L’Enfant (Vallès)/13

G. Charpentier (p. 129-138).


XIII

L’ARGENT


« M’man ! J’ai mal.

— Ce sont les vers, mon enfant !

— Je sens bien que j’ai mal.

— Douillet, va ! Ah ! si tu avais dix mille livres de rentes !… Si tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la culbute par terre ! »


L’argent ! — les rentes !

On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite piécette blanche. On me la donne ?… Non, ma mère m’aime trop pour cela.

Elle ne me privait pourtant pas pour s’enrichir.

Les dix sous ne rentraient pas dans la famille, — ils allaient se coucher dans une tire-lire dont la gueule me riait au nez.

« C’est pour toi », disait ma mère en me faisant voir la pièce et avant de la glisser dans le trou !

Je ne la revoyais plus !

« Ce sera, ajoutait-elle, pour t’acheter un homme ! »

C’est le remplaçant caché dans cette tire-lire qui absorbe toutes les petites pièces et les gros sous que d’autres, mes copains, dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux baraques, cigares à paille, canons en cuivre.

Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère qui marchait avec son siècle, me donnait ainsi la haine des armées permanentes, et me faisait réfléchir sur « l’impôt du sang.  » Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.

« C’est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu ! »

Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion, à l’égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés sans que cela parût.

« Et pourquoi ! » disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant jusqu’à l’impiété.

« C’est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu. — Il t’a épargné, toi, » reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu’il n’y avait pas de gibbosité et qu’elle pouvait, qu’elle devait, — c’était son rôle de mère — continuer à nourrir le remplaçant dans le fond de la tire-lire…

Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n’être pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu’on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satanée tire-lire.


Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.

Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer l’inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci ce passage, à celui-là cet autre.

« Tribouillard, vous avez le que retranché. — Caillotin, l’Histoire sainte. Piochez les prophètes.

— M’sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer Ézéchiel ? »


Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.

« Jacques, si tu es dans les trois premiers d’ici à ce que l’inspecteur vienne, je te donnerai… Regarde ! Pour toi, pour toi tout seul ; tu en feras ce qu’il te plaira. »

Elle m’a montré de l’or ; c’est une pièce de vingt sous. Oh ! pourquoi me donner la soif des richesses ? Est-ce bien de la part d’une mère ?

Il se livre un combat en moi-même — pas très long.

« Pour moi tout seul ? J’achèterai ce qu’il me plaira avec ? Je le donnerai à un pauvre, si je veux ? »

Les donner à un pauvre ! — ma mère chancelle ; ma folie l’épouvante et pourtant elle répond à la face du ciel :

« Oui, elle sera à toi. J’espère bien que tu ne la donneras pas à un pauvre ! »

Mais c’est une révolution alors ! Jusqu’ici je n’ai rien eu qui fût à moi, pas même ma peau.

Je lui fais répéter.


Minuit.

Il s’agit de bien apprendre mon histoire pour être premier, — et je pioche, je pioche !

Le samedi arrive.

Le proviseur entre. Les élèves se lèvent ; le professeur lit,

« Thème grec.

— Premier : Jacques Vingtras. »


« Eh bien ? dit ma mère en arrivant.

— Je suis premier.

— Ah ! c’est bien. Tu vois quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places ! Demain je te ferai une bonne pachade. »

La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m’a présenté comme un plat de luxe. Mais il n’est pas question de pachade ! C’est une pièce de vingt sous que je veux. On n’en parle pas. La question est si grave, que je n’ose pas l’attaquer. Ma mère fait l’affairée pour la pachade et me montre un œuf tout crotté en me disant : « J’espère qu’il est gros ! »

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non ? Est-ce qu’on me les a promis ? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc ? Est-ce qu’elle a oublié ?

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l’œuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu’elle se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C’est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu’elle a promis.

« Maman, et mes vingt sous ? »

Elle ne me répond pas de suite ; mais, venant à moi tout d’un coup, d’une voix qui n’est plus celle qu’elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros œuf crotté :

« Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère ?… »

Il y a dans l’accent toute la dignité d’une vaincue qui accepte son sort d’avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà ! — Les vingt sous sont sur la table — mais elle prie qu’on lui laisse du temps.

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh ! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu’ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise, — et sans me rien dire, en ayant l’air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m’intéressez dans les affaires, vous me faites l’associé de la maison ! Merci !

Et elle s’entend en affaires, ma mère ; elle sait comment on fait rapporter à l’argent ; car elle m’a raconté, bien souvent, qu’à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.

Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu’on lui avait donnés, parce qu’elle avait gardé les oies. Elle a engraissé le pigeon et l’a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.

Elle a revendu cet agneau et s’est procuré un veau toujours du même âge.

Dès qu’il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.

Je n’ai pas sa force, moi ! J’aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour gagner avec l’argent un veau au débarqué.


Je crus bien une fois que j’allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s’agissait encore d’être premier deux ou trois fois avant le bal du proviseur.

Je décrochai de nouveau la timbale.

J’avais bien fait mes conditions, cette fois. J’avais bien demandé : « Elle sera pour moi ? Je la garderai. » J’avais indiqué que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j’avais déjà dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n’en met pas sept.

Je la garderai ?

Tu la garderas.

Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante sous ; je les serrai dans mon gousset ; mais quand je parlai d’aller sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat :

« Tu m’as dit que tu les garderais ! »

Et elle ajouta que, si je m’avisais de changer la pièce, j’aurais affaire à elle. Comme je protestais :

« Tu es devenu menteur maintenant ; il ne te manquait plus que ça, mon garçon ! »

Je ne pouvais pas le nier ; j’étais écrasé par moi-même. Je m’étais suicidé avec ma propre langue.

J’en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque d’aveugle.

Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.

Un jour, je ne pus les lui montrer !…

J’étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, tout à treize !

J’achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose tendre !

À peine eus-je commis cette faute que j’en compris l’étendue. La pièce était entamée : j’avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous ! Qu’allait dire ma mère ? — Perdu pour perdu, je me dis qu’il fallait aller jusqu’au bout.

Jouir… — après moi le déluge !

Je commençai par m’enfoncer dans une allée où je me déshabillai pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu’un peu moins noble, d’entrer dans un lieu retiré, le premier que je trouverais.

Il me restait vingt-sept sous, en sous, — jamais je n’avais eu une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches. — Patatras ! les sous roulent à terre, — même ailleurs !

C’est horrible.

Je n’ai retrouvé qu’un franc deux sous. Je perds la tête…

Je m’approche d’un des jeux qui sont installés place Marengo.

« Trois balles pour un sou ! On gagne un lapin. »

Je prends la carabine, j’épaule et je tire… Je tire les yeux fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.

« Il a gagné le lapin ! »

C’est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse ; quelqu’un dit que dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu’à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.

« Il faut lui donner le lapin ! »

Le marchand n’avait pas l’air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l’homme s’il ne me donne pas le lapin qui est là et qui broute.

Je l’ai, je l’ai ! Je le tiens par les oreilles et je l’emporte.

Il faut voir le monde qu’il y a ! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m’échapper tout à l’heure.

Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse — c’est moi, le Suisse — et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l’animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n’ose pas devant cette foule.

Je n’ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les rangs se sont grossis.

On marque le pas.

Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande…

On se demande sur la route ce que nous voulons, si c’est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.

Si elle est pratique, on verra ; — mais que je laisse là le lapin ! — Est-ce un drapeau ? — Il faut le dire alors.

Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprême effort…

Il m’échappe ! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte — une culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des jambes. — Il y reste.

On s’inquiète, on demande…

Les foules n’aiment pas qu’on se joue d’elles. On n’escamote pas ainsi son drapeau !

Le La-pin ! Le La-pin ! — sur l’air des Lampions.

Des gens se mettent aux fenêtres ; les curieux arrivent.

Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.

Oh ! si je pouvais fuir ! Je vais essayer. Un passage est là — je l’enfile…

On me cherche, mais je connais les coins.

Où aller ? — Je tombe sur M. Laurier, l’économe. Je lui ai fait des commissions, j’ai porté des lettres à une dame. J’ai son secret, je suis prêt au chantage. — Il faut qu’il me sauve ! Je lui dis tout.

« Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c’est moi qui t’ai gardé, et lâche-moi cette bête ! »


Ma mère croit à notre mensonge.

« Bien, bien, M. Laurier, — du moment qu’il était avec vous… Savez-vous ce qu’il y a dans les rues, ce soir ? On dit que les mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent. »


Le lendemain.

« Mange-donc, Jacques, mange ! Tu n’aimes donc plus le lapin maintenant ? »

Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu’il est un peu écrasé, et qu’on lui a trouvé des bouts de chemise dans les dents.

Où est la peau ?…

Je vais à la cuisine.

C’est lui !…