L’Enfant (Vallès)/12

G. Charpentier (p. 122-128).


XII

FROTTAGE ― GOURMANDISE ― PROPRETÉ


On me charge des soins du ménage. « Un homme doit savoir tout faire. »

Ce n’est pas grand embarras : quelques assiettes à laver, un coup de balai à donner, du plumeau et du torchon : mais j’ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.

Ma mère crie que je l’ai fait exprès, et que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas.

Une fois, je me suis coupé le doigt — jusqu’à l’os.

« Et encore il se coupe ! » fait-elle avec fureur.

Le malheur est qu’elle a une méthode… comme Descartes, dont M. Beliben parlait quelquefois : il faudrait que je fisse des bouquets avec des épluchures.

« Pas pour deux liards d’idée. »

Et, prenant l’arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l’eau ou la poussière, en se balançant un peu, minaudière et souriante.

Ah ! je n’ai pas cette grâce, certainement !

Quelquefois, c’est le coup de la vigueur : elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.

Elle fait : Hein ! comme un mitron ; elle geint à faire pousser des pains sur le parquet ! J’en ai la sueur dans le dos !

Mais je suis vigoureux, j’ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je dévore le vernis.

« Jacques, Jacques ! tu es donc fou ! »

En effet, l’enthousiasme me monte au cerveau, j’ai la monomanie flottante…

« Jacques, veux-tu bien finir ! Il nous démolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire ! »

Je suis fort embarrassé : — ou l’on m’accuse de paresse, parce que je n’appuie pas assez, ou l’on m’appelle brutal, parce que j’appuie trop.

Je n’ai pas deux liards d’idée. C’est vrai, je le sens. Pas même capable de faire la vaisselle avec grâce ! Que deviendrai-je plus tard ? Je ne mangerai que de la charcuterie, — du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J’irai dîner à la campagne pour laisser les restes dans l’herbe.

(Serais-je poète ? J’aime à dîner dans la prairie !)

C’est que je n’aurai pas à laver d’assiettes, et Dieu ne m’obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.

Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c’est qu’on me met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des visites de parents, de mères d’élèves, et l’on m’aperçoit à travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s’en tenir, on ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.


Je maudis l’oignon…

Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n’ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.

J’ai le dégoût de ce légume.

Comme un riche ! mon Dieu, oui ! — Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m’écoutais, je me sentais surtout, et l’odeur de l’oignon me soulevait le cœur, — ce que j’appelais mon cœur, comprenons-nous bien ; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d’avoir un cœur.

« Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours. »


C’était le grand mot. « Tu le fais exprès ! »

Elle fut courageuse heureusement ; elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j’entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m’avait montré par là qu’on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.

Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n’en fit plus : à quoi bon ? c’était aussi cher qu’autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé, — et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait :

« Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l’as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques ! »

Et je me souvenais trop.


J’aimais les poireaux.

Que voulez-vous ? — Je haïssais l’oignon, j’aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d’un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.

« Pourquoi ne pourrais-je pas en manger ? demandai-je en pleurant.

— Parce que tu les aimes », répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.

Tu mangeras de l’oignon, parce qu’il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.

« Aimes-tu les lentilles ?

— Je ne sais pas… »

Il était dangereux de s’engager, et je ne me prononçais plus qu’après réflexion, en ayant tout balancé.

Jacques, tu mens !

Tu dis que ta mère t’oblige à ne pas manger ce que tu aimes.

Tu aimes le gigot, Jacques.

Est-ce que ta mère t’en prive ?

Ta mère en fait cuire un le dimanche. — On t’en donne.

Elle en mange froid le lundi. — T’en refuse-t-on ?

On le fait revenir aux oignons le mardi — le jour des oignons c’est sacré — tu en as deux portions au lieu d’une.

Et le mercredi, Jacques ! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils ? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant ? Qui ? parle !

C’est ta mère — comme le pélican blanc ! Tu le finis le gigot — à toi l’honneur !

« Décrotte l’os ! ce n’est pas moi qui t’empêcherai d’en manger, va ! »

Entends-tu, c’est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d’en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit… « Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas ! »

Mais Dieu se reposa le septième jour ! voilà huit fois que j’en mange ! J’ai un mouton qui bêle dans l’estomac : grâce, pitié !

Non, pas de grâce, pas de pitié. Tu aimes le gigot, tu en mangeras.

« As-tu dit que tu l’aimais ?

— Je l’ai dit, lundi…

— Et tu te contredis samedi ! mets du vinaigre, — allons, la dernière bouchée ! J’espère que tu t’es régalé ?… »


C’est que c’est vrai ! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils en mangeaient deux fois ; je devais finir le reste — en salade, à la sauce, en hachis, en boulettes ; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie ; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j’avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait : prou, prou.


Le bain ! — Ma mère en avait fait un supplice.

Heureusement elle ne m’emmenait avec elle, pour me récurer à fond, que tous les trois mois.

Elle me frottait à outrance, me faisait avaler par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m’en fourrait partout, les yeux m’en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait…

J’ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille !


On me nettoyait hebdomadairement à la maison.

Tous les dimanches matin, j’avais l’air d’un veau. On m’avait fourbi le samedi ; le dimanche on me passait à la détrempe ; ma mère me jetait des seaux d’eau, en me poursuivant comme Galatée, et je devais comme Galatée — fuir pour être attrapé, mon beau Jacques ! Je me vois encore dans le miroir de l’armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu’on lavait du même coup, nu comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.

Il me manquait un citron entre les dents, et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau. J’avais leur reflet bleuâtre, fade et mollasse, mais j’étais propre, par exemple.


Et les oreilles ! ah ! les oreilles ! On tortillait un bout de serviette et on l’y entrait jusqu’au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon…

Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j’en avais les amygdales qui se gonflaient ; le tympan en saignait, j’étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

La propreté avant tout, mon garçon !

Être propre et se tenir droit, tout est là.


Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me tiens pas droit.

C’est-à-dire que pendant que j’apprends mes leçons, je m’endors souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.

Ma mère veut que je me tienne droit.

« Personne n’a encore été bossu dans notre famille, ce n’est pas toi qui vas commencer, j’espère ! »

Elle dit cela d’un ton de menace, et si j’avais l’intention d’être bossu, elle m’en ôterait du coup l’envie.