu’elle doit souffrir. Il faut que je la revoie au plus tôt pour la consoler et suppléer par ma tendresse au bonheur qui lui manque.

Pendant que Lydie désirait revenir en France pour y voir son amie, Dunel, de son côté, en revoyant de Flabert, s’était ressouvenu de Paris, et sentait diminuer un peu ses caprices de touriste et sa soif de voyage.

Adolphe plaisanta doucement sa femme sur son air sombre et sur la douleur que lui avait causé le mariage de cette jeune personne qu’elle ne connaissait pas.

— Votre ami nous a dit que dans deux mois sa femme serait à Paris. Je vous demanderai, si ce n’est pas vous imposer un trop grand sacrifice, de ne point prolonger au delà de ce temps notre absence.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il enchanté de voir que sa femme entrait dans ses vues. Ce fut le premier jour où Lydie et Adolphe commencèrent à avoir chacun une pensée en dehors de leur existence intime. C’était un petit avant-coureur d’une séparation morale, mais l’effet immédiat n’en fut pas défavorable, au contraire. Ils trouvèrent un nouveau plaisir dans ce sujet de conversation.

Ils quittèrent Cologne, s’arrêtèrent en Hollande, en Belgique ; d’Ostende s’embarquèrent pour Londres, et à l’expiration du délai fixé, les deux époux avaient visité l’Angleterre et l’Écosse. Comme on le voit, ils ne perdaient pas de temps.

Ils arrivèrent bientôt dans le petit appartement du boulevard des Italiens. Tout était prêt pour les recevoir. Lydie qui venait d’habiter tour à tour les grands hôtels, et les petites auberges, qui avait été quelque fois bien, presque toujours mal, trouva son appartement délicieux.